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	<title>Bernard-Henri Lévy &#187; Ce jour-là&#8230;</title>
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	<description>Des raisons dans l&#039;histoire</description>
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		<title>Le 20 avril 1981&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 16 Jan 2012 17:00:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Paul Lombard]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230;l&#8217;auteur du Testament de Dieu, Bernard-Henri Lévy, se faisait l&#8217;avocat de Judas.
Voici une vidéo que je ne connaissais pas et dont je n&#8217;avais même pas entendu parler. Elle date de 1979, oppose Bernard-Henri Lévy à André Frossard  et Georges Suffert  et traite de l&#8217;affaire Judas. On y trouve un Bernard-Henri Lévy très jeune mais déjà [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;l&#8217;auteur du <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-testament-de-dieu-2-1142.html"><em>Testament de Dieu</em></a>, Bernard-Henri Lévy, se faisait l&#8217;avocat de Judas.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2012/01/Judas1.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-26611" title="Judas" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2012/01/Judas1-300x209.jpg" alt="Judas" width="300" height="209" /></a>Voici une vidéo que je ne connaissais pas et dont je n&#8217;avais même pas entendu parler. Elle date de 1979, oppose <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/">Bernard-Henri Lévy</a> à André Frossard  et Georges Suffert  et traite de l&#8217;affaire Judas. On y trouve un Bernard-Henri Lévy très jeune mais déjà féru d&#8217;histoire des religions et savant sur le sujet. <span id="more-26607"></span>On notera l&#8217;exaspération du catholique bon teint André Frossard face à la tentative, par Bernard-Henri Lévy, de réhabiliter cette figure de Judas. On notera, surtout vers la fin, la façon dont Lévy prend l&#8217;ascendant sur les autres débatteurs et impose son point de vue. Et puis&#8230; A Bernard-Henri Lévy, au Bernard-Henri Lévy d&#8217;aujourd&#8217;hui, on a envie de poser une question: &laquo;&nbsp;où en est l&#8217;évangile selon Saint-Judas que vous annonciez alors? Nous l&#8217;attendons&#8230;&nbsp;&raquo;.<br />
<strong>Liliane Lazar.</strong></p>
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		<title>Le 24 décembre 2000&#8230;</title>
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		<pubDate>Thu, 14 Jul 2011 12:37:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
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		<description><![CDATA[&#8230;le futur auteur de &#171;&#160;Réflexions sur la guerre, le Mal et la fin de l&#8217;Histoire&#160;&#187; partait à la rencontre des Tigres Noirs du Sri Lanka
« Le problème c’est la tête (14). Il faut, au moment de l’explosion, qu’elle se détache bien, qu’elle reste intacte et qu’elle aille rouler au bon endroit, décidé à l’avance par le Chef. »
Srilaya [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;le futur auteur de &laquo;&nbsp;Réflexions sur la guerre, le Mal et la fin de l&#8217;Histoire&nbsp;&raquo; partait à la rencontre des Tigres Noirs du Sri Lanka</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/07/tigres-noirs1.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-20454" title="tigres noirs" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/07/tigres-noirs1.jpg" alt="tigres noirs" width="183" height="276" /></a>« Le problème c’est la tête (14). Il faut, au moment de l’explosion, qu’elle se détache bien, qu’elle reste intacte et qu’elle aille rouler au bon endroit, décidé à l’avance par le Chef. »</p>
<p>Srilaya a été l’une de ces volontaires de la mort, programmées par les indépendantistes tamouls, comme on programme un prototype ou une mécanique de haute précision. Elle a été l’une des ces torpilles vivantes, de ces kamikazes du macadam, qu’on bourre d’ex­plo­sifs avant de les lâcher dans Colombo, mêlés aux passants, guettant leur cible : un policier, un soldat, une personnalité cinghalaise qu’ils vont accoster, puis ceinturer, avant de déclencher le système de mise à feu incorporé à leur veste-suicide.<span id="more-19532"></span></p>
<p>Ils sont, ces « Tigres noirs », le cauchemar de la ville. Son obsession de chaque instant. Sa psychose. Qui est Tigre noir ? Qui ne l’est pas ? A quoi les reconnaît-on, ces forcenés ? Comment réagir si, d’aventure, le destin en met un sur votre chemin ? Se débattre ? Supplier ? Lui crier, tandis qu’il vous étreint, dans les quelques secondes qui vous restent à vivre avant l’explosion de la veste piégée, que vous êtes innocent, que vous voulez vivre ? Combien sont-ils, d’ailleurs ? Combien d’infiltrés, qui ont réussi à déjouer les systèmes de sécurité installés dans les gares, sur les grands axes, aux carrefours, à l’aéroport et qui sont prêts à payer de leur vie le rêve d’un Etat tamoul séparé, dans le nord de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/2000-les-guerres-oubliees-par-philippe-boggio-10352.html">Sri Lanka</a> ? « Hot line », le site web du LTTE, l’armée des Tigres, dit : plus de cent. <em>Island</em> et le <em>Daily News</em>, les journaux de Colombo qui, du reste, en parlent peu ou qui, lorsqu’ils le font, paraissent avec des colonnes entières, parfois des pages, couvertes par les énormes « Censored », en lettres capitales, imposés par l’état-major, la presse cinghalaise, donc, dit plutôt quelques dizaines. Je voulais en approcher un. Je voulais savoir à quoi pouvait bien ressembler un homme, ou une femme, qui a choisi de se tenir sous l’empire de la pure pulsion de mort. Voici, donc. Une repentie, certes. Vivant depuis plusieurs mois, traquée par ses anciens compagnons, dans la clandestinité d’un quartier popu­laire de Colombo. Mais venue de l’intérieur du mouvement. Et y ayant suffisamment séjourné pour pouvoir en raconter les règles et les rites.</p>
<p>Elle a trente ans. Elle est jolie. Elle a un physique d’intellectuelle sobre, un peu austère, zen. Elle parle posément. Dans un anglais parfait. D’une voix monocorde. D’une traite. Ne s’inter­rompant que lorsque approche de notre table le serveur du restaurant d’hôtel de la capitale où nous nous sommes fixé rendez-vous. Le prêtre catholique qui a organisé le contact assiste aux premières minutes de l’entretien puis, la sentant gênée, s’éclipse. Elle trouverait drôle que je donne son vrai nom mais me demande, à la réflexion, de ne pas le faire. Elle dit aussi qu’elle n’attend plus de la vie qu’un visa pour Londres ou Paris (15). Elle raconte.</p>
<p>« Tout a commencé il y a quatre ans. L’armée avait kidnappé mon père et on l’avait retrouvé mort. Un jour, des hommes sont arrivés, en camion, dans le village. Je connaissais l’un d’eux. C’était un ami de mon père et on s’était fréquentés dans l’enfance. Il m’a dit : tu veux venger ton père ? J’ai dit : oui. Il m’a demandé : tu es encore vierge ? J’ai dit : non. Il m’a encore répondu : c’est dommage, les vierges sont plus aptes, mais tant pis, fais quand même une demande écrite et mets-la dans la boîte à suggestions, la boîte jaune, de ton village. Trois mois plus tard, il est revenu. La demande est acceptée, il m’a dit. Le Chef Suprême, Velupillai Prabhakaran, t’a jugée digne de postuler. Et ils m’ont amenée dans un camp du Wanni, dans la jungle, près de Mallawi.</p>
<p>C’était le premier camp. L’Organisation ne pouvait pas savoir si on allait tenir le coup, si on n’allait pas changer d’avis, Et, donc, elle nous mettait dans un premier camp qui était un camp de mise à l’épreuve. On m’a donné des pantalons, des bottes, des chemises. On m’a coupé les cheveux. Chez nous, les femmes sri lankaises, on porte les cheveux très longs. Mais ça gêne si on doit se battre. Alors il y a un décret spécial du Chef Suprême qui dit qu’on a le droit de se les couper et je l’ai fait. Et puis on nous a fait de la formation politique : que les bouddhistes sont les ennemis de notre race depuis deux mille ans&#8230; que les Tamouls, donc les hindouistes, ont droit à l’autodétermination&#8230; qu’il est juste de mourir pour cela&#8230; que c’est un moyen, aussi, d’aller plus vite au ciel, en raccourcissant la chaîne des réincarnations – short cut to Nirvana ! une offrande qui permet de renaître dans le corps d’un femme de haute caste !&#8230; J’ai cru tout cela. On me le répétait tellement que j’ai fini par le croire. (16)</p>
<p>Le deuxième camp est venu après un an. C’était un camp d’entraînement, toujours dans le Wanni. On habituait celles qui, comme moi, n’étaient pas vierges à passer une journée avec une grenade dans le vagin. On nous mettait sur le dos des copies de la veste-suicide – ces grosses vestes, lourdes, bourrées de dynamite, avec un détonateur, un câble, des billes d’acier, que le Chef avait lui-même conçues après les avoir vues au cinéma dans un film de Rambo. Il fallait vivre avec ça. Il fallait se préparer au jour où on se jetterait sur une cible, ou on la plaquerait au sol, et où on actionnerait le détonateur pour exploser avec elle. Parfois c’étaient les vraies vestes et on les enfilait sur un tronc de cocotier, ou sur une effigie de fer ou de bois, et on les faisait exploser. Ça devenait sérieux. Il n’était plus question de revenir en arrière, de reprendre sa liberté. J’avais une camarade qui, un jour, a eu des doutes. Elle disait que sa famille lui manquait et qu’elle n’avait pas d’intimité. Une nuit, elle a disparu. On nous a dit qu’elle avait déserté. Je crois que c’était faux et que, en fait, on l’a liquidée.</p>
<p>Un jour, au bout d’un an encore, on m’a mise dans un camion pour me ramener en ville. D’un côté, j’étais contente. Car ça faisait trop longtemps que j’étais dans la jungle. J’étais maigre. J’étais mangée par les moustiques. Mais de l’autre côté, on ne me donnait toujours pas d’objectif. On te contactera, on me disait, on te contactera. Mais, pour l’instant, on me prenait mes papiers d’identité. On me demandait de louer une chambre à Colombo, de m’exercer à perdre mon accent du Wanni, d’effacer toutes les traces qui pourraient faire que, si j’étais arrêtée, on remonte à mon village, de prendre un travail normal – préparatrice de thé dans un restaurant. Et j’attendais. C’est peut-être ça qui m’a sauvée. Car si je fais le compte, si je mets bout à bout le temps où j’ai attendu, ça fait un an de jungle, plus un an de Colombo, et je crois que c’était trop.</p>
<p>Tant que j’étais dans la jungle, je ne me posais pas de questions. Je savais que le jour viendrait où je mettrais la veste, où je prendrais mon dernier autobus, où je donnerais ma dernière pièce à mon dernier “rickshaw” et où j’attendrais, au milieu des passants auxquels je me serais bien exercée à ressembler, la cible que j’allais sacrifier. Et cette idée me faisait du bien, j’étais heureuse. Mais là, je ne sais pas si c’est la ville, ou le restaurant, ou la vie. Le jour où, enfin, on est venu me prendre, le jour où on est venu me demander si j’avais des proches que j’allais laisser dans le besoin et dont il fallait s’occuper, le jour où on m’a dit : “ça y est, tiens-toi prête”, je n’étais plus prête. On m’a donné la pilule de cyanure qui permet de ne pas tomber vivant aux mains de l’ennemi. On m’a dit que j’avais droit à un dernier repas et une accolade finale avec le Chef, que c’était comme un <em>prahouta</em>, un “repas sacré” pour les Hindous. Et c’est là que je me suis sauvée. »</p>
<p>J’ai connu <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/je-me-souviens-de-la-guerre-du-sri-lanka-671.html">Batticaloa</a> il y a trente ans, lors d’un premier voyage à Sri Lanka. C’était, dans mon souvenir, une cité lacustre, construite entre mer et lagune, avec un lacis de ruelles entrecroisées qui rappelait, en plus gai, les villes du delta du Gange. Et j’étais venu y rencontrer, de retour du <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1971-dans-la-guerre-du-bangladesh-par-arif-jamal-10167.html">Bangla-Desh</a> et de sa guerre (17), Sirimavo Bandaranaike, chef du gouvernement de l’époque, mère de la Présidente d’aujourd’hui, et qui venait de défrayer la chronique de l’ultra-gauche internationale en nommant – grande première ! – des ministres trotskistes du LSSP.</p>
<p>A présent, c’est Batticaloa qui est dans la guerre. La zone des tempêtes s’est déplacée et c’est ici, dans cette jolie petite ville, perle de la côte septentrionale, paradis pour touristes et pour classe politique en villégiature, que soufflent les vents mauvais de la haine et de la peur. Les gouvernementaux sont toujours là. Mais ils savent qu’ils sont, avec la poignée de repris de justice qu’ils y ont amenés pour reconstruire le système d’irrigation, les derniers Cinghalais de la ville. Ils savent aussi que le terrain, dans quelques heures, appartiendra aux Tigres et à leur gouvernement de nuit.</p>
<p>La nuit, justement, est venue. Mon contact s’est présenté, presque sans se cacher, dans la maison où je suis hébergé. Et nous nous sommes mis en route, le long du lagon, vers le sud, en direction de l’une de ces mystérieuses bases tigres qui tiennent l’arrière-pays.</p>
<p>Quelques kilomètres en voiture. Un bac où nous retrouvons deux autres garçons, très jeunes, sympathiques, avec des talkies-walkies éteints. Une demi-heure de marche, dans un paysage de rizières en jachère, où l’on passe deux postes militaires déserts, puis un troisième, plus loin, près d’un village de pêcheurs que nous évitons. La forêt, ensuite. Un fouillis de lianes, bambous aux tiges serrées, ronces, bananiers, arbres à pain, où mes guides, aidés de lampes-torches, se repèrent sans difficulté. Et puis, au bas d’un dernier sentier où me reviennent, par bouffées, les odeurs lourdes de mes marches d’autrefois, dans la jungle du<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1971-dans-la-guerre-du-bangladesh-par-arif-jamal-10167.html"> Bangla-Desh</a>, une lueur, un bruit triste de tambourin, une source – et une clairière, enfin, à l’orée de laquelle je distingue, dans la clarté de la lune, un canon monté sur un chariot, un drapeau qui flotte en haut d’un mât et, tendue entre deux arbres, une fresque, peinte sur bois, qui représente un jeune homme en uniforme noir, fusil-mitrailleur à l’épaule.</p>
<p>Dans la clairière, des sacs de sable. Des pneus. Un tas de caisses de bois sur lequel on a posé des lampes à huile. Un autel au dieu éléphant. Des vélos. Une petite moto. Et, entourées d’une palissade de bambous, cinq cases de terre. Plus une sixième, à l’écart. Pas la plus belle. Mais la plus neuve. Et la seule, surtout, à avoir l’électricité, branchée sur un générateur. C’est le bungalow du chef du camp, allongé sur un hamac, en conférence avec ses lieutenants tout en surveillant du coin de l’œil une friture de bananes sur un réchaud : un jeune colosse, vingt ans à peine, torse nu sur un sarong bleu délavé, nuque rasée, qui, à la réserve près de la chaîne dorée autour du cou (la capsule de cyanure ?), me fait irrésistiblement penser à Akim Mukherjee, le jeune commandant bengalais de la colonne de Mukti Bahini avec laquelle j’étais, à l’époque, entré dans Dacca libéré.</p>
<p>« Vous êtes en zone libre, commence-t-il, sans se lever et en me faisant signe de m’as­seoir sur une cantine face à lui. Bienvenue en Eelam. »</p>
<p>Je lui demande, tandis qu’un enfant m’apporte un verre de thé, ce qu’il entend par zone libre.</p>
<p>« Une zone d’où l’Etat cinghalais s’est retiré. Ici, vous voyez&#8230; »</p>
<p>On voit, sur son poste de télévision, posé sur la glacière, une brigade de Tigres en train de procéder à une distribution de vivres.</p>
<p>« Ici, nous faisons tout. L’alimentation. La police. Les écoles. Les juges qui font allégeance à Prabhakaran. Tout. »</p>
<p>Je sais que ce n’est pas exact. Je sais que c’est même l’un des paradoxes de cette guerre : le côté irréprochable du gouvernement de Colombo qui, dans les zones qu’il a perdues, et ne serait-ce que pour ne pas s’avouer vaincu et avoir à prendre acte de la sécession, continue d’assurer les services publics, de payer les fonctionnaires, fussent-ils désignés par les Tigres et à leur botte. Mais je le laisse poursuivre.</p>
<p>« Combien de temps restez-vous ? Seulement la nuit ? C’est dommage. Vous auriez vu, sinon, combien nous sommes populaires. Nous rendons au peuple sa liberté, sa dignité. »</p>
<p>Je lui fais observer que le cas des « femmes-torpilles » ne me paraît pas aller tellement dans le sens de cette dignité retrouvée.</p>
<p>« Au contraire. Les femmes étaient soumises. En devenant des combattantes, elles brisent leurs chaînes, elles s’émancipent. »</p>
<p>Et les enfants ? Ces écoliers que l’on arrache à leurs familles pour en faire des soldats ?</p>
<p>« Nous n’arrachons personne. Les familles sont fières de payer ce tribut à l’Eelam. »</p>
<p>Puis, clin d’œil à ses lieutenants qui assistent, debout, à l’entretien – yeux ternes et mous, visages maussades, sans expression :</p>
<p>« D’ailleurs, vous savez, les enfants&#8230; Est-ce que ce n’est pas très exagéré, ces histoires d’enfants ? Souvent ce sont des adultes. Mais qui ne font pas leur âge. »</p>
<p>Il rit. Les autres se dérident et, sur ordre, rient aussi.</p>
<p>« Votre problème, lui dis-je encore, c’est le recrutement. Vous n’êtes que six mille. Face à une armée de cent vingt mille hommes.</p>
<p>— C’est vrai, mais voyez ça. »</p>
<p>Il se lève, va retourner ses bananes, puis, prenant bien son temps, d’un air de nonchalance étudiée, s’approche d’une grande carte, collée au mur.</p>
<p>« Regardez ce que peuvent faire quelques milliers d’hommes, prêts à se sacrifier pour les droits inaliénables du peuple tamoul sur sa patrie historique du nord et de l’est de Sri Lanka. »</p>
<p>Il montre, sur la carte, marquées par des punaises de couleur, les zones, autour de Batticaloa, que le LTTE contrôle.</p>
<p>« Il faut des armes pour cela, dis-je. D’où les tenez-vous ? »</p>
<p>Nouveau regard aux lieutenants. Nouveau rire de commande.</p>
<p>« De l’armée cinghalaise. C’est elle, notre fournisseur. »</p>
<p>Je sais, là encore, qu’il ne dit pas tout. Je sais que la guérilla tamoul, parce qu’elle est adossée, dans le Tamil Nadu indien, mais aussi en Europe, à une diaspora nombreuse, est la guérilla la plus riche et la mieux organisée du monde. Et j’ai lu un rapport de la Lloyd’s détaillant les quantités de matériel, y compris des missiles sol-air et sol-sol, venues d’Ukraine, des Balkans, d’Asie centrale, du Cambodge et arrivées sur des bateaux appartenant à des compagnies indirectement contrôlées par les Tigres. Mais il n’en démord pas. Et j’ai droit au double portrait croisé d’une armée cinghalaise épuisée, démotivée, évitant systématiquement le combat, fuyant, et abandonnant des arsenaux entiers derrière elle : soldats en déroute de Chundikuli, près de Jaffna, suppliant les paysans de leur échanger leur kalachnikov contre une noix de coco ou un verre d’eau&#8230; soldats fous du nord du Wanni tirant sur les policiers qui tentent d’arrêter leur fuite&#8230; soldats de Vavuniya, dans le Nord, mendiant des vêtements civils et un ticket de car pour rentrer chez eux&#8230; ; et puis, à l’inverse, une force tigre, invincible, car dotée d’une « juste pensée », celle de Velupillai Prabhakaran, qui semble, à l’écouter, une sorte de chaudron (18) où marineraient des bouts de maoïsme, des lambeaux de polpotisme, un zeste de populisme fascisant, une pointe de fascination pour les kamikazes japonais de la Seconde Guerre mondiale, le tout sur fond d’hindouisme militant et fanatique.</p>
<p>Deux hindouismes politiques ? Celui, libéral, tolérant, ami de la démocratie et des Lumières, de mes amis bengalais d’autrefois, Akim Mukherjee et ses Mukti Bahini hindous ? Et puis celui-ci, lugubre, sanglant, qui aimanterait, telle une limaille noire, les dé­bris de ce que le xx<sup>e</sup> siècle a produit, vomi, de pire ?</p>
<p>Il y a plusieurs façons d’arriver à Jaffna, la grande ville du Nord, qui fut, pendant cinq ans, la capitale d’un quasi-Etat dans l’Etat, administré par les Tigres, et que l’armée a reprise, en décembre 1995, au terme de cinquante jours de combats.</p>
<p>Il y a la voie de mer, une fois tous les quinze jours, jusqu’à Point Pedro, par le <em>Jaya Gold</em>, le bateau de la Croix-Rouge, réservé au transport, soit des malades et blessés, soit de l’aide humanitaire et du courrier, mais qui a été suspendu – je ne sais si c’est pour cause de guerre ou de mousson. Et il y a les Antonov ukrainiens, qui atterrissent à l’aéroport militaire de Palali, à 18 kilomètres au nord de la Péninsule, et qui transportent de l’aide humanitaire dans un sens, des permissionnaires ou des soldats morts dans l’autre – et, parfois, comme aujourd’hui, des passagers.</p>
<p>On se bat, le matin de mon arrivée, autour de Jaffna. Au pont de Kaithady, dans la lagune, où les gouvernementaux prétendent avoir tué cinquante Tigres, dont quinze enfants, que l’on aurait ramassés, bave aux lèvres, saisis d’inter­minables convulsions – sans doute un cyanure éventé. Et sur le pont de Navatkuli, plus près encore, où j’essaie de me rendre mais sans parvenir à passer la ligne cinghalaise : le bruit de la canonnade, au sud, depuis les positions tigres ; les sirènes de l’unique ambulance ramenant les blessés au dispensaire du camp ; des hommes qui courent et tirent en tous sens ; d’autres, terrés sous des montagnes de sacs de sable, couverts de tôle ondulée kaki ; et un capitaine, échevelé, qui tape avec deux doigts, au fond de son bunker, le communiqué triomphal qu’il va téléphoner dans une minute aux agences (c’est toujours comme cela, à Sri Lanka : plus les pertes sont lourdes, plus la situation est critique et plus les communiqués sont triomphants !).</p>
<p>Mais la ville elle-même semble calme. Des traces de combats, certes, sur le front de mer. Des rues, au centre, très abîmées. Mais ce sont des destructions anciennes. Moins lourdes, du reste, que je ne l’ima­gi­nais. Et qui n’empêchent pas un air de vie miraculeusement normale : jupes plissées et cravates des écolières&#8230; manguiers fleuris&#8230; un cinéma&#8230; des ban­­ques&#8230; l’électricité presque partout&#8230; des rick­shaws qui se faufilent, à toute vitesse, entre les barrages&#8230; les temples tamouls, donc hindous, gardés par des militaires bouddhistes&#8230; jusqu’aux policiers, presque polis quand ils mettent à pied un cycliste pour vérifier si sa selle n’est pas piégée ou quand, sur Main Street, ils font descendre les passagers du bus pour contrôler les sacs&#8230;</p>
<p>C’est là, près de Main Street, dans le petit hôtel – l’un des rares où le téléphone marche bien – où je me suis installé et dont l’impeccable façade, coincée entre deux maisons éventrées, ressemble à un décor de théâtre, que je rencontre Dayaparan. Les gens de Jaffna parlent peu – peut-être parce que, au fond d’eux-mêmes, ils ne sont pas très sûrs que les Tigres ne reviendront pas et que, dans le doute, ils restent prudents : et si le repli du LTTE n’était qu’un repli tactique ? et s’il n’avait quitté la ville que pour garder intacte son armée ? ne tient-il pas Elephant Pass, qui commande l’accès à la Péninsule ? et la mer&#8230; les quatre cents « Tigres de mer », avec leurs navires pirates, leurs bateaux suicide, leurs énormes bombes flottantes (3 mètres de long, flotteurs latéraux, 25 kilos de plastic, moteur de deux chevaux, systèmes de propulsion à distance) n’ont-ils pas la capacité de couper, à tout moment, les routes de la Navy et de tenter, un jour, un débarquement à Thanankilappu ? Le jeune Dayaparan, lui, a tout perdu. Donc, il parle. Il a vingt ans. Une vraie grâce. Un air d’ange. Sauf quand il se met à dire sa terrifiante aventure. Alors apparaît sur son petit visage d’adolescent, barré d’une fine moustache et dodelinant sans cesse de droite à gauche comme font souvent les Sri Lankais, un air de colère vaincue, et féroce.</p>
<p>« J’avais neuf ans (19). Il y en a qui deviennent enfants-soldats parce qu’ils n’ont plus ni père ni mère et qu’il ne leur reste que deux solutions : soit mendier, soit tuer pour gagner de quoi manger. Moi, ce n’était pas ça. Mon père était vivant. Et quand les Tigres sont venus, quand ils ont mis le haut-parleur dans le village et qu’ils ont exposé les corps de deux orphelins tués au combat, mon directeur d’école n’était pas d’accord, mais lui, mon père, était d’accord. Peut-être parce qu’il était fier. Ou qu’il se sentait coupable vis-à-vis du voisin qui avait un fils mort au combat. Ou bien parce que c’était trop, huit à la maison, et que ça lui faisait une bouche de moins à nourrir – et que, en plus, on lui promettait un terrain, à Chavakachcheri, dans le lotissement des “familles de martyrs”. Je ne sais pas.</p>
<p>Les premiers temps, quand on arrive au camp, on fait des petites tâches. Nettoyer. Creuser des tranchées ou des abris. Vendre des noix de coco à la ville. Ramper derrière les lignes ennemies pour aller y poser des mines ou prendre des renseignements. Apprendre, aussi, à tuer avec un couteau trempé dans le cyanure. Quand j’ai eu douze ans, ils m’ont mis dans une unité qui allait dans les villages pour le ravitaillement : on avait des armes, on tirait dans tous les sens, ça faisait peur aux gens, et on prenait les animaux, les poulets, qui étaient là. Et puis ils ont dû considérer que ma formation était finie : le <em>lyakkam</em>, le “mouvement”, était devenu ma vraie famille et j’ai été versé dans un groupe d’attaque de 145 enfants, tous de mon âge, plus des adultes pour l’encadre­ment.</p>
<p>Je sais qu’il y a des unités d’enfants-soldats que le LTTE envoie automatiquement en première ligne pour épargner ses bons régiments. Parfois ils sont drogués. Parfois ils n’en ont même pas besoin : ils sont justes plus inconscients et ils n’ont pas de limites. Alors, c’est pour ça qu’on les utilise et qu’on les met dans le premier cercle, soit pour faire la percée, soit, quand c’est l’ennemi qui attaque, pour amortir le choc. Moi, je n’ai pas connu ça. Je sais que ça existe, mais je ne l’ai pas connu. Dans mon unité, on commençait toujours par avoir des photos, des vidéos, une maquette, de la cible qu’on allait attaquer et, comme ça, les pertes étaient moins grandes. Est-ce qu’on avait des cours de formation politique ? Non plus. On nous fichait la paix avec la politique. Peut-être parce qu’on était des enfants et qu’il y avait de fortes probabilités qu’on meure. Mais peut-être aussi parce qu’on avait un chef très brutal, illettré, qui ne croyait à rien, sauf à la guerre, à l’“Orga­nisation” et aussi, comme Prabhakaran, le chef suprême, aux <em>mentram</em>, aux « formules magiques », basées sur l’astrologie.</p>
<p>Il y a cinq ans, je me trouvais à Jaffna quand la ville est tombée et que le LTTE a dit à tous les Tamouls de se replier, sous sa protection, dans les jungles du Wanni. C’était par hasard. J’étais en mission pour le chef à qui on avait dit d’envoyer des petits espions relever le plan d’une base ennemie sur le front Nord. Mais je pense que ça m’a sauvé. Je lui ai parlé une dernière fois, au téléphone. J’ai vu, ce jour-là, qu’il ne savait même pas lire un plan, qu’il n’avait pas de mémoire. Et j’ai profité de la confusion qui régnait – certains obéissant au LTTE, d’autres refusant de monter dans les tracteurs et préférant rester – pour couper le contact et me cacher. Depuis, je vis avec la peur : je sais que, un jour, quelqu’un viendra ; il me fera juste un signe pour que je le suive ; et ils me tueront – c’est tout. »</p>
<p>Ce couple de l’enfant-soldat et du chef illettré&#8230; La double figure de ce chef-ci et de l’autre, celui de Batticaloa, qui semblait en savoir si long, lui, au contraire, sur l’Histoire du xx<sup>e</sup> siècle&#8230; Et si c’était la même chose, dans le fond ? Et si c’étaient les deux visages, jumeaux, de la même haine mortifère ? La table rase, d’un côté, le degré zéro du savoir et de la pensée – enfance des chefs, des human bombers, des peuples rendus à leur pureté. Et puis la farandole de l’autre, le grand bazar aux identités, l’ultime parade des spectres dans les ruines d’un futur aboli – dernier été des idées, parfum de jugement dernier, encore et toujours l’apocalypse.</p>
<p>Rien de mieux, pour comprendre un pays en guerre et en saisir, surtout, la complexité que le canal d’une organisation non gouvernementale. Cette vieille conviction, ancrée en moi depuis les temps lointains où nous fondions Action contre la faim, je la vérifie une fois de plus ici, avec les amis, justement, de ACF que j’accompagne dans les « zones grises » de Trincomalee, l’autre ville en état de siège de la côte, au nord de Batticaloa.</p>
<p>Le bourg de Kinnuya, de l’autre côté du bac et des bases de l’« Air Force ». Ses longues rues détrempées par la mousson. Ses fanions bleus, tendus entre les maisons, en souvenir de la dernière campagne électorale et du soutien de la ville à la présidente Chandrika. Et cet ingénieur musulman qui raconte l’impos­sible situation de sa communauté, la troisième de l’île et, peut-être, la plus menacée : « nous parlons tamoul, mais nous ne sommes pas tamouls, et nous sommes encore moins tigres – lesquels nous voient comme des faux frères, nous haïssent, nous rançonnent ». Les musulmans en tiers exclu ? L’islam entre les feux croisés du bouddhisme et de l’hindouisme ? Sri Lanka en épicentre paradoxal où se heurteraient, telles des plaques tectoniques, ces trois religions immenses – et là, à l’épicentre, à cette « extrémité centrale », un Coran en position, non seulement minoritaire, mais médiane ? Voilà une information.</p>
<p>Le village tamoul de Kadaloor où nous sommes reçus, sur le seuil de sa maison, par le chef du village – moustache poivre et sel, visage comme poncé par l’épreuve. Les Tigres sont passés, dit-il, sur le ton de l’évidence lassée. Ils ont fait sauter le générateur. Si le village est taxé ? Si Kadaloor est, comme Kinnuya, rançonné par le LTTE ? « Oui, bien entendu. Ils prennent, comme partout, un impôt sur les pierres noires, parce qu’elles servent à la construction des maisons. Un autre sur les troupeaux et les récoltes. Et puis depuis quelques années, peut-être quatre, une taxe sur le bois. Ils veulent préserver la jungle. Alors ils taxent les bois verts. C’est normal. » Mais il y a autre chose, ajoute-t-il, à voix soudain plus basse. « Nous avons eu une autre visite&#8230; Celle de l’armée&#8230; Ils ne nous ont pas taxés, eux&#8230; Mais c’était pire&#8230; » Il n’en dit pas plus. Il se lève et, comme s’il regrettait d’en avoir déjà trop dit, il nous emmène voir comme son carré de bananiers a poussé. C’est Gérard R., d’ACF, qui m’apprendra que Kadaloor est le dernier village tamoul de la région ; que l’armée, oui, l’armée gouvernementale cinghalaise en a détruit des dizaines comme celui-ci ; et qu’Uppeveli par exemple, vous voyez Uppeveli, là, sur la carte, à 5 kilomètres de Trincomalee ? eh bien Uppeveli a disparu, l’armée a rasé Uppeveli. Autre information.</p>
<p>La route elle-même, il faudrait dire la piste, à peine carrossable, tellement boueuse, détrempée, qu’il faut s’arrêter pour bloquer les roues avant de la jeep et où nous croisons, à mesure que nous progressons, de moins en moins de gens. Des maisons de brique vides. Des fermes isolées. Les traces d’un village détruit. Une vache, en liberté, qui nous ouvre le chemin. Des cyclistes, rares, souvent par deux, abrités sous de grands parapluies, qui se gardent de s’arrêter. Des vols de corbeaux. Quelques femmes. Surtout des femmes. Ne dit-on pas, à Sri Lanka, que cette guerre a fait tant de morts ou, en tout cas, de disparus qu’il y a parfois, dans les villages, cinq fois plus de femmes que d’hommes (20) ? Elles ont peur, ces femmes, des Tigres – là, tout près, sur la gauche, dans les villages de Uppuru et Iralkuli, avec leurs batteries antiaériennes et leurs pièces d’artillerie qui, hier encore, pilonnaient la zone. Mais elles ont peur aussi, et c’est ce que je découvre, de l’« Air Force » cinghalaise qui bombarde, elle, à l’aveugle, par-dessus les têtes, depuis ses bases de Trincomalee. Autre information.</p>
<p>Et puis Sungankuli enfin, « l’Etang-aux-Poissons-Chats », le dernier village au bout de la piste, à la limite des jungles inhabitées et du royaume des Tigres. Il y avait là, naguère, 53 familles tamoules. Il n’y en a plus que 19. Et encore où sont-elles, ces 19 familles ? Pourquoi ne les voit-on pas ? Personne dans la petite école bleu et orange, toute neuve. Personne aux abords du temple – simple pierre dressée, sous un tamarinier, face à laquelle on a disposé (mais qui ?) un bout de tôle ondulée, une soucoupe remplie de cire jaune et un caillou, plus petit, sculpté en forme de rat. Personne dans les maisons qui, si leur pisé n’était en si bon état, si leurs toits de palmes séchées de cocotiers n’étaient si manifestement entretenus, sembleraient carrément abandonnées. Jusqu’au chef de village qui est là quand nous arrivons, mais s’éclipse très vite, après nous avoir dit qu’il n’est que le « chef-résident » et que le vrai chef, le <em>grâma talaivar</em>, ou chef non résident, se trouve à la ville, sur la côte, à Alankerny. Tous ces gens ont peur, cela saute aux yeux. Terriblement peur. Mais sans que l’on puisse dire, à nouveau, ce qui les effraie le plus, des Tigres qui prétendent les libérer ou de l’armée qui est censée les protéger. Sans que l’on puisse décider ce qui fut le pire, pour le patron de l’échoppe à thé, par exemple, près de l’école : les Tigres qui, le soupçonnant d’être un indicateur payé par la Navy, sont venus le chercher, l’autre semaine, pour le conduire dans la jungle et l’interroger ; ou la Navy qui, apprenant qu’il avait deux fils chez les Tigres et trouvant, à la réflexion, suspects ses déplacements trop nombreux à Alankerny, est venue le cueillir, elle, le mois précédent, pour l’emmener au camp de Boosa, dans le sud du pays, où il avait déjà passé trois ans de détention arbitraire&#8230;</p>
<p>Cette vieille femme, sur la route du retour ; cette pauvre vieille qui pleure devant sa maison, petit sanglot sec, sans geste, presque sans larmes ; cette très belle et très vieille dame en train de contempler, accablée, son arbre, râpé par le passage d’un éléphant et, plus loin, sur le chemin, d’énormes déjections grises – de quoi a-t-elle peur, cette dame ? Des Tigres et de l’Air Force. De l’Air Force autant que des Tigres. De cette guerre au double visage, donc sans visage, mangeuse d’hommes, qui lui a pris ses fils, son mari, ses frères et qui fait que, la nuit prochaine, quand la bête reviendra, car elle est certaine qu’elle reviendra, il n’y aura personne, pas même un <em>kâvalâlar</em>, un gardien, pour allumer les torches et protéger le jardin.</p>
<p>Récit de Yashoda (21).</p>
<p>Elle est tamoule. C’est une autre très vieille dame, visage séché, toute courbée. Elle savait que nous venions, avec Alexandra Morelli, le chef de la mission de l<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-2000-les-guerres-oubliees-par-philippe-boggio-15502.html">’ONU</a>. Alors elle a tiré ses cheveux et mis un beau sari bleu, piqué de points dorés. Depuis plus de vingt ans, elle habite dans des camps. Dans sa région d’origine, d’abord, au sud de Kandy. Puis à Wanni. Et puis là, maintenant, dans ce camp de Alles Garden, au nord de Trincomalee, avec ses huttes de bois sec et ses feuilles de palmier.</p>
<p>Sa maison de Kandy ? C’était une autre sorte de hutte, dans le coron des plantations de thé. Un jour, les Tigres sont venus. Après eux, l’armée est venue aussi. Le village a été déplacé. Toute la population, déportée. Et finie la maison.</p>
<p>Sa famille ? Son mari a disparu à l’époque, arrêté par l’armée, on n’a jamais su ce qu’il était devenu. Son fils aîné, également, a disparu – certains, au camp, qui sont des anciens du village, disent qu’il est passé du côté des Tigres, mais comment en être certaine ? Il ne lui reste que ce fils. Elle montre un petit homme, aussi vieux qu’elle, pauvre sourire, dents rougies au bétel, torse nu, poitrine creuse, pagne à carreaux, qui fait un petit pas, pour se présenter, hors du cercle qui s’est fait, sous le hangar, autour de Yashoda. « C’est lui, ma famille. C’est toute la famille qui me reste. Mon fils. »</p>
<p>Aujourd’hui, alors ? Ce camp ? Comment vit-on, dans un camp comme celui-ci ?</p>
<p>« Oh ! C’est un bon camp. Avec de belles huttes bien solides. On est contents. Le seul problème&#8230; »</p>
<p>Elle hésite. Puis s’adresse à la chef de mission des Nations Unies.</p>
<p>« Le seul problème, c’est les WC. On nous a fait un beau rang de WC, en planches. Mais sans portes. Alors on est, surtout les femmes, ouvertes à tous les vents. Vous devriez aller voir. En face, il y a le rocher des singes. Et, derrière les singes, les soldats. Ce n’est pas normal de faire ses besoins devant les singes et les soldats. Est-ce que vous croyez qu’on pourrait avoir des portes ? »</p>
<p>La chef de mission prend note. Puis reprend :</p>
<p>« Et l’armée? J’avais obtenu que l’armée n’entre plus dans le camp. A condition, bien sûr, que les Tigres en fassent autant. Est-ce que&#8230; ? »</p>
<p>La vieille dame la coupe.</p>
<p>« Non, non. Les Tigres ne viennent plus. Jamais. »</p>
<p>Je sais que, sur ce point, elle ne dit pas la vérité. Pas plus tard qu’il y a une heure, alors que je m’attardais, seul, entre les cases, j’ai vu une Mercedes entrer dans la piste centrale et s’arrêter devant le marchand de beignets. Deux hommes. Manifestement des racketteurs tamouls. Jusque dans le camp, jusque dans ce lieu d’humble misère, la loi du racket et de la violence !</p>
<p>« Oui, mais l’armée ? insiste la chef de mission.</p>
<p>— La voilà, l’armée », répond la vieille dame, en désignant le ciel&#8230;</p>
<p>On entend, dans le lointain d’abord, puis très proche, un grondement sourd, suivi d’une série d’explosions. Et on voit de grandes fumées qui montent de la cime des arbres et se désagrègent dans les nuages. La dame compte.</p>
<p>« Vous entendez ? Douze coups. Ça veut dire deux avions. Ils ont envoyé deux avions lâcher douze bombes. C’est ici, dans la forêt. »</p>
<p>Je pense aux huit bombardiers K-Fir que vient de livrer Israël et dont on m’a dit, à Colombo, qu’ils ont multiplié par cinq la puissance de feu de l’aviation gouvernementale. Je pense surtout au coup de téléphone que la chef de mission a donné, il y a une heure, comme elle le fait toujours avant de prendre la route, au major commandant la base aérienne de Trinco : « je sors ; pas de bombardement prévu dans la zone ? – non, non, rien de prévu, vous pouvez sortir sans crainte »&#8230; Mais la chef de mission insiste.</p>
<p>« Est-ce que l’armée a tenu parole ? Est-ce qu’elle a cessé d’aller et venir dans le camp ?</p>
<p>— Oui. Mais les choses, maintenant, se passent à l’extérieur. Un jeune, l’autre jour. Il passait le check point avec une télécommande de télévision dans la poche. Qu’est-ce que c’est ? ont dit les soldats. Il n’a pas répondu. Alors ils ont pensé que c’était une arme. Ils ont eu peur. Ils lui ont tiré dans la jambe. Et le jeune est mutilé à vie. »</p>
<p>Elle réfléchit. Puis, rêveuse :</p>
<p>« C’est ça, ils ont peur. C’est ça qui les rend si méchants. Nous aussi on a peur. Mais ça ne nous rend pas méchants&#8230; »</p>
<p>Une discussion s’engage alors, en tamoul, avec les autres réfugiés. Une deuxième histoire, apparemment, qu’ils veulent qu’elle raconte.</p>
<p>« Il y a une autre histoire, reprend-elle, de moins bonne grâce. C’était il y a quelques jours, tout près d’ici, à Iqbal Nagar. Deux jeunes avec un vélomoteur. Ils ont crevé un pneu. Donc ils poussent le vélomoteur. Mais voilà. Ils viennent du village de Gopalapuram, qui est un mauvais village car les habitants, la semaine d’avant, ont fait une manifestation qui a beaucoup fâché la Navy. Donc, tout de suite, ils sont suspects. Donc, on les arrête, on les emmène dans un moulin et là&#8230; »</p>
<p>Yashoda se tait. Je reconnais cette histoire que j’ai lue sur le site Internet du LTTE et que je me suis fait confirmer de source indépendante. Je sais que les deux jeunes ont été torturés, éviscérés, qu’on leur a arraché les yeux, et qu’on a fini par les tuer. Et je sais, surtout, que des histoires comme celle-là, où c’est l’armée qui assassine, il s’en produit chaque jour, d’un bout à l’autre du pays, à commencer, tout récemment, par ce pogrome déclenché au camp de Bindunuwena, à 200 kilomètres de Colombo, au sud de Kandy : un camp de réhabilitation où sont parqués des Tigres repentis, souvent des enfants-soldats ; une sombre histoire de détenus qui, derrière leurs barbelés, auraient provoqué leurs geôliers en relevant leurs sarongs et montrant leurs parties génitales ; l’hystérie des geôliers, du village, des villages voisins, des organisations extrémistes cinghalaises, des militaires et policiers présents, tous se montant la tête, tous maudissant – sic – la « viande pour chiens » tamoule ; et quelques jours plus tard, au matin du 24 novembre, une foule ivre de haine et de sang qui force les portes du camp et découpe au couteau de cuisine et à la machette la moitié de ses occupants.</p>
<p>Yashoda s’est tue. Elle a baissé les yeux et elle s’est tue – la bouche un peu ouverte comme si elle allait crier. Il est vrai qu’elle a dit l’essentiel. Une population civile prise dans l’étau d’une guérilla fanatique et d’une armée sans principes et barbare. Des belligérants qui, peut-être parce que ce conflit a trop duré, ou qu’il se déroule, à force, dans l’indifférence des nations et des grandes institutions internationales, s’autorisent des méthodes, et des crimes, aussi injustifiables dans un camp que dans l’autre. Bref, un massacre quotidien des innocents devenus, pire que les otages, les enjeux d’une guerre insensée. Au Sri Lanka, depuis vingt ans, la mort recrute en vrac.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy -<em> Le Monde</em> du 1er juin 2001</strong></p>
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		<title>Un jour de mars 2001&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 09 Jul 2011 13:46:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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Un nouvel Etat vient de naitre: le Sud Soudan. Il vient de naitre en échappant aux griffes du Nord Soudan, de Khartoum et de son régime islamiste. Mais sait-on que, il y a dix ans, pour Le Monde et d&#8217;autres journaux, Bhl fut le premier à [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard Henri Lévy rencontrait le pionnier du Sud Soudan</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/07/bhl-photo-site-6-1-.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-20421" title="bhl-photo-site-6 -1-" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/07/bhl-photo-site-6-1--300x195.jpg" alt="bhl-photo-site-6 -1-" width="300" height="195" /></a>Un nouvel Etat vient de naitre: le<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=21"> Sud Soudan</a>. Il vient de naitre en échappant aux griffes du Nord Soudan, de Khartoum et de son régime islamiste. Mais sait-on que, il y a dix ans, pour Le Monde et d&#8217;autres journaux, Bhl fut le premier à observer les balbutiements de ce nouvel Etat? <span id="more-20420"></span>Sait-on qu&#8217;il rencontra <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/2007-au-coeur-du-darfour-par-richard-rossin-10351.html">John Garang</a>, père fondateur de l&#8217;Etat, assassiné en  2005 et dont il disait qu&#8217;il appartenait, selon lui, à cette grande famille des résistants &laquo;&nbsp;dont la longue obstination force le respect&nbsp;&raquo;? Ici, ce texte que je me réjouis de publier à nouveau.</p>
<p><strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p>__________________________________________________________________________________________________________________</p>
<p><span style="color: #993300;">Il n’y a pas de routes au Sud-Soudan. C’est même l’un des lieux du monde, peut-être avec le<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-tibet-la-chine-et-larme-du-boycott-585.html"> Tibet</a>, ou les montagnes du Népal, où l’idée de route a le moins de sens. En sorte que, dans ce pays immense, dans cet espace grand comme une fois et demie la France, il n’y a que trois façons de circuler. A pied, quand on est paysan. En jeep, mais sur de courtes distances, et par des pistes de terre, quand on est militaire. Et, sinon, par des petits avions loués à Lokichokio,</span></p>
<p><span style="color: #993300;">la base humanitaire de la frontière du Kenya, et qui, à condition de ne pas sortir des couloirs réservés aux vols de l’ONU, à condition, aussi, d’éviter, en cas d’inter­ception radio, de répondre et d’avoir à s’identifier, parviennent à rallier la plupart des villes de ce Sud animiste et chrétien que les islamistes de Khartoum arabisent de force, et bombardent, depuis presque vingt ans.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">C’est par un avion de ce genre que je suis arrivé à Alek, province de Bahr el-Ghazal, littéralement le « pays des gazelles », qui est, tout près de la frontière avec le Nord, l’une des régions les plus éprouvées par la guerre. Le voyage a duré quatre heures. J’ai été accueilli, sur la piste de brousse, par une joyeuse cohue de soldats sudistes en uniforme ; de civils, en short, la kalachnikov croisée sur la poitrine ; d’enfants nus, au corps enduit de cendre et d’urine mêlées pour, dit-on, éloigner les insectes. J’ai vu, entouré de ses quatre commandants, Deng Alor, gouverneur de la province et ex-ministre des Affaires étrangères de John Garang, le chef sudiste et chrétien. Et puis je suis arrivé dans un beau camp tout neuf, composé d’une douzaine de cases impeccables, d’une clôture de chaume, d’un centre de transmissions, d’un grand espace couvert prévu pour des repas nombreux – mais, chose bizarre, complètement vide.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Où sommes-nous ? ai-je demandé au jeune garçon qui m’a montré ma case – Dans un camp humanitaire, de la Norve­gian Church Aid. – Où sont les Norvégiens, alors ? Les volontaires humanitaires ? – En congé, à Nairobi. – Tous ? – Tous ! » Et demandant à visiter le reste du camp, insistant pour voir, surtout, le petit dispensaire attenant, je découvre qu’il est fermé, visiblement depuis longtemps ; puis, l’ayant fait ouvrir, je trouve un lit, un seul, qui n’a, semble-t-il, jamais servi ; et je vois enfin, à la porte, une femme dinka, portant un bébé dénutri, à laquelle nul ne semble songer à apporter le moindre secours. Un camp fantôme ? Non. Un faux camp. Un camp qui, plus exactement, et enquête faite, a, en effet, été construit, à l’automne 1998, par des humanitaires norvégiens mais pour être, presque aussitôt, offert à l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) de Deng Alor et de Garang – autrement dit, qu’on le veuille ou non, et quelque parti que l’on prenne quant aux origines ou à l’issue de cette guerre, à l’un des belligérants.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Me revient l’image de ces étals improvisés, sur la route de Kakuma, au Kenya, où des nomades turkanas vendaient des rations alimentaires marquées du sigle des Nations Unies. Et me revient surtout ma conversation, le jour même, avec l’homme des visas de Lokichokio, m’assurant : primo, que ces paquets, ce sont les guérilleros du SPLA qui les apportent du Soudan et qui les ont donc, d’une manière ou d’une autre, subtilisés aux civils qui en étaient les vrais destinataires ; secundo, que Khartoum, voyant cela, sachant que c’est cette aide détournée qui permet au SPLA de financer ses achats d’armes, en conclut que, pour arrêter les armes, il faut arrêter les aides et que, pour arrêter les aides, le plus simple est d’éliminer les civils qui les reçoivent – soit en les déplaçant, soit carrément en les tuant. Humanitaires otages. Mobilisation des humanitaires dans une logique de guerre qui les dépasse. Comme si cette guerre, la plus ancienne du monde, qui a déjà fait deux millions de morts (davantage que la Bosnie, le Kosovo, le Rwanda réunis), quatre millions et demi de déplacés (trois Sud-Soudanais sur quatre), avait choisi d’ins­trumentaliser jusqu’à notre compassion. Comme si, au Soudan, même le Bien s’était mis au service du Mal.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Voulez-vous aller à <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-2000-les-guerres-oubliees-par-philippe-boggio-15502.html">Gogrial</a>, sur la route de Wau ? me demande le commandant Paul Malong, chef du secteur Nord. – Oui, bien entendu. » Et nous voici, tassés dans une Nissan, quatre hommes armés sur la plate-forme arrière, sur l’un de ces chemins de terre, défoncés, bosselés, qui tiennent donc lieu de route. Paysage de savane. Cultures brûlées des deux côtés. Passer à droite ou à gauche, dans la brousse, quand on redoute qu’un tronçon ne soit miné, ou quand il faut contourner un pont cassé. Croiser des hommes en haillons, ou torse nu, à peine des soldats, endormis à côté d’un canon de DCA. En croiser d’autres, si visiblement affamés qu’ils ont du mal à tenir debout mais qui, reconnaissant le commandant, ou sa Nissan, ou peut-être pas, ne reconnaissant rien ni personne, mais flairant l’autorité, donc la ration, se mettent au garde-à-vous. Le trajet est long. Le commandant Malong, pour passer le temps, raconte la prise de la ville : « c’était une vraie grande ville… il a fallu, pour la réduire, dix jours de combats acharnés… le soutien d’artillerie venait d’Alek… un bataillon d’infanterie a coupé la route à des renforts arabes venus du nord… un autre, à l’ouest, avait pour mission d’empêcher la garnison de fuir et de ne pas faire de prisonniers ». Il raconte aussi que Gogrial fut, avant cela, la capitale de Kerubino Kuanyin Bol, « chérubin » si mal nommé, l’un des pires seigneurs de la guerre soudanais, trahissant Garang pour Khartoum, puis Khartoum pour Garang – « même les morts frémissent encore des tortures qu’il leur a infligées ». Au bout d’un moment, enfin, désespérant d’arriver et voyant que nous sommes toujours dans un no man’s land de pierres et de ruines vagues, je perds patience et demande : « c’est encore loin, Gogrial » – et il me répond : « vous y êtes ».</span></p>
<p><span style="color: #993300;">J’ai déjà vu des villes fantômes. J’ai vu <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1974-a-2001-rendez-vous-avec-l%E2%80%99angola-par-ferreira-matos-14026.html">Kuito</a>, en <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1974-a-2001-rendez-vous-avec-langola-par-ferreira-matos-10174.html">Angola</a>. Kuneitra, sur le Golan. <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1992-2001-bhl-et-la-serbie-par-zoran-tasic-10358.html">Vukovar</a>, bien sûr, en <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-premiere-interview-de-bhl-dans-la-presse-croate-depuis-la-fin-des-guerres-yougoslaves-globus-24122010-13068.html">Croatie</a>. Mais ça… Cette désolation… Ce désert… Ces petits tas de boue qui furent des maisons… Ces briques dont on a fait des bunkers… Ces feux… Ces tentes… Ces carrés de sorgho, ces lits de camp, là où il y avait les rues… Ces nids à serpents… Ces ordures… Ces odeurs de pourriture, de merde, de charogne mêlées… Ces chiens bizarres, trop gros, qui n’ont plus peur des humains… Cet espace immense… Cette place… Oui, on voit bien, que c’était une place… On voit, d’après les squelettes de bâtiments, en bordure, que ce fut une grande place, abritant des édifices officiels… Or il n’y a plus, sur cette place, qu’un vide immense, où tournoient les chiens et les soldats méfiants… C’était une place vivante, animée, pleine de la bonne vie des villes normales et elle ressemble maintenant au cirque dévasté d’une cité antique, témoin d’une civilisation disparue  – sauf que l’on ne sait plus qui est, au juste, le fantôme, de ceux qui ne sont plus là et dont Gogrial est devenue la fosse commune ou de ceux qui rôdent à leur place et ont l’air à peine plus vivants. « Où sont les habitants ? – Morts, ou partis, me répond Marial Cino, le commandant local, à qui son ordonnance vient de porter un message urgent, griffonné sur une feuille de cahier d’écolier et signalant un mouvement de troupes ennemies de l’autre côté de la rivière… » Et puis, il corrige : « sauf eux… » Et il montre un groupe d’enfants aux jambes maigres, aux yeux trop grands pour leurs petits visages, habillés en guenilles militaires et en train de faire des culbutes par-dessus l’affût du T-55 qui commande l’accès à la place.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Retour vers Lokichokio où l’on doit me dire si, oui ou non, j’ai une chance de voir John Garang – et où la rencontre aura lieu. Même avion. Même pilote. Le pilote, peut-être parce qu’il ne connaît pas la zone, prend très à l’est, au lieu de piquer tout de suite vers le sud. A nos pieds, à travers le hublot, le grand désert de la savane soudanaise. Et là, d’abord très espacés, puis plus proches, des points de lumière qui semblent des feux de brousse. Pourquoi ces feux ? Est-ce que l’on peut voir de plus près ? Le pilote descend. Assez bas. Nous découvrons alors, stupéfaits, que ce n’est pas la brousse qui brûle, mais des huttes. Nous découvrons aussi, invisible à la hauteur où nous étions, mais très distincte maintenant, une colonne de pauvres gens, quelques dizaines, peut-être plus, poussant un peu de bétail, fourbus. Et puis, quelques minutes plus tard, l’avion ayant repris de l’altitude, mais à peine, cet autre spectacle : des hangars ; des camions ; des semi-remorques kaki qui ressemblent à des véhicules militaires ; un terre-plein, sans doute une piste d’hélicoptères ; une route, neuve ; une autre qui pourrait être une piste d’avions bétonnée ; et un espace immense, étrangement quadrillé, qui fait penser à un damier, ou à un sage quadrillage, ou à des casiers d’huîtres ou de riz – un champ pétrolifère en prospection.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Nous sommes tombés en réalité sur le complexe pétrolier, en principe interdit de survol, de la Greater Nile Petroleum Operating Company, le consortium qui regroupe la firme canadienne Talisman Energy, des intérêts chinois et malais ainsi que la compagnie nationale Sudapet. Et nous avons eu, surtout, confirmation de ce que les ONG, Amnesty International, le gouvernement canadien lui-même, soupçonnent depuis des années mais que nient farouchement les compagnies pétrolières et l’Etat. A savoir que le gouvernement « nettoie » systématiquement le terrain, dans un périmètre de 30, 50, parfois 100 kilomètres, autour des puits de pétrole ; que la moindre concession pétrolière signifie des villages harcelés, bombardés, rasés, et des colonnes de pauvres gens chassés de chez eux; bref, que là où le pétrole jaillit, là où l’or noir est censé apporter bonheur et prospérité, c’est le désert qui croît. Le hasard fait que j’ai dans la poche des déclarations, parues dans la presse kenyane, de Carl Bildt, ancien émissaire de l’ONU dans les Balkans, l’homme qui, le jour du massacre de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/on-n%E2%80%99emprisonne-pas-le-heros-de-sarajevo-par-bernard-henri-levy-et-jean-hatzfeld-16677.html"> Srebrenica</a>, parlait encore de paix, à Belgrade, avec <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-premiere-interview-de-bhl-dans-la-presse-croate-depuis-la-fin-des-guerres-yougoslaves-globus-24122010-13068.html">Milosevic</a> – il est devenu, ce « diplomate », administrateur de la société pétrolière suédoise Lundin Oil qui opère, elle, plus au sud, près d’Adok et j’ai donc avec moi ses vertueuses protestations : « nous faisons des routes, au Soudan ! des écoles et des routes ! comment ne voyez-vous pas que nous civilisons ce pays ! » Eh bien oui, des routes. Je les ai vues, ces routes. J’ai sans doute vu, aussi, l’une des pistes d’atterrissage où, selon de nombreux témoignages, les bombardiers de la base militaire voisine d’El Obeid viennent faire leur plein de fioul. Et ce spectacle est accablant.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Guerre oubliée ou cachée ? Ignorée ou soigneusement occultée ? Et, dans cette occultation, dans cette guerre de l’ombre et des intérêts clandestins, l’Occident des pétroliers ne porte-t-il pas, pour le coup, une responsabilité écrasante ? Responsabilité pour responsabilité, une suggestion. Le Sud-Soudan n’est plus qu’un gigantesque sous-sol, où sont mêlés son pétrole et ses morts. Que l’on pèse sur ce sous-sol, que l’on agisse avec ce pétrole-ci comme on l’a fait avec celui de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/quand-arabes-et-occidentaux-volent-au-secours-de-la-libye-libre-par-bernard-henri-levy-17034.html"> Saddam Hussein</a>, que l’on se montre aussi déterminé quand il menace des processions de gueux, sans visage et sans nom, fuyant dans la savane incendiée, que lorsqu’il met en péril la paix du monde ou notre prospérité – et peut-être l’autre pompe, la pompe à misère et cadavres, verra-t-elle ralentir, elle aussi, sa terrible cadence.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">John Garang est en retard. Cela fait deux heures que je suis là, à Boma, près de la frontière éthiopienne, dans l’enceinte d’un camp de terre et de chaume, très semblable au camp norvégien de l’autre jour. Chaleur. Rafales de vent. Nuages de sable et de poussière. Agitation des soldats, à l’intérieur. Groupe d’enfants, dehors, derrière l’enceinte, qui attendent eux aussi « le chef ». Une table de bois, sous l’arbre, que l’on est venu recouvrir d’un drap de laine à carreaux rouges. Des chaises. Un command car, enfin. Est-ce lui ? Non. Toujours pas. Ce sont des officiers venus en éclaireurs, uniformes vert olive, qui ont tous le même scorpion rouge cousu sur la poitrine. Pourquoi un scorpion ? « C’est l’emblème du bataillon. » Mais encore ? « C’est un bon animal, le scorpion. Même les serpents reculent devant les scorpions ». On entend le chant des grillons. Les coqs. Philip Obang, l’« Ancien » du village, en est à me raconter, pour tuer le temps, les animaux sauvages qu’il faut préserver, les vergers de manguiers, bananiers, citronniers, goyaves, et ce colon anglais du début du siècle qui a enterré sa cave sur la colline voisine et tout le monde, depuis, la cherche. Et puis alléluia, le voici, précédé d’une nuée de nouveaux soldats, plus petit que je ne l’imaginais, plus épais : j’attendais (peut-être le nom, John Garang, qui me plaisait et qui évoquait je ne sais quelle élégance anglaise, déliée) une sorte de guérillero dandy ; au lieu de quoi ce personnage massif, imposant – même uniforme vert olive, très amidonné, que ses officiers.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Avez-vous fait bon voyage ? »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Je lui raconte que le pilote n’a appris qu’une fois en vol, par radio, notre destination réelle. Je lui dis aussi que nous avons eu du mal, bien plus qu’à Alek, à trouver la petite piste, noyée dans la savane.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Oui. Ils exagèrent un peu. Ils prennent trop de précautions. Mais que voulez-vous ? Vous êtes dans un pays occupé. Et nos pistes sont systématiquement bombardées… »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Vu de près, lorsqu’il s’anime, le visage est plus intéressant. La barbe blanche, sur une figure encore jeune. La lèvre dédaigneuse. Les dents petites et serrées. L’œil cruel, avec un voile qui, parfois, lui blanchit la pupille.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Tenez. Commençons par manger un peu. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">On vient d’apporter un énorme plat de méchoui dont il se sert avec appétit.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Ce qui m’a surpris, dis-je, c’est aussi que, contrairement à ce que j’ai vu hier, autour des champs pétroliers de Majak, il n’y a pas, ici, de villages détruits…</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Ah ! Vous êtes allé à Majak… »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">L’œil s’est durci. Je sens bien qu’en évoquant Majak, et le pétrole, j’ai touché un point sensible.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Le Président <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/soudanpourquoi-il-ne-faut-pas-lacher-abdel-wahid-al-nour-l-ame-de-la-resistance-du-darfour-4830.html">El Béchir </a>a fait une faute grave. On ne peut pas dire au peuple : “le pétrole c’est la manne tombée du ciel, tous les Soudanais vont devenir riches” et, au bout du compte, ne rien donner. D’autant… »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Il parle un bel anglais, châtié. Mais avec une manière étrange d’attaquer les phrases – comme s’il avait à contenir, chaque fois, une rage sourde. Un soldat lui sert régulièrement à boire. De l’eau.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« D’autant que cela pourrait n’avoir qu’un temps. Imaginez que le robinet s’arrête. A la source, hein… Ou à l’arrivée…</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Vous voulez dire que vous seriez prêt à saboter les puits ? Le pipe-line ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Par exemple, oui. Nous n’en avons pas tout à fait les moyens, aujourd’hui. Mais un jour… Qui sait ? »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Je pense au canal de Jonglei, arrêté depuis 1983, quand le SPLA prit en otage les ingénieurs français des Grands Travaux de Marseille – et que j’ai également survolé. Je sais, pour avoir vu, près d’Ayod, cette grande tranchée morte, asséchée, que Garang ne plaisante pas. Et il me semble que les pétroliers devraient savoir, eux aussi, que ce type de menace, dans sa bouche, est à prendre très au sérieux. Il continue.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Vous avez raison, cela dit, de vous intéresser au pétrole. C’est la clef. Savez-vous, à propos, que c’est ici, tout près, que TotalFina a ses réserves… »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Menace voilée ? Ou façon de dire, au contraire, qu’il a un deal avec les Français – peut-être contre les tribus nuers du South Sudan Liberation Movement (SSLM) qui tiennent une partie de la zone et sont en guerre avec ses Dinkas ? Il sourit.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Parlons plutôt d’aujourd’hui, reprend-il, en se resservant du méchoui. Vous arrivez à un moment intéressant. L’accord avec Hassan El Tourabi, mon ennemi juré…</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Oui, l’ancien islamiste, maître à penser d’El Bechir. Mais en prison depuis qu’il a signé cet accord avec vous. Etes-vous sûr qu’il représente encore quelque chose à Khartoum ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Bien entendu ! »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Il a presque rugi. Comme si je l’avais offensé.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« C’est comme la prise de Kassala, insiste-t-il, l’an dernier, près de Port-Soudan. L’événement le plus important de cette guerre, depuis longtemps.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Parce que cela montrait votre capacité à frapper très au nord, loin de vos bases ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Oui. Et parce que cela disait bien que le Soudan, pour nous, est indivisible. Contrairement à ce que racontent vos journaux, nous ne sommes pas des Sudistes, mais des Soudanais. Nous ne sommes pas pour l’indépendance du Sud, mais pour un Soudan libre, unifié et libéré de la tutelle des islamistes. Regardez. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Il sort de sa poche de poitrine, celle où on lui a cousu, au lieu du scorpion, « CDR. Dr. John Garang de Mabior », un papier bien plié où sont imprimés toute une série de cercles et ovales – et, des uns aux autres, des flèches. Le visage s’est adouci. Presque ingénu, tout à coup. Emouvant.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Ce sont les quatre schémas possibles des relations entre le Nord et le Sud. C’est le schéma n° 2, celui de la Confédération, qui a ma préférence. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Tous les officiers présents, comme moi, les yeux écarquillés, se penchent sur les graphiques… Le chef guérillero, cet homme qui, depuis presque vingt ans, ne connaît d’autre loi que celle des armées, en train de raconter que sa vie, son destin, son combat, sont réductibles à ces schémas enfantins…</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Et qu’est-ce qui fait, lui dis-je, qu’El Bechir choisira votre solution ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">— Le peuple. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">La réponse est venue très vite, d’une voix changée elle aussi – candide, un peu flûtée. Et suit un long développement sur les ferments de révolte qui, d’après lui, travaillent le peuple de Khartoum : « le régime ne tient qu’à un fil… une intifada gigantesque se prépare… agonie du régime… crépuscule sur l’islamisme politique… » Croit-il, vraiment, ce qu’il dit ? Croit-il, réellement, que le SPLA, son parti, soit au bord de provoquer cette insurrection générale et de gagner ? Comme tout à l’heure, quand il semblait hypnotisé par son accord avec Tourabi, je suis frappé par son air de crédulité : l’effet, peut-être, de cette vie étrange, coupée de tout et de tous, dans le maquis ; vingt ans de clandestinité, la guérilla comme un métier et un destin – et le jugement politique qui, à force, doit perdre ses repères.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Ne croyez pas que je rêve, dit-il, comme s’il lisait dans mes pensées. Ni que je sois coupé des réalités. Nous avons des agents à Khartoum. Et j’ai des rapports précis. Très précis. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">C’est lui qui, maintenant, semble perdu dans ses pensées. Silencieux. Les yeux fixes et blancs. Son Soudan, vraiment ? Ce grand Soudan unifié et laïc dont la seule idée suffirait à le plonger dans cet état de mélancolie songeuse ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Ah ! les enfants », sursaute-t-il…</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Les enfants sont entrés dans le camp – petite chorale, venue lui faire fête, bouquets de fleurs à la main.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« C’est normal, dit-il. Ils sont contents. C’est la première fois que je viens ici, depuis cinq ans. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Puis, sans transition, les enfants toujours là, en train de chanter leurs psaumes – et lui les couvant du regard, très « art d’être grand-père » :</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Non, je ne rêve pas. Je suis un esprit rationnel. Un stratège. Mes livres de chevet c’est Clausewitz. Sun Tzu. Mao. La Guerre du Péloponnèse, de Thucydide. De Gaulle, à cause de la Résistance française. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Et puis, du coq à l’âne, cette confidence.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">« Vous savez la vraie différence entre El Bechir et moi ? La Bible. Il devrait la lire, n’est-ce pas. Il devrait lui être aussi fidèle que je le suis puisque nous sommes, moi le chrétien, lui le musulman, également fils de la Bible. Eh bien non. Car s’il lisait Genèse II, 8, ou le premier livre de Josué, il saurait que la civilisation koush existe depuis la nuit des temps et que son Soudan né de l’islam n’a donc tout simplement pas de sens. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Et voilà le vieux guérillero, tel le Kurtz de Cœur des ténèbres qui, à force de « camper seul dans sa forêt », avait furieusement « besoin d’un auditoire » – voilà le chien de guerre et de brousse qui, devant ses officiers et sa sentinelle bouche bée, devant les enfants toujours là et toujours psalmodiant, s’engage dans des récits follement érudits sur – pêle-mêle – le Nil Bleu ; le Nil Blanc ; les quatre rivières du jardin d’Eden ; l’histoire, dans le Livre des Chroniques, II, 14 (il hésite sur le verset…), de Zerah envahissant le royaume de Juda avec une armée d’un million de Soudanais ; le royaume de Méroé ; les premiers royaumes africains, en 2500 avant notre ère ; les Pharaons noirs de la XXVe dynastie ; le christianisme nubien du ive siècle ; les royaumes<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/sos-darfour-3697.html"> Darfour</a> et Fung ; le royaume chrétien de Soba ; toutes histoires, légendes, généalogies fabuleuses et grandioses censées plaider pour ce Soudan aux identités mêlées qui semble son idée fixe.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Je pense, en l’écoutant, à tous ces hommes « à idée fixe » que j’ai croisés dans ma vie. Je pense à<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ahmed-chah-massoud-2301.html"> Massoud</a> (50). A<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-1992-1995-la-verite-de-la-bosnie-herzegovine-dite-a-travers-l%E2%80%99oeuvre-ecrite-et-publique-du-philosophe-et-ecrivain-francais-bernard-henri-levy-par-le-general-jovan-divjak-15015.html"> Izetbegovic</a> et sa<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1992-1995-la-bosnie-par-gilles-hertzog-10392.html"> Bosnie</a>. A<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/otelo-de-carvalho-heros-de-la-revolution-des-oeillets-nous-raconte-le-jeune-bhl-13944.html"> Otelo de Carvalho</a>, à Lisbonne, au moment de la « révolution des œillets ». A Mujibur Rahman, et à son Bengale libre. Je pense à ces grands déraisonnables dont la vie semble aimantée par une chimère lointaine. Garang n’est certes pas de leur espèce. Il est aussi cet être rude, cruel, que j’ai senti à la première minute. Et je connais les crimes qui lui sont imputés – les enfants-soldats ; la famine comme arme ; la ville de Nyal, dans le Western Upper Nile, en zone nuer, rasée par le SPLA ; j’en passe. Mais en même temps… Je ne peux m’empêcher, en même temps, d’admirer cet entêtement, cette fidélité à une étoile fixe. Bête de guerre, sans doute. Tacticien sans états d’âme ni scrupules, peut-être. Mais aussi ce résistant, dont la longue obstination force le respect.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">(Bernard-Henri Lévy &#8211; <em>Le Monde</em> du 4 juin 2001).</span></p>
<p><span style="color: #993300;"><br />
</span></p>
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		<title>15 Décembre 2000&#8230;</title>
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		<pubDate>Thu, 07 Jul 2011 15:30:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy arrive à Bujumbura (Burundi)
 Arrivée à Bujumbura. Ciel blanc de chaleur. Moiteur. Cette odeur, un peu suffocante, si caractéristique des aéroports africains. Et, tout de suite, devant le Novotel, autrement dit au cœur de la ville moderne, face à un groupe d’« expat », en short et Lacoste blancs, droit sorti de l’époque coloniale [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy arrive à Bujumbura (Burundi)</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/BURUNDI-3.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-19828" title="BURUNDI  3" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/BURUNDI-3-300x200.jpg" alt="BURUNDI  3" width="300" height="200" /></a> Arrivée à <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-17-decembre-2000-bhl-afrique-grands-lacs-comment-fonctionne-intellectuel-engage-3245.html">Bujumbura</a>. Ciel blanc de chaleur. Moiteur. Cette odeur, un peu suffocante, si caractéristique des aéroports africains. Et, tout de suite, devant le Novotel, autrement dit au cœur de la ville moderne, face à un groupe d’« expat », en short et Lacoste blancs, droit sorti de l’époque coloniale belge, un adolescent, presque un enfant, qu’une patrouille vient d’arrêter.<span id="more-19534"></span> Papiers ? Pas de papiers. Ou plutôt si, un vague bout de chiffon, pêché au fond de la poche de son blue-jean et que le soldat examine. « Qui tu es ? Où tu habites ? Le tampon est effacé ! » Il l’examine encore. Le tend à un collègue. Répète, prenant à témoin le collègue, puis la brigade, puis, il me semble, le groupe d’expatriés : « le tampon est effacé ! le tampon est effacé ! » Puis, à l’enfant : « Hutu ? sympathisant des assail­lants hutus ? non ? alors prouve-le ! viens, avec nous, défricher la bananeraie de Tenga ! » L’enfant, bizarrement, ne semble pas trop impressionné. Il essaie bien, au début, d’expliquer quelque chose au soldat. Le tampon, sans doute&#8230; Qu’il vend des cannes à pêche au bord du lac Tanganyika&#8230; Et puis il hausse les épaules et sourit – comme s’il n’était pas si mécontent que cela, dans le fond, de suivre les Tutsis pour aller défricher la bananeraie de Tenga. « Il n’avait pas le choix, me dira l’un des témoins. Pour les gosses de Bujumbura, c’est le chômage ou l’armée. Or ils savent que, à l’armée, ils auront au moins de quoi manger, et un lit, et même un peu d’argent, car le Burundi est le seul pays de la région à payer encore la solde de ses soldats. » L’enfant est dans le camion. Le camion a disparu, au bout de l’avenue du Peuple Murundi. Bujumbura, autre patrie des enfants-soldats ?</p>
<p>L’air de la guerre burundaise, c’est dans le quartier hutu de Kamengué, au nord de la ville, que j’ai commencé de le respirer. La moitié des maisons est détruite, apparemment à l’arme lourde. L’autre moitié est reconstruite, mais avec un mélange de bouts de bois, débris de tissu et de gros carton, plaques de fer-blanc ou de plastique bleu encore marqué UNHCR, que la végétation a envahis. Et il règne sur le quartier une atmosphère étrange, mélange de peur, suspicion, espoir abandonné, fatigue : longues files d’hommes et de femmes marchant sans but, le regard vide – je savais, avant de venir, que les populations sans défense étaient, comme au <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-2000-les-guerres-oubliees-par-philippe-boggio-15502.html">Sri Lanka</a>, comme en<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1974-a-2001-rendez-vous-avec-l%E2%80%99angola-par-ferreira-matos-14026.html"> Angola,</a> les principales victimes de l’affrontement sans merci qui oppose l’armée gouvernementale <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/decembre-2000-3127.html">tutsie</a> aux milices rebelles hutues, mais je n’imaginais pas que la désolation fût si palpable. Ce matin, la rumeur court qu’une unité de rebelles se serait infiltrée dans le quartier et aurait, la nuit dernière, devant l’église des Témoins de Jéhovah, assassiné deux femmes qu’ils auraient prises pour des Tutsies. Alors, les parachutistes sont là. Ils patrouillent. Guidés par trois <em>nyumbakumi</em>, les chefs de pâté de maisons, ils entrent chez les gens, vident les cabanes suspectes, interrogent les uns, mettent les autres au mur. Mais sans bruit, là non plus. Sans un cri. Un instant, je me dis que c’est la présence d’un étranger qui retient les uns de cogner trop fort, les autres de protester trop haut. Mais non. C’est juste la vie du quartier. Violence et quotidienneté mêlées. La brutalité sèche de la soldatesque d’un côté. Ces femmes qui, de l’autre, continuent, l’une de piler son manioc, l’autre de vendre ses grigris ou la troisième, assise à même le sol, presque nue, les seins secs et flasques, d’allaiter un enfant gonflé d’œdèmes et qui grelotte : cette façon qu’ont les femmes de Bujumbura de porter leurs bébés comme des petits cadavres ; ce désespoir mutique et exténué, cette tristesse de monde finissant qui semble s’être abattus sur toute une population – le contraire de l’effervescence qui caractérise toutes les villes africaines, même très pauvres, que je connais.</p>
<p>Même sentiment à Mubone, dans la commune de Mutimbuzi. Il n’est, ce quartier, marqué sur aucun plan. Ce n’est même pas un quartier, d’ailleurs, mais un camp. Et ce camp a été créé récemment, un jour où l’armée, préparant une opération de « net­toyage » dans les collines à majorité hutue, a, comme elle le fait toujours, informé les paysans qu’ils avaient vingt-quatre heures pour quitter la zone et se regrouper dans la plaine, près de la caserne – après quoi elle bloquerait les sentiers qui descendent à la ville et quiconque aurait, malgré l’aver­tissement, choisi de rester sur les lieux serait tenu pour complice des rebelles et susceptible, comme eux, d’être abattu à tout moment. Certains, bien entendu, sont restés. Ou n’ont pas été informés de la consigne. Ou ont craint, en obéissant, de se mettre à dos l’autre camp qui ne les laisserait plus jamais revenir dans leur maison. Alors ils ont été déclarés complices en effet, cibles militaires légitimes, et il y a eu, sur les deux collines de Nyambuye et Kavumu qui sont traditionnellement des fiefs des rebelles hutus des Forces nationales de libération, plusieurs dizaines de civils tués à bout portant. Mutisme, là encore. Réticence des survivants à raconter. Et une infinie douleur dans les yeux de la centaine d’hommes valides en train de creuser, sous la menace des kalachnikovs, une tranchée géante qui servira de latrines à ciel ouvert. « Il n’y a plus de camps de regroupés au Burundi », m’avait dit, le matin même, Eugène Nindorera, « ministre des Droits de la personne humaine, des réformes institutionnelles et des relations avec l’assemblée natio­nale ». Eh bien si. En voici un, aux portes de la capitale, dans la poussière et la saleté, au bout de cette piste non carrossable où je suis arrivé par hasard, en cherchant mon chemin entre Cibitoke et Kinama et où survivent donc quelques milliers d’hommes, femmes, enfants pris, à nouveau, entre les deux feux : l’armée tutsie, d’un côté, qui tient tous les Hutus pour des adversaires potentiels et des cibles ; les rebelles hutus, de l’autre, qui semblent prêts à tout, y compris terroriser leurs propres civils, détruire leurs maisons, leur interdire d’y revenir, pour établir leur emprise sur le pays. « Qui tu es ? », aboie un sergent, aussi maigre que les creuseurs, aussi misérable qu’eux, l’uniforme en loques, le crâne galeux. « Qui tu es ? Tu n’as rien à faire ici ! » On sent qu’il n’a au monde, ce sergent, que sa kalachnikov neuve, pointée sur l’intrus trop curieux. Et on sent, surtout, qu’il serait inutile d’insister : les regroupés, le voudraient-ils, n’auraient manifestement pas le droit d’en dire davantage. Regroupés, vraiment ? Ou otages ? Ou forçats ?</p>
<p>Kamengué, de nouveau. Mais de nuit. Les soldats sont partis. Ils se sont repliés sur leur cantonnement, à la lisière du quartier et ont, comme chaque soir, cédé le terrain aux Hutus. Et c’est un autre quartier – une autre atmosphère et, donc, un autre quartier, presque une autre ville – qui prend forme à la faveur de la nuit. Des bruits, maintenant. Des tirs, qui partent des collines. Mais aussi des éclats de voix. Des transistors. Une pétarade de moteur de moto. Une bagarre. Un type qui me propose des filles. Un autre qui me poursuit pour me vendre un disque de Céline Dion. Un autre, frissonnant de fièvre, qu’on amène des montagnes pour le faire soigner au dispensaire. Un groupe de « récupéra­teurs » qui, pieds nus, casquettes ou chapeaux de brousse sur la tête, vont de maison en maison pour y prendre, qui du ravitaillement, qui les 2 000 francs trimestriels dus à la rébellion. Ou « chez Roméo », paisible tonnelle de tôle et de rondins où l’on ne parlait, l’autre matin, que de foot et de nourriture, où toute la question était de savoir quand la pêche serait réautorisée sur le lac et quand le patron recommencerait de servir ses succulents « ndagala » frits – la voici transformée en un bruyant forum où, attablés devant des carafes de bière de banane, une dizaine d’hommes discutent de la façon dont on traite, dans l’armée, les Hutus. L’un : « il paraît que les officiers battent les soldats hutus ». L’autre : « j’ai vu des hommes de troupe tutsi tuer à la baïonnette leur officier hutu ! » Un troisième : « le soir, quand on passe devant la garnison, on entend des cris, et des coups, et des chocs sourds et mous, comme quand on tape sur de la viande ». Il est minuit. Le ton monte. Les esprits s’échauffent. Un attroupement s’est fait, dans la rue, devant « chez Roméo ». C’est l’heure du couvre-feu, me dit le prêtre qui m’accompagne. Il faut rentrer.</p>
<p>Faustin, lui, est tutsi. Il appartient donc à l’autre ethnie, minoritaire, qui tient les leviers du pouvoir depuis le départ des Belges et vit dans la hantise de la revanche et de la violence hutues : le Rwanda est si proche ! les deux pays sont si semblables, presque jumeaux ! comment être tutsi, ici, à Bujumbura, sans avoir sans cesse à l’esprit le précédent de Kigali ? Sa vie, raconte Faustin, a basculé il y a cinq ans, quand on a retrouvé la tête de son père, avec celle de trois soldats de son unité, plantée sur une pique, en bordure d’un champ de caféiers, près de Tenga. Il est parti, ce jour-là, à la recherche du reste du corps. Il a sillonné la région. Interrogé les paysans. Il a même retrouvé le frère d’un des « assaillants » qui lui a tout raconté : l’attaque en pleine nuit ; le massacre ; qu’il y avait dans l’unité, comme dans la plupart des unités, un sous-officier hutu et que c’est lui qui a trahi, et lui qui a mené les tueurs jusqu’à la position isolée, au sommet d’un pic rocheux, où elle était censée stopper l’infiltration des « intimi­dateurs ». Et il a identifié le corps, enfin, 10 kilomètres plus loin, dans une décharge, nu, décomposé, avec son numéro matricule enfilé sur un des pieds. Depuis, c’est sa spécialité. On dit même, à Cibitoke, le quartier tutsi où il habite et où je suis venu le rencontrer, que c’est comme un métier. Ce voisin dont on a décapité la femme&#8230; Cet autre qui est certain que ce corps sans tête, retrouvé, les testicules lestées d’épingles, sur la rive du lac, près du « Safari », la plage chic, est le corps d’un de ses frères&#8230; Ce troisième dont le bébé a été étranglé, puis découpé, et dont on a retrouvé les morceaux près de Tenga&#8230; C’est lui, Faustin, que l’on vient voir, chaque fois. C’est à lui que l’on s’adresse pour recomposer ces corps déchiquetés. Son métier ? Il me répond, solennel, presque fier : chasseur de cadavres tutsis suppliciés par les démons hutus.</p>
<p>Tenga, enfin. Depuis trois jours que je suis ici, on ne cesse de me parler de Tenga, ce labyrinthe de caféiers et de forêt, sur la route de Bubanza, dont les rebelles hutus des Forces nationales de libération semblent avoir réussi à faire, aux portes de la capitale, une inviolable forteresse, avec tranchées, bunkers, stocks d’armes défensives et offensives, mines. Et j’ai donc, ce matin, décidé d’aller y voir. Une voiture tout-terrain, blindée, de l’ambassade de France. Un check point à Kinama, l’autre grand quartier hutu de la ville. Un groupe de soldats, torse nu, kalach en bandoulière, qui tuent le temps, sous un banyan, en jouant aux dominos. Un autre barrage encore, à l’entrée des caféiers – une cordelette, presque un fil, tendue en travers de la route, mais à laquelle on a accroché, pour que les automobilistes ne la ratent pas, des bouts de sac plastique de couleur. Et puis soudain, quelques kilomètres plus loin, sur la route maintenant déserte où l’on nous avait recommandé de rouler à vive allure et de ne s’arrêter sous aucun prétexte<em>, </em>une explosion ; une autre, un peu plus proche, qui paraît sortir de terre ; une automitrailleuse dans le fossé ; des soldats, au milieu de la chaussée, affolés, tirant au jugé, droit devant eux ; d’autres, plaqués au sol, à moitié cachés par les plants de café, tirant aussi dans le vide ; d’autres, très jeunes, à bout de souffle, qui sortent du maquis, le visage couvert de boue, pliés en deux, portant une civière ; des grésillements de talkie-walkie ; les hurlements de l’officier ; des rafales d’armes automatiques qui viennent maintenant des deux côtés ; l’image encore – rêvée ? hallucinée ? – d’une tête terrible, et comme peinturlurée, qui n’est plus celle d’un soldat et me semble jaillir, un court instant, à la pointe roussie des caféiers ; la vérité c’est que tout va très vite et j’ai à peine eu le temps de réaliser ce qui se passait, de fermer ma vitre, de me baisser, que les hommes à la civière sont là, débarquent le chauffeur, se ravisent, le remettent de force au volant et installent le blessé sur le siège arrière de la voiture, près de moi, allongé. Il a le teint gris. Le souffle court. Il vomit des petits caillots de sang et gémit. Vite, vite, démarrez vite, vous voyez bien qu’il est blessé. Et la voiture redémarre en effet, le chauffeur congolais couché sur son volant : dix minutes après, nous sommes revenus au check point de Kinama, puis à l’hôpital Prince Régent, avec le soldat blessé.</p>
<p>Cela n’a pas été très facile de ressortir de Bujumbura. L’ambassade, échaudée par l’épisode Tenga, me l’a déconseillé. Le ministre de l’Intérieur me l’a, lui, carrément interdit. Mon vieil ami, le colonel français Guy de Battista, ancien de Sarajevo devenu responsable de la sécurité de la mission des Nations Unies pour les droits de l’homme au Burundi, m’a expliqué que, depuis le meurtre, il y a quelques mois, dans un camp de regroupés de la province de Rutana où, justement, je veux me rendre, de la responsable hollandaise du Programme Alimentaire mondial et du représentant chilien de l’Unicef, les voitures à fanion blanc des ONG ne sont plus une garantie. En sorte que j’ai fini, tout bêtement, par demander à un taxi de me conduire dans le Sud et le taxi m’a répondu que oui, d’accord, les routes sont bonnes au Burundi – mais à une condition, une seule, à laquelle il tient beaucoup : que nous fassions la route un samedi et, par exemple, aujourd’hui. Pour­quoi un samedi ? Parce que les « assaillants génocidaires », ces Hutus des FNL dont le pays entier n’en finit pas de se repasser en boucle les crimes abominables – ce prêtre à qui l’on aurait fait manger son sexe avant de le crucifier&#8230; ces bébés enterrés vivants&#8230; ces enfants empalés, arrosés d’essence et brûlés, dans leur école, par le directeur même&#8230; – sont aussi d’excellents chrétiens, de confession généralement adventiste, qui ne fument pas, ne boivent pas, arrivent dans les villages en chantant des cantiques à tue-tête et considèrent le samedi comme un jour sacré, voué à la prière, où l’on ne doit surtout pas verser le sang. Les habitués des guerres africaines disent que le meilleur moment pour circuler c’est midi car il fait si chaud, tout à coup, que même les combattants font la sieste. Voici un autre moment, spécifiquement burundais : le samedi, toute la journée, parce que c’est jour de relâche pour les « assaillants génocidaires ».</p>
<p>En route, donc, pour Rutana. La Nationale 7, la plus directe, qui passe par l’intérieur mais où les militaires, au bout d’une vingtaine de kilomètres, font faire demi-tour aux voitures. La Nationale 3, alors, qui descend le long du lac Tanganyika et sera évidemment plus longue – mais le Burundi, encore une fois, est si petit ! les distances y sont si courtes ! le chauffeur est sûr, malgré le contretemps, d’être rendu avant 6 heures qui est l’heure où l’armée rentre dans ses casernes et où la guérilla reprend le contrôle des grands axes. Roche sombre de la montagne, sur la gauche. Herbe et broussaille, sur le lac. Des patrouilles de bérets rouges le long de la route et aussi, me semble-t-il, à mi-pente, dans les hauteurs. D’autres patrouilles, mais de civils, armés de bâtons, de machettes et de marteaux : vont-ils nous empêcher de continuer ? non, fausse alerte, ils voulaient juste que nous fassions une place à deux d’entre eux et que nous les déposions au village suivant. Bref, une bonne route, c’est vrai. Etonnamment fluide pour un pays à feu et à sang où une maison sur deux, quand elle est restée debout, porte sur sa façade des impacts de tirs. Jusqu’à Nyanza-Lac, la dernière grosse bourgade de bord de lac avant de rentrer dans les terres, où nous sommes bel et bien bloqués – barrière de branches sèches, sacs de sable, casemates en contrebas et un sergent qui m’observe plusieurs minutes, de loin, avant de se décider à approcher. « Zone de guerre, tu ne passes pas. – Je croyais que le couvre-feu était à 6 heures ? – Ici, c’est 4 heures ; tu ne passes pas. » Sur quoi s’engage un conciliabule, en kurundi, entre lui et le chauffeur d’où ressort : primo que le chauffeur rebrousse, lui, immédiatement chemin ; secundo que je peux, moi, si je le veux, et moyennant dix dollars, dormir là, dans la maison de repos de l’unité, en espérant que passe, demain, une autre voiture. Autre palabre pour obtenir de payer les dix dollars en francs français. Petit problème de susceptibilité quand il s’agit de faire comprendre que j’ai mon sac de couchage et que je n’ai pas besoin de la couverture qu’il me propose. Mais enfin, tout s’arrange. Il ne me reste qu’à attendre.</p>
<p>Réveil à 5 heures. C’est le soldat de la veille. Mais de bonne humeur. Presque hilare. « Tu as de la chance. Il y a un convoi qui arrive. Des renforts pour Rutana. – Pourquoi des renforts ? – Parce qu’on a signalé une infiltration de <em>intagoheka</em> (littéralement « ceux qui ne dorment jamais », autre nom des miliciens hutus) qui remontent de la Tanzanie. Et la garnison veut des renforts. » Juste le temps d’avaler un verre d’eau bouillie avec un filet de lait en poudre. Et le convoi est là. Deux transports de troupes. Un char. Plusieurs canons de campagne, montés sur des Toyota. Une automitrailleuse, pour ouvrir la route. Un camion à demi bâché où je distingue, en vrac, des monceaux de fusils et d’armes de poing. Et, juste derrière, un camion découvert où je m’installe au milieu d’une joyeuse cohorte de jeunes gens, presque d’enfants : les uns portent des uniformes ; d’autres non ; celui qui semble être le chef, et qui parle le français, est coiffé d’un bonnet de laine blanc sur lequel il a posé son béret ; un autre porte un short kaki effrangé, des bottes, et, à même la peau, une veste de flanelle grise trop chaude ; chez tous, mon arrivée provoque une agitation extrême : qui je suis&#8230; d’où je viens&#8230; s’ils peuvent essayer mes lunettes&#8230; mes souliers&#8230; l’un, d’ailleurs, les essaie, petits pieds flottant dans mes tatanes, cela fait beaucoup rire les autres, j’ai le plus grand mal à expliquer que c’est ma seule paire, que je ne peux pas la leur donner, et cela les fait redoubler de rire&#8230; Ça, les « renforts » ? Sur ça que l’on compte pour repousser l’avancée de « ceux qui ne dorment jamais » ? Et quelle étrange disproportion entre ces stocks d’armes (on dit que ce sont toutes les armées perdues de l’Afrique des Grands Lacs, l’armée de Mobutu, celles d’Amin Dada et de Milton Obote, les ex-Far rwandais de Habyarimana, englouties par la forêt tropicale, dont les débris, comme après un naufrage, échoueraient dans les zones de guérilla du Congo et du Burundi) – quelle disproportion entre cette puissance de feu et cette troupe de gamins dépenaillés, ébouriffés, turbulents, mal entraînés ! Une demi-heure plus tard, nous sommes à Rutana. Et nous n’avons pas croisé l’ombre de la colonne rebelle censée remonter de la Tanzanie. Fausse nouvelle ? Rumeur ? Ou mystère d’une guerre où, comme en Angola, les lignes de front n’en finiraient pas de se déplacer et de glisser ?</p>
<p>Même situation, et même surprise, après Rutana, sur les hauteurs, dans la savane, à 15 kilomètres à vol d’oiseau de la frontière, où l’on m’avait assuré que les rebelles avaient un avant-poste et où c’est, à nouveau, sur une unité tutsie que je tombe. « Les génocidaires tenaient la position, m’explique l’officier, sorte d’hercule, tout en gorge et en épaules, qui fait penser à un bison et possède tous les traits que les tenants de la guerre des races prêtent, d’habitude, aux Hutus. Ils étaient là, oui, depuis deux mois. Mais ils se sont rendus, hier. Ils avaient des armes, notez bien. Beaucoup d’armes. » Il montre une mitrailleuse, posée près d’un projecteur de campagne et, plus loin, dans les buissons, à l’abri d’une bâche kaki caoutchoutée, des caisses de munitions et des mortiers. « Mais ils n’avaient pas assez à manger. Alors on a été patients. On a attendu qu’ils n’aient plus rien, ni à manger, ni à boire. Et on n’a eu qu’à les cueillir&#8230; » Des prisonniers ? Il rit, d’un mauvais rire, dur, insolent. « Dans cette guerre, personne ne fait de prisonniers. Quand on en a un&#8230; » Il fait, en balançant les deux bras, le geste de jeter un paquet : « quand on en a un, quand on a un assaillant qui nous tombe entre les mains, poubelle ! » Et, voyant ma réprobation, il m’entraîne vers un abri de terre où somnolent deux de ses hommes, qui se redressent à son arrivée et se mettent au garde-à-vous. « Regardez ça. » Il me montre, dans un coin de la case, un matelas de mousse neuf, encore dans sa housse et, le doigt accusateur, crie : « ils ont brûlé deux des nôtres dans des matelas comme celui-ci ; alors quand on en prend un, hein&#8230; » Il cherche ses mots, semble interroger du regard les deux hommes – mais, rien ne venant, il répète : « poubelle ! poubelle ! »  Retour, dans la même journée, par la même route, dans un taxi loué à Rutana, vers Bujumbura. Je remarque, cette fois-ci, que tous ceux que je croise sur le bord de la route et qui ne sont ni soldats ni miliciens sont des femmes : où sont les hommes ? cachés ? dans le maquis ? J’observe aussi que nombre d’entre elles, surtout celles qui redescendent vers le sud, portent sur la tête des plaques de tôle empilées : les tôles de leurs maisons, leur dernière richesse, qu’elles vont vendre en Tanzanie ? celles des maisons voisines, abandonnées par des « assaillants », ou « com­plices des assaillants », qui ont fui dans le maquis ? Revenu au lac, après Nyanza, j’ai la surprise, surtout, de constater que le check point de la veille, celui où j’avais dû m’ar­rê­ter, a disparu. Il était là, j’en suis sûr. Je ne rêve pas, il était là. Or je ne le vois plus. Ni les soldats. Ni le barrage. Ni même la hutte où j’ai dormi, et qui s’est volatilisée. Et c’est 10 kilomètres plus loin, au nord, là où il n’y avait rien, j’en jurerais, absolument rien, hier matin, que je retrouve le point de contrôle : même barrière de branches sèches, même bloc de béton surmonté de sacs de sable repeints couleur de camouflage, même arrogance paresseuse chez le chef de poste qui ressemble à l’autre comme un frère – et toujours le même mystère de la mobilité de ces fronts qui bougent au gré de je ne sais quoi. « Moi je sais, patron, me dit le chauffeur. C’est les génies de l’air. C’est pour dérouter les mauvais esprits. » Peut-être, après tout. Peut-être faut-il faire, en la circonstance, la part du diable et des mauvais génies. Guerre de spectres, encore. Guerre de fantômes. Avec risque, je m’en rends bien compte, de la déréaliser, cette guerre. De la dépolitiser. Avec risque d’en faire une guerre si parfaitement spectrale qu’elle en deviendrait insaisissable, aveugle, sans causes clairement assi­gnables, sans enjeux, presque sans effets : le vieux thème, dont je me suis tellement méfié, de la fameuse « Fin de l’Histoire » – ces confins du monde, Kojève disait ces « provinces de l’empire », où n’adviendraient que des ersatz d’événements, obscurs, sans conséquence.</p>
<p>Physique d’athlète. Moustache noire et martiale. Regard dur. Cette façon, quand il parle, de battre du pied en mesure. Ce timbre de voix chantant, à la fois doux et légèrement menaçant, qui pourrait dire l’autorité mais, dans cette bâtisse lugubre, fenêtres ouvertes sur la nuit d’orage, me fait l’effet inverse. Le Président Buyoya n’est-il pas beaucoup plus seul, fragile, qu’il ne le dit ? Ne tire-t-on pas à la grenade, ce soir même, aux portes de sa résidence, sur la colline de Sororezo ? Et cette garde d’élite entr’aperçue, en arrivant, sous l’auvent du parking où elle se protégeait de la pluie, ces soldats, emmitouflés dans leurs capotes, qui se sont à peine dérangés pour me contrô­ler – est-ce avec cela, vraiment, qu’on assure la sécurité d’un président menacé ? « Les enjeux de cette guerre, dites vous&#8230; Les enjeux&#8230; » Il réfléchit. Tape du pied, mais à vide, comme un métronome déréglé. « Mon enjeu personnel, en tout cas&#8230; Je peux vous dire pourquoi, moi, au lieu de continuer de mener ma vie de chercheur aux USA, j’ai décidé de reprendre ce fauteuil que j’avais déjà occupé de 1987 à 1993. » Il ferme les yeux. Tape encore, et du pied, et du poing, comme s’il voulait rassembler des souvenirs, prendre son élan et bien me convaincre que le Burundi n’est pas cette terre exténuée, définitivement crépusculaire, sortie de l’Histoire du monde, désorbitée. « D’abord je veux casser ce mythe de la guerre raciale entre Hutus et Tutsis ; nous sommes le même peuple ; nous sommes une vieille nation où les ethnies, pendant des siècles, ont vécu en harmonie ; il a fallu les colonisateurs allemands, puis belges, pour construire cette fable d’une race d’éleveurs batutsis, plus proches des Blancs que des Nègres et venus des hauts plateaux éthiopiens pour opprimer les Bahutus. Et puis&#8230; » Panne d’électricité. Un aide de camp apporte une lanterne. Son visage, éclairé par en dessous, ne vit plus que par la mâchoire, et la bouche, qui tremblent un peu. « Et puis, je ne veux pas que le Burundi connaisse le sort du Rwanda. Je ne veux, à aucun prix, laisser faire les tenants du Hutu Power qui ont ici, n’en doutez pas, les mêmes intentions qu’à Kigali. Savez-vous combien ils ont tué de Tutsis, à la seule fin de l’année 1993, au moment de l’assas­sinat du Président Melchior Ndadaye ? 200 000 ! Le quart des morts rwandais. C’est donc, que vous le vouliez ou non, un génocide suspendu. »</p>
<p>Il m’a demandé de l’appeler Luc. Il travaille pour une ONG européenne dans la journée. Il est guérillero la nuit. Et nul, dans sa première vie, ne semble se douter de ces autres activités que, après plusieurs heures de conversation, je finis par reconstituer : incursions nocturnes dans les collines ; passages, par le lac infesté de crocodiles, sur les rives du Kivu, au Congo ; rôle joué, il y a quelques mois, dans la négociation d’un droit de passage, pour les frères ennemis du FDD, à travers les maquis FNL du Bujumbura rural ; armes, surtout ; l’organisation du transit, vers Tenga, des armes lourdes des ex-Far rwandaises ; bref, toute une activité clandestine qui fait de ce quinquagénaire massif, aux yeux intenses et trop grands, à la barbe en fer à cheval plongeant bas sur la poitrine, l’un des cadres civils du Palipehutu, le Parti pour la libération du peuple hutu. Que dit-il de cette volonté génocidaire hutue dont parle Buyoya ? « Plaisan­terie ! » Il prend à témoin le prêtre qui a organisé notre entretien. « C’est une sinistre plaisanterie de parler de volonté génocidaire quand on tient, comme lui, tous les leviers du pouvoir. » Puis, éclair de haine et de ruse mêlées dans le regard : « Vous a-t-il parlé, Buyoya, des 400 civils massacrés par son armée, en août dernier, dans la province de Cankuzo ? et des 150 morts de Muzuyé, qu’ils ont dû enterrer dans des fosses communes avant que les ONG ne fassent un scandale? et l’église de la Pentecôte de Butaganza ? est-ce qu’il s’est vanté de ces soldats tutsis qui ont dit aux habitants de Butaganza de se mettre à l’abri dans l’église et qui, une fois qu’ils y ont été, ont cerné l’église, jeté des grenades dedans, y ont mis le feu et ont achevé à la baïonnette ceux qui essayaient de fuir ? » Horreurs contre horreurs<em>. </em>Victimes contre victimes. Encore que commune volonté, face à l’hypothèse kojévienne d’un affrontement spectral, absurde, sans enjeux, d’ancrer cette guerre burundaise dans le sol sûr d’une rationalité politique : la menace de génocide pour l’un ; la lutte, pour l’autre, entre exploiteurs tutsis et exploités hutus&#8230;</p>
<p>« Les Hutus ont tiré sur l’aéroport. Ils ont touché l’avion de la Sabena. » Quand <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-2000-dans-la-guerre-du-burundi-par-david-gakunzi-15884.html">David Gakunzi</a>, le patron du centre Martin Luther King et l’un des rares intellectuels de ce pays qui m’ait donné le sentiment de ne jamais raisonner en termes d’ethnies, de toujours tout mettre en œuvre pour dépasser ce faux clivage Hutus-Tutsis et de rêver, pour le Burundi, d’un avenir authentiquement « ci­toyen », quand le jeune Gakunzi, donc, avec son faux air de Bob Marley et sa grosse casquette ronde multicolore retenant son chignon, surgit dans la salle du petit déjeuner de l’hôtel pour m’annoncer la nouvelle, l’in­formation est déjà partout et la ville entière ne bruit que de cet incroyable coup de main. La dernière fois, c’était le 1<sup>er</sup> janvier 1998, quand les génocidaires ont fondu sur la garnison de l’aéroport et tué une dizaine de soldats. L’état-major, à l’époque, avait été formel : nous les avons repoussés au-delà de la crête des collines ; la ville, c’est juré, est définitivement à l’abri, désormais, de ce genre de raid meurtrier. Eh bien, la preuve est faite que c’était faux. La preuve est faite que l’ennemi peut frapper où il veut, quand il veut, comme il veut. Et même si ce raid-ci n’a pas fait de victime, la ligne Bruxelles-Bujumbura, déjà réduite à un unique vol par semaine, était un des derniers liens du pays avec l’extérieur et l’attentat a, forcément, une considérable portée symbolique. Emoi, donc, dans la ville. Affolement dans la communauté des expatriés français et belges qui vivaient dans l’illusion d’une guerre qui ne les atteignait pas. Et trouble, plus grand encore, chez les Bujumburais eux-mêmes qui vivent l’atten­tat d’abord, puis, surtout, presque aussitôt, la décision de la Sabena de suspendre tous ses vols, comme un coup de plus, une punition, une nuit qui tombe sur la ville, la geôle qui se referme, une mise en quarantaine : « le diable emporte Buyoya, Luc et les autres, semblent dire les Européens, nous décidons de fermer la porte, de jeter la clef et de nous désintéresser une fois pour toutes de votre indéchiffrable conflit ». Je reprends la route, l’autre route, celle du Nord, qui me permettra de ressortir du pays par le Rwanda, en laissant derrière moi une capitale sonnée, en état de choc, à bout de nerfs.</p>
<p>Est-ce cette affaire du vol de la Sabena ? Est-ce l’idée, qui me poursuit, de cette ville momentanément coupée du monde, isolée, asphyxiée ? Est-ce la fatigue, simplement ? J’ai l’impression qu’à cet autre décor correspond un autre climat et que cette partie nord du pays est plus désolée, déshéritée encore que le Sud. Cette fontaine, brisée. Cette autre, 5 kilomètres plus loin, où une centaine de pauvres gens font la queue, des bidons de plastique, des arrosoirs, des calebasses, à la main – patience d’aveugles, immobilité de cadavres. Un cimetière hutu. Un autre, tutsi, avec ses tombes renversées. Une école détruite. Des champs de café brûlés. La route elle-même, les ponts, à demi cassés. Le ventre énorme des enfants. L’odeur diffuse de la charogne. Des villages entiers pillés – il faut être venu ici, oui, dans cette région, pour savoir ce que c’est qu’un village pillé, vraiment pillé, quand il ne reste pas une tuile, pas un morceau de tôle ni de parpaing, pas un poteau dehors, quand la fourmilière humaine a tout gratté, jusqu’à l’os, au-delà. Non plus la ruine, mais le rien. Pire que la guerre, l’après de la guerre, quand la guerre elle-même s’est essoufflée, quand elle a épuisé ses dernières ressources, quand elle a tant tué, tant brûlé, qu’elle est comme ces feux de forêt dont la rage incendiaire ne trouve plus, sur son passage, qu’une terre déserte et qui, pourtant, brûlent toujours. Cette image, qui me vient, d’une bombe d’un nouveau genre qui laisserait debout les choses, et même les hommes, mais les viderait, comment dire ? de leur positivité, de leur substance. L’image, aussi, de ces trous noirs dont parlent les astronomes: peut-être y a-t-il, en Histoire aussi, des trous noirs ; peut-être y a-t-il, dans la vie des peuples, l’équi­valent de ces planètes qui se résorbent et dont la densité croît à mesure qu’elles disparaissent ; peut-être le Burundi est-il un de ces trous noirs – une densité de souffrance infinie pour un lieu raréfié, tassé sur lui-même, en passe de s’effacer (toujours la « Fin de l’Histoire » !) de nos paysages réels et imaginaires, de nos écrans politiques, de nos radars. <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/bernard-henri-levy-et-andre-malraux-12772.html">Malraux</a>, dans <em>Le Temps du mépris</em> – c’est Kassner, dans son cachot, à la veille de mourir, qui parle : « la pire souffrance est celle de la solitude qui l’accompagne ».</p>
<p>Hutus ? Tutsis ? Je suis au bout de la piste. Devant moi, la frontière du Rwanda. Devant le poste-frontière, un embouteillage de femmes, d’énormes ballots sur la tête, qui vont tenter de vendre leur bien de l’autre côté. Peut-être Luc avait-il raison et cette guerre est-elle réductible à une forme particulièrement féroce de lutte des classes. Peut-être est-ce Buyoya qui disait vrai – et n’y aurait-il qu’un doute, n’y aurait-il qu’une infime possibilité que le Burundi soit, un jour, le Rwanda, qu’il faudrait tout faire pour en conjurer le péril. Mais, plus j’avance, plus je progresse sur cette dernière route, et plus s’impose l’idée qu’il y a autre chose encore, un autre mécanisme, qui les impliquerait tous les deux, et tous les autres avec eux, et qui ne serait pas sans relation avec ce délaissement radical. Soit un peuple désespéré. Délaissé, jeté sur son tas de fumier, donc absolument désespéré. Soit une communauté qui, au tragique de sa misère, verrait s’ajouter celui d’y être seule, oubliée de tous, effacée des grands programmes planétaires, rayée des cartes du Tendre politique et de leurs dispositifs compassionnels. Ne peut-on imaginer une sorte de sursaut, alors ? d’onde de rage et de révolte ? ne peut-on concevoir une colère immense et folle qui, comme toutes les colères impuissantes, se prendrait elle-même pour objet et se retournerait contre soi ? Les individus se suicident bien. Pourquoi pas les pays ? Pourquoi pas une communauté malade, démunie de tout, nation littéralement prolétaire qui n’aurait plus à vendre, sur le marché de l’Histoire universelle, que la montée aux extrêmes de sa propre mort collective et qui, en une sorte de chantage ultime dont elle s’aviserait, mais trop tard, qu’elle n’intéresse personne, déciderait de passer à l’acte ? Un suicide, oui. Une rage d’autodestruction emportant tout sur son passage. Le cas, peut-être unique, d’un peuple entier monté à l’assaut de son propre pays pour le casser. Il faut autant d’énergie pour mourir que pour vivre.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong> (<em>Le Monde</em> 31 mai 2001) <span style="COLOR: #000000">(<em>Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire</em> – Editions Grasset, 2001)</span></p>
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		<title>Le 13 octobre 1998&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 25 Jun 2011 06:41:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; un reporter du<em> Monde</em> nommé Bernard-Henri Lévy suivait le Commandant Massoud.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/Massoud-BHL-1.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-20083" title="Massoud BHL 1" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/Massoud-BHL-1-300x198.jpg" alt="Massoud BHL 1" width="300" height="198" /></a>Il y a trop peu de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=23"> photos</a> hélas de ces journées passées par Bernard-Henri Lévy avec le &laquo;&nbsp;Lion du Panchir&nbsp;&raquo; dans une des périodes les plus sombres de la vie de celui-ci. Mais il y en a quand même quelques unes, trois exactement, très belles, où on voit la complicité entre les deux hommes,<span id="more-20080"></span> le respect de Lévy, son écoute ainsi que leur présence, tous les deux, Massoud et Lévy, sur le champ de bataille. Ces photos, rares, ont été prises par <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/gilles-hertzog-4868.html">Gilles Hertzog </a>qui, comme souvent, accompagnait Lévy. Je les reproduis, ici, toutes les trois et une fois pour toutes. Ce qui existe, en revanche, c&#8217;est un beau reportage qui fut publié par <em>Le Monde</em>, puis repris dans &laquo;&nbsp;<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/reflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoirereflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoire-217.html">Réflexions sur la guerre le mal et la fin de l&#8217;Histoire</a></em>&nbsp;&raquo; (Editions Grasset) [lien] . J&#8217;y ai déjà fait plusieurs fois <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1981-2003-un-ami-de-lafghanistan-par-mehrabodin-masstan-10651.html">allusion</a>. Mais je veux le reproduire ici. Car c&#8217;est un texte pour l&#8217;Histoire. Et c&#8217;est la dernière fois, surtout, que l&#8217;on voit un <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ahmed-chah-massoud-2301.html">Massoud</a> en liberté, combattant, à l&#8217;offensive, parmi les siens et héroique. J&#8217;aime que Bernard-Henri Lévy ait été l&#8217;un des derniers témoins à avoir vu cela. Voici, donc, son texte. Je le reprends sous le titre et dans la presentation du journal <em>Le Monde</em> le 13 octobre 1998. Un document pour l&#8217;Histoire.</p>
<p><strong> Liliane Lazar. </strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong>______________________________________________________________</strong></p>
<p style="TEXT-ALIGN: center"><strong><span style="color: #000000;">Avec Massoud</span></strong></p>
<p><strong><em><span style="color: #993300;">En guerre contre les talibans, le commandant Massoud s&#8217;est confié à l&#8217;écrivain Bernard-Henri Lévy, qu&#8217;il a reçu dans son village du Panshir. Le chef afghan accuse les Pakistanais, harangue ses fidèles, confesse ses erreurs et croit encore qu&#8217;il peut rétablir la paix dans son pays (le Monde)</span>.</em></strong></p>
<p><a class="thickbox" title="&quot;Avec le Commandant Massoud, dans son réduit du Panshir. (c) Marc Roussel. " href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/gallery/afghanistan/bhl-massoud.jpg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/Massoud-BHL-2.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-20084" title="Massoud BHL 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/Massoud-BHL-2-300x209.jpg" alt="Massoud BHL 2" width="300" height="209" /></a>Le voici donc, ce commandant de légende, en guerre depuis presque vingt ans – contre les Soviétiques autrefois, maintenant contre les Taliban.</p>
<p>Nous nous sommes retrouvés à Duchanbe, capitale du Tadjikistan, cette république musulmane, issue de l’ex-URSS, qui sort à peine, elle-même, de la guerre civile mais où il a installé ses bases arrière.</p>
<p>Et nous sommes dans un de ces gros hélicoptères de combat, com­plè­te­ment déglingués, qui font, quand la météo le permet, la liaison avec son fief du Panchir et sont, d’une certaine façon, son dernier lien avec l’extérieur.</p>
<p>Il porte une vareuse kaki et un pantalon de ville beige.</p>
<p>Il est coiffé de son béret afghan traditionnel aux bords roulés en couronne qui, avec sa barbe fine, son visage aigu, ses longs cils, le fait ressembler au Guevara des derniers jours.</p>
<p>Il est plus petit que je n’imaginais. Presque frêle. Il a un air de pâleur extrême qui contraste avec le noir de la chevelure et le fait paraître plus jeune que ses presque cinquante ans.</p>
<p>Il a passé le début du voyage au milieu de ses hommes : une vingtaine de combattants, très légèrement armés, portant des uniformes dépareillés, ou pas d’uniformes du tout, et assis sur les deux bancs de fer, de part et d’autre de la carlingue. Ensuite, il est allé s’asseoir dans le cockpit, sur un strapontin de bois, dominant légèrement les deux pilotes, muet, étrangement figé : tout juste, à mi-vol, au-dessus des crêtes de l’Hindu Kush, la prière des voyageurs et puis, le reste du temps, un drôle de balancement des épaules, de bas en haut et d’arrière en avant, comme s’il avait à se décharger d’un invisible fardeau.</p>
<p>A quoi pense le commandant Massoud, sur son banc d’enfant, le visage tendu vers le ciel, le regard sur l’horizon ?</p>
<p>La scène de l’embarquement, tout à l’heure, sur l’aéroport militaire de Duchanbe, avec ces douaniers russes, au pied de la passerelle, qui appelaient les noms de ses soldats et vérifiaient les passeports ? Oh ! Cet air d’arrogance ! Cette façon de leur faire sentir qu’ils étaient à leur merci ! Pouvait-on l’humi­lier davantage ?</p>
<p>Les rapports si étranges qu’il entretient avec ces « protecteurs » russes : adversaires d’hier, alliés d’aujourd’hui ? Comment peut-on être l’allié de gens que l’on a si longtemps affrontés ? Quelle confiance accorder à des ennemis qui ne se déclarent vos amis que parce que vous êtes devenu l’ennemi de leur ennemi – Pakistan, Arabie Saoudite, fondamentalistes musulmans&#8230; ? Et comment ne verrait-il pas que ces « experts » qu’on lui envoie, ces prétendus « spécialistes » censés l’aider à s’armer et à résister, sont ceux qui l’ont le mieux connu, c’est-à-dire, en fait, le plus combattu ?</p>
<p>Ou bien pense-t-il encore à cette immensité désolée qu’il voit défiler sous ses yeux : son pays chéri, sa terre qu’il aime et pour laquelle il se bat depuis presque vingt ans – Yangi Qala&#8230; Rostaq&#8230; Ab Bazan&#8230; les contreforts de l’Hindu Kush&#8230; un village, à l’est, que nous évitons car il est tenu par les Taliban&#8230; un autre, un peu plus au sud, où leur DCA, cet hiver, a tiré sur un appareil&#8230; le cercle des montagnes, face à nous, avec leur muraille de neige&#8230; les monts Taloqan&#8230; la rivière Farkhar&#8230; il sait le nom des crêtes et des passes&#8230; il connaît la moindre piste et le lit des torrents&#8230; il est incollable sur l’épopée d’Alexandre remontant la vallée du Panchir pour aller conquérir sa Bactriane et passant l’Amou Daria ici, à l’endroit même où nous le survolons&#8230; mais est-ce encore son pays ? de cette terre perdue et rêvée, de ces reliefs magnifiques qu’il ne peut plus contempler qu’en surplomb, peut-il encore dire : « c’est à moi, c’est mon pays » ?</p>
<p>Le vol dure un peu plus de deux heures – zigzags entre les pitons, barrières colossales que l’appareil contourne comme s’il n’avait pas assez de puissance pour les survoler, vallées. Et quand, à la nuit tombée, nous atterrissons enfin chez lui, à Jengalak, dans un amphithéâtre de pierre, coincé entre les montagnes, où nous attendent les vieillards du village, quelques soldats, une nuée d’enfants, il s’engouffre, toujours sans un mot, dans une voiture – laissant à une autre Toyota le soin de nous conduire, Gilles Hertzog et moi, jusqu’à la « maison de thé », au bord de la rivière, qui fait office de maison d’hôte. Lui chez lui. Moi chez moi. Et un vieux moudjahiddine qui m’accueille en son nom : une pièce fraîche, une natte et une couverture, une lampe tempête, une cruche d’eau changée chaque matin – traitement royal dans ce Panchir assiégé, et qui manque de tout&#8230;</p>
<p>En deux heures, donc, il n’a rien dit. Une phrase de bienvenue, sur le tarmac. Une autre pour dire – mais simple courtoisie&#8230; – qu’il se rappelle mon premier voyage, il y a dix-huit ans, via Peshawar, à l’époque où, avec Marek Halter, Renzo Rossellini et d’autres, nous avions lancé une campagne pour « des radios libres pour le Panchir ». Rarement, pourtant, un homme qui ne dit rien m’aura fait pareille impression – rarement silence m’aura paru si chargé de sens, de promesse, de mystère. Sa beauté, peut-être. Cette maigreur christique qui, en Occident, contribue à sa légende et qui, de près, frappe encore davantage. Mais aussi cet air de tristesse et de sérénité mêlées dont il ne s’est pas départi pendant le voyage – souverain sans royaume qui, seul dans sa cabine, le regard perdu dans ses rêves, survole un territoire dont j’ai le sentiment, pour l’instant, qu’il a perdu le contrôle. Ombres pâles, noms de pays, récits tremblés, souvenirs. Massoud a tout perdu ; mais, par l’âme et le songe, il résiste ; quel symbole !</p>
<p>Mais où est donc passé Massoud ?</p>
<p>On nous dit qu’il est parti à Golbahar, à l’extrême sud de la vallée, rendre visite à un combattant qu’on vient de ramener chez lui, la jambe sectionnée par une mine : le temps d’arriver à Golbahar, le temps, avec Hertzog et un interprète, de parcourir à notre tour ces 80 kilomètres de mauvaise piste semés de nids-de-poule et, sur les talus, de carcasses de chars soviétiques que l’on n’a pas dégagés depuis dix ans, il est parti.</p>
<p>On nous dit qu’il est à Bagram, plus au sud, à une quarantaine de kilomètres de Kaboul, où ses troupes ont repris le contrôle de la base aérienne : nous allons à Bagram ; nous constatons, au passage, qu’il y dispose encore de deux chasseurs apparemment en état de vol, d’un autre en réparation et d’un hélicoptère semblable à celui d’hier ; mais le temps de se faire comprendre et le temps, ensuite, pour la patrouille, de déblayer le barrage de pierres antichars – il a de nouveau disparu.</p>
<p>On nous dit encore : « il est plus loin, dans la plaine, sur le front de Charikar, où se prépare une offensive » – cap donc sur Charikar ; atmosphère carac­téristique des abords de première ligne avec maisons vides, villages rasés que nul n’a reconstruits, chiens abandonnés, canons enterrés et, en prime, une compagnie d’enfants qui nous font descendre de voiture et nous demandent nos laissez-passer : le temps, là encore, de s’expliquer, le temps pour leur petit commandant de parlementer avec l’avant-poste et d’annoncer notre passage – et Massoud s’est encore envolé.</p>
<p>Bref, hasard ou fait exprès ? Suite de malchances ou ruse de comédien plus habile qu’il n’y paraissait à se mettre en scène ? Cette première journée à l’intérieur de l’Afghanistan, nous l’aurions passée à courir après le plus insaisissable des chefs de guerre si, à la tombée du soir, sur la route du retour, nous n’étions tombés sur cette scène – étrange, magnifique et qui efface tout ce que cette poursuite avait pu avoir de décevant.</p>
<p>Nous sommes près du col de Salang, là même où, il y a un an, l’opposition livrait, à l’arme lourde, l’une de ses batailles les plus décisives.</p>
<p>Une mosquée, à flanc de montagne, en surplomb des gorges.</p>
<p>Garées dans la pente, devant la mosquée, un immense embouteillage de Toyota qu’entoure une noria d’adolescents en armes.</p>
<p>Et, dans la mosquée enfin, assis à même le sol, le visage éclairé par des lampes de poche brandies, telles des torches, au-dessus des têtes, voici deux cents, peut-être trois cents hommes, les uns en djellaba sur laquelle on a enfilé un veston, les autres en tenue militaire camouflée, les autres encore coiffés du képi de soie ou du grand turban roulé des chefs afghans traditionnels : ces hommes souvent sans âge mais probablement très jeunes, ces combattants qui ont marché plusieurs jours pour arriver jusqu’ici et qui ont, pour la plupart, gardé leur arme avec eux jusque dans ce lieu sacré, ces hommes épuisés par le voyage quand ce n’est pas par la guerre, la disette, l’amertume, ce sont les fidèles commandants des provinces du Parvan et du Kapisa – et l’homme debout, face à eux, qu’ils écoutent dans un silence recueilli, c’est évidemment Massoud.</p>
<p>« Nous n’avons pas perdu Mazar i Sharif, explique-t-il. Mazar s’est rendue. Le commandant de Mazar a fait ce qu’ont fait, ici, à Salang, l’an dernier, les officiers de Bassir Salangi quand ils sont passés aux Taliban ou bien Abdoul Malek, au Nord, dans la province de Faryab. Il a trahi. Il s’est vendu. Il a livré sa cité contre une poignée de dollars. Ecoutez plutôt&#8230; »</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/Massoud-BHL-3.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-20085" title="Massoud BHL 3" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/Massoud-BHL-3-300x220.jpg" alt="Massoud BHL 3" width="300" height="220" /></a>Car c’est un Massoud orateur, cette fois. C’est un conteur intarissable, qui, d’une voix douce, marchant de long en large sur son estrade improvisée, raconte à ses guerriers les heurs et les malheurs de Mazar, les commandants félons et les honnêtes, les héros et les salauds – comment les Taliban ne sont jamais, au fond, que les jouets des Pakistanais&#8230; pourquoi, là où ils triomphent, ils font reculer la civilisation afghane de « cinq siècles »&#8230; l’obscurantisme de leur islam&#8230; le fait qu’ils sont, non les amis, mais les ennemis de la vraie foi&#8230; le sort qu’ils infligent aux femmes de Kaboul et qui est une offense à Dieu&#8230; et puis sa certitude, aussi, qu’il y a, dans cette mosquée, assez d’esprit et de cœur pour délivrer le pays, tôt ou tard, de ce lugubre sortilège&#8230;</p>
<p>Parfois, il les fait rire. Parfois, il les fait frémir. Parfois, tremblant d’une fureur contenue, il baisse encore le ton – voix sourde, presque chuchotée et les commandants, alors, se taisent, retiennent leur souffle : visage tendu vers lui, terriblement concentrés.</p>
<p>A la fin de la réunion, il cède la parole à un vieux chef qui se lève, voûté sur son bâton de marche, pour dire que les Taliban sont peut-être les « enne­mis de Dieu », mais que ce sont surtout les « amis des communistes » – et c’est lui qui, maintenant, écoute : assis à son tour, l’air soudain très juvénile face à cet aîné qui le corrige ; il a, aux lèvres, un sourire énigmatique.</p>
<p>Puis il laisse la place à un autre vieillard, un mollah, peut-être celui de la mosquée, qui entonne, à pleins poumons, le chant du muezzin : et voilà tous les commandants qui, avec lui, leur arme posée à terre, le front dans la poussière, se mettent à prier – et, dehors, autour des Toyota, les hommes d’escorte font de même.</p>
<p>Est-ce la solennité du lieu ? L’éclat sombre des visages ? Est-ce ce côté « conteur oriental » et le contraste qu’il forme avec l’étrange silence d’hier ? Toujours est-il que ce second Massoud dégage une force plus grande encore – d’autant plus grande, peut-être, qu’elle semble arrachée à un fond de poignante mélancolie. On le sent, d’ailleurs, qui transmet cette force. On sent les hommes, épuisés, qui, en l’écoutant, reprennent courage. Massoud chef de guerre, exaltant son armée des ombres. Massoud, le Commandant, réveillant ses « clochards épiques ». La chance, pour une résistance, d’avoir un Massoud. Cet autre mystère d’iniquité qui offre à tel peuple, et pas à un autre, l’insigne privilège de s’incarner dans un Massoud.</p>
<p>Un autre Massoud encore. Détendu. Presque jovial. Nous sommes – c’est le même soir – à Jabul Saraj, non loin des premières lignes, dans une ancienne base militaire qui lui sert de QG local et où il aime bien faire halte, les soirs comme celui-ci, quand la situation des fronts est trop tendue pour qu’il retourne jusqu’à sa maison du Panchir.</p>
<p>La pièce est modeste. La lumière, pauvre. Il dîne d’une pomme, d’un peu de pastèque, d’un thé, de quelques amandes.</p>
<p>« Pourquoi, lui ai-je demandé, avoir insisté, tout à l’heure, au col de Salang, sur le rôle des Pakistanais.</p>
<p>— Parce qu’ils sont au cœur de cette guerre. Ils la financent. Ils la fomentent. Ils ont un inté­rêt vital à faire de l’Afghanistan une sorte de protectorat qui multiplierait par deux, en cas d’affrontement avec l’Inde, leur profondeur de champ stratégique – et c’est pour cette raison qu’ils ont inventé les Taliban.</p>
<p>— N’est-ce pas un peu facile de réduire un phénomène de cette importance à une pure manipulation étrangère ?</p>
<p>— C’est la réalité. Il y a des instructeurs pakistanais à Kaboul. Des officiers pakistanais sur le terrain. Nous avons même, à Mazar i Sharif, capté par radio, à la veille de la reddition, des conversations en urdu. Et le million de dollars donnés au commandant de la ville en échange de cette reddition, d’où croyez-vous qu’il venait sinon, encore une fois, des services secrets pakistanais – peut-être associés, il est vrai, aux services spéciaux saoudiens ?</p>
<p>— Est-ce que vous n’avez pas, vous aussi, commis des erreurs ? Est-ce que, si l’Afghanistan en est là, ce n’est pas, également, la faute des chefs de la résistance à l’Armée rouge qui, une fois venus au pouvoir, se sont entrebattus et discrédités ? »</p>
<p>Massoud s’apprête à répondre : mais sans entrain – je vois bien qu’il est harassé et que ce genre de questions, ce soir, lui pèse. C’est alors qu’apparaît, introduit par son aide de camp, un gros personnage enturbanné qui se présente comme un marchand sorti, le matin même, en autobus, de Kaboul et venu lui apporter, donc, des nouvelles fraîches de la ville.</p>
<p>Massoud connaît cet homme.</p>
<p>C’est même, si je comprends bien, une sorte d’ami de sa famille qu’il n’a plus revu depuis longtemps, mais avec lequel il se sent en confiance.</p>
<p>L’ami de la famille ôte son turban.</p>
<p>On lui apporte du thé, une assiette de fruits secs et de bonbons.</p>
<p>Et le voici qui, tirant de sa poche une liasse de papiers griffonnés, se lance, mi-lisant, mi-impro­vi­sant, dans un long récit, tout en truculences et rebondissements, où il est question d’abord de lui, des dix-sept enfants qu’il a laissés là-bas, de ses quatre femmes, de la quatrième surtout, la plus jeune, et de la façon dont, malgré ses soixante-dix-sept ans, il est encore capable de l’honorer – et puis de Kaboul surtout, de la vie quotidienne dans la ville occupée, de la lassitude des habitants, de la bêtise des Taliban : « sais-tu qu’ils interdisent les cerfs-volants ? et les oiseaux en cage ? et les colombes en liberté ? et les représentations des bouddhas de Bamyan ? sais-tu qu’ils font la chasse aux radios, aux télés et que, depuis qu’ils ont découvert que les plus ingénieux arrivent à trafiquer des antennes avec des roues de bicyclette, ils se sont mis à fouiller partout, dans les caves, dans les cours, sur les terrasses, pour confisquer les bicyclettes ? »</p>
<p>Puis, s’arrêtant une seconde pour s’éponger le front, souffler et mesurer l’effet produit :</p>
<p>« Et le Coran ! Ah le Coran ! J’ai rencontré, l’autre jour, un de ces “étudiants en théologie” qui venait de condamner à quarante coups de fouet un type soupçonné de s’être taillé la barbe. J’ai fait l’imbécile. J’ai dit ”je suis un vieux marchand illettré et je voudrais juste vous demander le sens exact de cette interdiction de se tailler la barbe”. Eh bien sais-tu ce qu’il m’a répondu ? Rien ! Il a eu l’air affolé et il a bafouillé que rien, il ne savait rien, il fallait demander au mollah Omar ! Ah ! Ah ! Ah ! Ces étudiants sont des ignorants – ma dernière femme, à vingt-cinq ans, en sait plus qu’eux sur les saints commandements&#8230; »</p>
<p>La scène ravit Massoud.</p>
<p>Le marchand, semble-t-il, a d’autres histoires dans son sac – à commencer par une affaire de commandants talibans sur le point de trahir Kaboul et de passer de son côté. Mais soit qu’il n’ait pas confiance dans la fiabilité de l’informateur, soit qu’il redoute un piège et ne veuille pas trop montrer son inté­rêt, soit que, encore une fois, il ait d’abord envie, ce soir, de se détendre et de rire, il fait répéter les noms des trois commandants, demande s’ils ont eu des liens, dans le passé, avec son vieil adversaire Gulbuddin – mais c’est pour revenir, très vite, au reste du récit : la bouffonnerie des Taliban, qui le met en joie.</p>
<p>Un autre Massoud, oui, inattendu – le contraire du cliché, l’envers de l’image officielle : heureux comme un enfant, les yeux brillants, ponctuant de « han ! » et de « ho ! » les moments les plus cocasses du récit du marchand.</p>
<p>Une autre image, surtout, des Taliban : régime terrible certes, mais aussi grotesque ; meurtrier mais ubuesque ; que dire d’une dictature qui fait rire autant que trembler ? et n’est-ce pas la première bonne nouvelle du voyage – un fascisme qui, pour une fois, cesserait d’exercer sur ses victimes sa trouble fascination puisqu’il leur livre, dans le même récit, sa version tragique et sa version farce ? Le « Hitler était une femme » de Malaparte. Cette « comédie des Taliban » selon Massoud&#8230;</p>
<p>Je l’attendais à la maison d’hôte.</p>
<p>Mais comme l’heure tournait, qu’il ne se décidait pas à arriver et que je le sentais, au fond, peu désireux de me répondre sur les « erreurs » commises, par lui et les siens, dans les années qui ont suivi la défaite des Soviétiques, j’ai convaincu l’« ingénieur Ishak », mon vieux complice de l’époque des « radios libres pour le Panchir », de me conduire ici, chez lui, dans cette maison de village, encaissée dans la vallée, où il vit, en principe, avec sa famille mais où je le retrouve, une fois de plus, entouré de moudjahiddines.</p>
<p>Ce sont les commandants du Panchir, cette fois-ci.</p>
<p>Ce sont, descendus des montagnes voisines, les cent chefs de guerre qui, aux heures les plus noires des deux guerres – la guerre contre les Soviétiques, puis contre les Taliban –, l’ont aidé à tenir bon.</p>
<p>Et, de loin, en les voyant tous, debout, dans le jardin, se presser autour de lui, se saluer, se mettre, en signe de respect, la main droite sur le cœur, s’étreindre en silence, s’incliner, on croirait un ballet, ou une Cour, ou même une fête – sauf qu’au lieu d’une tasse à la main chacun a un bout de papier qu’il soumet à la signature du « chef » : l’un demande des nouveaux souliers pour ses soldats ; l’autre veut une relève ; un autre en a assez d’être dans les montagnes et voudrait voir son unité monter en première ligne ; un autre encore sollicite, pour un de ses artilleurs, la permission d’aller rendre visite à sa famille en Iran ; un cinquième vient s’assurer que le code coranique prescrit la lapidation des voleurs et Massoud, cette fois, ne signe pas – ce musulman des Lumières, ce démocrate, soutient que la lapidation est une forme archaïque et barbare de sanction pénale ; un autre enfin se plaint de n’avoir pas suffisamment de canons et Massoud, en professionnel de la guerre, suggère une disposition des pièces existantes qui augmentera leur puissance de feu sans qu’il soit nécessaire d’en rapporter ; et quant à moi, puisqu’il semble qu’il faille, pour l’approcher, un papier à parapher, je griffonne le mien : « une réponse&#8230; je demande au commandant Ahmed Shah Massoud une réponse, une toute petite réponse, sur les erreurs commises pendant les années de pouvoir à Kaboul, etc. ». Massoud rit, il demande quelques minutes de patience. Et, les commandants partis, reprend la conversation.</p>
<p>« Mes erreurs, donc ? La première est de m’être trompé sur l’évolution politique du Pakistan : j’ai pensé que les militaires passeraient la main, que les civils reprendraient durablement le pouvoir et que, avec eux, je m’entendrais. »</p>
<p>Toujours l’obsession du Pakistan&#8230;</p>
<p>« Et puis j’en ai commis une seconde, probablement plus grave&#8230; »</p>
<p>Il le dit à regret ; je sens qu’il hésite.</p>
<p>« C’était une erreur “démocratique”. C’est l’erreur qui consistait à trop scrupuleusement respecter, après la victoire, l’équilibre des courants qui avaient constitué la résistance. Mais imaginez un instant que je ne l’aie pas fait. Imaginez, puisque c’est moi qui, après tout, avais libéré Kaboul des communistes, puis barré la route aux fondamentalistes de Gulbuddin Heykmatiar, que j’aie pris, seul, le pouvoir. C’est la guerre qui reprenait. C’est le bain de sang qui se poursuivait. »</p>
<p>Je pense à la très belle image, dans le film de Ponfilly, où on le voit, ministre des Armées – étranger parmi les autres ministres, la tête manifestement ailleurs et, pourtant, partageant le pouvoir avec eux, pactisant.</p>
<p>« Aujourd’hui ? Qu’est-ce qui prouve que vous ne feriez pas la même chose aujourd’hui et que, si vous chassiez les Taliban de Kaboul, vous ne vous associeriez pas, encore, à des politiciens sans âme, sans morale ? »</p>
<p>Il sourit.</p>
<p>« La situation a changé. Gulbuddin est en exil à Téhéran. Rabani – que je respecte – est vieux et n’est plus inté­ressé par le pouvoir. Alors&#8230; »</p>
<p>Il fait un geste de la main, pour dire : « je suis le dernier, il ne reste plus que moi ». Et je songe, moi, à de Gaulle dont je sais qu’il l’admire – je songe à ce moment, toujours si beau, dans la biographie d’un résistant où l’on se dit : « voilà, je suis seul maintenant, je ne m’autorise que de moi-même ; c’est moi qui m’élis, moi qui choisis d’être de Gaulle&#8230; » En est-il là ? A-t-il vécu son 18 juin intérieur ? A-t-il résolu, quoi qu’il en coûte, de ne plus transiger avec quiconque ? Comme s’il devinait mes pensées, il enchaîne.</p>
<p>« La vraie question c’est les Taliban. Guerre totale ou pas guerre totale contre les Taliban ? Je vais vous raconter une histoire&#8230; »</p>
<p>Arrive un commandant retardataire, porteur de mauvaises nouvelles des fronts du Nord : mouvements de troupe à Mohammadabad ; les Iraniens s’agitent et risquent de compliquer le jeu. Je redoute que l’interruption ne lui fasse perdre le fil, ou changer d’avis. Mais non. Il reprend.</p>
<p>« Il y a quelques mois, j’ai parlé par satellite à leur chef, Mollah Omar, autoproclamé “émir des croyants”. Je lui ai dit : “organisons une rencontre d’ulemas pour nous départager et faisons ensuite des élections, j’en accepte d’avance le verdict”. Sur les élections, Mollah Omar m’a tout de suite dit “non, les élections ce n’est pas dans l’islam”. La rencontre des ulemas, en revanche, a eu lieu au Pakistan – mais, au bout de quelques jours, il a rappelé ses gens sous un prétexte fallacieux. Alors c’est compliqué, n’est-ce pas ? Car que fallait-il souhaiter, dans le fond ? Pactiser, non. Je ne veux plus jamais pactiser ni consentir à des compromis. Mais dialoguer, tenter d’arrêter les massacres en dialoguant – ce n’est pas un projet si dérisoire&#8230; »</p>
<p>Le soir tombe sur le Panchir. On n’entend plus, au-dehors, que le bruit d’un combat de chiens, dont la montagne amplifie l’écho. Il fait frais. Massoud rêve et se tait. Un petit garçon sort de la maison, vient cueillir un pétunia et joue près de son père. Seigneur de la guerre, vraiment ? Amoureux de la guerre et de ses rites ? De Gaulle encore. Je lui cite Malraux et son mot fameux sur l’art de « faire la guerre sans l’aimer ».</p>
<p>« C’est mon cas, répond-il, une pointe de nostalgie dans la voix. Je n’aime pas la guerre, moi non plus. Je la fais depuis vingt ans, mais je ne peux pas dire que je l’aime. »</p>
<p>Je lui objecte qu’il n’a fait que cela toute sa vie – est-ce qu’elle ne l’a pas changé, à force, cette guerre ? irrémédiablement transformé ? est-ce qu’il est certain de savoir, le jour venu, s’occuper à autre chose ?</p>
<p>« Vous voulez connaître mon rêve le plus cher ? Ce serait de retrouver, dans un Afghanistan en paix, le métier d’ingénieur que je n’ai jamais vraiment exercé. Ce peuple est si extraordinaire ! Si courageux ! Est-ce que ces vingt années de guerre m’ont changé ? C’est lui, mon peuple, qu’elles ont métamorphosé. Mais en bien. Elles l’ont hissé au-dessus de lui-même. Elles lui ont permis, à travers la souffrance et la résistance, de se transcender. J’aimais mon peuple, avant. Maintenant, je l’admire. Et mon rêve le plus cher serait de contribuer, avec lui, pour lui, à la reconstruction d’un Afghanistan libre. »</p>
<p>Un peuple que l’Histoire ennoblit ? Oui, dit-il. Le peuple afghan. La preuve par le peuple afghan. L’autre leçon, encore, du commandant Massoud.</p>
<p>Infatigable Massoud. Hier cette rencontre des commandants du Panchir&#8230; Avant-hier celle de Salang&#8230; Aujourd’hui, de bon matin, ce conseil des anciens dont il préside la réunion, dans un faubourg de Bosorak, au cœur du Panchir profond, à dix minutes, à pied, du bazar – paysage d’arbustes et de roseaux, maisons de pisé, pont au-dessus du ruisseau fait avec des débris de chenille de char, galettes de bouse de vache séchant dans les cours des maisons et puis, au bout du chemin, en plein champ, une petite mosquée, très fraîche, avec, devant la porte, un désordre de chaussures.</p>
<p>Je lui trouve, au premier regard, l’air plus las que la veille. Moins présent. J’ai le sentiment d’une imperceptible distance quand viennent le saluer, un à un, en grande cérémonie, avant d’entrer dans la mosquée, les vieux de la vallée. Mais arrive le moment d’y entrer à son tour et de prendre la parole, arrive le moment du prêche auprès de cette nouvelle assemblée de personnages qui représentent, cette fois, les autorités civiles, politiques, de la région et la voix s’élève à nouveau, mélodieuse, claire, comme à Salang : cette voix de barde qui captivera quatre heures durant – quatre heures ! l’art du temps comme nerf de la guerre, chez Massoud ! – l’auditoire des barbes blanches.</p>
<p>« Le pire est derrière nous, leur explique-t-il. Les traîtres ont trahi. Les corrompus ont mené leur guerre de corruption. Reste une armée assainie. Reste une belle et bonne armée qui va, je vous le promets, passer maintenant à la contre-attaque. »</p>
<p>Puis, au malek d’un village voisin, héros de la guerre contre les Soviétiques, qui se lève pour dire qu’il souhaite retourner au front mais que ses fils le lui interdisent :</p>
<p>« Reste où tu es, malek. Nous avons assez de commandants. Nous avons même assez d’armes. Ce qu’il nous faut, maintenant, ce sont des munitions. Sais-tu que c’est faute de munitions que, il y a deux ans, nous avons dû battre en retraite à Kaboul ? »</p>
<p>Puis encore, en réponse aux quelques mots qu’il m’a fait l’honneur de me demander de prononcer et où j’ai dit combien j’admirais, bien sûr, son héroïsme et celui de ses combattants – mais aussi que seule une résistance unie, surmontant ses divisions tribales ou de personnes, aura peut-être, un jour, le soutien de l’Occident :</p>
<p>« Ce temps-là, aussi, est révolu. C’en est fini de ces divisions. Savez-vous que l’autre soir, à Salang, il y avait, dans l’assemblée, pour m’écouter, moi, le Tadjik, un tiers de commandants pachtouns ? est-ce que ce n’est pas la preuve que nous avons surmonté cette fatalité de la division ? »</p>
<p>Et, à l’assemblée des barbes blanches à nouveau :</p>
<p>« Nos commandants sont les héros de l’Afgha­nistan. Ils portent son nom. Ils feront son unité. Dites-leur – c’est votre rôle – qu’un Afghanistan désuni c’est comme un mulet aux pattes raides. Désunis, nous mourrons. Unis, nous gagnerons – et le monde, sachez-le, volera à notre secours. »</p>
<p>Croit-il à ce qu’il dit ? Et quelle est la part, dans son assurance, du souci – toujours le même – d’alimenter la foi des partisans ? Sur le désir d’unité, oui, bien sûr, il est sincère : Massoud est, aujourd’hui, le seul homme d’Etat digne de ce nom en Afghanistan. Sur sa confiance dans la détermination des nations à l’appuyer, les choses sont, en revanche, moins claires : et c’est ce qui ressort de la suite de notre dialogue quand, la réunion terminée, nous rentrons ensemble à Bosorak.</p>
<p>Lui : beaucoup moins optimiste qu’il n’a voulu le dire en public, quant à la « vertu » de l’Occident.</p>
<p>Moi : sentiment que l’Amérique est en train de prendre, tout de même, la mesure du danger taliban.</p>
<p>Lui : de quelle Amérique parlons-nous ? celle des droits de l’homme ou celle des compagnies pétrolières qui ne songent qu’à leur pipe-line menant le pétrole turkmène au Pakistan ?</p>
<p>Moi : difficile d’imaginer le monde laissant une affaire de pipe-line décider du sort d’un pays ; n’a-t-on pas, d’ailleurs, prouvé le contraire en bombardant, au cœur du territoire taliban, la cachette du terroriste Ben Laden ?</p>
<p>Lui : qui sait ce qui pèse le plus lourd, du pétrole ou des valeurs démocratiques ? et quant à Ben Laden, voulez-vous une autre information ? il habite à Kandahar, dans la même rue – les Américains le savent – que Mollah Omar, le chef suprême des Taliban ; en sorte que lorsqu’on bombarde, cent kilomètres plus loin, un camp de réfugiés où il n’a peut-être jamais mis les pieds, on se moque du monde en général et de nous, les Afghans, en particulier&#8230;</p>
<p>Alors optimiste ou pessimiste ? Difficile à démêler. Je pense à Alija Izetbegovic auquel il ressemble par tant de traits et dont je me demande s’il ne partage pas l’une des convictions premières : l’Occident ne secourt jamais que des vainqueurs ; il faut que les victimes s’aident elles-mêmes, rompent le silence des agneaux – alors seulement il s’avisera que ce sont ses valeurs qu’elles défendaient.</p>
<p>« On va la gagner, cette guerre », nous avait dit le Président bosniaque, une nuit, à Sarajevo, alors que les obus serbes tombaient comme jamais sur la ville. N’est-ce pas ce que dit, aussi, Massoud ? N’est-ce pas le sens, contre toute attente, de tout ce que je vois et entends depuis que je suis ici ? Et n’est-ce pas le principal enseignement d’un voyage commencé sur l’air du préjugé – « Massoud le mélancolique, acculé dans son réduit du Panchir, aux abois, déjà mort&#8230; » ?</p>
<p>Que Massoud puisse la gagner, cette guerre, qu’il s’apprête peut-être, tout seul, sans notre aide, à faire reculer les Taliban, c’est le lendemain, sur la ligne de front, au-dessus de la plaine de Kuhestan, que j’en ai eu la plus vive intuition.</p>
<p>Nous sommes partis, à nouveau, de Jengalak.</p>
<p>Nous avons repris cette fameuse route du Panchir dont les partisans aiment dire qu’elle est comme un saillant planté, en direction de Kaboul, au cœur de l’Afghanistan.</p>
<p>Arrivés au bout de la vallée, nous avons emprunté une autre route, il faudrait dire une piste, dont je ne n’aurais jamais soupçonné l’existence et qui, creusée entre roc et ravin, remonte, à flanc de montagne, jusqu’au plateau.</p>
<p>Et, sur le plateau donc, à l’endroit où la piste s’arrête pour céder la place à la tranchée, sur cette vaste étendue nue, battue par les vents et les tourbillons de terre et de poussière, nous avons retrouvé une dernière fois Massoud.</p>
<p>Il porte un grand sari blanc immaculé sur lequel il a passé un blazer bleu marine à boutons dorés.</p>
<p>Il court d’une tranchée à l’autre, d’un groupe de soldats au suivant, avec une énergie un peu folle, comme s’il dansait.</p>
<p>« Ah, vous êtes là ? venez avec moi. »</p>
<p>A l’une des unités, il dit que ses pièces de défense antiaérienne visent trop bas.</p>
<p>A l’autre, plus exposée qu’il ne pensait, il montre, la pelle à la main, comment dégager l’accès d’une casemate et comment, surtout, accuser la pente que devront gravir, s’ils attaquent, les Taliban.</p>
<p>A la troisième, celle qui est postée le plus en avant à la pointe de l’éperon, il fait un véritable cours de pose et de dissimulation des mines en terrain rocailleux.</p>
<p>Auprès de toutes, en fait, il se livre à cet exercice étonnant qui révèle le grand joueur d’échecs en même temps que le poète ou, si l’on préfère, le stratège doublé d’un tacticien de génie : imaginer l’attaque adverse, presque la jouer à sa place – conjurer le pire en le simulant.</p>
<p>« Car l’ennemi est là, dit-il en me tendant une paire de jumelles. Regardez. Sur la montagne. Au-delà de la plaine. Ils ont essayé, l’an dernier, de reprendre la position. Ils y sont restés huit jours. Depuis, nous la tenons. »</p>
<p>Et, voyant que je m’étonne d’une position si avancée, et si solide, au-delà de ce « bastion » du Panchir où il est supposé, aux yeux de la presse occidentale, s’être replié et suffoquer, il se moque :</p>
<p>« Ça c’est votre illusion. La réalité c’est que nous n’en sommes plus là, depuis longtemps. Nous sommes, depuis plusieurs mois déjà, sortis de notre forteresse. Vous ne voyez pas ? Vous ne me croyez pas ? Tenez. Prêtez-moi votre carte&#8230; »</p>
<p>Il étale la carte sur le sol de la tranchée, s’agenouille.</p>
<p>« Regardez. Nous sommes là. Toute cette zone, là, est à nous&#8230; »</p>
<p>Il marque l’est du pays, depuis le nord du Badakhshan jusqu’au sud du Kapisa.</p>
<p>« Cette zone aussi&#8230; »</p>
<p>Il grise la partie centrale, à l’ouest de Bamyan.</p>
<p>« Ici ce sont les Chiites, mais ils sont avec nous. Là (il montre le Nouristan) c’est Haji Qadir et ses Pashtouns – avec nous, également. Là encore (l’axe qui va de la Kunar à Jalalabad) nous coupons la route quand nous le voulons. Et quant au reste (geste vague), les Taliban sont, bien entendu, chez eux dans les régions de Kandahar, Paktia, Zabul, Helmand et Wardak. Mais, ailleurs, ils sont dans une situation semblable à celle, jadis, des Soviétiques : ils occupent les routes, les nœuds de communications, les villes – mais sortez de là, entrez dans le pays profond, vous verrez qu’ils n’ont plus le contrôle des villages ni le soutien des populations. »</p>
<p>Là-bas, sur l’autre montagne, la lueur brève d’une mitrailleuse. Plus loin, dans le ciel, le ronronnement d’un moteur d’avion qui met les hommes en alerte. Massoud se redresse. Tend l’oreille. Il fait à son artilleur un clin d’œil qui veut dire : « ce canon qui visait trop bas – il était temps de rectifier, n’est-ce pas ? » Il sait que son destin se joue là, ces jours-ci, dans cette tranchée ou dans une autre mais que, moralement, il a gagné. Il hausse les épaules. Il sourit. Puis il époussette son sari et, debout sur le plateau désert, fixe les nuages – et attend.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy &#8211; </strong><strong><em>Le Monde</em> du 13 octobre 1998</strong></p>
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		<title>Le 4 novembre 2000&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 20 Jun 2011 14:14:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
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… Bernard-Henri Lévy, en Colombie, face aux fascistes de droite et de gauche.
Qui tue le mieux ? Un fasciste ou un guérillero marxiste ? Les paysans de Quebrada Naïn en débattent encore. Il y a un mois ce sont les premiers, les « paramilitaires » de Carlos Castaño,
qui sont arrivés dans le village et ont assassiné vingt personnes, soupçonnées [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/COLOMBIE-2.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-19825" title="COLOMBIE 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/COLOMBIE-2.jpg" alt="COLOMBIE 2" width="300" height="225" /></a></p>
<p><strong>… Bernard-Henri Lévy, en Colombie, face aux fascistes de droite et de gauche.</strong></p>
<p>Qui tue le mieux ? Un fasciste ou un guérillero marxiste ? Les paysans de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/attention-chavez-628.html">Quebrada Naïn</a> en débattent encore. Il y a un mois ce sont les premiers, les « paramilitaires » de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-2001-en-colombie-face-aux-fascistes-de-droite-et-de-gauche-par-jesus-guerra-15978.html">Carlos Castaño</a>,</p>
<p><span id="more-19537"></span>qui sont arrivés dans le village et ont assassiné vingt personnes, soupçonnées de « colla­borer » avec la guérilla marxiste. Huit jours après, ce sont les gens de la guérilla, autrement dit les Farc, ou Forces armées révolutionnaires de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/2001-en-colombie-face-aux-fascistes-de-droite-et-de-gauche-par-jesus-guerra-10345.html">Colombie</a>, qui ont débarqué et qui, sous prétexte que les survivants n’avaient pas assez résisté, sous prétexte qu’ils avaient peut-être même fraternisé avec l’ennemi, en ont tué dix de plus.</p>
<p>Aujourd’hui, ils sont là. Enfin, trois rescapés de cette double tuerie sont là, revenus sur les lieux du drame, dans ce village du bout du monde, aux confins de l’Etat de Cordoba, où ils ont voulu récupérer ce qui reste des outils, effets personnels, objets, que, dans la précipitation de ces deux folles nuits de fuite, ils ont abandonnés derrière eux. Il y a Juan, le plus vieux. Manolo, dit « le Blond », parce qu’il est un peu plus clair. Et puis Carlito, l’instituteur – c’est lui qui, le jour de ma visite au camp de Tierra Alta, chef-lieu de la municipalité, m’a proposé de les accompagner : « c’est bon, pour nous, un gringo ; c’est une protection ; ça les empêchera de nous retomber dessus ».</p>
<p>Nous sommes partis, de bon matin, dans l’autobus sans vitres qui fait le trajet jusqu’au barrage hydroélectrique de Frasquillo.</p>
<p>Nous avons roulé une heure, le long du rio Sinu, sur une assez bonne route, bordée d’arbres en fleurs, où nous n’avons pas rencontré de check point (preuve que les paramilitaires sont chez eux dans le Cordoba ? que la partition du pays est consommée et qu’ils ont, comme les Farc, de vraies zones où ils ont pris la place de l’armée ?).</p>
<p>A Tucurra, sur le fleuve, nous avons passé le barrage, ainsi que le camp en dur construit par les Suédois et les Russes, et nous sommes allés plus loin, à Frasquillo, récupérer une barge à fond plat qui, deux <em>vueltas</em> plus loin, deux boucles de fleuve plus bas dans la direction de l’Antioquia, nous a déposés sur l’autre rive, au pied de la montagne.</p>
<p>Et c’est un peu avant midi, après une heure de marche sur une mauvaise piste, ouverte à coups de machette dans une de ces zones dont les cartes disent : « datos de relieves insuficientes » et où l’on sait seulement que les <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/quand-jinterviewais-le-chef-des-farc-abattu-par-ses-%C2%AB-companeros-%C2%BB-587.html">Farc</a>, cernées, depuis la plaine, par les paramilitaires, ont leurs plus solides bastions, que nous sommes arrivés dans ce lieu de désolation qu’est devenu Quebrada Naïn.</p>
<p>Des paysans sont là, venus du village voisin : comment est-ce à Tierra Alta ? est-ce qu’il y a du travail ? de l’argent ? est-il vrai que la municipalité donne des terrains ? qu’elle peint gratuitement les maisons ?</p>
<p>Il y a un autre groupe, des Indiens d’un autre village, plus au nord, à la lisière du Parque Paramillo, en pleine zone Farc, qui sont venus, eux aussi, aux nouvelles, pieds nus, à dos de mule, vêtus de bouts de tissu noir effilochés et, pour certains, de passe-montagne : que fait l’armée ? est-ce vrai qu’elle ne protège plus les gens et qu’elle confisque les escopettes de chasse ? est-il possible qu’elle marche la main dans la main avec les paramilitaires ? et surtout, surtout, a-t-on des informations sur l’assassinat, à Tierra Alta, en pleine rue, de José Angel Domico, le leader des Indiens de l’Alto Sinu, qui était descendu discuter des compensations dues en échange des 400 hectares de bonne terre inondés par le barrage ?</p>
<p>Mais le village lui-même est désert. Pas détruit, non. Même pas pillé. Juste vide. Absolument, effroyablement vide. D’humbles maisons de paille et de bois, dispersées le long du torrent et dont on sent à mille signes – les portes restées ouvertes ; une sandale pourrie ; un bout de tuyau, sur le sol, déjà rouillé ; un morceau de salopette presque réduit en poussière&#8230; – qu’elles ont été comme soufflées par la folle violence de ce double assaut.</p>
<p>« Pourquoi ? demande Manolo, figé dans ce qui fut sa maison et où l’humidité, la poussière, la force de la végétation ont déjà commencé de manger les murs, putréfier le toit, gondoler, presque retourner, le sol de terre battue. Pourquoi est-ce qu’ils sont venus ? Pourquoi est-ce qu’ils ont fait ça ? Ici, à Quebrada Naïn, on n’a jamais rien su de la violence&#8230; »</p>
<p>Et on sent, à la tonalité lassée, chantante, de sa voix que ces questions, il n’a cessé de se les poser, jour et nuit, depuis des mois ; et on sent qu’elles ont fait l’objet, dans les mêmes mots, et avec les mêmes Juan et Carlito, de dizaines de conversations sans fin.</p>
<p>« A cause des narcos, répond Juan, sur le même ton, une pioche rouillée dans une main, un bassine en mauvais émail dans l’autre. Il paraît qu’ils vont installer une <em>cocina</em>, un chaudron à coca. Et il fallait qu’il n’y ait plus personne.</p>
<p>— Tu crois ? enchaîne Carlito. D’habitude, ils veulent être loin de la ville pour que les hélicoptères des “antinarcoticos” ne puissent pas arriver. Nous, on était si près&#8230;</p>
<p>— Pues no se&#8230; Alors je ne sais pas&#8230; »</p>
<p>Juan fait un signe de croix. Et ils recommencent, tous les trois, d’errer entre les maisons vides :</p>
<p>« Ay, sagrado corazon, que calamidad ! »</p>
<p>La Colombie en guerre c’est aussi, bien évidemment, Bogota avec ses assassinats en pleine rue, ses sicaires, ces gens que l’on kidnappe « en gros » et que l’on revend « au détail » aux unités urbaines des Farc – c’est, à Soacha, le quartier le plus pourri de la ville, cet officier de police en retraite, lié, lui, à l’autre bord, c’est-à-dire aux paramilitaires, qui raconte comment il a rassemblé cinquante voisins dans une « junte de nettoyage social », comment il les a taxés, chacun, de 80 000 pesos, et comment il a mis trente contrats sur la tête de trente enfants qui : 1) se droguaient à la colle ou au pot d’échap­pement de camion ; 2) appartenaient eux-mêmes à des bandes de sicaires ; 3) avaient la coupable habitude de se nourrir de rats, de vivre dans les égouts et d’aller, après cela, exposer leur saleté sous le nez des honnêtes gens ; 4) faisaient, par voie de conséquence, baisser les prix de l’immobilier du quartier ; et 5) ont bel et bien été, pour vingt d’entre eux, éliminés.</p>
<p>La Colombie en guerre c’est ce gang – Farc ? paramilitaires ? simples « bando­leros » ? – qui va trouver ceux de la ville souterraine, autrement dit les clochards des quartier pauvres, et les convainc, moyennant versement immédiat de quelques milliers de pesos, de contracter une assurance-vie au profit d’un membre du gang – « tu n’as rien à faire, disent-ils au clochard ; tu signes ici, au bas du papier ; on s’occupe, nous, du reste, de la paperasserie avec l’assurance ; et, rien que pour cette signature, on te donne, là, tout de suite, ce bon paquet de pesos » ; le clochard, bien sûr, signe ; appâté par les pesos, il ne va pas chercher plus loin et signe ; sauf que, une fois qu’il a signé, commencent la chasse à l’homme, la poursuite dans les égouts ou dans les bidonvilles de Belen et Egipto ; et, quand ils l’ont rattrapé et tué, ils touchent la prime d’assurance – opération Bogota propre !</p>
<p>La Colombie, c’est Medellin, où j’ai mis un peu de temps à comprendre quel nouveau groupe se cachait derrière le sigle étrange, « MAT », que je voyais s’afficher sur les murs de la ville : Mouvement, Action, Travail ? Mouvement pour l’Ascension des Travail­leurs ? Mas Amor y Tierra ? Mouvement Aty­pique Terroriste ? Mouvement Anarchiste Tem­po­raire ? Mouvement pour l’Autonomie du Travail ? Non. « Maten A Los Taxis ». Littéralement : « Tuez les taxis ». Faites-leur la chasse, tuez-les, surtout les gros taxis jaunes, et surtout ceux qui sont équipés d’une radio, car le cartel de la drogue a la preuve qu’ils se servent de ces radios pour communiquer avec la police et dénoncer les dealers de coca. Depuis le début de l’année, on en aurait déjà tué vingt-trois. Et trente à Bogota. Comme ça. Sur une simple rumeur. Sous les balles de tueurs à gages aussi invisibles qu’impunis.</p>
<p>La Colombie, c’est tout cela. Mais le village soufflé de Quebrada Naïn, cette humble vie pétrifiée par la double sauvagerie des paramilitaires et des Farc, ces bonheurs brisés, ces désespoirs presque muets, l’image de Carlito errant dans ce qui fut sa rue, rasant les murs, le bras à demi levé comme s’il voulait se protéger d’un nouveau coup, ces innocents qui, face à ces deux armées devenues folles et dont l’affrontement leur est inintelligible, face, aussi, à la troisième armée, l’armée régulière de Colombie, qui n’a pas bougé le petit doigt pour les protéger, ne savent ni vers qui se tourner ni où placer leur espérance – ces hommes, ces ombres d’hommes, me semblent la quintessence de cette guerre qui, comme à Bujumbura, à Luanda, à Sri Lanka, s’en prend une fois de plus, et d’abord, aux simples et aux désarmés.</p>
<p>Jadis, il y a trente ans, vingt ans, autant dire un siècle, on allait au bout du monde chercher des destins exemplaires, des hommes d’exception, des héros. Jadis, en 1969, j’allais, non pas exactement en Colombie, mais au Mexique, dans des villages du Chiapas semblables à Quebrada Naïn, à la rencontre d’hommes et de femmes qui, si modestes fussent-ils, me semblaient portés, comme soulevés de terre, par le souffle de l’insurrection mondiale des opprimés – et ne m’intéressaient que pour cela. Juan, Carlito, Manolo, ne sont portés par rien. Ils ne sont ni des héros ni des personnages d’exception ni des destins. Ce sont de toutes petites gens, des existences minuscules  – Michel Foucault aurait dit des hommes « infâmes », sans « fama » ni « histoire », dont l’essentiel de la vie se réduit à tenter de survivre et qu’on ne trouvera répertoriés dans aucune des archives où se consigne la geste des nations. Là, dans la nuit tiède, allongé sur la terre battue de la hutte où ils ont installé notre campement et où le bruit du torrent en contrebas, celui, surtout, des tourbillons d’insectes, m’empêchent de dormir, je ne peux m’em­pêcher de penser au chemin parcouru – l’autre chemin, le vrai, celui des boucles, non du fleuve, mais de l’Idée : humanisme année zéro ; l’Histoire réduite à son humanité vivante ; en passant de l’infi­niment grand des hommes de marbre d’antan et de leurs tracés biographiques fulgurants à l’infini­ment petit de ces hommes « faits de tous les hommes, et qui les valent tous et que vaut n’importe qui », en passant du sel de la terre à son reste, nous avons changé d’infini – c’est ainsi&#8230;</p>
<p>« Que s’est-il passé à Quebrada Naïn ? Est-il possible que vos hommes aient assassiné de sang-froid des survivants d’un massacre perpétré par ceux d’en face, vos ennemis jurés, les paramilitaires ? »</p>
<p>L’homme à qui je pose cette question s’appelle Ivan Rios. Il est un responsable de haut rang des<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/attention-chavez-628.html"> Farc</a>. Et nous sommes dans son bureau de San Vincente del Caguan, la base rouge, la zone libre, les Colombiens disent « el despeje », que le gouvernement, au terme de trente ans de combats acharnés, et en échange d’un engagement à ouvrir des négociations de paix, a fini par leur concéder, en pleine forêt amazonienne, à 600 kilomètres à vol d’oiseau au sud de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/urgence-pour-ingrid-betancourt-606.html">Bogota</a>. 42 000 km<sup>2</sup> de bonne terre. L’équivalent de la Suisse, ou de deux fois le Salvador. Et, sur toute l’étendue du territoire, dans le bourg même de San Vincente comme sur la route qui m’a mené au camp militaire de Los Pozos, zéro policier, zéro militaire de l’armée régulière, plus trace, en somme, et à part une vague « garde civile » désarmée, de l’Etat central colombien : juste des bunkers ; des tranchées ; des prisons souterraines où sont regroupés, paraît-il, les centaines de séquestrés enlevés dans le reste du pays ; des champs de coca, des cuves, des fûts d’acide sulfurique et d’acétone, bref, des laboratoires de cocaïne qui n’ont plus rien à craindre, paraît-il, ni des fumigations du « plan Colombie » américain, ni des défoliations des policiers antidrogue ; et puis, partout, à tous les carrefours et tous les points stratégiques, des hommes et des femmes en treillis – mais détendus, enjoués, presque désinvoltes tant ils se sentent <em>chez eux.</em></p>
<p>« Tout peut arriver, me répond Rios, petite silhouette ronde, cheveux cosmétiqués, collier de barbe noire – il passe pour le cerveau des Farc, l’un des conseillers politiques du chef suprême, Manuel Marulanda Velez, alias “Tirofijo”, en français “Tire dans le mille”, dont la presse colombienne aime dire qu’il est “le plus vieux guérillero du monde”.</p>
<p>« Tout peut arriver. Il y a des bavures dans toutes les guerres. Mais&#8230; »</p>
<p>Une femme-soldat vient d’entrer. Porteuse d’un message. L’arrivée, annoncée pour la mi-journée, de Camilo Gomez, haut-commissaire pour la paix du Président de la République Pastrana, qui vient renouer le fil d’un dialogue dont chacun sait, à Bogota, qu’il est, plus que jamais, dans l’impasse.</p>
<p>« Des bavures, oui, il y en a. Mais ce n’est pas notre ligne. Nous sommes un mouvement révolutionnaire. Marxiste, léniniste et, donc, révolutionnaire. Vous écoutez trop nos adversaires. »</p>
<p>Il semble sincère. Sympathique et sincère. Mais que sait-il de la situation sur le terrain ? Que sait-il, ici, dans ce camp retranché de Los Pozos, de tous les cas, dûment documentés par les Nations Unies, où ce sont bel et bien ses « révolutionnaires » qui ont brûlé, violé, torturé, égorgé ?</p>
<p>« Ce ne sont pas vos adversaires que j’écoute, lui dis-je. Mais les victimes. Les survivants. Et toutes les ONG indépendantes qui vous accusent de tant de crimes : recrutement forcé d’enfants-soldats, massacres, enlèvements massifs&#8230; »</p>
<p>Il me coupe.</p>
<p>« Les enlèvements collectifs ce n’est pas nous. Ce sont les guévaristes de l’Ejercito de liberacion nacional, l’ELN. »</p>
<p>J’observe, pour moi-même, que c’est lui qui, pour l’heure, a placardé sur son mur quatre portraits de Che Guevara. Mais je poursuis.</p>
<p>« Va pour les enlèvements collectifs. Mais les autres ? Trois mille enlèvements individuels pour la seule année dernière. Près de la moitié vous sont imputés.</p>
<p>— Ça, d’accord, je revendique. Nous kidnappons les riches. C’est-à-dire les responsables de cette guerre. C’est eux qui ont voulu la guerre ; eh bien, maintenant, qu’ils la paient ! »</p>
<p>Je lui objecte les gens simples que l’on enlève pour 10 dollars et dont m’a parlé, à Bogota, Andres Echavaria, l’un des grands industriels éclairés de Bogota, fondateur du mouvement de protestation contre la violence Ideas para la paz. Il fait comme s’il n’entendait pas.</p>
<p>« C’est un impôt. C’est normal que les gens paient un impôt. D’ailleurs&#8230; »</p>
<p>Il sourit. Il est trop fin pour ne pas mesurer l’extravagante mauvaise foi de ce qu’il va dire.</p>
<p>« D’ailleurs, il y a une manière très simple de n’être pas enlevé : payer avant. Souvent c’est ce que les gens font. Tout le monde, alors, est content. Eux parce qu’on ne les enlève pas. Nous parce qu’on n’a pas les frais. C’est l’enlèvement virtuel. On est à l’âge d’Internet, ou on ne l’est pas ? »</p>
<p>Il me montre derrière lui, en éclatant de rire, un gros ordinateur, branché sur le web, qui lui a permis de se renseigner sur moi avant mon arrivée et de retrouver, notamment, un vieil article contre Castro.</p>
<p>« Parce que vous êtes castriste ? lui dis-je. Cuba, pour vous, est un modèle ?</p>
<p>— Nous n’avons pas de modèle. C’est ce qui nous a sauvés au moment de la chute du Mur de Berlin. Mais admettez que, à Cuba, qui est dix fois moins riche que la Colombie, personne ne meurt de faim. »</p>
<p>J’élude Cuba. Mais je saute sur l’allusion à la richesse de la Colombie, parfaite transition pour aborder la responsabilité des Farc dans le narcotrafic.</p>
<p>« Ça, c’est la propagande américaine, gronde-t-il. Ils ne pensent qu’à leur chère jeunesse. Pas à la nôtre. Leur seule idée c’est de déstabiliser la Colombie, de détruire son tissu social.</p>
<p>— Certes. Mais les Farc sont-elles, oui ou non, au centre du trafic de coca ?</p>
<p>— Ce n’est pas ça le problème. Le problème c’est que nous sommes présents, en effet, dans des régions de production intense. Alors, face à cette situation concrète, la question concrète c’est : on fait quoi ? de la fumigation ? de la destruction ? on s’associe aux Américains qui tombent sur les paysans et détruisent le pays ? Regardez. »</p>
<p>Il se lève. Et s’approche de la carte murale.</p>
<p>« Ce sont toutes les zones qu’ont détruites les avions des Gringos, leurs Turbo Trush, leurs hélicoptères de combat Iroquois. Savez-vous que, là, dans les Etats de Putumayo et de Huila, ils utilisent, en ce moment même, des agents défoliants de la famille de ceux qu’ils déversaient sur le Vietnam ? Nul ne connaît les effets à long terme qu’ils auront sur la faune, la flore, la santé. »</p>
<p>Je repense aux panneaux, si nombreux, sur le zocalo de San Vincente, puis tout au long de la route de Los Pozos : « ne souillez pas les eaux&#8230; ne brûlez pas la forêt&#8230; la fauna y la vida son solo una, cuidemosla&#8230; » Ces gens qui ont à répondre de dizaines de milliers de morts, ces maître chanteurs, ces séquestrateurs, ces spécialistes de la « guerre sale » dont l’imagination technologique est apparemment sans limite (on m’a dit, à Medellin, que, dans les « pipe­tas », ces bonbonnes de gaz explosives, chargées de clous, de chaînes, d’acide sulfurique, de grenades, qui sont l’une de leurs armes préférées, ils viennent d’introduire, histoire d’infecter les blessures, une dose d’excréments humains&#8230;), ces vrais assassins seraient-ils donc, aussi, de grands écolos ?</p>
<p>« La vraie question, reprend-il, est politique. »</p>
<p>Il se rassied, docte soudain, dialecticien.</p>
<p>« C’est la question du prolétariat rural qui travaille dans les champs de coca. Question n° 1 : est-ce que c’est illégal de travailler, de soutenir sa famille, de survivre ? est-ce que cela fait de vous un narcotrafiquant ? Réponse : non ; le paysan qui cultive la coca reste ce qu’il a toujours été, un paysan. Question n° 2 : est-ce que c’est normal de voir des petits propriétaires qui, non contents de travailler comme des mules, se font racheter leurs lopins pour une bouchée de pain par les latifundiaires ? Réponse : non ; on ne va pas accepter, sans réagir, la progression, à la faveur de la coca, du grand capital dans la campagne colombienne.</p>
<p>— Donc ?</p>
<p>— Donc, on taxe. On prélève un impôt sur les latifundiaires. Et, accessoirement, on empêche que les énormes flux de richesse générés par le commerce de la pâte à coca aillent finir dans les paradis fiscaux. D’ailleurs, je vais vous dire encore une chose&#8230; »</p>
<p>Il se penche par-dessus la table, le visage très près de moi, comme s’il allait me confier un terrible secret.</p>
<p>« Vous savez ce qui embête le plus les Américains ? C’est que la coca est une ressource naturelle. C’est qu’elle fait partie du patrimoine national. Et c’est que, dans un marché mondial où toutes les matières premières, aux prises avec la loi d’airain de l’échange inégal, baissent inexorablement, c’est la seule dont le cours tienne. Ils disent “plan Colombie”. C’est “plan anti-Colombie” qu’ils pensent. Mais pardonnez-moi. C’est l’heure. Le Haut-Commissaire m’attend. Voulez-vous que je vous présente ? »</p>
<p>Dehors, sous le soleil, le bras droit en écharpe, se tient en effet le Haut-Commissaire pour la paix, Camilo Gomez, l’un des hommes les plus menacés de Colombie, celui dont la tête vaut certainement le plus cher aux yeux de Ivan Rios et les siens. Avec lui, l’œil torve, le sourire voyou, mais en grande et hypocrite conversation, il y a le vieux Joachim Gomez, membre de la direction politique des Farc, mais, en réalité, l’un des plus gros trafiquants de drogue du pays. « Ce bras, monsieur le Haut-Commissaire ? – Rien, cher Joachim, rien, une mauvaise chute – Bon, vous me rassurez ; des fois qu’on nous mette ça sur le dos et que la presse écrive, demain, que vous vous êtes battu avec les Farc, ah ! ah ! ah ! »</p>
<p>Je rentre à San Vincente, puis Bogota, dans un état de vraie perplexité. Des marxistes sans doute. Ces gens sont, sans aucun doute, des marxistes, des léninistes. Mais il y a quelque chose dans ce marxisme-léninisme qui, malgré son irréprochable rhétorique, ne ressemble à rien de ce que j’ai pu entendre ou voir ailleurs. Je connaissais le communisme tendance rêveurs montant à l’assaut du ciel et cassant en deux l’Histoire du monde. J’ai connu, dans le Berlin-Est des années 1980, des docteurs de la loi staliniens pour qui l’idéologie n’était qu’un knout, pour dresser le bétail humain. Voici le communisme trafiquant. Le communisme à visage gangster. Voici un impeccable communisme ; voici, avec Cuba, le dernier communisme d’Amérique latine et, en tout cas, le plus puissant puisque le seul à disposer de ce quasi-Etat qu’est la « zone libre » de San Vincente del Caguan ; et il n’est plus qu’une mafia.</p>
<p>Carlos Castaño, alias « El Rambo », est l’autre acteur majeur de cette guerre de Colombie. A la tête, lui aussi, d’une véritable armée composée, soit de bataillons disciplinés, soit d’escadrons de la mort, il tient, dans les Etats d’Uraba, Sucre, Magdalena, Antiochia, Cesar, Cordoba, Cauca, Tolima, des zones immenses où on lui impute des crimes effroyables. Il est difficile à rencontrer. Jusqu’à une date récente, il ne donnait ses rares interviews que de dos ou le visage caché et passait, à Bogota, pour l’homme invisible du pays. Je n’ai pas dit que j’étais journaliste. A travers des canaux divers – notamment un haut fonctionnaire de l’Etat colombien dont j’ai découvert, à cette occasion, qu’il était en contact étroit avec lui – je me suis présenté comme un « philosophe-français-travaillant-sur-les-racines-de-la-violence-en-Colombie ». Et c’est ainsi que, au bout de plusieurs jours de tractations, j’ai reçu un coup de téléphone me fixant rendez-vous pour le lendemain, à Monteria, capitale du Cordoba, l’Etat même où a eu lieu le massacre de Quebrada Naïn.</p>
<p>Monteria, donc. Une Toyota. Un chauffeur quasi muet. Un type à casquette et grosse chemise à carreaux jaunes qui, pendant tout le trajet, quelque question que je lui pose, ne me répondra que par un sonore « si senor » ou « no senor ». Un troisième homme, à l’arrière, qui ne desserrera pas les lèvres. Et trois heures de mauvaise piste, dans la direction de Tierra Alta, à travers un paysage de pâturages, de petits lacs et de hameaux où nous ne croisons plus, très vite, que des vaches, des cavaliers au galop, des mules traînant des cargaisons de bambous et, parfois, lorsque nous nous arrêtons, un homme à talkie-walkie qui surgit des fourrés et vient respectueusement saluer l’homme à la chemise jaune. Finca Milenio&#8230; Finca El Tesoro&#8230; Les villages, successivement, de Canalete, Carabatta, Santa Catilina&#8230; Nous sommes au cœur de la zone des <em>finqueros</em>, les grands propriétaires qui furent, dans les années 1980, à l’origine de ces Auto­defensas de Cordoba y Uraba que l’on appelle, maintenant, les paramilitaires et qui furent l’embryon de l’armée de Castaño. Et nous sommes surtout, si mes déductions sont bonnes, à la limite du sud de Cordoba et de l’Uraba, là où passe la ligne de front avec les Farc.</p>
<p>El Tomate encore. Le bourg d’El Tomate avec son stade de foot écrasé de chaleur, ses billards et sa <em>gallera</em> pour combats de coqs. Et là, soudain, un grand portail de bois ; un autre ; un autre encore ; j’en compte sept ; les sept portes de l’enfer ? dis-je. L’homme à la casquette rit ; pour la première fois depuis que nous sommes partis, il se détend et rit ; des tentes ; des cabanes couleur kaki ; des troncs d’arbre repeints, eux aussi, couleur de camouflage ; un garage de 4&#215;4 et de jeeps ; une pancarte géante : « la mistica del combate integral » ; un toit de chaume où sont rassemblés, autour d’un écran de télévision, une trentaine d’hommes coiffés de chapeaux type ranger ; d’autres soldats qui vont, viennent ; des Blancs ; quelques Blacks ; un intense trafic d’armes que l’on transporte d’une tente à l’autre ; et, en plein milieu de ce camp immense, au seuil de la plus grande tente, entouré d’hommes en uniforme et en armes, un petit homme nerveux, maigre, qui me scrute : Carlos Castaño.</p>
<p>« Entrez, monsieur le Professeur. »</p>
<p>Nulle ironie dans la voix. Une considération, plutôt, pour ce qu’il pense être une autorité universitaire venue lui rendre visite dans sa jungle.</p>
<p>« Je suis un paysan. Tous, ici, nous sommes des paysans. »</p>
<p>Il m’a désigné, d’un geste modeste et comme en s’excusant, les commandants qui ont pris place, comme nous, autour de la table.</p>
<p>« Autant vous le dire tout de suite. Ce qui m’inté­resse moi, ce pour quoi je me suis dressé, il y a vingt ans, contre les Farc, c’est la justice. Je suis un homme de justice. »</p>
<p>Il parle vite. Très vite. Sans me laisser le temps de poser de question. Il a, dans la voix, une juvénilité, une fièvre, qui tranchent avec l’uniforme, les galons, la casquette crânement posée au sommet de la tête.</p>
<p>« Dis-lui, Pablo, que je suis un homme de justice ! »</p>
<p>Pablo, à côté de moi, le dit. Il pose son chapeau de brousse sur la table et confirme que Monsieur Castaño est, en effet, un homme de justice.</p>
<p>« La drogue, par exemple&#8230; »</p>
<p>C’est lui qui, tout de suite, aborde la question de la drogue.</p>
<p>« Je ne veux pas faire de mal à ce pays. Ça me fait du mal de lui faire du mal. Mais qu’est-ce que j’y peux si ce conflit est lié à la drogue et si on n’y comprend rien quand on ne pense pas, tout le temps, à la drogue ? »</p>
<p>Les commandants, à nouveau, opinent.</p>
<p>« Mais attention ! Là où la question de la justice se pose, c’est que, nous, on n’est pas dans le trafic ; je vous interdis de dire qu’on est dans le trafic ; on est juste derrière les paysans qui cultivent ; quand une terre est stérile et qu’on ne peut y cultiver que ça, qu’est-ce qu’on va faire ? est-ce qu’on va interdire aux paysans de gagner leur vie ? »</p>
<p>Je lui fais observer qu’il parle comme Rios, comme les Farc.</p>
<p>« Non. Je vous interdis aussi de dire ça. Car la différence c’est que nous, avec les bénéfices de la drogue, on fait le Bien. Le Bien. Par où êtes-vous venu ? Par la route de Tierra Alta ? Mais c’est nous, la route de Tierra Alta ! C’est avec l’argent de la drogue que nous avons fait cette bonne route ! »</p>
<p>Carlos Castaño s’échauffe. S’emporte presque. Il a de la sueur qui lui perle sur le visage. Il fait de grands gestes. Roule de gros yeux. Il déploie une énergie considérable pour que je comprenne bien qu’il est responsable de cette route et qu’il est un homme de justice.</p>
<p>« Est ce que je me fais comprendre ?</p>
<p>— Oui, bien sûr.</p>
<p>— Tu crees que entiende ?</p>
<p>— Oui, chef, il a l’air de comprendre. »</p>
<p>La vérité c’est que je lui trouve un air de plus en plus étrange. Cette nervosité haletante. Cette véhémence. Ces reniflements, dont il ponctue ses phrases et dont je ne m’étais pas tout de suite avisé. Ces douleurs aux oreilles. A la tête. Cette façon de taper du poing sur la table, puis de se passer fébrilement la main sur le visage comme pour chasser une grande lassitude, ou une idée insupportable.</p>
<p>« Ça me rend fou, l’injustice&#8230; Fou&#8230; Je vous donne un autre exemple. L’ELN. Les pourparlers avec l’ELN. Cette idée de leur donner, eux aussi, une zone. Comment Pastrana, le Président Pastrana, peut-il envisager des pourparlers avec l’ELN qui est une organisation de séquestrateurs, de tortionnaires, de tueurs ? »</p>
<p>Je lui fais remarquer que son organisation me semble pratiquer, elle aussi, les attentats aveugles contre les civils et, notamment, cette semaine encore, contre les syndicalistes. Il sursaute.</p>
<p>« Des attentats aveugles, nous ? Jamais ! Il y a toujours une raison. Les syndicalistes, par exemple. Ils empêchent les gens de travailler ! C’est pour ça que nous les tuons. »</p>
<p>Le chef des Indiens de l’Alto Sinu, dans ce cas ? Qui empêchait-il de travailler, le petit chef indien descendu à Tierra Alta ?</p>
<p>« Le barrage ! Il empêchait le fonctionnement du barrage ! »</p>
<p>Le maire, alors, de Tierra Alta ? On m’a dit, à Tierra Alta, sur la route de Quebrada Naïn, que, juste avant les élections, les Autodefensas ont fait assassiner le maire.</p>
<p>« C’est autre chose, les maires. C’est notre travail de porter au pouvoir les représentants du peuple. Quand il y en a un, dans le Cordoba, qui s’obstine à vouloir se présenter alors qu’on n’en veut pas, on le menace, c’est vrai – on lui lance des avertissements, c’est normal. »</p>
<p>Oui. Mais lui, ce maire-là ? On ne l’a pas seulement averti. On l’a tué&#8230;</p>
<p>« Il avait volé 2 millions à la ville. Et puis, il en accusait d’autres, il faisait porter à d’autres la responsabilité de ses vols. La corruption, plus le mensonge ! C’était trop ! Il fallait être implacable. Et d’ailleurs&#8230; »</p>
<p>Il prend son temps. Reprend son souffle. Puis, d’une voix stridente, presque une voix de femme, et comme s’il tenait là l’irrécusable preuve de la culpabilité du maire :</p>
<p>« D’ailleurs, c’est bien simple : il portait un gilet pare-balles ! »</p>
<p>La conversation va durer deux heures sur ce ton. Castaño parle si vite maintenant, d’une voix si éraillée, que je suis de plus en plus souvent obligé de me pencher vers mon voisin pour me faire répéter ce qu’il a dit.</p>
<p>Le Président Pastrana qu’il respecte, mais qui ne le respecte pas – et cela le désespère&#8230;<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1980-a-nos-jours-cuba-oui-castro-non-par-gilles-hertzog-10354.html"> Castro</a> qui a castré son peuple – et cette image le fait rire d’un rire de démon&#8230; Tous ces militaires, chassés de l’armée, qui, comme les généraux Mantilla et Del Rio, se ruent dans les Autodefensas – mais attention ! une condition ! il y met une condition, car ce serait une autre raison, sinon, de devenir fou : qu’ils n’aient pas été chassés pour corruption. L’injustice encore&#8230; L’injus­tice toujours&#8230; La litanie des injustices, manquements, dysfonctionnements de l’Etat : il est là, lui, Castaño, pour se substituer à l’Etat défaillant – il est son bras armé, son serviteur fidèle et mal aimé&#8230; Et puis Quebrada Naïn enfin, le crime de Quebrada Naïn et, au-delà, tous les crimes que l’on prête à ses séides et qui ne lui arrachent ni un mot de compassion ni un regret : tout au plus convient-il que son armée a peut-être grossi un peu vite et que le massacre dont je lui parle « manquait (sic) de professionnalisme » ; mais d’une chose, il ne démord pas : qu’un homme, une femme, aient, ne serait-ce qu’un vague lien avec la guérilla, et ils deviennent, non plus des civils, mais des guérilleros habillés en civil et méritent à ce titre d’être torturés, égorgés, de se faire coudre une poule vivante dans le ventre à la place d’un fœtus&#8230;</p>
<p>Carlos Castaño a de plus en plus chaud. Il est de plus en plus fébrile. Cette odeur de suppositoire qui envahit la tente. Cette façon de sursauter maintenant, quand il entend un bruit : « qu’est-ce que c’est ? – Rien, Jefe, juste le générateur qui se remet en marche ». Cette façon de hurler, toutes les cinq minutes : « un tinto, Pepe, un café ! », et un soldat, terrorisé, le lui apporte, et il se remet à parler sur le même rythme frénétique. Un dernier quart d’heure encore pour crier, pêle-mêle, qu’il admire Nixon et Mitterrand&#8230; qu’il est partisan du plan Colombie&#8230; qu’il en a marre des gens qui se réclament des Autodefensas mais n’en sont pas&#8230; qu’il se fie à mon objectivité&#8230; qu’il est un défenseur de l’ordre et de la loi&#8230; qu’il en a marre, aussi, qu’on lui colle sur le dos tous les crimes de la guerre sale – vous croyez peut-être que ces encornés de l’armée sont des anges ?&#8230; qu’il n’est pas, ni ne sera jamais, Pinochet&#8230; il est juste un paysan, il me l’a dit en commençant&#8230; tout ce qu’il veut c’est faire régner la justice et l’ordre en ce monde&#8230;</p>
<p>Et puis il se tait. Il se lève, et se tait. Titube un peu. Se retient à la table. Me regarde d’un œil si étrangement fixe que je me demande s’il n’est pas tout simplement camé. Se reprend. M’offre un gros cartable de skaï noir, bourré de discours et de vidéos. Ses lieutenants sont autour de lui. Il sort, en chancelant, sous le soleil de plein midi. Un psychopathe face à des mafieux. Une histoire pleine de bruit et de fureur racontée, soit par des bandits, soit par ce guignol assassin. Une part de moi se dit qu’il en a toujours été ainsi, et que les observateurs les plus sagaces n’ont jamais été dupes des gros animaux péremptoires, plastronneurs, bouffis d’importance et de puissance, qui régnaient sur l’enfer de l’histoire « majeure » du temps passé : le grotesque Arturo Ui de Brecht ; le Laval pitoyable de <em>D’un château l’autre</em> ; Garcia Marquez et son Caudillo ; la nudité flasque du Himmler de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/11449-11449.html">Malaparte</a> dans <em>Kaputt</em>&#8230; Mais un autre moi-même ne peut se défaire de l’idée qu’il y a là, tout de même, un changement, une dégradation énergétique, une chute, et qu’on n’avait jamais vu une guerre pareillement réduite à cet affrontement de malfrats et de pantins, de clones et de clowns. Degré zéro de la politique. Stade suprême de la bouffonnerie et stade élémentaire de la violence nue, sans fard, réduite à l’os de sa vérité sanglante. Même les monstres se dégonflent quand s’achèvent les âges théologiques.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p>(<em>Le Monde</em> du 2 juin 2001)<br />
<span style="COLOR: #000000">(<em>Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire</em> – Editions Grasset, 2001)</span></p>
<p><em></em><em>Photo : Carlos Castano, à droite, avec ses hommes dans le nord de la Colombie en 2001. © AP</em></p>
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		<title>Le 18 octobre 2000&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 18 Jun 2011 08:26:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy arrive à Luanda, Angola, où il commence son enquête sur les guerres oubliées.
Le vieux Holden Roberto n’en démord pas. Cette nuit, dans Luanda, il a vu, de ses yeux vu, un camion bourré de Cubains et de Soviétiques passer sous ses fenêtres. J’ai beau m’étonner. M’exclamer. J’ai beau lui expliquer que les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy arrive à Luanda, Angola, où il commence son enquête sur les guerres oubliées.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/RUE-DE-LUANDA-ANGOLA.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-19832" title="RUE  DE LUANDA (ANGOLA)" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/06/RUE-DE-LUANDA-ANGOLA-234x300.jpg" alt="RUE  DE LUANDA (ANGOLA)" width="234" height="300" /></a>Le vieux Holden Roberto n’en démord pas. Cette nuit, dans Luanda, il a vu, de ses yeux vu, un camion bourré de Cubains et de Soviétiques passer sous ses fenêtres. J’ai beau m’étonner. M’exclamer. J’ai beau lui expliquer que les Cubains ont quitté l’<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1974-a-2001-rendez-vous-avec-langola-par-ferreira-matos-10174.html">Angola</a> depuis dix ans et que les rares à être restés sont devenus dentistes sur la « Marginal ». Il insiste. Se fâche presque. Et voilà l’ancien combattant de la guerre d’indé­pendance, voilà le chef politique devenu, avec le temps, ce petit homme au regard doux, aux manières prudentes et conciliantes, aux cheveux blancs impeccablement coiffés, qui se lance dans un étrange discours où son glorieux passé se mêle aux hallucinations du présent : pêle-mêle, l’insurrection contre les Portugais ;<span id="more-19530"></span> la guerre, presque aussitôt, contre les marxistes du Mouvement populaire de libération de l’Angola (Mpla) qui triomphent et l’écartent du pouvoir ; <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html">Sartre</a> à Capri ; Fanon, dont il était l’ami ; et puis cette sombre histoire de Cubains, ses adversaires d’autrefois, qu’il est sûr de voir revenir, certaines nuits, comme des spectres, dans la ville.</p>
<p>« Allez voir, insiste-t-il. Allez dans les muceques. Vous verrez. » Et le vieux lion de répéter, d’une voix soudain plus aiguë, qu’il n’est pas rare, oui, certaines nuits, de voir les fous de Luanda s’échapper de l’hôpital psychiatrique. On ne leur donne rien à manger. Rien à boire. Alors, ils font le mur, les pauvres fous. Ils passent les barbelés du camp. Ils se retrouvent, au cœur de la ville, nus, incohérents, fouillant dans les poubelles. Et c’est cela que font les Cubains. Et c’est pour cela qu’ils ratissent les quartiers. Ils traquent les fous de Futungo et les tuent d’une balle de silencieux dans la tête. Sur quoi il change à nouveau de registre et, très calme, solennel, nuance de fierté, sort de sa poche l’édition du jour du <em>Jornal de Angola</em> où il me montre, dans un coin de page intérieure, un tout petit papier titré « El grido des vielho », le « cri du vieux », qui appelle à la cessation des combats. C’est moi le « vieux », s’excuse-t-il. Nous sommes deux « vieux » en Angola : Jonas Savimbi, mon allié d’autrefois, qu’on appelle « o Mas-Velho », le plus vieux, et moi. Voulez-vous que je vous raconte la guerre d’Angola ? Voulez-vous que je vous dise les quinze ans de la guerre de libération, puis les vingt-cinq années de la guerre entre Angolais – le Mpla d’un côté et, de l’autre, l’Unita de Savimbi, qui refuse de s’avouer vaincu et continue le combat depuis la brousse ? Quinze plus vingt-cinq, cela fait quarante : est-ce que ce n’est pas la plus longue guerre de l’histoire de l’humanité ?</p>
<p>Je suis allé, bien entendu, dans les muceques de Luanda. Je suis allé, du côté du marché de Roque Santeiro, dans les faubourgs lépreux de la ville où j’ai vu, non les fous, mais les unijambistes, les mutilés, les prostituées de dix ans, les meutes d’enfants désœuvrés qui dorment dans des cabanes de carton, des femmes à tête de gargouille, des hommes qui n’ont plus de visage du tout. J’ai vu, dans cette ville riche, croulant sous la manne du pétrole et des diamants, des immeubles si délabrés qu’ils n’ont plus l’eau courante et que leurs cages d’escaliers servent de chiottes. Et j’ai même vu, devant ces immeubles, les policiers d’élite, les « anti-motims », armés de fusils d’assaut, en train de donner la chasse aux « éléments antisociaux ». Mais pas trace, bien entendu, de Cubains, ni de Soviétiques, ces spectres qui hantent l’imagination du « vieux » de la guerre d’Angola. Lumière des étoiles mortes. Inertie des combats passés. Cette guerre très ancienne. La plus ancienne, en tout cas, et, avec la guerre du Soudan, la plus meurtrière des guerres contemporaines. Et ce sentiment, d’emblée, que les morts commandent aux vivants et que ce sont des spectres qui programment et usinent les cadavres. Cinq cent mille morts. Quatre millions de déplacés. Pourquoi ?</p>
<p>Huambo. Je me souviens de Dominique de Roux, à l’hôtel Avenida Palace de Lisbonne, puis dans la tour de contrôle de l’aéroport de Lusaka, en Zambie, où il restait des journées entières à scruter le ciel africain dans l’attente de l’avion de Savimbi, son héros : Huambo&#8230; Huambo&#8230; le Président arrive de Huambo&#8230; le Président repart sur Huambo&#8230; il n’avait que ce nom à la bouche, Huambo&#8230; c’était la capitale de son Mao africain&#8230; c’était son Yennan, sa base rouge&#8230; et il ne pouvait en prononcer le nom sans une visible et incantatoire jouissance&#8230; De ce Huambo-là, cœur du pays ovimbundu, l’ethnie de Savimbi, de l’ancienne Nova Lisboa qu’il a, en fin de compte, perdue presque tout de suite et qui, à l’exception d’une brève parenthèse en 1993 et 1994, n’a jamais quitté le giron du Mpla, il reste une gare désaffectée avec des trains à vapeur du début du siècle ; le bâtiment de la « Compania do Ferrocaril », désaffecté lui aussi – vingt ans qu’aucun train n’est entré dans la ville assiégée ! vingt ans qu’aucun n’en est sorti ! et on a même découvert, le mois dernier, l’existence de sept cents employés oubliés qui se sont mis en grève parce qu’on ne les payait plus, donc, depuis vingt ans ; il reste des maisons coloniales, roses et fleuries, dont celle de Savimbi lui-même, éventrée par une bombe, l’escalier central encore debout, des bougainvillées sans tuteur qui retombent dans les ruines ; et puis il reste des amputés ; des ruines et des amputés ; combien d’amputés, depuis vingt ans, en Angola ? combien de ces moignons mal faits, impossibles à appareiller, ulcéreux ? combien de ces corps en bouillie, mal raccommodés, effrayants, dont Huambo, comme Luanda, sera le linceul ? Nul n’en sait rien ; le gouvernement s’en moque et nul n’en sait rien.</p>
<p>La ville étant complètement enclavée, les forces de l’Unita vaincue campant toujours à ses portes, c’est en avion que j’y suis arrivé. Pas le vol de la Sal, la compagnie nationale, annulé un jour sur deux. Mais un de ces Beechcraft, gérés par des compagnies privées, pilotés par des Russes, des Sud-Africains ou des Ukrainiens, et qui, même s’ils ont la carlingue pourrie, la porte faussée et des instruments de bord à demi détraqués, même s’ils ont tendance à transporter tout ce que le pays compte de trafiquants, vrais et faux prospecteurs de pétrole et de diamants, vautours, présentent au moins l’avantage de décoller tous les jours. La vraie difficulté c’est l’atter­rissage. Il faut éviter en effet les Stingers de l’Unita qui sont là, dans la forêt, à la limite du périmètre de sécurité, et qui ont abattu, coup sur coup, l’an dernier, deux Hercules C-130 des Nations Unies. Mais Joe, le pilote, a l’habitude. Toute l’idée est de monter très vite, à 20 000 pieds, dans les nuages. L’idée est, surtout, d’y rester le plus tard possible, jusqu’à ce que l’on soit bien certain d’être pile au-dessus de la ville d’arrivée et, là, de descendre d’un coup, en vrille, en restant bien à l’aplomb de la piste et en ne redressant l’appareil qu’à la dernière minute – le tout à l’instinct, puisque l’aéroport de Huambo, comme tous les aéroports angolais, n’a plus de tour de contrôle. « Ecoutez ça », dit le pilote, un sourire féroce aux lèvres, en éteignant ses moteurs. J’écoute, mais n’entends rien, assourdi par la brutalité de la descente. « Je crois qu’il y a une attaque sur l’aéroport. » Et, en effet, il ne se trompe pas. Comme tous les gens de son espèce, comme tous ces mercenaires de l’air qui passent leur temps à sillonner le ciel angolais, il est une oreille, un nez, une agence de presse à lui tout seul. Et j’apprends, dès mon arrivée, qu’il vient d’y avoir, dans le faubourg de Santa Ngoti, une descente de l’Unita, ou de dissidents de l’Unita, ou de militaires affamés se faisant passer pour des militants ou des dissidents de l’Unita – la seule chose sûre c’est que les assaillants ont surgi, qu’ils ont réuni le village, que leur chef a fait un discours et que les habitants ont apporté des bassines de ravitaillement.</p>
<p>A Huambo même, l’émoi est grand. Pas tellement à cause du raid sur Santa Ngoti. Mais à cause de la présence dans la ville d’un autre détachement de soldats, gouvernementaux ceux-là, qui sont arrivés la veille pour aller « rétablir l’ordre » plus au sud, du côté de la Serra do Chilengue où l’Unita aurait attaqué un autre village. Ils sont bizarres, eux aussi. Il disent être là pour mettre de l’ordre. Mais ils déambulent en terrain conquis. Ils roulent des mécaniques sur l’ancienne place General-Norton-de-Matos, en face du « Palacio » du gouvernement. Et l’un d’entre eux, le mieux habillé, sans doute le chef, hurle à la cantonade qu’il a soif, se sert à l’étal d’un marchand de légumes et de sodas, me prend pour un humanitaire et crie : « pourquoi cette aide pour les rebelles ? et nous ? pourquoi est-ce qu’on n’aurait pas les critères ? est-ce que nos enfants n’ont pas la malaria ? » et puis, se déshabillant à moitié, brandissant son arme, il dit qu’il a plu, qu’il est trempé et qu’il faut qu’on lui sèche ses vêtements. « Excusez-le, dit le marchand de sodas, ce n’est pas un Angolais, c’est un Sud-Africain. » Un Sud-Africain au service de Luanda et du gouvernement ? Un instant, comme Holden Roberto, je repense au temps où les Sud-Africains étaient du côté de Savimbi, l’initiaient au combat de nuit et formaient ses meilleurs bataillons. Et puis, oui, bien sûr : c’était l’autre Afrique du Sud, celle de l’apartheid et des escadrons de la mort dans les townships de Johannesburg ; c’était l’autre époque, celle de la guerre froide et du grand affrontement planétaire dont l’Angola était un des théâtres ; comme le temps passe&#8230;</p>
<p>Kuito. Je voulais aller à Kuito par la route, depuis Huambo. J’ai donc profité d’un convoi de camions qui remontait de Lobito, sur la côte, avec une cargaison de grumes et d’eau, stockée dans des paquets de plastique. « Ça passe, m’a dit le chauffeur du camion de tête. Pour peu qu’on me paie mon risque et qu’on ne me demande pas de rouler de nuit, ça passe toujours. » Nous avons attendu une heure, au nord de la ville, qu’ouvre le dépôt de fioul de la Sonangol (car, en Angola, quatrième producteur de pétrole d’Afri­que, il n’y a pas de pompes à essence). Nous avons eu besoin de deux autres heures pour arriver à Vila Nova, 30 kilomètres plus à l’est – bonne route sur la carte ; mais nids-de-poule ; déviations incessantes à travers des champs qui sentent le mauvais parfum de la récolte pourrie sur pied et donc, selon toute vraisemblance, des mines (l’Angola, record du monde du nombre de mines – une par habitant, au moins dix millions&#8230; ); et nervosité, encore, quand le convoi ralentit trop, car c’est le moment où, je le sais, les pillards auront le plus de facilité à prendre d’assaut la cargaison. « Tu as peur ? dit le chauffeur. T’inquiète pas. Tu as une belle veste. Ils prendront ta veste, pas ta vie. » Et puis une heure encore pour, 10 kilomètres plus tard, arriver à Bela Vista où nous sommes arrêtés, cette fois pour de bon, par un officier prétendant qu’on se bat, plus à l’est, à Chingar et que, de toute façon, le pont est cassé. Combien de temps à attendre ? Il ne sait pas. Je reprends donc ma voiture, restée en queue du convoi. Et c’est à nouveau par avion que j’arriverai à Kuito.</p>
<p>On m’avait prévenu. Ma vieille amie, la journaliste Tamar Golan, devenue ambassadeur d’Israël et grande amoureuse de l’Angola, me l’avait clairement dit : « Kuito, c’est<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/sarajevo-2594.html"> Sarajevo</a> ; c’est Mostar ; c’est la cité martyre par excellence, la ville la plus détruite d’Afrique ; vous verrez, c’est atroce ». Mais il y a loin entre ce que l’on vous dit et ce que vous voyez ; il y a un monde entre les chiffres (deux guerres ; vingt et un mois de siège ; jusqu’à mille obus par jour) et le choc de ces murs noircis par les incendies, de ces tas de gravats, de ces terrains vagues, de ces pauvres gens revenus dans la rue Joachin-Kapango, là où passait la ligne de front, mais qui y vivent entassés dans des maisons de tôle ou sous des bâches ; il y a un monde, oui, entre <em>l’idée </em>qu’en pleine guerre de Bosnie, à l’époque où j’avais, comme tant d’autres, les yeux braqués sur le calvaire de Sarajevo, une autre ville agonisait dont les plus beaux édifices sont réduits, comme l’hôtel Kuito, ou l’Evêché, ou les cinq étages de l’immeuble de la Gabiconta, à leur squelette de béton – et <em>l’image </em>de ces rues dévastées, parfois sans eau, à certaines heures sans électricité, où ne circulent que les véhicules militaires, les 4&#215;4 humanitaires et, la nuit, après le couvre-feu, des policiers affamés, ivres, qui semblent prêts à tout pour quitter ce qui, à leurs yeux, est devenu le siège même de l’enfer. « Salut, patron, me dit l’un d’entre eux, flamme d’espoir dans le regard. Tu donnes une gazosa ? Une cigarette ? » Puis, faisant ami : « tu connais des gens à Huambo ? à Benguela ? tu peux me faire muter ? ici il fait trop chaud ».</p>
<p>Il a fallu beaucoup d’énergie pour arriver à ce désastre. Il y a fallu, non seulement de l’énergie, de la volonté mauvaise et meurtrière, mais beaucoup d’armes, beaucoup d’obus, beaucoup de chars tirant, pendant beaucoup de jours, à tir tendu, par-dessus l’avenue principale. Cette guerre est peut-être une guerre de pauvres. C’est sûrement une guerre de pouilleux, de galeux, puisque je ne vois que cela, des pouilleux et des galeux, depuis que je suis ici. Mais c’est aussi une guerre de riches. C’est une guerre qui, en tout cas, sent l’argent des trafiquants de tanks et de canons. On dit que la seule exploitation des réserves pétrolières de Cabinda, au nord du pays, rapporte au Président Dos Santos entre 3 et 4 milliards de dollars par an. On dit aussi que les diamants des Lundas rapportent un demi-milliard à Savimbi. Et on dit surtout que cet argent est réinvesti, à 60 % pour l’un, à 80 % pour l’autre, en matériel militaire. Comment ne pas songer que c’est cet argent-là qui donne leur odeur aux ruines de Kuito ? De retour à Luanda<em>, </em>j’apprends qu’on ne parle, à Paris, que de l’éventuelle implication du fils Mitterrand, et de quelques autres, dans une énorme vente d’armes à destination de la maudite et juteuse Angola : que ne viennent-ils tous, en pénitence, contempler, à Kuito, les fruits de leur commerce ?</p>
<p>Porto Amboim. La route, cette fois. Jusqu’au bout. On m’a parlé d’un détachement de l’Unita qui opérerait au nord, autour de Calulo. On m’a parlé, aussi, de mouvements de population de cause indéterminée dans la région d’Ebo, plus au sud.</p>
<p>Mais de cette route-ci, de la route qui longe la mer et, après Porto Amboim, descendra jusqu’à Benguela, un père dominicain qui l’em­prunte assez régulièrement m’a dit qu’elle était sûre. Le pont sur le Cuanza, en réfection, mais passable. Un check point, ce sera le seul, où je parlemente un peu mais où l’on se contente de relever mon numéro d’immatriculation. La rivière Perdizes. La Muengueje. Un parc naturel, peuplé de lions et d’éléphants, dont le Président a fait cadeau à son chef d’état-major. Une autre rivière encore, le Longa, avec, dans ses boucles, une zone de jungle tenue par l’Unita mais où je ne rencontre toujours personne. Et puis Porto Amboim enfin, jolie ville coloniale, noyée dans les flamboyants, et pourtant oppressante, avec cette odeur de crasse et de mauvais mazout qui flotte sur les villes d’Angola à l’abandon : « c’est trop tard, me dit le patron de l’hôtel, vieux Portugais blanchi, à la voix rauque de cancéreux et à la barbiche de mousquetaire, qui fut, dans les années 1970, l’un des premiers progressistes blancs ralliés au Mpla ; c’est trop tard ; c’est il y a quinze ans qu’il fallait venir, à l’époque où la frontière entre les deux mondes passait ici, à Porto Amboim ; on était contents d’être aux avant-postes ; on était fiers ; quand on allait à Amboim-ville, dans les terres, on savait qu’on risquait sa vie mais c’était pour la bonne cause ; alors que, aujourd’hui&#8230; » Il soupire, baisse la voix et, de ses doigts déformés par les rhumatismes, fait le geste du prestidigitateur constatant la disparition du lapin : « aujourd’hui, il n’y a même plus de route, pour Amboim-ville&#8230; »</p>
<p>Retrouver, alors, les traces de la route d’Amboim-ville. Retrouver, et remonter, l’an­cienne voie de chemin de fer, désaffectée elle aussi, comme à Huambo, qui pénètre dans les terres. Une carcasse de wagon désossé. Une autre, où l’on déchiffre, presque effacé : « ano de construçao 1938 ». Un bout de mur de ciment : « prohibido urinar aqui ». Des rails, mais si rouillés qu’ils ont pris la teinte de la latérite rouge de la piste. D’autres, qui ont été pillés, il ne reste que la traverse, déjà avalée par la terre et les herbes – pillés pourquoi, mon Dieu ? qu’a-t-on bien pu faire avec des bouts de rail volés sur la voie ferrée de Porto Amboim ? des armes ? des matériaux de construction ? des ustensiles de cuisine ? des outils ? Des maisons de torchis. Un autre village où une demi-douzaine de vieux, occupés à voir brûler une hutte, m’assurent que je suis en zone Unita – puis une autre demi-douzaine, plus loin, que non, pas du tout, c’est zone gouvernementale. Et ainsi de suite pendant une quinzaine de kilomètres. Je m’arrête là. D’abord parce que la piste se distingue de moins en moins de la brousse qui l’entoure. Mais aussi parce que je sens bien que ce sera pareil plus loin, toujours et encore pareil : la même dévastation, la même impression de pays en loques – un espace démembré, dévitalisé, lunaire, où l’on voit partout la trace de la guerre mais nulle part sa logique, son sens, ou le signe de sa fin.</p>
<p>De retour à Porto Amboim, je revois le vieux mousquetaire, assis sur la véranda de son hôtel, perdu dans ses colères et sa nostalgie. Je retrouve les flamboyants qui, le matin même, m’avaient enchanté. Mais la ville me semble morte à présent. Non plus seulement mélancolique, funèbre, etc., mais morte, réellement morte – humanité résiduelle, tombeau pour les derniers soldats perdus de deux armées en lambeaux, fin de partie. Est-ce pour cela que je suis venu jusqu’ici ? Pour ce spectacle de mort en sursis, tout ce chemin  ? Peut-être, après tout. Peut-être y a-t-il plusieurs façons, pour une ville, de mourir, et la guerre d’Angola le dit-elle. La façon Kuito, c’est-à-dire Sarajevo. Mais, aussi, la façon Porto Amboim – désastre doux, agonie lente et sans affres, la vie saisie par le mort, les vivants noués aux morts qui les dévorent. Une ville, c’est un centre. Ce centre a, par principe, une périphérie qui vit de lui et dont il se nourrit. Que cette périphérie se consume, ou que le centre, ce qui revient au même, s’enclave et se replie, ou que les liens se dénouent parce qu’un chemin de fer s’arrête et qu’on a pillé ses rails, et c’est tout l’équilibre, le charme, qui sont rompus. La ville a l’air vivante, elle ne l’est plus. La ville grossit, se développe, elle s’enfle même, comme Porto Amboim, de dizaines de milliers de réfugiés massés dans les anciens immeubles portugais – mais c’est à la façon des kystes qui ne sont gros que d’une vitalité maligne. Les villes angolaises ne sont plus des villes mais des kystes dans des corps morts. L’Unita comme le Mpla règnent sur des kystes et des corps morts.</p>
<p>Une bizarrerie dont je m’avise. Je ne suis, depuis que je suis ici, jamais tombé sur un check point de l’Unita. C’est important, d’habitude, les check points. Ce sont les vrais marqueurs des guerres africaines. C’était, en<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-1992-1995-la-bosnie-par-gilles-hertzog-15053.html"> Bosnie </a>croate par exemple, la grande façon d’affirmer son pouvoir, de borner son territoire, de prélever aussi de l’argent. Or le fait est, que sur ces routes autour de Porto Amboim, de Huambo, de Luanda, je n’en ai pas trouvé.</p>
<p>Alors je peux toujours me dire, bien entendu, que je ne suis pas allé assez loin et que si j’étais allé jusqu’à Amboim-ville&#8230; ou si je m’étais enfoncé dans le Moxico, à la frontière de la Zambie et du Congo&#8230; ou si j’avais continué, l’autre jour, avec mon convoi d’eau et de grumes&#8230;</p>
<p>Mais peut-être est-ce aussi le propre de cette guérilla, son style. Peut-être est-ce la grande habileté tactique des hommes de Savimbi que de n’être nulle part pour mieux être partout, de n’être jamais visibles pour être toujours menaçants. « Pourquoi voudriez-vous que l’on fasse des points de contrôle ? se moque Abel Chivukuvuku, vieux compagnon de Savimbi (car c’est une autre bizarrerie de cette guerre : il y a des gens de l’Unita, des vrais, pas des traîtres ni des ralliés, qui, depuis 1994 et les accords de Lusaka, vivent, à visage découvert, à Luanda&#8230;). Pourquoi aller se fourrer dans ce piège alors qu’il est tellement plus payant d’être comme nous le sommes, insaisissables ? »</p>
<p>Mieux : peut-être touche-t-on ici, au-delà même de l’Unita, à l’un des traits de cette guerre et des guerres africaines en général. On dit : « l’Unita tient ceci ». Ou : « le gouvernement tient cela ». Mais que veut dire, après tout, « tenir » ? Qui tient quoi et pourquoi ? Et si la loi était qu’aucun des belligérants ne « tient », justement, quoi que ce soit ? Et s’il s’agissait d’une guerre de type nouveau – ou, au contraire, très ancien&#8230; – qui aurait d’autres enjeux que les seuls appropriation, contrôle, gouvernement des territoires ? La déstabilisation de l’adversaire par exemple. Ou la persévérance de chacun dans un être guerrier dont il aurait lui-même oublié, à force, le moteur premier, l’élan. Ou encore l’enrichisse­ment, via pétrole et diamants, de deux cliques jumelles – l’une dans l’Etat, l’autre hors l’Etat – de seigneurs de la guerre qui se moqueraient bien, après cela, de tenir telle route ou tel village&#8230;</p>
<p>Un signe qui ne trompe pas : le style des opérations engagées par l’Unita. Cette occupation, l’autre jour, juste avant que je n’y passe, de l’aéroport de Benguela : trois heures et puis s’en vont. Ou ce raid, dans le quartier de Chihongo, à 12 kilomètres au nord de Menongue : frapper un coup, montrer qu’on est bien là, piller le centre de santé, mais ne surtout pas rester, ne pas essayer d’établir de tête de pont ou de base, revenir vite à la brousse.</p>
<p>Un autre signe : la façon dont le gouvernement lui-même administre les zones qu’il conquiert et prétend contrôler. « 90 %, dit la presse de ce matin&#8230; Le gouvernement contrôle 90 % du territoire&#8230; » Soit. Mais que contrôle-t-il, au juste ? Les provinces ou leurs capitales ? Et est-ce « contrôler » que d’attendre six mois pour envoyer des administrateurs à Bailundo et Andulo, les deux places fortes rebelles, reprises à Savimbi ? Ou, pire, de quel « contrôle » parle-t-on quand on a oublié, depuis presque vingt ans, de reconstruire Ngiva, la capitale du Cunene, dévastée par les combats ? On dit, à Luanda : « Luanda c’est la capitale, l’Angola c’est le paysage ». On dit aussi : « le Président Dos Santos n’est, en dix ans, jamais sorti de son palais de Funtungo ». Manière de dire que, pour cet ex-champion du progressisme révolutionnaire, ce marxiste, cet héritier des grands combats et des idéologies du siècle, il y a désormais deux pays : un pays utile qui se limite à Luanda, à quelques tronçons de la côte, aux zones pétrolières et qui est une sorte de pays « off shore », affermé à Elf, Exxon et BP-Amoco ; et puis le reste, tout le reste, autrement dit l’Angola elle-même, qui n’aurait plus, à ses propres yeux, que l’incer­taine existence des ombres.</p>
<p>Drôle de guerre, décidément. Drôle de rapport au terrain, aux champs de bataille, aux lieux. Non plus ce territoire-ci pour l’un, ce territoire-là pour l’autre. Mais un espace immense, presque indifférencié, gagné par une lèpre lente, où n’en finiraient pas de se croiser des armées de soldats perdus dont le véritable objectif est moins de gagner que de survivre et de tuer.</p>
<p>Soit, tout de même, une position. Soit une ville, un village, une zone que le gouvernement tiendrait, exceptionnellement, à contrôler. Dans toutes les guerres du monde, c’est très simple, on y installe des militaires, on y construit une garnison. En Angola non. Car c’est trop précieux, les militaires. Trop coûteux. Ce l’est même au sens propre puisque les meilleurs d’entre eux sont souvent des mercenaires – on préfère dire, ici, des « techniciens » – achetés à prix d’or à des compagnies comme l’Executive Outcomes sud-africaine, officiellement dissoute fin 1998, et dirigée par un ancien responsable des services spéciaux de l’apartheid. Alors, on procède autrement. Et on mobilise des civils qui vont faire, à leur place, le boulot des soldats épargnés.</p>
<p>J’ai vu cela à Menongue, plus au sud, à la lisière de ce que les Angolais appellent, tant elles leur semblent redoutables, « les terres de la fin du monde ».</p>
<p>Là, en effet, à Menongue, il y a un camp de réfugiés. Oh ! pas brillant, certes. Mais enfin un camp normal. Normalement sanitarisé. Avec de bonnes huttes de pierre et de bois. Et il est installé, ce camp, dans une zone qui a été désherbée, déboisée et, donc, globalement déminée.</p>
<p>Et puis il y a un autre camp, 20 kilomètres plus loin, de l’autre côté de la rivière Cuebe, à Japeka, au bout d’une impossible piste, cernée de hautes herbes, de buissons d’épineux et donc, forcément, de mines, où on a réinstallé, dans des huttes beaucoup moins bonnes dont les toits sont faits de tôles calées par des cailloux, plusieurs centaines de réfugiés.</p>
<p>Alors j’essaie de savoir pourquoi.</p>
<p>J’essaie de savoir en vertu de quel étrange raisonnement on a pu décider de retransporter des gens d’un bon camp vers un mauvais.</p>
<p>« Le premier était surpeuplé, me dit-on, il fallait le soulager. » Faux ! Je l’ai visité. Il était vide.</p>
<p>« La zone du deuxième était une bonne zone, m’assure-t-on au cabinet du gouverneur qui, soit dit en passant, n’est pas visible car il fait – sic – ses affaires à Luanda. Nous savions que les réfugiés y seraient tranquilles. » Faux. J’y suis également allé. J’ai interrogé les paysans. Tous m’ont confirmé que la zone est dangereuse au contraire, que nul n’y habite de son plein gré, qu’elle est infestée de mines et sous le feu de l’Unita.</p>
<p>Non. La vraie raison est ailleurs. Un camp, ce ne sont pas seulement des réfugiés. Ce sont aussi des humanitaires. De l’aide alimentaire. Une noria de camions et voitures à fanion. En sorte qu’en créant ce deuxième camp, en plaçant leurs réfugiés et tout le dispositif humanitaire qui va avec, aux avant-postes de ces terres nouvellement conquises et donc précaires et périlleuses, le gouvernement créait un bouclier, ou un sanctuaire, plus efficaces qu’une armée.</p>
<p>J’ai vu le même type de situation dans la banlieue de Huambo, à la limite du périmètre de sécurité.</p>
<p>J’ai vu le même dispositif sur les hauteurs nord de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1974-a-2001-rendez-vous-avec-l%E2%80%99angola-par-ferreira-matos-14026.html"> Kuito</a>, à Cunje, petite ville ferroviaire qui a longtemps été l’une des bases d’où l’Unita bombardait la ville et où le Mpla a installé un centre pour enfants dénutris.</p>
<p>Ainsi, de deux choses l’une. Ou bien la logique Porto Amboim : ne rien faire ; laisser faire ; consentir à ce que, fors le pays utile, l’Angola cède à sa lèpre lente. Ou bien, comme ici, la logique Menongue : tenir la position ; oui, cette fois, la tenir ; mais avec les civils comme otages et les humanitaires en avant-poste.</p>
<p>Entre les deux attitudes, un point commun : deux armées spectrales qui passent autant de temps à s’éviter qu’à s’affronter et qui ont choisi de se battre par populations interposées.</p>
<p>Cuango. Province du Lunda Norte. Cette fameuse zone diamantifère que sont censées se disputer les deux armées rivales Unita et Mpla.</p>
<p>La première surprise c’est l’avion. Alors que l’arrivée à Huambo, mais aussi à Kuito et Menongue, avait été si mouvementée, alors que, partout ailleurs en Angola, prévaut la loi de la descente en vrille, cet avion-ci approche et se pose sans aucun problème<em> </em><em>: </em>comme si, pour la première fois, on ne craignait plus les missiles ennemis.</p>
<p>La seconde surprise c’est, à Cuango même, la rue principale de la ville. Elle est vivante. Bruyante. Peuplée d’une foule de Blacks et de Blancs mêlés, de trafiquants belges, d’inter­mé­diaires israéliens ou libanais, de pilotes ukrainiens, d’agents de la De Beers ou de la compagnie nationale Endiama, de mercenaires, de marchands de vidéo-cassettes ou de chemises, de passants. Et voici que, soudain, dans ce décor de Far West, posté devant ma « pension », je vois arriver, à un bout de la rue, une compagnie de gouvernementaux désarmés, désœuvrés, dépenaillés et, à l’autre bout, une autre troupe, presque semblable, aux uniformes semblablement dépareillés, mais qui appartient, elle, à l’Unita. Mpla et Unita, même rue ? Pourquoi pas même combat, tant que l’on y est ?</p>
<p>Et puis, troisième surprise : les carrières elles-mêmes. Enfin, les carrières&#8230; C’est un bien grand mot pour ce groupe d’hommes demi-nus, debout dans le courant du fleuve, une corde entre les dents, les mains brûlées, les yeux clignant dans le soleil, qui sont en train, sous bonne garde d’un détachement de l’Unita, de piocher le sable roux mêlé de gravier et de le passer au tamis – et puis, un peu plus loin, deux kilomètres, peut-être trois, cette compagnie de la « brigade minière », autrement dit l’armée et le Mpla, veillant sur un autre groupe de creuseurs qui se relaient, eux, sur un madrier, jeté en travers de la rivière et à partir duquel ils plongent, dans l’eau boueuse, une petite pelle à la main, une corde crochetée autour de la taille. « C’est votre étonnement qui m’étonne », s’amuse Pierre, l’homme d’affaires belge qui a affrété l’Antonov dans lequel nous sommes arrivés et dont le métier consiste à « repré­senter » les creuseurs indépendants auprès d’un « bureau d’achat », lié à une compagnie internationale. « Rien d’étonnant, non. C’est ainsi tout au long du fleuve. Pourquoi voudriez-vous que Mpla et Unita se fassent la guerre ici ? Quel bénéfice y trouveraient-ils ? Imaginez que l’armée fasse un coup sur ce groupe de garimpeiros protégés par l’Unita : le boucan que cela ferait ! les projecteurs braqués sur la région ! sans parler des rétorsions de l’Unita qui les empêcherait, à leur tour, de travailler ! En fait, leurs intérêts sont liés, ne serait-ce que face aux compagnies étrangères. »</p>
<p>Bref, une zone étrangement apaisée. La seule où je ne trouve trace d’aucun affrontement. C’est le dernier paradoxe de cette guerre. On s’y bat, oui, et avec quelle persévérance, partout où il n’y a que misère, désert, villages maintes fois pillés, villes mortes, paysages exsangues. Mais là où sont les richesses, dans la corne d’abondance que sont les Lundas, s’imposent une non-guerre, un gentleman’s agreement et, de fait, un autre partage où tient peut-être la seule logique de cette guerre.</p>
<p>D’un côté, les creuseurs. Il faudrait dire les forçats. Un peuple de toutes petites gens, venus, par camions entiers, du Zaïre. On commence par leur prendre leurs souliers. Puis leurs papiers. Et quand ils n’ont plus ni souliers ni papiers, quand ils ne sont plus que ces va-nu-pieds sans nom et sans identité, quand on sait qu’ils peuvent crever, se noyer, avoir les tympans explosés, ne pas remonter des carrières creusées sur les berges du fleuve et qui, la plupart du temps, s’effondrent, quand on est bien certain que la terre peut les ensevelir sans que personne, nulle part, se soucie plus de leur existence, alors se scelle le pacte démoniaque : aux plus chanceux, chaque semai­ne, l’équivalent d’un jour ou deux de pêche miraculeuse ; aux autres, la plupart, qui se sont endettés pour monter ce qu’ils appellent leur « projet », une pierre de temps en temps qui servira à rembourser – et encore ! pas les plus belles ni les plus transparentes ! car elles reviennent de droit, celles-là, aux « protecteurs » ! et qu’un malheureux s’avise de tricher, qu’il ait la tentation de s’en fourrer une dans le cul, et gare, alors, à la réaction ! tout le monde sur le seau, dans la baraque aux lavements et châtiment, parfois la mort, pour les voleurs !</p>
<p>Et de l’autre côté la chiourme. Mais une chiourme au double visage, indiscernable. Certains sont de l’Unita. D’autres du Mpla. D’autres sont des Mpla qui ont profité de leur affectation pour se mettre à leur compte, monter leur propre « projet » ou créer, avec la complicité des généraux, leur société de sécurité ou d’aviation. Pour un soldat, être muté dans les Lundas c’est la chance d’une vie, l’occasion qui ne reviendra plus, la loterie. Il y a, à Luanda, tout un jeu d’influences, un réseau, un trafic de faux documents, une mafia, des officines, des hôtels louches, qui aident à forcer le destin. Et on cite des détachements entiers qui, à peine arrivés, se seraient défaits, fondus dans la nature, volatilisés. La version officielle dit : « morts au combat ». Ou : « enlevés par l’Unita ». Ou simplement : « disparus ». Et, d’une certaine manière, ce n’est pas faux. Car tous ces hommes happés par les Lundas, engloutis dans leur sargasse de crime et de misère, ces officiers grandis dans le marxisme et finissant ainsi, dans la peau de gardiens de bagne et de trafiquants d’esclaves, ne sont-ils pas les plus perdus de tous les soldats perdus ?</p>
<p>La chiourme contre les forçats. Les deux ennemis jurés unis dans une étreinte macabre dont les damnés de la guerre paieraient le prix terrible : est-ce le sens, tout de même, de cette guerre ? son ultime et sordide vérité ? Je repense à Holden Roberto. Je repense à <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1974-1975-avec-les-capitaines-de-la-revolution-portugaise-par-le-general-otelo-de-carvalho-10436.html">Dominique de Roux</a>. Je le revois, cet activiste, ce rêveur, dernier avatar de l’intel­lectuel de droite engagé, qui trouvait encore le moyen d’injecter un peu de rêve, d’aube, d’idée, dans ce bourbier. Je revois les capitaines portugais d’avril, ces rouges, qui croyaient voir poindre, eux aussi, une clarté céleste dans cette boue ? Que diraient-ils de cette débandade, de ce chaos ?</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p>(<em>Le Monde</em> 30 mai 2001)<br />
<span style="COLOR: #000000">(<em>Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire</em> – Editions Grasset, 2001)</span></p>
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		<title>Le 11 septembre 2001…</title>
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		<pubDate>Fri, 17 Jun 2011 16:00:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[… Bernard-Henri Lévy mettait le point final à sa série de reportages sur les guerres oubliées.
 Quand, pour le journal français Le Monde, en 2001, Jean-Marie Colombani  et Edwy Plenel  lui demandèrent de faire, pour eux, une série de reportages de guerre, Bernard-Henri Lévy mit une condition : que ce soient des guerres non habituellement couvertes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>… Bernard-Henri Lévy mettait le point final à sa série de reportages sur les guerres oubliées.</strong></p>
<p> <a class="thickbox" title="&quot;Avec le Commandant Massoud, dans son réduit du Panshir. (c) Marc Roussel. " href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/gallery/afghanistan/bhl-massoud.jpg"><img class="ngg-singlepic ngg-left" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/gallery/afghanistan/thumbs/thumbs_bhl-massoud.jpg" alt="Septembre 1998 (1)" /></a>Quand, pour le journal français <em>Le Monde</em>, en 2001, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-marie-colombani-2867.html">Jean-Marie Colombani</a>  et <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/edwy-plenel-2498.html">Edwy Plenel</a>  lui demandèrent de faire, pour eux, une série de reportages de guerre, Bernard-Henri Lévy mit une condition : que ce soient des guerres non habituellement couvertes par <em>Le Monde <span id="more-19925"></span></em> et que, donc, sa signature ait au moins pour effet de les mettre un peu dans la lumière. Il choisit, a cet effet,  <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ses-combats-2000-les-guerres-oubliees-par-philippe-boggio-15502.html">cinq guerres oubliées</a>  sur lesquelles il partit enquêter. C&#8217;était, dans l&#8217;ordre chronologique, le Burundi, l’Angola, le Sri Lanka, la Colombie, le sud-Soudan.</p>
<p> Ces reportages avaient un point de vue, ce qui n’allait pas dans le sens de la parfaite objectivité que l’on attend en général des journalistes. Mais, en même temps, on ne peut pas reprocher à Bernard-Henri Lévy de n’avoir pas fait le travail &#8211; et avec une minutie extrême. C&#8217;est ce qui l’a amené  à rencontrer, plusieurs mois durant, ces « Damnés de la guerre ».</p>
<p>Nous avons souhaité commencer, donc,  par la publication de l’avant-propos qu&#8217;il donnera à « <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/reflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoirereflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoire-217.html">Réflexions sur la guerre, le Mal et la Fin de l’histoire </a>», le livre qui rassemblera, en septembre 2001, les cinq reportages. Ce texte a été écrit le 11 septembre 2001. Que faisiez-vous le 11 septembre ? Chacun de nous s&#8217;est posé, ou se pose encore, la question. Eh bien, pour Bernard-Henri Lévy, c&#8217;est clair : il écrivait ce texte !</p>
<p> Dans les jours qui viennent, nous mettrons en ligne les cinq grand reportages eux-mêmes.</p>
<p> Laurence Roblin</p>
<p style="text-align: center;"> &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-</p>
<p><span style="color: #993300;">   &laquo;&nbsp;Longtemps, les guerres ont eu un sens. Guerres justes et injustes. Guerres barbares ou de résistance. Guerres de religion. Guerres de libération nationale. Guerres révolutionnaires où l’on montait à l’assaut du ciel pour y construire un monde nouveau. Les guerres encore, toutes les guerres, contemporaines d’un marxisme qui avait, entre autres vertus, celle de donner à n’importe quel guérillero des îles Moluques, du sud de l’Inde ou du Pérou, l’assurance, pour ainsi dire providentielle, qu’il ne se battait jamais pour rien puisqu’il était, même sans le savoir, partie prenante d’un combat mondial. Ce temps-là est révolu. Le déclin du marxisme ainsi que de tous les grands récits qui conspiraient, avec lui, à donner un sens à ce qui n’en avait pas, c’est-à-dire à l’infinie douleur des hommes, a fait voler en éclats ce catéchisme. Et c’est comme une grande marée qui se serait retirée, laissant derrière elle des hommes, des femmes, qui continuent de se battre, qui le font même, parfois, avec une férocité redoublée, mais sans que, dans leur affrontement, on puisse lire la trace des promesses, des cohérences ou des épiphanies d’antan. Il reste, certes, des guerres lourdes, porteuses de sens. Il reste, au Proche-Orient par exemple, des guerres où chacun devine que le destin du monde se joue. Mais de plus en plus nombreux sont ces autres conflits qui ont comme lâché la corde qui les reliait à l’Universel et dont on a le sentiment, à tort ou à raison, que l’issue ne changera plus rien au sort de la planète.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">   On peut dire les choses autrement. Longtemps, dans nos contrées, le sentiment de l’Absurde, ou du Tragique, s’était décliné au singulier. On croyait à l’Absurde, mais dans la vie privée. On voulait bien penser l’in­sensé, l’être-pour-la-mort, mais dans l’ordre des destins singuliers. Et qu’ad­viennent les grands emportements de l’espèce, qu’entre en scène l’Huma­nité en majesté ou convulsion, et on rectifiait la position, on entonnait l’autre musique, l’autre fanfare – les mêmes qui ne juraient que par la « nausée » avaient peine à imaginer des barbaries pures, des violences nues et nous expliquaient que le collectif, si noir fût-il, est nécessairement le lieu des ruses de la raison et de leurs accomplissements obligés. Eh bien, c’est de cela aussi que les guerres oubliées du xxi<sup>e</sup> siècle sonnent le glas. C’est de cette métaphysique naïve et, somme toute, rassurante que, du fond de leur nuit, les Angolais, Burundais, Sri Lankais, Soudanais et autres Colombiens nous obligent à faire le deuil. Avec eux, advient un monde où, pour la première fois aux temps modernes, et parce que les grands récits pourvoyeurs de sens se sont donc tus, de très grandes masses d’hommes sont prises dans des guerres sans but, sans enjeux idéologiques clairs, sans mémoire alors qu’elles durent depuis des décennies, peut-être sans issue – et où il est parfois bien difficile de dire, entre des protagonistes également ivres de pouvoir, d’argent et de sang, où est le vrai, le bon, le moindre mal, le souhaitable. C’est le triomphe, si l’on veut, de Céline sur Sartre. Ou du Sartre de <em>La Nausée</em> sur celui de la <em>Critique</em>. C’est un nouveau monde qui apparaît où Job aurait le visage, non plus d’un Juste souffrant, mais de peuples entiers, de continents, voués à cette désolation radicale – même souffrance inutile, même vide du ciel et du sens et, chez nous, mêmes docteurs ès détresse qui, tels les « amis de Job » dans la Bible, mais sur fond d’ethnisme ou de néo-tiersmondisme, s’em­ploient à recoder un malheur devenu illisible.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">   Je sais, bien entendu, ce que la comparaison peut avoir de périlleux. Mais enfin quelque chose me dit que le sort du montagnard nuba agonisant dans la boue de son village, celui du chercheur de diamants angolais enseveli dans une mine qui n’a d’autre raison d’être que d’enrichir les nouveaux seigneurs de la guerre, celui de tel Sri Lankais enrôlé à huit ans dans une armée dont nul ne sait plus quelle cause elle défend, quelque chose me dit que le sort de ces morts sans témoignage et, à la lettre, sans martyre est plus pathétique encore que celui d’un Guy Môquet mourant dans la splendeur de son héroïsme ou de ce petit Sarajevien qui, quelques minutes avant de monter à sa dernière tranchée, m’avait dit que, quoi qu’il arrive, il aurait défendu une certaine idée de la Bosnie et de l’Europe. A l’horreur de mourir s’ajoute, j’imagine, celle de mourir pour rien. Et à celle-ci encore, celle de mourir dans l’indifférence des hégéliens spontanés que nous sommes et qui, de l’irrationalité d’une situation, ont tôt fait de conclure à sa quasi-irréalité et, de celle-ci, à l’inutilité de s’en mêler. Car tout le problème est là. N’est-ce pas parce que l’affrontement qui l’annonçait nous était inintelligible que, si instruits que nous fussions des logiques génocidaires, nous n’avons pas vu venir le génocide rwandais ? Et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, le même type de préjugé, le même goût de l’Idée incarnée, ne sont-ils pas déjà en train de nous rendre aveugles aux progrès d’un génocide au Burundi, ou dans les monts Nubas au Soudan ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">   Alors, je suis allé y voir. Pendant quelques mois, avec la complicité, ici d’une ONG française, là d’un évêque burundais épouvanté par l’éclipse de Dieu sur son pays, là encore, chez les Nubas, avec l’assen­timent de leur chef exilé, à l’agonie dans une clinique londonienne, j’ai voulu faire un pas de l’autre côté, sur l’autre rive, celle de ces guerres intouchables qu’occultent les autres guerres, les guerres nobles, les grandes guerres brahmaniques dans la trace desquelles persiste à flotter un parfum d’historico-mondial. Sans doute ne me suis-je pas toujours bien départi de nos anciens réflexes : où sont les bons ? les méchants ? où passe la frontière ? Peut-être n’ai-je pas toujours su, non plus, aller au bout de cette réalité nouvelle et, à nos yeux, presque impensable : des guerres terribles, sans foi ni loi, non moins étrangères à la logique de Clausewitz qu’à celle de Hegel et dont les victimes, parce qu’elles n’ont même plus la pauvre ressource de se dire qu’elles luttent pour l’avènement des Lumières, le triomphe de la démocratie et des droits de l’homme, la défaite de l’impé­ria­lisme, paraissent doublement damnées. Mais au moins ai-je essayé. Au moins ai-je tenté de rapporter, le plus fidèlement que je le peux, ce que je voyais dans ces zones grises où, à l’inverse de l’idée reçue, on tue d’autant plus, et avec d’autant plus de sauvagerie, qu’on le fait apparemment sans raison ni projet. Voyageur engagé. Rapport sur la banalité du pire. Peut-on, sous prétexte qu’elles ne nous disent rien, choisir de se laver les mains de ces tueries muettes ?&nbsp;&raquo;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Bernard-Henri Lévy.</span></p>
<p><span style="color: #000000;">(<em>Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l&#8217;Histoire</em> &#8211; Editions Grasset, 2001)</span></p>
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		<title>Le 27 novembre 1977&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 14 May 2011 12:42:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; le tout jeune Bernard-Henri Lévy parle de lui en ne parlant que des autres. </strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/05/ina-bhl.png"><img class="alignleft size-medium wp-image-18853" title="ina bhl" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/05/ina-bhl-300x224.png" alt="ina bhl" width="300" height="224" /></a>Voici un document tout à fait surprenant. Bernard-Henri Lévy n’a pas trente ans. Il vient juste de publier <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/dominique-strauss-kahn-4926.html"><em>La Barbarie à visage humain</em></a> . Il est l’invité d’une émission qui s’appelle L’homme en question et qu’anime une Anne Sinclair qui n’est pas encore l’épouse de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/dominique-strauss-kahn-4926.html">Dominique Strauss Kahn </a>. Le principe de l’émission (ou Bernard-Henri Lévy sera confronté au jésuite Michel de Certeau,<span id="more-18852"></span> à Louis Pauwels et au socialiste Gaston Deferre, époux d’<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/edmonde-charles-roux-2495.html">Edmonde Charles Roux</a>, est de débuter par une quinzaine de minutes d’images laissées à la discrétion de l’invité principal. Il s’agit, en principe, d’un autoportrait. Sauf que Bernard-Henri Lévy décida, ce jour-là, de casser les codes du genre. Ce document commence par une fiche d’état civil dite de manière sèche sur les bancs d’un amphithéâtre de la Sorbonne. Mais, tout de suite après, le jeune philosophe cède la parole à d’autres – comme si c’était en faisant cela, en s’effaçant devant ces autres, qu’il se dévoilait le mieux lui-même. Défilent ainsi Michel Granjean, militant écologiste qui eut la jambe coupée par une grenade lors d’une manifestation brutalement réprimée par la police. Puis Andrea Bellini, jeune italien appartenant à la mouvance des extra parlementaires de l’époque mais qui, contrairement à <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/toni-negri-2073.html">Toni Negri</a> ou <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/dernieres-nouvelles-de-battisti-par-fred-vargas-jdd-06032010-4458.html">Cesare Battisti</a>,  n’a pas basculé dans l’apologie de la lutte armée. Et puis enfin Maren Sell, qui vient témoigner d’une Allemagne malade de son passé nazi et qui vient tout juste d’arriver à Paris. Bernard-Henri Lévy, que l’on accuse toujours de narcissisme, donne là, dans ce document, une jolie leçon d’humilité.</p>
<p><strong>Liliane Lazar</strong></p>
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		<title>Le 8 janvier 1998&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 11 Jan 2011 16:12:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230;d’une Algérie en pleine guerre civile et où plus aucun reporter n’entre, Bernard-Henri Lévy rapporte un reportage-choc.
Ce texte est important. Il l&#8217;est dans l&#8217;oeuvre et l&#8217;engagement de Bernard-Henri Lévy. Mais il l&#8217;est aussi pour l&#8217;époque qui est la notre et qui est celle, entre autres, de la montée de l&#8217;islamisme radical. Bernard-Henri Lévy, dans ce [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;d’une Algérie en pleine guerre civile et où plus aucun reporter n’entre, Bernard-Henri Lévy rapporte un reportage-choc.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/CASHBAH.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-13497" title="CASHBAH" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/CASHBAH-150x150.jpg" alt="CASHBAH" width="150" height="150" /></a>Ce texte est important. Il l&#8217;est dans l&#8217;oeuvre et l&#8217;engagement de Bernard-Henri Lévy. Mais il l&#8217;est aussi pour l&#8217;époque qui est la notre et qui est celle, entre autres, de la montée de l&#8217;islamisme radical. Bernard-Henri Lévy, dans ce texte, est parmi les premiers à diagnostiquer le mal. Des meurtres de masse ont lieu en Algérie. Des beaux esprits, en particulier au<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-monde-diplomatique-2526.html"> Monde Diplomatique</a></em>, lancent l&#8217;idée que les responsables en sont sans doute des militaires déguisés en islamistes.<span id="more-13484"></span> Bernard-Henri Lévy répond: &laquo;&nbsp;non; ils sont, pour l&#8217;essentiel, l&#8217;oeuvre des islamistes et c&#8217;est faire injure aux victimes que de le nier ou même d&#8217;en douter&nbsp;&raquo;. Ces deux articles parurent sur deux doubles pages, deux jours de suite, dans <em>Le Monde</em> (Les 8 et 9 janvier), puis dans<em> le Corriere della Sera</em>,<em> El Mundo</em>,<em> l &#8216;Espressen </em>de Stockholm. Ils déclenchèrent une vive polémique ainsi qu&#8217;une campagne de calomnie de la part de gens faisant de Bernard-Henri Lévy un ingénu instrumentalisé par les militaires algériens. Ces textes, en fait, sont juste prémonitoires. Ils sonnent les trois coups d&#8217;une tragédie &#8211; l&#8217;islamisme radical &#8211; dont nous sommes, en 2011, très loin d&#8217;être sortis.</p>
<p><strong>Liliane Lazar </strong></p>
<p>__________________________________________________________________________________________</p>
<h2><span style="color: #993300;">1. Le jasmin et le sang</span></h2>
<p><span style="color: #993300;"><strong>Alger et la Casbah sont calmes. L&#8217;élégant « Club des Pins », camp retranché où logent les privilégiés du régime, aussi. Mais la violence reste présente. Dans la Mitidja et l&#8217;Ouest algérien, règne la terreur. Bernard-Henri Lévy y est allé. Il raconte ce qu&#8217;il a vu et rapporte, pour «<em> Le Monde </em>», les témoignages qu&#8217;il y a recueillis. Premier volet de ce reportage, Alger.</strong></span></p>
<p><span style="color: #993300;"> On m&#8217;avait dit : « Entre l&#8217;aéroport et la ville, il faudra traverser El Harrach et Kuba, les fiefs de l&#8217;intégrisme. » Et puis j&#8217;arrive à Alger. Pas de présence policière particulièrement voyante. Encore moins de militaires ou de chars. Une grande fresque, à l&#8217;entrée de l&#8217;autoroute, qui dit (humour involontaire ?) : « Bienvenue en Algérie !» Une autre : « Amitié algéro-bosniaque ! » Des cités de HLM, partout. Un parc d&#8217;attractions désert, mais qui a l&#8217;air de fonctionner. Le Centre sportif du gouvernorat d&#8217;Alger, squatté par des petits joueurs de hand-ball. Des voitures françaises. Là où l&#8217;autoroute oblique et se met à longer la mer, presque un embouteillage. Alger-la-Blanche, à l&#8217;horizon. Le port, avec son hérissement de grues et de mâts. L&#8217;entrepôt d&#8217;une entreprise d&#8217;agroalimentaire « Goût d&#8217;hier, qualité d&#8217;aujourd&#8217;hui » qui semble une cible idéale, mais où je ne vois toujours pas de déploiement de police. Très vite, bien sûr, je quitterai Alger. J&#8217;irai, dans le « triangle de la mort » de la Mitidja, puis dans l&#8217;Oranais, sur le terrain des récents massacres. Mais telle est, pour l&#8217;heure, l&#8217;impression. On guette une ville en état de siège. On s&#8217;attend à trouver, dès ce premier contact, les stigmates d&#8217;une horreur quotidienne. Au lieu de quoi une vie « normale ». Des femmes dévoilées. Des taxibus bondés. Des gens qui, la peur au ventre, mais comme si de rien n&#8217;était, vaquent aux affaires quotidiennes. Et, sur les 20 kilomètres qui séparent l&#8217;aéroport du centre-ville, trois barrages mais légers, à peine filtrants, sans fouille des véhicules.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">La Casbah. C&#8217;est le quartier le plus chaud d&#8217;Alger. C&#8217;est là, dans ce lacis de ruelles, que les paras de Bigeard et Massu manquèrent, voici quarante ans, perdre leur sale guerre. Et c&#8217;est là que, dans cette nouvelle guerre, les islamistes ont, en pleine ville, la plupart de leurs bases arrière. Commissariat du boulevard Che-Guevara, où j&#8217;obtiens, avec le coauteur de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-7-septembre-1993-8425.html">Bosna</a> !, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/gilles-hertzog-4868.html">Gilles Hertzog</a>, une autorisation de « repérage » pour un projet de documentaire. Rue Ahmed-Bouzrina, longue enfilade d&#8217;arcades blanches, où il ne faisait pas bon, il y a quelques semaines encore, s&#8217;aventurer. Rue Ousslimani, où j&#8217;aperçois, signe des temps, un commerce dont l&#8217;enseigne a été fraîchement repeinte en français. Atmosphère plus tendue, rue Porteneuf, sur la droite, mais c&#8217;est peut-être à cause des façades opaques, tenues par des échafaudages ou des poutres. Animation, de nouveau, dans la rue Ahmed-Hamouda, avec sa « douche populaire », son école de L&#8217;Affection, son petit marchand de dragées ou le magasin de tissus Cléôpatre. La mosquée Farès. L&#8217;hôtel Kherrata, en face, où les hommes d&#8217;escorte semblent soudain nerveux visages tendus, fusils-mitrailleurs pointés vers les balcons, deux tireurs courant se poster des deux côtés du carrefour. D&#8217;autres venelles encore, des escaliers, tout un enchevêtrement de maisons qu&#8217;il faut traverser au pas de charge. Et puis la descente, enfin, par le marché de Chartres, où nous croisons un mariage : convoi de sept ou huit voitures certaines très cabossées, d&#8217;autres repeintes en couleur kaki camouflé, deux camionnettes neuves, bourrées d&#8217;enfants rieurs qui, dans un vacarme de klaxons, passe à travers les étals de fruits, de viandes et de piment séché. Je ne prétends pas, en une heure, me faire une idée de la situation dans la Casbah. Mais des impressions. Des bribes d&#8217;information. L&#8217;absence, par exemple, de graffitis islamistes. L&#8217;extrême discrétion, à l&#8217;inverse, comme sur la route de l&#8217;aéroport, du quadrillage militaro-policier. Ce vieux quartier coupe-gorge, qui passe pour un repaire des GIA, on ne le sent pas sous contrôle ; on n&#8217;y voit pas, à l&#8217;oeil nu, la trace de la guerre ; on passe à l&#8217;endroit où un escadron de gendarmes coincera, le surlendemain, Moh le Blond, l&#8217;adjoint d&#8217;Othmane Khelifi, dit Flicha, l&#8217;« émir » de la Casbah. Or rien sinon peut-être, à la réflexion, une imperceptible nervosité de l&#8217;escorte au moment de s&#8217;engager dans la rue Bénachère ne permet de le deviner. Bizarre&#8230;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Huit jours plus tard. Nous sommes, entre-temps, allés dans l&#8217;Algérie profonde. Mais nous voici chez Cherif Rahmani, ministre gouverneur d&#8217;Alger, en son palais néo-mauresque construit au début du siècle, sur la bassin de l&#8217;Amirauté, par le préfet Lasserre. L&#8217;homme est ouvert. Brillant. Il est typique, me semble-t-il, de la nouvelle génération de « quadras » qui arrivent aux affaires et poussent vers la sortie les caciques discrédités du FLN. Il dit : « Le terrorisme est en voie d&#8217;élimination dans la Casbah. » Je lui réponds : « Retournons-y, dans ce cas ! Si la Casbah est si sûre, pourquoi ne pas la descendre avec nous ? » Le gouverneur hésite. S&#8217;informe. Se fait dire que, l&#8217;essentiel des forces de gendarmerie étant occupé à passer au peigne fin la prison d&#8217;El Harrach, nous n&#8217;aurons pour compagnons d&#8217;équipée que ses gardes du corps habituels. Mais bon. Il me prend au mot. Et c&#8217;est ainsi que je vais parcourir, à nouveau, la ville interdite mais depuis sa partie haute cette fois, et accompagné d&#8217;un édile dont j&#8217;apprendrai, par la suite, que ce n&#8217;est pas, loin s&#8217;en faut ! la promenade la plus quotidienne&#8230; Stupeur des habitants, le voyant s&#8217;arrêter boire un café au Hadj Moussa, rue Barberousse. Clameur des gamins, sur leur terrain de foot improvisé au milieu des ruines d&#8217;un immeuble : « Mouloudia ! Mouloudia ! » « Ça veut dire &laquo;&nbsp;chiffonnier&laquo;&nbsp; ! &laquo;&nbsp;, explique-t-il. Club des chiffonniers, c&#8217;est le nom de notre &laquo;&nbsp;Paris Saint-Germain&laquo;&nbsp; local ; ils savent que, moi aussi, j&#8217;ai joué au foot dans ma jeunesse ; alors, vous voyez, c&#8217;est pour ça qu&#8217;ils m&#8217;appellent chiffonnier&#8230; » Habitants de la rue N&#8217;Fissa qui se plaignent des ordures qu&#8217;on ne ramasse plus. Epicier de la rue Bourahia, aux prises avec une ménagère qui rouspète contre la hausse du prix de l&#8217;huile et qui, le reconnaissant, le prend à témoin. Le carrefour M&#8217;Hamed Cherif, où une petite foule nous entoure, méfiante, mais pas vraiment hostile. La rue de la Porte-Neuve, puis l&#8217;ex-rue des Abderames, où nous prenons le temps de visiter, 10 mètres sous terre, la reconstitution de la cave d&#8217;Ali la Pointe, détruite à l&#8217;explosif, au soir du 8 octobre 1957, par les paras français. « Si les terroristes d&#8217;aujourd&#8217;hui disposent de caches semblables ? Bien sûr ! Si ce sont les mêmes caches que celles de la guerre d&#8217;Algérie, réinvesties par les islamistes ? Souvent ! »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Je ne suis pas complètement dupe, là non plus, de ce moment de parler vrai. Je n&#8217;exclus pas d&#8217;avoir été le témoin ou la cible d&#8217;une opération de séduction comme en font tous les vrais politiques. Mais enfin : qu&#8217;une telle opération soit possible à Alger, que le Chirac ou le Tiberi local puisse se déplacer ainsi dans les quartiers les plus chauds de sa ville, n&#8217;est-ce pas, de toute façon, un signe ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Les policiers. Etre journaliste, ou assimilé, en Algérie interdit, en principe, de faire un pas sans escorte. C&#8217;est un vrai détachement pour les déplacements jugés « à haut risque », comme, justement, dans la Casbah. C&#8217;est, pour sortir d&#8217;Alger, deux ou, selon le danger présumé, trois grosses Toyotas de gendarmerie accompagnées d&#8217;une voiture de police banalisée. Et c&#8217;est, dans tous les cas, sur le terrain comme dans la capitale, un chauffeur dans votre voiture, deux gardes du corps dans une voiture suiveuse et un second chauffeur, encore, pour cette deuxième voiture l&#8217;équipe communiquant constamment, par talkie-walkie, avec un mystérieux « central » et ayant pour rôle, officiellement de vous protéger, à l&#8217;occasion de vous surprotéger, sans compter cette autre tâche, plus cocasse, qui consiste à vous fourguer le discours de circonstance sur un terrorisme « résiduel dont-les-médias-font-trop-de-cas-et-qui -n&#8217;est-plus-l&#8217;émanation-que-de-gangters -sans-intérêt ». J&#8217;aurai, en dix jours, tout loisir de sympathiser avec mes quatre « permanents ». J&#8217;aurai le temps de leur faire admettre, par exemple, que le plus abject des tueurs islamistes a droit, aussi, à un procès et à un traitement convenable dans les prisons. Je parviendrai même à leur faire entendre que leur façon de conduire dans les villes, leur habitude de brûler les feux, rouler sur les trottoirs, terroriser les passants, les éclabousser quand il a plu, leur manière, pour remplacer le gyrophare, de sortir par la vitre le canon de leur arme ou leurs talkie-walkie, bref leur goût du rodéo urbain, sont à la fois très odieux, très dangereux et, surtout, très inutiles. Sur le point du terrorisme, en revanche, rien ne les ébranlera ni la recrudescence des tueries dans les campagnes ni leur escalade dans la sauvagerie : « Le terrorisme ? oh ! il n&#8217;y a pas de terroristes en Algérie ; juste des petits voyous ; Alger c&#8217;est comme Paris ! comme Naples ! On a, nous aussi, nos petits voyous ! D&#8217;ailleurs regardez l&#8217;autre lieutenant de Flicha, le maître de la Casbah : est-ce qu&#8217;on ne l&#8217;a pas surnommé Napoli ? Ah ah ah&#8230; »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Autre signe des temps (et du passage des générations) : du « Commandant Azzedine », héros de la guerre de libération, les anges gardiens ne connaissent apparemment pas l&#8217;existence. Mais ils semblent impressionnés, en revanche, que, guerre de libération ou pas, on puisse me fixer rendez-vous à l&#8217;élégantissime « Club des Pins », l&#8217;ex-« domaine Borgeaud » du temps des Français, devenu un quartier protégé où logent, à vingt kilomètres à l&#8217;ouest d&#8217;Alger, dans un complexe de luxe en bord de mer, les privilégiés du régime. Il est huit heures du soir. Les talkies-walkies grésillent. Je sens que ça parlemente sec du côté des « sphères invisibles ». Et nous voilà partis vers cette Réserve, roulant à vive allure sur une autoroute qui devait être, avant les événements, une sorte de boulevard des plages et où nous ne croisons que deux voitures, zigzaguant l&#8217;une après l&#8217;autre comme si les conducteurs étaient ivres. La route déserte&#8230; Des caroubiers et des eucalyptus coupés&#8230; Un gros convoi militaire dépassé à la sortie d&#8217;Alger&#8230; Cet autre convoi, arrêté celui-là, à l&#8217;embranchement de la route de Cheraga : j&#8217;ai le temps d&#8217;apercevoir une dizaine de camions bâchés, trois ou quatre bulldozers et, sur la droite, la masse sombre d&#8217;une forêt où je déduis que se prépare une opération de ratissage&#8230;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Le Club lui-même, avec son atmosphère de camp retranché, les herses de ses barrages militaires, son haut mur d&#8217;enceinte ocre, ses barbelés, ses réverbères qui, comme sur l&#8217;autoroute, et à croire que la lumière est devenue, en tant que telle, un des vrais enjeux de cette guerre de l&#8217;ombre, éclairent comme en plein jour&#8230; Le Club encore&#8230; Sa plage sous haute surveillance&#8230; Son « Palais des Nations », avec ces dizaines de hampes vides qui virent, en d&#8217;autres temps, défiler Arafat, Habache, les leaders des Panthères noires, Fidel Castro&#8230; Cela peut paraître absurde : mais c&#8217;est là, face à tout ça, que, deux jours après mon arrivée, j&#8217;ai senti pour la première fois la présence physique du « terrorisme »&#8230;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Le Commandant Azzedine habite une des deux cents villas « italiennes », jolie mais modeste, qui ne me semble ni aussi grande que celle du ministre Chawki, ni aussi bien située que, un peu plus loin, la villa à étage du cheikh Nahnah, le leader du parti islamiste « modéré » associé au gouvernement. Il nous reçoit chez lui. Puis dans un restaurant de poissons, sur la plage, où nous rejoint un grand journaliste algérois, Tayeb Belghiche, puis Miloud Brahimi, avocat étiqueté « éradicateur », mais qui met son point d&#8217;honneur, dans son métier, à défendre des islamistes. Il n&#8217;a pas beaucoup changé, Azzedine, depuis notre dernière rencontre, il y a huit ans, quand j&#8217;étais venu l&#8217;interviewer sur ses relations avec Franz Fanon. Toujours la même tête, terrible et cabossée, de baroudeur vieilli. Toujours la même véhémence. Les mêmes colères feintes. La même façon de scander le propos en tapant du poing sur la table et en roulant des yeux furieux. C&#8217;est un Alexandre Sanguinetti version « libération de l&#8217;Algérie ». C&#8217;est un de ces briscards mal récompensés qu&#8217;ont toujours produit les grands compagnonnages politiques. « Vous voulez savoir ce qui se passe à Alger, tonne-t-il ? Les barbus ont pris le pouvoir. Si, si, ne faites pas cette mine étonnée. Ils l&#8217;ont pris le plus légalement du monde puisque Zeroual a donné six portefeuilles, ou même sept, au Hamas de Monsieur Nahnah, mon voisin. » Et comme je lui demande si le recyclage des islamistes les plus modérés n&#8217;est pas inévitable de Gaulle lui-même, après la guerre, n&#8217;a-t-il pas pardonné aux vichystes ? , il prend à témoin Brahimi : « Il n&#8217;y a pas d&#8217;islamistes modérés ; dis-le lui, Miloud, que la seule différence entre les &laquo;&nbsp;durs&laquo;&nbsp; et les &laquo;&nbsp;modérés&laquo;&nbsp; c&#8217;est que les uns veulent nous manger en méchoui et que les autres nous préfèrent en tajine. » Puis, cherchant l&#8217;assentiment de Belghiche : « Quant à de Gaulle, attention ! il a attendu que les pétainistes soient vaincus ; alors que là, c&#8217;est le contraire : on pactise avec les mentors politiques des barbus alors qu&#8217;ils continuent de découper en tranches les bébés des douars isolés. » Il est 1 heure du matin quand nous nous séparons. Retour par la même autoroute. Nos deux voitures plus une troisième, venue en renfort roulent l&#8217;une dernière l&#8217;autre, en quinconce, à 160 à l&#8217;heure. Le convoi militaire a disparu. Mais nous passons près de l&#8217;endroit où, quelques nuits plus tard, aura lieu le massacre de Baïnem onze hommes, femmes et enfants morts, les tripes des éventrés pendues, en guirlandes, aux branches et aux poutres des maisons&#8230;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Un islamiste modéré ? Le hasard m&#8217;en fait rencontrer un, le lendemain matin, toujours à Alger. Il est tôt. Je suis sorti de l&#8217;hôtel sans prévenir les anges gardiens première infraction à la règle ! Je suis redescendu, place des Martyrs, jusqu&#8217;à une échoppe, toute noire, où l&#8217;on vend, en plein Alger, des appels à la djihad, des récits héroïques de la guerre d&#8217;Afghanistan, une biographie autorisée d&#8217;Ali Belhadj, le chef emprisonné des islamistes. Et je me trouve devant la mosquée Djama el Kebir, rôdant, hésitant à entrer, observant la foule des fidèles qui se hâtent pour la prière (regards de connivence ; nouvelles du matin ; petits rires ; embrassades ; mélange, qui me surprend un peu, de vieux en djellabahs et de jeunes chaussés d&#8217;Addidas&#8230;). Je suis là, donc, quand un type, bizarre, très agité, s&#8217;approche : « Qu&#8217;est ce que tu fais là ? C&#8217;est la place des musulmans ! Les étrangers n&#8217;ont rien à faire ici. » Puis, sans transition : « Tu as de l&#8217;argent français ? Viens, on va manger du poisson ; tu verras, c&#8217;est l&#8217;ami de ma soeur ! » Et me voilà donc attablé, de bon matin, devant une assiette de poisson trop frit dans une gargotte de la pêcherie, à écouter l&#8217;édifiant récit de la conversion à l&#8217;« islamisme modéré » de Saïd et de sa famille. « Mon père était kabyle, dit-il. Il est venu s&#8217;établir près d&#8217;Alger, après 62. Mais la Cité était pauvre. Il n&#8217;y avait de travail pour personne. Sauf pour un moudjahidin, ancien de la guerre d&#8217;indépendance, qui, quand j&#8217;étais gamin, s&#8217;était installé dans son garage un business illégal de bicyclettes. C&#8217;est pas normal, ça, tu comprends. C&#8217;est le désespoir de voir ça, pour un jeune ! Alors, quand les barbus sont venus, quand ils ont dit, à la mosquée, qu&#8217;ils allaient supprimer la corruption, on les a tous suivis. » . J&#8217;essaie de lui parler des massacres : « C&#8217;est pas le Coran, ça, mon ami ; c&#8217;est une offense au Coran. » Je lui demande s&#8217;il n&#8217;est pas embêté par ces barbus qui se mêlent de la vie des gens, les empêchent de jouer aux cartes et aux dominos : « C&#8217;est vrai, ça, bien sûr ; mais regarde les cigarettes ; ils m&#8217;interdisent de fumer, d&#8217;accord ; mais il y a, en bas de chez moi, un flic qui, presque chaque matin, renverse la planche à cigarettes de mon cousin ; alors ? tu vois une différence ? »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Sur le type d&#8217;emprise que continue d&#8217;exercer, malgré ses revers, la terreur islamiste dans les quartiers, un autre témoignage. L&#8217;homme s&#8217;appelle Boubker. Il est chauffeur, chargé des « personnalités invitées », au siège de la Sonatrach. Personne, m&#8217;explique-t-il, ne le savait dans son quartier. Personne, depuis des années, ne s&#8217;était jamais douté que ce jeune qui, chaque soir, réintègre sa maison de la Casbah en jean et perfecto a une double vie et porte, dans la journée, le costume et la cravate de l&#8217;employé modèle d&#8217;une entreprise d&#8217;Etat. Or voici que, le mois dernier, un « grand invité » saoudien se met en tête d&#8217;aller se recueillir à la vieille mosquée et lui demande de l&#8217;y conduire. Il arrête la Mercédès le long du front de mer, à quelques rues de chez lui. Il baisse son pare-soleil, met ses lunettes noires et sa main sur son visage. Il prie, oh ! oui, il prie qu&#8217;il ne se trouve pas un voisin pour le voir là, dans son « uniforme » d&#8217;agent du pouvoir et, donc, de traître à l&#8217;islamisme. Mais le temps passe. Le Saoudien s&#8217;éternise. La foule, autour de lui, se fait plus dense. Et ce qu&#8217;il redoutait tant, et depuis si longtemps, arrive : un type rôde autour de la voiture, le dévisage, s&#8217;éloigne, revient, le dévisage encore, parle à un autre type, s&#8217;en va. Depuis, il n&#8217;en dort plus. Il ne rentre, d&#8217;ailleurs, même plus chez lui pour dormir. Non que son quartier soit spécialement favorable à l&#8217;AIS ou au GIA. Il est juste hostile à tout ce qui, de près ou de loin, symbolise le « pouvoir » algérien. L&#8217;alternative est claire : ou bien je l&#8217;aide à obtenir un visa pour la France ou bien il est un homme mort, on le retrouvera, un matin, égorgé en bas de son immeuble&#8230;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">AIS&#8230; GIA&#8230; Ce sont, sur le papier, les deux grandes organisations qui se disputent la mouvance islamiste. Les premiers, dissidents du FIS, auraient été plutôt partisans avant la « trêve » d&#8217;octobre dernier d&#8217;attentats ciblés, visant les intellectuels ou les fonctionnaires et, quand ils faisaient un faux barrage, auraient pris soin d&#8217;épargner la vie des paysans détroussés. Les seconds, bien plus sauvages, seraient à l&#8217;origine des grands massacres aveugles de ces derniers mois, ils ne feraient aucune différence entre les catégories d&#8217;« impies » et ils estimeraient que verser le sang, n&#8217;importe quel sang, est le plus sûr moyen de se rapprocher de Dieu. La réalité ? Plus complexe. Et, surtout, plus indécise. J&#8217;en aurai la confirmation, bientôt, quand je sortirai d&#8217;Alger. Mais j&#8217;ai déjà, sous les yeux, un paquet de tracts, en arabe, saisis dans une casemate terroriste de la Mitidja et retrouvés par une journaliste d&#8217;un quotidien privé. Ce sont des « fatwahs ». Ce sont, paraphés par l&#8217;émir local, des petits textes annonçant, là une « expédition punitive » contre une famille, ici la « condamnation à mort » d&#8217;un camionneur de Bab el Oued. L&#8217;information est claire : non seulement l&#8217;étrange besoin, chez ces barbares définitifs, d&#8217;une justification « religieuse » de leurs forfaits, mais aussi le fait que cette justification change de nature et de niveau elle émanait, au départ, des grands émirs nationaux ; elle semble se suffire, désormais, de l&#8217;autorité d&#8217;un émir local, chef de bande auto-investi&#8230; Miniaturisation des fatwas. Pullullement des commandements. Et donc, en parallèle, prolifération de groupes, déconnectés les uns des autres, sans commandement stratégique unifié : des dizaines, peut-être des centaines, de foyers de micro-pouvoir et d&#8217;extermination des civils.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Récit de Hand. Un matin, en se rendant à son bureau, un de ses amis est enlevé par trois hommes encagoulés. On l&#8217;enferme dans une cave d&#8217;une cité des Eucalyptus, base arrière de nombreux groupes armés, dans la grande banlieue d&#8217;Alger. On le fait attendre, là, huit jours, sans manger, presque sans boire, et, au bout de ces huit jours, le plus vieux de la bande dit aux deux autres : « Laissez-moi me rapprocher de Dieu en le tuant de ma propre main. » Et à lui : « Comment veux-tu mourir, chien ? De quelle façon veux-tu être tué ? » A quoi le « chien », épuisé, ne sachant plus trop ce qu&#8217;il dit, s&#8217;entend répondre : « Je respecte la volonté du Seigneur, mais toi va te faire foutre ! » Providentiel propos qui fait bondir le vieux : « Attention, frères ! il a dit qu&#8217;il respectait Sa volonté ! C&#8217;est peut-être un craignant-Dieu ! » Et comme il faut, en islam, un minimum de trois témoins pour attester de l&#8217;impiété d&#8217;un mauvais musulman et qu&#8217;il n&#8217;en a que deux sous la main, le groupe rentre à Alger, interroge discrètement le voisinage, fiche sens dessus dessous l&#8217;appartement, bref se met en quête de « preuves » susceptibles de remédier à la carence du témoignage et, ne les trouvant pas, finit par libérer son prisonnier. Cette histoire, je ne sais trop comment l&#8217;interpréter. Incohérence ? Peut-être. Formalisme maniaque ? Sans doute. Religiosité persistante des « petits » terroristes de base ? Admettons (encore que la tendance générale soit plutôt celle d&#8217;une évolution mafieuse : ne dit-on pas de Flicha, par exemple, qu&#8217;il ne porte ni barbe ni kamis, la robe blanche des islamistes ? N&#8217;a-t-il pas commencé sa carrière comme voleur à la tire, puis trafiquant de hasch, rejoignant les GIA, début 1994, après qu&#8217;il eut assassiné un officier des stupéfiants ?). Non. Ce que cette histoire dit c&#8217;est, d&#8217;abord, cette souveraineté du microgroupe condamné, dans la comédie comme dans l&#8217;horreur, dans le rocambolesque comme dans le tragique, à improviser ses normes et ses conduites.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Récit de Nadia. Elle a vingt ans. Jamais, encore, elle n&#8217;a pu raconter cette histoire. Trop peur d&#8217;« eux », me dit la journaliste algérienne qui l&#8217;accompagne&#8230; Trop peur qu&#8217;« ils » ne reviennent&#8230; Trop peur, aussi, de ne pas être crue, d&#8217;être moquée, mal jugée&#8230; Trop peur, au fond, du regard des autres : n&#8217;a-t-elle pas mis un mois, oui, un mois, après sa fuite, à retrouver ce qui lui restait de famille et à oser se présenter aux siens sans craindre d&#8217;être devenue « le déshonneur de la tribu » ? Elle a vingt ans donc. Elle parle lentement, très doucement, comme si elle craignait de se tromper de mots. Ça s&#8217;est passé il y a six mois, dit-elle. Elle connaissait leur chef. Elle ne peut pas dire qui c&#8217;était, mais elle le connaissait puisque c&#8217;était un garçon du village et qu&#8217;elle le cotoyait depuis l&#8217;enfance. Ils ont commencé, sous ses yeux, par violer sa mère, puis l&#8217;égorger. Ils ont émasculé l&#8217;un de ses frères, puis l&#8217;ont éviscéré. Ils ont, toujours en sa présence, décapité son père à la hache après qu&#8217;il eut, dans un souffle, consenti au chef du groupe un « mariage de jouissance » avec elle. Et, ensuite&#8230; Oh ! ensuite&#8230; Pourquoi lui ont-ils fait ça ? Pourquoi ne l&#8217;ont-ils pas, elle aussi, assassinée ? « Mariée » au chef, les deux premières nuits&#8230; « Mariée » par le chef, ensuite, à deux de ses complices. Puis, quand les lieutenants se sont lassés, eux aussi, de ce « mariage de jouissance », esclave ménagère du groupe, vouée aux travaux domestiques les plus ingrats : « Tu es notre &laquo;&nbsp;thanima&laquo;&nbsp;, lui disaient-ils. Tu es notre &laquo;&nbsp;butin&laquo;&nbsp;, tu es à notre service. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Jusqu&#8217;au  jour où, découvrant qu&#8217;elle était enceinte, ils ont décrêté qu&#8217;elle n&#8217;était même plus bonne à les servir. Ils l&#8217;auraient tuée, dit-elle, ils l&#8217;auraient piétinée pour lui faire sortir du ventre son pauvre foetus, s&#8217;il n&#8217;y avait eu une alerte cette nuit-là et si, à la faveur de la confusion, elle n&#8217;avait réussi à s&#8217;enfuir. Elle insiste sur ces « mariages de jouissance ». Chaque nuit, elle réentend la voix de l&#8217;assassin : « Est-ce que tu consens, père indigne, à me donner ta fille, etc. » Puis : « Zamadjl moutaa, je consens, moi, votre émir, à vous donner, à mon tour, cette fille que son père m&#8217;a donnée. » Qu&#8217;est-ce qui, pour l&#8217;observateur, indigne le plus : le formalisme odieux de ces crimes ou bien, une fois encore, la toute-puissance d&#8217;un psychopathe, autoproclamé « émir », qui ne répond plus devant personne de ses actes monstrueux ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Le recrutement de ces groupes. Une théorie court la ville. C&#8217;est celle, notamment, d&#8217;Abla Cherif, l&#8217;une des plumes les plus en vue et les plus menacées de la presse privée. L&#8217;enrôlement, d&#8217;après elle, vise quatre types de population et se fait selon quatre types de scénario. Les demandeurs de visa, repérés dans les queues, à la porte des consulats : on leur promet le précieux document ; parfois, on le leur obtient ; et on recrute, ainsi, pour l&#8217;antenne du groupe à l&#8217;étranger. Les désoeuvrés, chômeurs et autres cas sociaux : on les approche au nom d&#8217;une association caritative ; on les entoure ; on les écoute ; on se rend, petit à petit, sympathique, puis indispensable ; jusqu&#8217;au jour où on leur explique que c&#8217;est le pouvoir qui, en sous-main, commandite les massacres et où, pour le leur prouver, on les conduit jusqu&#8217;à l&#8217;émir ils sont photographiés ce jour-là, compromis, presque complices. Les vendeurs à la sauvette, troisièmement, et autres petits métiers : on repère celui que le flic du coin persécute le plus volontiers ; on attend qu&#8217;il lui ait renversé sa « table » pour lui offrir de quoi la remplacer ; le jeune est prisonnier, là encore ; il est l&#8217;obligé du réseau ; pour peu qu&#8217;on le conduise, lui aussi, jusqu&#8217;à l&#8217;émir et pour peu qu&#8217;on le fasse, comme par hasard, à bord d&#8217;une voiture volée, ou repérée, ou qui a servi à une opération, il est définitivement piégé. Et puis le « trabendiste » enfin qui « tient le mur » et qui, depuis son mur, est le témoin oculaire d&#8217;un attentat : la police forcément l&#8217;interroge ; le recruteur, perdu dans la foule des badauds, constate, forcément aussi, qu&#8217;on l&#8217;interroge ; le lendemain, il revient : « Les frères savent que tu as vu ; ils savent aussi que tu as dit aux flics ce que tu as vu ; et si tu avais tout vu ? Et si tu nous avais reconnus ? Une seule solution pour prouver ta bonne foi rencontrer l&#8217;émir à nouveau, porter un pli, rendre un service&#8230; » Le discours de la secte allié à celui de la mafia. La logique du grand banditisme, en renfort de celle de la foi. C&#8217;est la force des terroristes c&#8217;est peut-être, déjà, leur défaite.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Je quitte Alger sur cette impression. La terreur peut encore frapper. La menace est partout présente. Le risque existe, à tout moment, d&#8217;une voiture piégée dans un marché, à la gare routière, à la Grande Poste ou aux portes d&#8217;un stade. Mais, face à une population qui, de son côté, avec un sang-froid exemplaire, reprend possession de la rue, les groupes ont, néanmoins, perdu la bataille des centres urbains. Cap, donc, sur la Mitidja, puis sur l&#8217;Ouest algérien, où la partie, en revanche, ne fait hélas que commencer.</span></p>
<p><span style="color: #993300;"><strong>Bernard-Henri Lévy<br />
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<h2><span style="color: #993300;">2. La loi des massacres</span></h2>
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<strong>Larbâa, Bentalha, Raïs. Trois communes où ont eu lieu les massacres les plus sanglants de la Mitidja, près d&#8217;Alger. Bernard-Henri Lévy s&#8217;y est rendu, comme à El Bordj, plus à l&#8217;ouest. Il a voulu comprendre comment les islamistes avaient opéré, qui étaient leurs victimes et pourquoi l&#8217;armée n&#8217;a pas réagi. Visitant le port d&#8217;Arzew, il s&#8217;est demandé pourquoi les autorités du pays n&#8217;assurent pas aux citoyens la sûreté dont jouit l&#8217;Algérie &laquo;&nbsp;utile&nbsp;&raquo;, celle du gaz et du pétrole.</strong></span></p>
<p><span style="color: #993300;">La route vers Larbâa fut belle. Elle respire la prospérité. Ce ne sont, à partir d&#8217;Oued Slama, la place forte du GIA reprise au canon, il y a trois mois, que vergers d&#8217;orangers, vignes, habitats cossus, champs d&#8217;orge et de blé paysage classique de la Mitidja. On passe une usine en construction. On croise des petits marchands de mandarines ou de cigarettes. A l&#8217;entrée même de la ville, puis sur l&#8217;avenue principale, les terrasses des cafés sont pleines ; le bijoutier est ouvert et travaille ; les vieux, sur le trottoir, se chauffent au soleil de décembre ; les gamins jouent au baby-foot. Bref, sans la multiplication des panneaux « Ralentir ! » et « Halte police ! », sans l&#8217;automitrailleuse garée devant la sous-préfecture, sans les sacs de sable sur le toit de deux villas face aux montagnes, rien ne laisserait soupçonner qu&#8217;on entre dans une ville qui vient d&#8217;être, deux jours plus tôt, le théâtre d&#8217;un massacre. Il faut attendre d&#8217;être à Djiboulo, le quartier touché, pour prendre la mesure de la situation : à droite, un pâté d&#8217;immeubles des années 60, construits dans un terrain vague où paissent des moutons ; à gauche, trente mètres après l&#8217;oued, le groupe de maisons basses, ni ville ni campagne, où le carnage s&#8217;est déroulé.<br />
Sur le scénario même de l&#8217;attaque, les témoignages concordent. Des éclaireurs peut-être des hommes déguisés en femmes sont venus la veille, ou le jour même, repérer discrètement les lieux. Un second groupe, au début de la soirée, a miné les principaux accès. Un troisième s&#8217;est posté, à l&#8217;entrée des vergers, en couverture. Et c&#8217;est un peu avant minuit qu&#8217;une quatrième équipe a fait sauter le transformateur, plongeant le quartier dans le noir, coupant les sirènes des immeubles, et qu&#8217;un dernier groupe, précédé d&#8217;un tracteur à remorque où seront entassés les fruits du pillage des maisons dévastées, a fondu sur le quartier martyr. A-t-il tenté, d&#8217;abord, de s&#8217;en prendre aux immeubles, à droite de l&#8217;oued ? Certains témoins me l&#8217;affirment ajoutant que les habitants se sont aussitôt réfugiés sur les toits, bombardant les assaillants à coups de pierres et de parpaings. La plupart, cependant, insistent sur l&#8217;extrême précision de l&#8217;assaut : une maison, puis une autre, et un homme qui, dans l&#8217;obscurité, une lampe-torche à la main, enfonce chaque fois la porte, cherche les femmes, appelle les hommes par leur nom et les tue.<br />
J&#8217;entre dans l&#8217;une de ces maisons, ruine calcinée, où ne restent qu&#8217;une machine à coudre, un paquet de vêtements d&#8217;enfant, une mèche de cheveux noirs, sans doute des cheveux de femme, qu&#8217;un jeune garçon ramasse, qu&#8217;il me tend, mais dont je ne sais que faire et que je coince, bêtement, entre deux bouts de mur brûlé. J&#8217;entre dans une seconde maison, celle de la famille Chérif, complètement incendiée elle aussi : des huit belles pièces, serrées autour du patio, qui faisaient l&#8217;orgueil de la famille, il ne reste que la cabane à outils où Mouloud, le survivant, s&#8217;est caché. « N&#8217;aie pas peur, on est des frères, lui a lancé l&#8217;homme aux cheveux longs, très sale, « halouf, on aurait dit un sanglier qui pillait les réserves de semoule ». N&#8217;aie pas peur, attends-moi, je reviens ! » Il n&#8217;a pas attendu, bien sûr. Il a couru se cacher sous un établi. Et c&#8217;est de là qu&#8217;il a vu l&#8217;homme poursuivre son père, l&#8217;insulter, le traîner jusqu&#8217;au seuil de la maison et le décapiter là, à la hache, à quelques mètres de lui&#8230;<br />
La logique de cet acharnement ? Les raisons de ces crimes dont tout indique, encore une fois, qu&#8217;ils étaient parfaitement ciblés ? Je n&#8217;ose poser directement la question. Mais j&#8217;apprends, au fil de la journée, que Larbâa fut, en 1991, un des bastions du FIS. J&#8217;apprends que ce fut même, dès les années 80, le berceau du « bouyalisme », cet ancêtre de l&#8217;islamisme terroriste d&#8217;aujourd&#8217;hui. Je découvre encore mais plus tard ! à Alger ! car de ce « secret »-là personne, sur place, ne soufflera mot qu&#8217;il y a déjà eu, à Larbâa, l&#8217;été 1997, le 28, puis le 31 juillet, deux massacres terrifiants. Et je m&#8217;aperçois surtout que les habitants de ce petit quartier, le plus exposé de tous parce que le plus proche des montagnes et, aussi, le plus démuni, ont refusé, en octobre, les armes qu&#8217;on leur proposait. Dans quel contexte leur furent-elles proposées ? En échange de quoi ? Et par quelle aberration l&#8217;Etat, fort du principe selon lequel une ville qui a connu trois massacres en connaîtra vraisemblablement un quatrième, n&#8217;a-t-il toujours pas placé autour de Larbâa un périmètre de sécurité ? Mystère. Mais le fait est qu&#8217;il y a là des hommes qui, au moment même où leurs voisins, de l&#8217;autre côté de l&#8217;oued, blindaient leurs portes, installaient des sirènes et des projecteurs, entassaient sur leurs terrasses des projectiles de toute espèce, se sont sentis suffisamment sûrs d&#8217;eux ou, au contraire, déjà trop menacés&#8230; pour songer à se protéger. « Ils nous ont eus, a dit, dans un souffle, pleurant sur l&#8217;épaule d&#8217;un jeune officier bouleversé, le survivant de la famille Chérif&#8230; Ils nous ont eus&#8230; » Le mot est terrible. Mais il est, également, troublant. Comme s&#8217;il y avait eu, avec ce « ils », on ne sait quel pacte secret, rompu cette nuit-là, ou avant&#8230;<br />
Il y a une route directe de Larbâa à Bentalha. Mais elle est « impraticable », me disent les militaires. Puis, comme j&#8217;essaie d&#8217;en savoir plus : « Elle coupe une forêt, il peut y avoir des embuscades, elle est donc impraticable. » Aussi prenons-nous l&#8217;autre route, celle qui retraverse Baraki, mais permet de voir, du coup, les deux postes militaires qui, cette fameuse nuit du 23 septembre, malgré les hurlements, les feux, le bruit des pauvres casseroles sur lesquelles tapaient les femmes, ne sont pas intervenus. C&#8217;est, à la sortie de Baraki, en plein champ, sur la droite, cerné d&#8217;un haut mur que l&#8217;on repeignait en blanc le jour de notre passage, un centre de transmission où se concentre l&#8217;essentiel des installations radio de la première région militaire d&#8217;Alger et où je ne suis même pas certain (je n&#8217;ai pas pu y pénétrer) que stationnent des unités combattantes autrement dit un point stratégique mais statique. C&#8217;est ensuite, dans Bentalha, à un kilomètre et demi du lieu du massacre, un cantonnement de police tenu par trente gardes municipaux reconnaissables à leur uniforme bleu marine et en aucune façon préparés à une intervention militaire lourde autrement dit, un poste avancé mais modeste. Ceci n&#8217;excuse pas cela. Et j&#8217;ai beau jeu de dire à l&#8217;officier qui m&#8217;accompagne : « Le rôle d&#8217;un soldat est, quoi qu&#8217;il arrive, de protéger ses populations civiles. » Mais il a beau jeu, lui, de me faire observer qu&#8217;il y a loin entre ces deux postes et les « casernes » décrites par les médias européens&#8230;<br />
J&#8217;entre dans Bentalha. J&#8217;entre, plus exactement, dans la partie de Bentalha qui, à l&#8217;ouest, en bordure des vergers, a été la cible de l&#8217;attaque. Maisons vides. Paysage désolé. Pas de linge aux fenêtres. Pas un véhicule dans les rues, à l&#8217;exception d&#8217;un tracteur qui transporte un pylône électrique vers l&#8217;immeuble, en bordure des vergers, où les militaires ont installé un QG de campagne. Une odeur, surtout, de cendre froide qui, trois mois après, est toujours là, soudaine, saisissante à peine a-t-on passé la rue, puis le câble tendu où flottent des fanions dérisoires aux couleurs de l&#8217;Algérie, que l&#8217;odeur vous étreint, telle une invisible frontière de la mort.<br />
ET pourtant, je compte : quand on évoque, en France, ces grands massacres, on voit des quartiers dévastés, des villages entiers rasés, on imagine, en somme, autant d&#8217;Oradour algériens, alors qu&#8217;il a suffi de sept maisons, peut-être huit le reste de l&#8217;agglomération demeurant intact pour atteindre ce sommet de l&#8217;horreur. Structure des familles, bien sûr. Spécificité démographique du pays. Grand nombre, dans chaque foyer, des enfants, ascendants, collatéraux. Mais aussi cela me saute aux yeux énigme d&#8217;une férocité d&#8217;autant plus insoutenable qu&#8217;elle ne frappe, justement, pas à l&#8217;aveugle : on extermine des familles, pas des villages ; on vise la fratrie, le genos, pas le bourg ; et c&#8217;est parce qu&#8217;elle s&#8217;en prend au genos que cette inhumanité est, à la lettre, génocidaire&#8230;<br />
Je m&#8217;approche des maisons détruites de Bentalha. Je regarde ces demeures de briques, construites sur deux ou trois étages. Je pense à ceux qui n&#8217;ont pu construire que le garage mais qui, en le louant, espéraient financer le reste. On sent une commune riche. On sent des familles aisées. On sent les bons et beaux terrains, peut-être la bataille pour les permis de construire. Et on n&#8217;a pas de mal, là non plus, à imaginer le jeu tragique du clientélisme, puis de la vendetta. Contraindre, en visant quelques familles, un quartier entier à se vider ? Peut-être, oui. Mais également ceci, plus vraisemblable : des familles liées au FIS et bénéficiaires de ses largesses au temps où, de 1988 à 1991, il régnait sans partage sur la commune et puis, un beau matin, le chef de famille qui en a assez de payer la dîme, ou qui se rend compte que le vent tourne et que son allégeance devient risquée, ou encore qui donne à l&#8217;AIS alors qu&#8217;il faudrait donner au GIA, ou l&#8217;inverse&#8230; Je tiens la théorie de G., l&#8217;un des survivants du massacre qui a choisi de rester chez lui et de former, avec d&#8217;autres vétérans de la guerre de libération, un groupe de « patriotes ». Je la tiens aussi d&#8217;une analyse du « cas Nassera », cette islamiste qui, la veille des événements, est revenue dans son quartier pour désigner les maisons à raser et qui, pendant le massacre, dépouillait de leurs bijoux les femmes assassinées : parente de l&#8217;« émir » de Baraki, lui-même compromis, selon certains témoignages, dans d&#8217;obscures affaires de pots-de-vin et de corruption municipale, elle semble être le prototype de ce terrorisme mafieux&#8230;<br />
Je tente de refaire, à Bentalha, l&#8217;itinéraire, cette nuit-là, des assassins. Le trou à l&#8217;explosif dans le mur de la maison des Zafar. La terrasse où la famille s&#8217;est réfugiée. L&#8217;échelle métallique qu&#8217;il a fallu grimper pour atteindre, plus haut encore, la terrasse de la maison voisine. Les petits souliers des trois enfants qui n&#8217;ont pas pu monter et qui, rattrapés, ont été égorgés là. La chambre du fils asthmatique qui n&#8217;a pas su monter non plus : « J&#8217;étouffe, il criait, j&#8217;étouffe ! » et il a bien fallu l&#8217;exécuter là, dans son lit, à coups de bêche. Et puis la deuxième terrasse enfin, celle de l&#8217;autre famille, mais non, c&#8217;était la même, c&#8217;était une seule et grande famille, divisée en deux maisons, mais rassemblée là, pour mourir, sur cette dalle de béton la grande plaque vert foncé de sang qui a tourné ; les trente-six corps démembrés, jetés par-dessus le parapet ; les gouttes sombres dans l&#8217;escalier c&#8217;est le sang du vieux qui s&#8217;est cabré et à qui l&#8217;on assénait des coups de hache pour le pousser vers le reste du troupeau ; c&#8217;était la plus belle terrasse de Bentalha ; c&#8217;était le meilleur point de vue du quartier, celui d&#8217;où, par temps clair, on pouvait apercevoir Alger ; et voilà : ce sera, à jamais, ce lieu de cauchemar absolu. Les hommes, comme des bêtes en grand nombre. La maison, comme un abattoir.<br />
Lieu de massacre, encore : Raïs. Toujours la Mitidja. Toujours le même triangle de la mort. Tout cela est finalement très proche. Quinze kilomètres, à peine, de Larbâa. Dix de Bentalha. Une sorte de grande banlieue d&#8217;Alger qui a longtemps servi, d&#8217;ailleurs, de base arrière aux terroristes. Et, le 29 août, un jeudi soir, veille du jour de la prière, les haloufs arrivent, certains à pied, d&#8217;autres en camion, armés de haches, de sabres, mais aussi de fusils à canon scié, de carabines, de canettes de soda transformées en cocktails Molotov : les chefs sont habillés « à l&#8217;afghane », avec la tunique et le pantalon bouffant des anciens moudjahidins ; ils sont accompagnés, comme d&#8217;habitude, de femmes qui leur désignent les maisons maudites ; ils ont mais c&#8217;est peut-être, déjà, l&#8217;imagination populaire qui s&#8217;emballe les cheveux très longs, les sourcils rasés et un doigt de la main coupé (celui qui, en principe, leur sert à invoquer le Très Haut ; mais n&#8217;est-ce pas avec Lui qu&#8217;ils sont en guerre ? cette cruauté insensée n&#8217;est-elle pas, aussi, une manière de Le bafouer ?) ; ils égorgent, dépècent, ils introduisent vivants dans des fours à pain deux bébés le plus gros massacre, à ce jour, de l&#8217;Algérois, trois cents hommes, femmes et enfants, qui dit mieux ?<br />
Sur les circonstances mêmes du massacre, sur ses leçons, trois témoignages. Celui d&#8217;un réparateur de freins qui a pris l&#8217;initiative, depuis, d&#8217;un groupe communal d&#8217;autodéfense : « On a eu des armes, après le drame ; mais c&#8217;est avant qu&#8217;il en aurait fallu ; or, parce qu&#8217;elle a servi de base arrière aux intégristes, Raïs était suspecte ; et lorsque nos familles, au printemps, sont venues en demander aux gendarmes, ils ont fait un dossier, ils ont pris les renseignements et ils ont fini par dire : &laquo;&nbsp; Non ! on n&#8217;a pas confiance, on ne peut pas donner des fusils à ces gens, ils ont été proches des barbus, à la limite, punissons-les !&laquo;&nbsp; » L&#8217;inverse de Larbâa, en somme. L&#8217;inverse, aussi, de Bentalha où j&#8217;apprends, par la même occasion, que onze familles ont reçu des fusils mais sans que cela ait, pour autant, suffi à toutes les épargner&#8230; C&#8217;est le jeu de la mort, le seul où, à tous les coups, l&#8217;on perd : qu&#8217;est-ce qui vous signale le mieux à l&#8217;attention des assassins ? Réclamer des armes (Bentalha), les refuser (Larbâa) ou les réclamer et se les voir refuser (Raïs) ?<br />
Celui d&#8217;un autre rescapé, dans la première maison attaquée, à l&#8217;entrée du village, derrière l&#8217;école. Il est propriétaire d&#8217;un restaurant. Il porte sur le cou la marque du couteau et, sur la nuque, celle de la hache qui ont manqué le décapiter. Il raconte son bébé saigné à blanc. Sa femme tirée de sous le lit avec son autre enfant, de quatre ans. Il raconte qu&#8217;il a entendu l&#8217;émir dire : « On tue les adultes pour les punir, les enfants pour les sauver. » Et puis il se rappelle qu&#8217;il y avait une fête, cette nuit-là, chez les voisins, pour un mariage. Le méchoui sentait bon. Les gens avaient l&#8217;air gai. Et parmi eux, me dit-il, il y avait tenez-vous bien ! quatre des hommes qui, quelques heures plus tard, allaient conduire le massacre. « Qui tue qui ? Je sais que certains posent la question. Mais nous, on sait bien qui nous tue. On les a vus, les tueurs. C&#8217;étaient des enfants du quartier. Ils étaient là, vous dis-je, parmi nous, ce soir-là&#8230; » Obcénité, oui, de la question « qui tue qui ? » comme s&#8217;il fallait ajouter le doute, la confusion, à l&#8217;horreur&#8230;<br />
Et puis, le témoignage, enfin, d&#8217;un officier des forces municipales, ingénieur avant les événements. Pourquoi les militaires ne sont-ils pas intervenus, à Raïs ? Pourquoi l&#8217;armée, d&#8217;une façon générale, intervient-elle si peu ? « D&#8217;abord, explique-t-il, c&#8217;est faux. Elle intervient. Elle a mené, à Ouled Allel et ailleurs, des opérations efficaces. Sauf qu&#8217;elle le fait à son heure. Sur son terrain. En tâchant d&#8217;économiser, comme le feraient toutes les armées du monde, le sang de ses soldats. » Le sang des soldats ou des civils, je lui demande ? Que faites-vous du sang des civils qui vous appellent à leur secours ? Et lui : « Citez-moi une armée qui soit prête à sortir de ses cantonnements comme ça, en pleine nuit, sans ordre exprès de sa hiérarchie et sans savoir si l&#8217;alerte est une vraie alerte, si ce n&#8217;est pas un piège qu&#8217;on lui tend, si elle ne va pas, comme en juin, tomber dans une embuscade. » Mais n&#8217;est-ce pas votre métier ? j&#8217;insiste. La tâche d&#8217;une armée digne de ce nom n&#8217;est-elle pas d&#8217;assurer, dans l&#8217;urgence, la sécurité des populations ? Et lui, encore : « Il faut connaître l&#8217;histoire de cette armée ; c&#8217;est une armée statique ; elle a une culture très Armée rouge ; elle n&#8217;a jamais très bien su bouger ; alors à plus forte raison la nuit, face à des sauvages qui ont le bénéfice de la surprise, et celui de la connaissance du terrain&#8230; ! »<br />
Un tel raisonnement n&#8217;est, cela va sans dire, pas acceptable. Mais j&#8217;ai, à Tizi Ozou et Oran comme à Alger, rencontré d&#8217;autres officiers de terrain. A tous, j&#8217;ai posé cette même question de la passivité des forces armées. Tous m&#8217;ont donné le même type de réponse l&#8217;attribuant, soit à la « culture » de l&#8217;ALN, soit à la mobilité « insaisissable » des groupes terroristes, soit, encore, à la difficulté, pour n&#8217;importe quelle armée placée dans une situation semblable, d&#8217;adapter son « outil » aux contraintes d&#8217;une guerre de guérilla qui n&#8217;a cessé, de surcroît, de changer de forme et de terrain (terrorisme urbain, attaques des banlieues puis des villages, douars isolés). Et si je devais, au bout du compte, résumer mon propre sentiment, je dirais comme, d&#8217;ailleurs, la plupart des intellectuels ou des démocrates algériens que j&#8217;ai pu rencontrer, comme Saïd Sadi, le patron du RCD, comme Fatimah Karaja, la directrice du Centre de réparation psychologique des enfants handicapés, comme Abla Cherif, Khalida Messaoudi, Yasmine et Myriam Benhamza, ces héroïnes de la cause des femmes en Algérie : incompétence des militaires, sûrement ; indifférence, peut-être ; l&#8217;arrière-pensée, dans la tête de certains, que la vie d&#8217;un bon soldat ne vaut pas celle d&#8217;un paysan qui, hier encore, jouait le FIS, pourquoi pas ; mais un « état-major », ou un « clan », ou même un « service spécial », fomentant les massacres, ou armant les massacreurs, ou déguisant cela s&#8217;est dit ! leurs hommes en islamistes, voilà une hypothèse à laquelle je ne parviens pas à croire.<br />
L&#8217;ouest du pays enfin. Ce reportage s&#8217;achève à la veille du ramadan, alors que l&#8217;on redoute de voir l&#8217;épicentre de la barbarie se déplacer là, dans cet autre triangle de la mort, entre Tlemcen, Tiaret et Mascara. Oran donc. Route d&#8217;Aïn Temouchent. Anciennes fermes coloniales. Clos Saint-Jean. Caves Paul Cambillard et Louis Féraud. « Recette principale » écrit en français. « Pharmacie Fartas. » Cimetière chrétien, à la sortie d&#8217;Hassi Grela, un peu en retrait de la route. Bref, paix des cultures et des coeurs. Douceur de vivre affichée. Mais jusqu&#8217;à quand ? Par quel miracle ?<br />
très vite, le relief se fait plus accidenté. Les visages, à son image, plus âpres. Les gens ont l&#8217;air absent. Inquiet. Ils savent que, pas très loin d&#8217;ici, commencent les régions les plus enclavées du pays. Ils savent aussi que, s&#8217;il y a bien des lieux où l&#8217;armée répugne à entrer, c&#8217;est dans ces douars montagneux de l&#8217;arrière-pays. Jusqu&#8217;à Béni-Saf, ma ville natale 1, rue Karl-Marx ! la rue n&#8217;a pas changé de nom ! où règne, comment dire ? un climat d&#8217;avant-guerre, ou de veillée d&#8217;armes qui ne s&#8217;avoue pas. Pas de problème, Monsieur le maire ? Pas de terrorisme, à Béni-Saf ? Regardez la cimenterie, à l&#8217;entrée de votre ville : gardée comme une forteresse, sacs de sable, miradors, relève de la garde toutes les six heures, etc. Sur la route du retour, un entrefilet de Liberté, le journal de Outoudert Abrous, annonce qu&#8217;un massacre s&#8217;est produit à « El Badj », près de Tlemcen. Halte. Demi-tour. C&#8217;est à Tlemcen que je veux aller puisque la guerre arrive à Tlemcen.<br />
Commence un minuscule psychodrame qui illustre bien la maladresse de la bureaucratie algérienne. J&#8217;ai donc rebroussé chemin. Or voici que, parvenu à la limite des deux wilayas celle d&#8217;Aïn Temouchent d&#8217;où je sors, celle de Tlemcen où je veux entrer , je ne vois pas la relève de gendarmerie supposée m&#8217;accompagner. En effet, me dit-on, la relève ne viendra pas. Car Tlemcen n&#8217;est pas « dans le programme ». Et, comme Tlemcen n&#8217;est pas « dans le programme », ordre vous est donné de retourner d&#8217;où vous venez. Je proteste. J&#8217;explique que ce sont ces méthodes qui font dire à la presse internationale que les Algériens cachent la vérité sur les massacres. Mais rien n&#8217;y fait. J&#8217;obtempère. Et quelle n&#8217;est pas ma surprise quand, un quart d&#8217;heure après, sur la route du retour vers Oran, une voiture de police réapparaît, nous rattrape, nous plaque sur le bas-côté : ma demande de « changement de programme » est étudiée, finalement, « en haut lieu » ; je ne peux plus ni avancer (puisqu&#8217;elle risque d&#8217;être exaucée), ni reculer (puisqu&#8217;elle ne l&#8217;est, par définition, pas encore) ; je dois rester là, patiemment, à regarder les tracteurs, rêver, ou aider un appelé à caler la pancarte « halte police » qui lui tombe sur le pied chaque fois que survient une auto. Les heures passent. La réponse officielle finit par arriver. La gendarmerie est inflexible. Mais le ministère de l&#8217;intérieur a cédé. Je peux, si j&#8217;y tiens, mais sans gendarmes, pousser jusqu&#8217;à Tlemcen, puis, de là, au lieu du massacre. Sauf que, arrivé à Tlemcen, rebelote. Nouveau barrage. Nouvelles palabres. La route d&#8217;El Badj est elle aussi ! devenue brusquement « impraticable ». Et je suis invité à découvrir les blanches maisons à terrasses, les koubbas magnifiques, les jardins en fleurs, de « la ville de Sidi Daoudi »&#8230;<br />
Je reviendrai à Tlemcen, plus tard, avec un journaliste algérien. J&#8217;apprendrai qu&#8217;« impraticable », en l&#8217;espèce, signifiait « en cours de nettoyage ». Je découvrirai que le douar massacré ne s&#8217;appelait pas, comme l&#8217;avait écrit toute la presse (y compris donc Liberté, l&#8217;un des meilleurs quotidiens d&#8217;Alger), « El Badj », mais El Bordj. Je vérifierai qu&#8217;il ne se trouvait pas, comme les journaux l&#8217;avaient également dit, à 3 mais à 35 kilomètres de Tlemcen, au fin fond de la daïra de Chittouane. Et je me ferai surtout une idée, à cette occasion, de ce qu&#8217;est ce type de douar : quinze familles loin de tout et, au fond, ignorées de tous ; des maisons dispersées sur trois collines, sans vraie chemin carrossable pour mener de l&#8217;une à l&#8217;autre et de chacune à Chettouane ; pas de téléphone, bien sûr ; pas de contact avec le monde ; et aucun moyen, en cas d&#8217;attaque, de donner l&#8217;alerte.<br />
Comment  les choses se sont-elles précisément passées, cette nuit-là ? Un des survivants a marché quatre heures dans la montagne, mais a dû, avant cela, se terrer toute une journée pour échapper au premier ratissage, le pire, celui des terroristes acharnés à ce qu&#8217;il ne reste aucun témoin de leurs crimes. Sinon ? « Sinon, si je n&#8217;y étais pas arrivé, il n&#8217;y avait qu&#8217;une solution : attendre qu&#8217;au marché le plus proche on s&#8217;inquiète de ne plus voir de représentant du douar et que quelqu&#8217;un monte couvrir le visage des morts&#8230; »<br />
Le salut, pour ces douars isolés où l&#8217;on peut parier que se fixera la prochaine stratégie des tueurs, ne passe plus par l&#8217;armée. Il passe par des fusils, par une culture d&#8217;autodéfense et, comme en Kabylie, par la constitution de groupes de « patriotes ». Je suis allé en Kabylie. Je suis monté dans ces nids d&#8217;aigle qui, comme Igoujdal, ou Aït Chafaa, ont réussi, en n&#8217;entrant pas dans les voies du malin et en rendant, surtout, coup pour coup, à écarter le péril. J&#8217;ai vu là des hommes admirables, souvent anciens combattants de la guerre de libération, qui ont ressorti les vieux fusils et retrouvé les réflexes d&#8217;autrefois. Que l&#8217;on ne puisse pas, sans risque, armer des civils, c&#8217;est certain. Que le recours à l&#8217;autodéfense signifie, toujours, une défaite de l&#8217;Etat, c&#8217;est évident. Mais les Kabyles n&#8217;ont pas eu le choix. Les paysans de l&#8217;Ouest algérien ne l&#8217;auront probablement pas davantage. Comme me disait le chef des patriotes d&#8217;Igoujdal : « Quand les terroristes veulent tout vous prendre, même votre honneur, et que les gendarmes, tremblant de peur dans leur caserne d&#8217;Azzeffoun, vous laissent tomber, il n&#8217;y a plus à hésiter : il faut prendre les armes ou mourir. »<br />
Entre-temps, je serai allé à Arzew, de l&#8217;autre côté d&#8217;Oran, sur la route de Mostaganem, là où débouchent, pour se déverser dans les méthaniers de la Sonatrach, les six gazoducs du pays. C&#8217;est l&#8217;autre Algérie. C&#8217;est l&#8217;Algérie utile. C&#8217;est une Algérie qui, pendant que flambent les douars isolés, ne songe, elle, qu&#8217;à la flambée des cours du brut. La guerre, connaît pas. El Bordj, qu&#8217;est-ce que c&#8217;est ? Elle ne voit, cette Algérie-là, que la guerre des chiffres, des mètres cubes, des performances. Elle vit dans un autre monde, qui est celui du cracking, des marchés internationaux, des barils. J&#8217;ai voulu la voir, elle aussi. D&#8217;abord parce que c&#8217;est, également, l&#8217;Algérie. Ensuite parce qu&#8217;elle n&#8217;est pas, avec l&#8217;autre, si dénuée de liens qu&#8217;il y paraît&#8230;<br />
Je suis accueilli, cet après-midi-là, par l&#8217;état-major de l&#8217;entreprise au grand complet. On m&#8217;explique, autour d&#8217;une grande table en fer à cheval, dans une des salles de conférence d&#8217;un des villages d&#8217;expatriés, les réserves de gaz et les procédés de liquéfaction. Les cubages de l&#8217;année et le rapport en devises pour l&#8217;économie algérienne. Les performances de la bonne vieille gazière GL4Z, pionnière du genre, doyenne de la zone, mais qui est encore sacrément vaillante et les mystères de la synthèse de l&#8217;hélium. Ces hommes sont fiers de leur outil. Ils ont raison. D&#8217;autant que la modernité politique de l&#8217;Algérie passe aussi, j&#8217;imagine, par une forme de prospérité. Mais il n&#8217;y a qu&#8217;une question, moi, qui m&#8217;intéresse tandis qu&#8217;ils me racontent leur épopée : celle, encore, du terrorisme et de la façon dont ils l&#8217;ont conjuré.<br />
Officiellement, la question ne se pose pas. Et la zone, à les entendre, n&#8217;aurait jamais, au grand jamais, eu à souffrir de l&#8217;islamisme. En réalité, c&#8217;est faux, bien sûr. On sait, même si ce type d&#8217;information est frappé d&#8217;embargo, qu&#8217;il y a eu, ces cinq dernières années, des actions contre des gazoducs, des vols de véhicules, des fils électriques coupés à Gassi Touil ou à In Salah. On sait aussi je tiens l&#8217;information d&#8217;un cadre dirigeant de la Sonatrach retrouvé, par hasard, dans l&#8217;avion Oran-Alger qu&#8217;il y a eu, à la fin des années 80, une opération idéologique des islamistes autour de la nécessaire « récupération » par le « peuple » de ces richesses nationales accaparées par l&#8217;« oligarchie ». Et on sait encore même source que ce mouvement a débouché sur une grève dure, mais non moins durement réprimée : neutralisation des meneurs, licienciements discrets mais massifs, chantage sur les familles, avantages en nature (primes, vacances, voyages à l&#8217;étranger) pour les plus dociles&#8230; Quant à la sécurité des installations, enfin, j&#8217;ai pu constater de visu, en allant visiter la zone avec le « M. Sécurité » local, l&#8217;extrême sophistication du dispositif.<br />
C&#8217;est, d&#8217;abord, aux approches d&#8217;Arzew, une série de barrages militaires les premiers, vraiment sérieux, depuis mon arrivée en Algérie. Ce sont des murs immenses, surmontés de petits barbelés, le long de la principale route d&#8217;accès. C&#8217;est une autre enceinte, hermétiquement close celle-là, délimitant, autour de la zone industrielle proprement dite, un premier périmètre de sécurité. C&#8217;est, à l&#8217;intérieur de cette première enceinte, onze petites enceintes secondaires, une pour chaque « complexe ». C&#8217;est à l&#8217;intérieur et à l&#8217;extérieur de chacune de ces enceintes la principale, comme les secondaires des unités d&#8217;élite de l&#8217;armée, mais aussi des vigiles privés, qui patrouillent jour et nuit. Ce sont une série de « villages », sous haute garde eux aussi, où les « expat » ont leur piscine, leurs courts de tennis, leurs maisons. Ce sont, partout, à chaque coin de rue ou presque, un château d&#8217;eau en cas d&#8217;incendie, des voitures de pompiers prêtes à bondir. C&#8217;est, sur le quai, protégeant les aires d&#8217;embarquement, d&#8217;autres murs encore, d&#8217;autres patrouilles. C&#8217;est, pour le cas où le danger viendrait de la mer, un satellite-espion, loué aux Américains, capable de détecter tout objet flottant de plus de 2 mètres. Et c&#8217;est enfin, servies, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, par des informaticiens de haut vol, pour la plupart étrangers, deux salles d&#8217;écrans de contrôle qui détectent le moindre mouvement suspect, qu&#8217;il soit sur terre, sur l&#8217;eau ou dans les airs&#8230;<br />
De cela aussi, « M. Sécurité » est fier. Et il n&#8217;a pas tort, ma foi, de l&#8217;être, puisque cette cible géante qu&#8217;est Arzew, ce rêve des islamistes, cette banque du pays, ce poumon, il a réussi, depuis six ans, et à quelques escarmouches près, à le sauver de la violence. Mais voici, alors, la vraie question. Je la pose, rentré à Alger, à un responsable du RND, le parti au pouvoir, qui m&#8217;explique, non sans raison, que, si fragiles que soient, ici, la liberté de la presse, le droit de manifester, voire les embryons d&#8217;institutions démocratiques, c&#8217;est ce que le monde arabo-musulman offre, jusqu&#8217;à nouvel ordre, de moins imparfait. Quand votre pouvoir veut, lui dis-je, il peut. Quand il décide de mettre hors d&#8217;atteinte les torchères d&#8217;Arzew ou du Sahara, il s&#8217;en donne les moyens et cela marche. Pourquoi ce qu&#8217;on fait pour les torchères, ne pas le faire pour les citoyens ? Cette ingéniosité que j&#8217;ai vue, cette maîtrise des techniques militaires de pointe dont j&#8217;ai pu constater les effets, pourquoi ne s&#8217;en sert-on pas pour créer des périmètres de sécurité autour des villes martyrisées de la Mitidja ou des villages qui, dans l&#8217;Ouest, attendent déjà leur tour ? C&#8217;est la seule question qui vaille. C&#8217;est le vrai défi qui attend cet Etat. L&#8217;Algérie sera irrévocablement engagée sur la voie démocratique le jour, et le jour seulement, où elle pourra dire au monde : il n&#8217;y a plus de villes « utiles » et d&#8217;autres « inutiles » ; il n&#8217;y plus de différence, ni entre les vies ni entre les morts ; le sort d&#8217;un paysan de Rélizane importe au moins autant que l&#8217;appareillage d&#8217;un pétrolier.<br />
</span></p>
<p><span style="color: #993300;"><strong>Bernard-Henri Lévy</strong><br />
</span></p>
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		<title>Le 26 mai 1990&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 10 Jan 2011 16:58:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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Qui se souvient encore de cette émission culte de Thierry Ardisson qui s&#8217;appelait « Lunettes noires pour nuits blanches »? Pas Bernard-Henri Lévy, en tout cas, qui ne m&#8217;en a jamais parlé alors qu&#8217;elle a été le cadre d&#8217;une de ses [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy lançait, chez Thierry Ardisson, le numéro 1 de<em> la Règle du Jeu</em>.</strong></p>
<p><strong><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/EMISSON-ARDISSON-BHL.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-13464" title="EMISSON ARDISSON BHL" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/EMISSON-ARDISSON-BHL-300x192.jpg" alt="EMISSON ARDISSON BHL" width="300" height="192" /></a>Qui se souvient encore de cette émission culte de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/thierry-ardisson-2604.html"> Thierry Ardisson </a>qui s&#8217;appelait « Lunettes noires pour nuits blanches »? Pas Bernard-Henri Lévy, en tout cas, qui ne m&#8217;en a jamais parlé alors qu&#8217;elle a été le cadre d&#8217;une de ses bonnes interviews.<span id="more-13447"></span> On est  le 26 mai 1990. Le numéro 1 de<a href="http://laregledujeu.org/"><em> la Règle du jeu </em></a>vient de sortir. Et c&#8217;est lui qui fait l&#8217;objet de cette conversation. Dans le cabaret parisien Shéhérazade, Thierry Ardisson propose à son invité une interview &laquo;&nbsp;who&#8217;s who&nbsp;&raquo; où il doit donner son avis sur Mao Zedong et Mikhaïl Gorbatchev, Yasser Arafat et Jean Marie Le Pen,  Jean Marie Domenah, Robert Faurisson, Jean Edern Hallier, André Glucksmann, Patrick Besson, Denis Tillinac, Morgan Sportes ou Marc Edouard Nabe, et, enfin, Bernard Henri Levy ! Une perle.</strong></p>
<p><strong></strong><strong>Laurence Roblin</strong></p>
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		<title>Le 3 février 1980&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 08 Jan 2011 10:06:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230;Action contre la Faim et Médecins sans Frontières donnaient le départ de la Marche pour la Survie (pour le Cambodge)
La population cambodgienne vit ses pires heures. Famine, déportation, camps de réfugiés surpeuplés, résultat du conflit qui oppose les Vietnamiens et le gouvernement de Phnom Penh (pro-Vietnamiens) au dictateur Pol Pot et les Khmers Rouges.
Le jeune [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;Action contre la Faim et Médecins sans Frontières donnaient le départ de la Marche pour la Survie (pour le Cambodge)</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/BHL-CAMBODGE1.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-13418" title="BHL CAMBODGE" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/BHL-CAMBODGE1-150x150.jpg" alt="BHL CAMBODGE" width="150" height="150" /></a>La population cambodgienne vit ses pires heures. Famine, déportation, camps de réfugiés surpeuplés, résultat du conflit qui oppose les Vietnamiens et le gouvernement de Phnom Penh (pro-Vietnamiens) au dictateur Pol Pot et les Khmers Rouges.<br />
Le jeune Bernard-Henri Lévy est sur le point de prendre l’avion. Il va tenter,  avec AICF (action Internationale contre la faim, dont il est membre fondateur) et MSF,<span id="more-13405"></span> d’atteindre le Cambodge par la frontière thaïlandaise. Des médecins et une vingtaine de camions chargés de vivres constitueront ce <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/BHL-CAMBODGE-21.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-13422" title="BHL CAMBODGE 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/BHL-CAMBODGE-21-150x150.jpg" alt="BHL CAMBODGE 2" width="150" height="150" /></a>convoi humanitaire. Et d’une manière symbolique, Bernard-Henri Lévy marchera jusqu’à cette frontière. « La Marche de la Survie », aux côtés 150 personnalités américaines et européennes. Juste avant son départ, il est interviewé. Des images rares que nous vous proposons ici.<br />
Le 5 février, BHL et les siens (derrière lui, Elie Wiesel) resteront bloqués à la frontière, près du camp de Sako. Mais l’opinion internationale sera alertée par l’urgence de la situation – dramatique &#8211; que vivent ces réfugiés.</p>
<p><strong>Laurence Roblin.</strong></p>
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		<title>Le 17 octobre 1981&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 07 Jan 2011 16:38:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; découvrait Philippe Muray
Si vous continuez vous aussi de ne pas très bien comprendre pourquoi la légende du siècle a régulièrement dégénéré en religion de la persécution. Si vous êtes de ceux qui, comme moi, attendent encore qu’on leur explique cet âge de raison où s’ouvrent, en pleine lumière, des gouffres abominables. Si ici même, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; découvrait Philippe Muray</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-1.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-13389" title="MURAY 1" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-1-300x190.jpg" alt="MURAY 1" width="300" height="190" /></a>Si vous continuez vous aussi de ne pas très bien comprendre pourquoi la légende du siècle a régulièrement dégénéré en religion de la persécution. Si vous êtes de ceux qui, comme moi, attendent encore qu’on leur explique cet âge de raison où s’ouvrent, en pleine lumière, des gouffres abominables. Si ici même, en France,<span id="more-13390"></span> vous ne parvenez pas à vous déprendre d’un indéfinissable malaise face à tant de fantômes, de paisibles revenants qui semblent là pour nous dire que le temps des délires n’est peut-être pas révolu. Bref, si vous êtes las de cette incroyable légèreté avec laquelle l’époque — la nôtre, celle des fascismes — décide d’éluder ses plus brûlantes questions, alors je vous invite à suivre le conseil que donne Philippe Muray dans son superbe essai, et à relire, très vite, le plus grand, le plus actuel des historiens du XXe siècle : je veux parler, bien entendu, de Louis-Ferdinand Céline&#8230;<br />
Au commencement, c’est bien connu, il y a « le bout de la nuit ». Ces paysages de mouroirs, de cimetières, de terrains vagues qui, du « Voyage » à « Rigodon », respirent la même hideuse détresse. Cette longue, cette raisonnée saison en épouvante qui nous mène aux confins d’un univers moite, absolument sinistré, tout ruisselant d’horreur, de crimes, de massacres. On a tout dit, ou presque, sur le fameux « style » célinien. Les céliniens ont écrit toutes sortes de sottises sur cette forme « populaire », parfaitement « naturelle » et « branchée », à les entendre, sur le gargouillis communautaire. Ce que Muray dit, lui, c’est que cette langue superbe, infiniment plus travaillée qu’on ne le croit d’habitude, torturée et presque chauffée à blanc par l’infernale forge du monde, est d’abord et surtout la première langue française moderne à être, pour le meilleur et pour le pire, contemporaine d’un temps de guerre, d’ossuaires, de charniers ou de camps de concentration.</p>
<p><strong>Voyant aveuglé</strong></p>
<p>Mieux, et plus concrètement peut-être, la seule langue française moderne à être <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-2.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-13391" title="MURAY 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-2-179x300.jpg" alt="MURAY 2" width="179" height="300" /></a>véritablement contemporaine d’une époque de foules, de cohues et de meutes hébétées. A avoir su entendre cette effervescence sourde qui, sur fond de décombres et bas-reliefs d’émeute, s’est emparée de l’humaine fourmilière. A voir, et à montrer, ces grands tas de cadavres, ces immenses amas de vivants que roule, agglutine, pulvérise l’horrible mouvement des guerres qui succèdent aux guerres. Toujours, dit Muray, la même obsession du tas, de l’amas, de la masse grégarisée. La même intuition d’une humanité nombreuse, réduite à cet état de nombre, de grand nombre, d’innombrables nombres en folie. Et la même intuition, du coup, d’un âge nouveau de l’espèce dont la catégorie fondamentale deviendrait celle du Multiple ; où les « individus » de naguère ne seraient plus qu’une irréductible et saignante pluralité ; où la « politique » elle-même ne consisterait plus qu’en une obscure, macabre comptabilité — dénombrement sans fin de réprouvés, de trains entiers de réfugiés, longues cohortes de morts vivants filant droit vers l’enfer&#8230;<br />
Je ne prétends pas, bien entendu, que cette vision soit réjouissante. Tous les lecteurs de Céline savent qu’elle est, parfois, littéralement insoutenable. Mais on ne peut nier, en revanche, qu’elle ait quelque chose à voir avec le siècle qui l’enfante. On admettra qu’il n’est pas courant qu’un romancier se risque à un si long, si têtu, si total face-à-face avec l’horreur. Ce n’est pas tous les jours, surtout, que l’on va aussi loin, de l’autre côté du miroir social, pour y déchiffrer le filigrane de sang qui trame les communautés. Muray a raison de rappeler, à cet égard, que ce Céline-là, ce Céline tragique et sombre, fut méthodiquement censuré par Hitler, Staline ou Pétain. Il est certain que ce mal radical, incurable auquel il nous confronte ne pouvait, ne peut encore que heurter les apôtres de la société totale, transparente à elle-même et réconciliée avec l’histoire. Pour cela, rien que pour cela, même s’il n’y avait que cela dans toute l’œuvre célinienne, je crois qu’elle mériterait d’être lue, érigée en monument et même — pourquoi pas ? — commentée dans les écoles.<br />
D’autant, continue Philippe Muray, qu’il n’y a pas que cela justement dans l’œuvre célinienne ; qu’on y trouve, comme chacun sait, autre chose, à l’exact opposé de cette belle lucidité ; mais que cet autre chose, cette autre aventure, si l’on veut, est au moins aussi instructif quant à la vérité du siècle&#8230; Tout se passe, explique-t-il à peu près, comme si Céline, le voyant, était lui-même aveuglé, frappé de stupeur et d’effroi par l’horreur de sa vision. Comme si, au moment même où, de sa propre écriture, il commence de le creuser, il était saisi de vertige devant le gouffre innommable qu’il sent s’ouvrir sous ses pas. Comme si, malade lui aussi du Mal qu’il a découvert, il convoquait alors à son chevet un autre Céline, un semblable, un double, chargé de suturer la plaie, de soulager tant de douleur, d’effacer jusqu’à la trace de l’insupportable voyage. Ce second Céline, on l’aura deviné, n’est autre que Destouches. Louis Ferdinand Destouches, le médecin, que l’écrivain, pour advenir, avait commencé par chasser. Et à qui il suffira, du haut de sa science, d’expliquer que ce Mal radical, ce Mal incurable de tout à l’heure, n’étaient en vérité qu’une vulgaire maladie, une peste très locale, une vague épidémie à soigner de toute urgence.</p>
<p><strong>Une potion de providence</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-31.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-13396" title="MURAY 3" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-31-183x300.jpg" alt="MURAY 3" width="183" height="300" /></a>En clair, cela veut dire qu’un nouveau versant se dessine, là, dans l’œuvre, à lire maintenant comme un long, un interminable diagnostic. Le génial écrivain des romans va partir en quête du virus, du bacille qui, instillé dans le corps du monde, y a induit tout son désordre. Lui qui croyait à la tragique éternité d’une douleur qui était comme l’autre nom du monde se lance dans une odieuse, une misérable imprécation contre les « nègres », les « chinetoques », les « étrangers » en général. Brusquement. optimiste, brûlant de trouver son coupable, affreusement impatient d’instruire le procès du siècle ; il part en guerre contre la littérature et le cinéma yankee et, il tombe ainsi dans le panneau de cet antiaméricanisme primaire qui, depuis quelques années déjà, figurait dans l’arsenal idéologique de l’extrême-droite fascisante. Et puis, bien sûr, à bout de souffle, au bout de sa longue traque, à l’horizon de toutes ses menues et provisoires inculpations, il détecte enfin son microbe, le vrai, le seul, le corrupteur par excellence, celui que deux mille ans d’histoire occidentale avaient désigné à sa fureur : en un mot, le juif.<br />
Céline, à ce point, est devenu le pamphlétaire imbécile de « Bagatelles » [14] ou des « Beaux Draps » [15]. Il n’a su conjurer sa folle, son insensée terreur qu’en la fixant sous les traits d’une figure abominée. Il n’a pu sortir de la crise qu’il avait lui-même ouverte, et où il s’était enferré, qu’en devenant l’abject collabo errant, bave aux lèvres, dans les bas-fonds du Paris occupé. Et si Philippe Muray dit, que ce Céline-là est au moins, aussi instructif que l’autre, c’est qu’il nous dit la logique du passage, justement, et la genèse de l’abjection. C’est qu’il nous apprend pourquoi, dans l’ordre des sociétés, « guérir » est criminel, et la « volonté de guérir » la matrice même des fascismes. C’est qu’il nous met sur la piste d’une « histoire de la clinique » qui n’est pas celle que l’on a dite mais la chronique véritable des tentations totalitaires. Concrètement, et aussi atroce que cela paraisse : avant d’être un délire, le racisme est un remède, une potion de providence, un peu d’ordre dans le désordre et le non-sens du monde — un rai de lumière, enfin, à l’horizon de la nuit.</p>
<p><strong>Le « communisme Labiche »</strong></p>
<p>Et de fait, lisez ! Oui, lisons-le donc enfin, ce Céline des pamphlets ! Voyez la lumière crue sans mystère ni réserve où il s’installe maintenant ! Entendez comme sa voix a mué, comme elle est claire maintenant et purgée, miraculeusement, de toute espèce d’anxiété, d’angoisse, de négativité ! C’est comme un convalescent, guéri de ses propres songes, et qui recommencerait à croire au monde et à ses positivités. Un très ancien exilé, longtemps absent à toute place, qui découvrirait sur le tard le charme des terroirs, des folklores, des douces racines françaises. Un féministe même qui, oubliant d’un seul coup tous ces corps torturés et souillés d’accouchures qu’il mettait en scène dans ses romans, se met à rêver de belles danseuses musclées dont l’entre-chat souverain devient l’image mobile d’une histoire épurée, déculpabilisée. La danseuse contre le juif ? Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Céline antisémite est un Céline souriant, presque radieux maintenant, qui a perdu sa mine sombre, son aspect sinistre et revêche, et qui, pris d’un fol, d’un brusque amour pour ses semblables, va même s’offrir le luxe de devenir « progressiste ».<br />
Je sais que le mot est fort mais je ne vois pas comment nommer autrement un homme qui, changeant radicalement de projet, proclame à cor et à cri sa volonté de soigner, donc de réformer le genre humain. Je vois mal au nom de quoi lui en dénier le titre quand s’accumulent, dans « les Beaux Draps » et ailleurs, tant d’heureuses propositions de lutte contre la misère, de décentralisation de la France, de rénovation de l’école ou de réforme des transports en commun. II est « social » comme personne, ce philanthrope avoué qui, maintenant qu’on est entre Français, propose « du grand air pour petites bourses », de vastes programmes d’urbanisme destinés aux petites gens et même, pour résoudre le chômage, la « nationalisation » du crédit, des assurances, de l’industrie [16]. Oui, il faut s’y faire. Il faut lui faire sa place, peut-être, au doux soleil du progressisme. Car, Céline le salaud, Céline le raciste, Céline le collabo revendique, qu’on le veuille ou non, sa part à la fondation du « socialisme à la française » qu’il appelle, assez drôlement d’ailleurs, le « communisme Labiche ».<br />
Là encore, il a tout dit. Du fond de l’immondice, il a compris l’essentiel. Il a deviné, cerné et fait lui-même l’épreuve du paradoxe de l’époque. Car s’il peut être ainsi progressiste et raciste c’est, on l’aura compris, que racisme et progressisme sont les deux figures, simplement, de la même volonté de guérir. C’est qu’il y a en matière de médecine politique, deux conseils de l’ordre rivaux ; mais parfois aussi associés, qui conspirent l’un et l’autre au même grand œuvre fondamental. C’est que le thérapeute socialiste qui prétend en finir pour toujours avec la souffrance, la contradiction, l’opacité du monde travaille dans le même horizon que son. confrère raciste qui prétend, lui, chasser de toutes terres leurs insectes les plus nuisibles. Lire Céline, c’est comprendre, autrement dit, pourquoi il n’y a pas de rêve communautaire qui ne porte comme son ombre et sa limite la tentation de l’exclusion. Pourquoi, si l’on préfère, l’ère moderne a inventé une religion, et une seule, capable comme dit l’étymologie, de recueillir les fils épars du lien social dénoué : la religion fasciste.</p>
<p><strong>Bouches d’ombre</strong></p>
<p>On pourrait, bien entendu, s’attarder longtemps encore sur ces multiples figures de la positivité célinienne. Evoquer les fantasmes de « celtitude », par exemple, ou les belles <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-4.jpg"><img class="alignright size-full wp-image-13393" title="MURAY 4" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2011/01/MURAY-4.jpg" alt="MURAY 4" width="194" height="293" /></a>légendes gauloises dont s’enivre le pamphlétaire. Citer les textes où, au nom de son programme commun de régénération sociale, il va jusqu’à tendre la main aux marxistes et à leur proposer alliance. Rappeler le Céline voltairien, enfin, qui, reprenant le bon vieux mot d’ordre de lutte contre « l’infâme » et les « superstitions » en tout genre, vitupère l’Eglise catholique, cette « vieille sorcière judaïque » où il reconnaît, lui aussi, l’ultime repaire du microbe. Admirer même, en un sens, l’habileté tactique, avec laquelle il comprend, avant tout le monde ou presque, qu’avec l’antichristianisme, il ne court plus le moindre risque et qu’il peut tranquillement, dans l’assentiment général, faire passer sa contrebande antisémite derrière des diatribes contre « les burnes du pape » ou « le pucelage de la vierge Marie » [17]&#8230; La Vérité, c’est qu’on trouve tout dans le célinisme. Toutes les pièces, du, dossier réunies en un seul homme. Toutes les séquences du film noir mises à nu et à plat. Et cette invraisemblable impudeur avec laquelle, finalement, il dévoile les moindres trucs, les ficelles les plus obscures de la folie persécutrice&#8230;<br />
On comprend que Philippe Muray puisse se demander alors, dans un des passages les plus éblouissants de son livre, si ce n’est pas là, dans cette impudeur justement, qu’il faut chercher la raison de l’universelle exécration qui semble l’entourer. Si, davantage que ces fameux « crimes » que la société, au fond, lui avait par avance pardonnés — et dont François Gibault [18] fait en partie justice, d’ailleurs, dans sa biographie —, ce n’est pas cette mise à nu, cette tranquille assurance, j’allais dire cette « innocence », qui, aujourd’hui encore, demeurent impardonnables. On peut rêver à la façon dont ses pires délires antisémites auraient été reçus, au soulagement même, peut-être, qu’ils auraient apporté aux lecteurs du « Voyage » ou de « Mort à crédit », s’il s’était contenté, comme tant d’autres, comme tant de phares incontestés de la pensée française, de les chuchoter, de les murmurer entre les lignes et de passer en ombre discrète au lieu de vendre ainsi la mèche. Ah ! si ce pauvre Louis-Ferdinand s’était borné, comme eux, comme l’essentiel de la cléricature à dîner aimablement avec le lieutenant Heller ! Le bougre a préféré aller partout, dans la cité, éventer le terrible, l’indicible, le brûlant secret de la communauté [19].<br />
C’est en ce sens, pour toutes ces raisons à la fois, que, je proposais de le baptiser, en commençant, le plus grand et le plus actuel des historiens du XXe siècle. A présent, au vu de cette gaffe monumentale qu’il a en quelque sorte commise, de cette vivante et hurlante gaffe qu’il est lui-même en train de devenir, j’ajoute qu’il est, de ce même siècle, le symptôme et le révélateur. Seul ou presque dans les caves de la maison de Meudon, traqué par la meute maintenant à ses trousses, assourdi par le couinement qui se fait autour de lui, il a quelque chose du gêneur, de l’indésirable témoin et, donc, de l’homme à abattre. Immense écrivain ou fasciste typique ? Les deux à la fois, bien sûr, et indissolublement. Le même paladin d’ordure ou, parfois, de vérité. A la limite de l’âge moderne, remonté depuis ses combles, surgi de ses plus noires bouches d’ombre, il y a un raté, un ratage, une propre vomissure et comme inaudible lapsus — qui s’appelle Louis-Ferdinand Céline.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong><br />
« Comme un paladin d’ordure et de vérité », <em>Le Nouvel Observateur du 17 octobre 1981</em></p>
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		<title>Le 16 septembre 2008&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 04 Jan 2011 16:38:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; le philosophe badiouiste Slavoj Zizek débattait avec Bhl à la New-York Public Library.
Ce fut, ce jour-là, et même cette saison-là, l&#8217;événement le plus couru de la saison littéraire de New-York. Zizek est un écrivain slovène postmarxiste, radical, disciple de Badiou mais féru de pensée française. Paul Holdengraber l&#8217;a mis en face de celui-ci à [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; le philosophe badiouiste Slavoj Zizek débattait avec Bhl à la New-York Public Library.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/levyzizek08.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-13101" title="levyzizek08" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/levyzizek08-300x218.jpg" alt="levyzizek08" width="300" height="218" /></a>Ce fut, ce jour-là, et même cette saison-là, l&#8217;événement le plus couru de la saison littéraire de New-York. Zizek est un écrivain slovène postmarxiste, radical, disciple de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/alain-badiou-2467.html"> Badiou</a> mais féru de pensée française. Paul Holdengraber l&#8217;a mis en face de celui-ci à l&#8217;occasion de la sortie aux Etats-Unis de « <em>Left in dark times </em>», la version US de son  &laquo;&nbsp;<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/?s=ce+grand+cadavre+%C3%A0+la+renverse">Grand cadavre à la renverse</a>&laquo;&nbsp;</em>.<span id="more-13102"></span> Cette photo est prise  après le débat , à l&#8217;heure des signatures de livres. On devine que le débat a été vif mais courtois. Il a, aussi, été très drôle. Zizek excellant dans le rôle de « clown ». Et Lévy se mettant au diapason. Il fallut, ce soir-là, laisser 400 personnes sur le trottoir, qui ne purent entrer.</p>
<p><strong>Liliane Lazar</strong></p>
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		<title>Le 12 août 1976&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 28 Dec 2010 13:13:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; la première photo  &#171;&#160;officielle&#160;&#187; de Bernard-Henri Lévy
La scène se passe en 1976, à Saint-Tropez, dans une petite maison traditionnelle qui appartient à une amie de Louis Althusser qui est le maître  de BHL. Cette amie s’appelle Madame Salomon. Je n’ai pu retrouver son prénom. Mais elle a loué sa maison à BHL qui [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; la première photo  &laquo;&nbsp;officielle&nbsp;&raquo; de Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/3fafdddebc8a5c517702fd5588c9f8b3.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-13111" title="3fafdddebc8a5c517702fd5588c9f8b3" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/3fafdddebc8a5c517702fd5588c9f8b3-225x300.jpg" alt="3fafdddebc8a5c517702fd5588c9f8b3" width="225" height="300" /></a>La scène se passe en 1976, à Saint-Tropez, dans une petite maison traditionnelle qui appartient à une amie de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/louis-althusser-2323.html">Louis Althusser</a> qui est le maître  de BHL. Cette amie s’appelle Madame Salomon. Je n’ai pu retrouver son prénom. Mais elle a loué sa maison à BHL qui l’occupe avec une bande de joyeux compagnons. Il y a là Louis Althusser, bien sûr. Mais aussi Jean-Paul Dollé, déjà auteur du « <em>Désir de Révolution </em>». Paul Guilbert et Raphaelle Billetdoux. <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/gilles-hertzog-4868.html">Gilles Hertzog</a>. Daniel Toscan du Plantier passe avec Isabelle Huppert. La deuxième épouse de Lévy est là, Sylvie. La petite Justine, âgée de 3 ans. Et, dans les bosquets de la maison, BHL qui a commencé de composer ce qui deviendra <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-barbarie-a-visage-humain-2-1145.html"><em>la Barbarie à visage humain</em></a>, <span id="more-13112"></span>se prête au jeu de la photographe qui semble n’être autre que Sylvie et qui réalise ce qui sera sa première photo &laquo;&nbsp;officielle&nbsp;&raquo;. Elle figurera, en particulier, sur la couverture de l’édition américaine du livre, en 1978. Ainsi que ici, sur ce document, que je n’ai pu identifier. Any idea ?</p>
<p><strong> Liliane Lazar</strong></p>
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		<title>Le 12 juillet  2006&#8230;</title>
		<link>http://www.bernard-henri-levy.com/le-12-juillet-2006-13080.html</link>
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		<pubDate>Mon, 27 Dec 2010 14:32:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy décidait d’aller partager le quotidien des Israéliens en guerre contre le Hezbollah.
C’est le premier jour de la guerre voulue par le Hezbollah pro iranien contre Israël. Bhl est en vacances à Tanger. Il prend un avion. Atterrit à Tel Aviv. Monte sur la frontière nord. Et partage, pendant ces jours de fureur [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy décidait d’aller partager le quotidien des Israéliens en guerre contre le Hezbollah.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/251.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-13082" title="BHL en IsraeÌl" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/251-300x199.jpg" alt="BHL en IsraeÌl" width="300" height="199" /></a>C’est le premier jour de la guerre voulue par le Hezbollah pro iranien contre Israël. Bhl est en vacances à Tanger. Il prend un avion. Atterrit à Tel Aviv. Monte sur la frontière nord. Et partage, pendant ces jours de fureur et d’horreur, la vie des civils israéliens qui vivent terrés dans les bunkers ainsi que la vie des jeunes soldats de Tsahal.<span id="more-13080"></span> Pour lui, comme on est le jour anniversaire du déclenchement de la guerre d’Espagne, ces jeunes soldats sionistes sont les héritiers des républicains espagnols. Et il voit les « iranosaures » du Hezbollah comme les héritiers des fascistes de Franco. Ce reportage sera publié par <em>le Monde</em>. Puis il fera le tour de la planète. Jusqu’au très important<em> New-York Times </em>qui le publiera, en grand, dans son magazine du dimanche. Il est vrai que c’est du grand Bhl. Le Bhl que j&#8217;aime, c&#8217;est-à-dire celui qui déteste la guerre mais qui sait, quand il le faut, reconnaitre les agresseurs et les agressés. Je mettrai prochainement en ligne le témoignage d’Olivier Rafowicz, le lieutenant colonel israélien, qui accompagna Bhl pendant une partie de son équipée et qui fut le témoin de sa patience et de son courage. Ce sera dans ma rubrique « Ses Combats » que je compte inaugurer dès la première semaine de janvier.</p>
<p><strong> Liliane Lazar</strong></p>
<p><span style="color: #993300;"><strong>___________________________________________________________________________________</strong></span></p>
<p><span style="color: #993300;">C&#8217;est, aujourd&#8217;hui, lundi 17 juillet, l&#8217;anniversaire du déclenchement  de la guerre d&#8217;Espagne. Cela fait soixante-dix ans, jour pour jour,  qu&#8217;eut lieu le putsch des généraux qui donna le coup d&#8217;envoi à la guerre  civile, idéologique et internationale voulue par le fascisme de  l&#8217;époque. Et je ne peux pas ne pas y penser, je ne peux pas ne pas faire  le rapprochement, tandis que j&#8217;atterris à Tel-Aviv. La Syrie dans la  coulisse… L&#8217;Iran d&#8217;Ahmadinejad à la manœuvre… Ce Hezbollah dont chacun sait qu&#8217;il est un petit Iran,  ou un petit tyran, qui n&#8217;a pas hésité à prendre en otage le Liban… Et  puis, en fond de décor, ce fascisme à visage islamiste, ce troisième  fascisme, dont tout indique qu&#8217;il est à notre génération ce que furent  l&#8217;autre fascisme, puis le totalitarisme communiste, à celle de nos  aînés&#8230; Dès mon arrivée, oui, dès les premiers contacts avec les vieux  amis que je n&#8217;avais, depuis 1967, jamais vus si tendus ni si anxieux,  dès ma première conversation avec Denis Charbit,  militant du camp de la paix qui ne doute pas de la légitimité de cette  guerre d&#8217;autodéfense imposée à son pays, dès mon premier entretien avec Tzipi Livni, la jeune et brillante ministre des affaires étrangères qui contribua si puissamment à convaincre Ariel Sharon d&#8217;évacuer Gaza et que je trouve, là, tout à coup, étrangement  désemparée face à cette géopolitique nouvelle et à bien des égards  indéchiffrable pour les entendements formés aux catégories répertoriées  du conflit &laquo;&nbsp;israélo-arabe&nbsp;&raquo; traditionnel, je sens que quelque chose de  nouveau, d&#8217;inédit dans l&#8217;histoire des guerres d&#8217;Israël, est en train de  se jouer. Comme si l&#8217;on n&#8217;était plus très sûr, justement, d&#8217;être dans le  seul cadre d&#8217;Israël. Comme si le contexte international, le jeu de  cache-cache entre acteurs visibles et invisibles, le rôle, encore une  fois, de l&#8217;Iran et de son bras armé Hezbollah donnaient à toute  l&#8217;affaire un parfum et des perspectives inédits.</span></p>
<div style="width: 100%; text-align: center; margin-top: 25px;">
<div id="pubOAS_middle" style="visibility: hidden; display: none;"><img style="display: none;" src="http://pubs.lemonde.fr/5/LEMONDE-IDEES/articles/tall/1515385222/Middle/OasDefault/lm_canon_04900_pcl12_tr/canon_04900_pcl12_tr136124.html/35613038356261623463383633323530?&amp;_RM_EMPTY_" alt="" /></div>
</div>
<p><span style="color: #993300;">Tout de suite, avant de monter vers le font nord,  direction Sderot, la ville martyre de Sderot, à la frontière de Gaza et  en guerre, elle, avec les alliés Hamas du Hezbollah. Eh oui, la ville  martyre. Les informations qui nous parviennent du Liban sont si  terribles, l&#8217;idée même des victimes civiles libanaises est si  insupportable à la conscience et au cœur, le cadrage, le passage et  repassage en boucle, des images du sud de Beyrouth bombardé sont devenus  si parfaitement systématiques qu&#8217;il est difficile d&#8217;imaginer, je le  sais, qu&#8217;une ville israélienne aussi puisse être une ville martyre. Et  pourtant… ces rues vides… ces maisons éventrées ou criblées d&#8217;éclats  d&#8217;obus… cette montagne de roquettes déchiquetées que l&#8217;on a entreposées  dans la cour du commissariat central et qui sont tombées dans les  dernières semaines… Aujourd&#8217;hui même, cette pluie de nouveaux engins qui  s&#8217;est abattue sur le centre-ville et a obligé les audacieux qui  entendaient profiter de la brise d&#8217;été à redescendre dans les caves…  Et  puis, pieusement épinglées sur un panneau de crêpe noir dans le bureau  du maire, Eli Moyal,  ces photos de quinze jeunes gens, parfois des enfants, qui sont morts  sous le feu des artificiers palestiniens… Ceci n&#8217;efface évidemment pas  cela. Et ce n&#8217;est pas moi qui jouerai au sale petit jeu de la  comptabilité des cadavres. Mais pourquoi ce que l&#8217;on doit aux uns ne  serait-il pas dû aux autres ? D&#8217;où vient que l&#8217;on parle si peu,  finalement, de ces victimes juives tombées après qu&#8217;Israël s&#8217;est retiré  de Gaza ? Pour moi qui ai passé ma vie à lutter contre l&#8217;idée qu&#8217;il y  aurait des bons et des mauvais morts, des victimes suspectes et des obus  privilégiés, pour moi qui, de surcroît, plaide depuis toujours pour que  l&#8217;Etat hébreu sorte des territoires occupés afin d&#8217;obtenir, en échange,  la sécurité et la paix, il y a là une question de probité, d&#8217;équité,  dans le jugement :  la dévastation, la mort, la vie dans les abris, les  existences brisées par la mort d&#8217;un enfant, sont aussi le lot d&#8217;Israël.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Haïfa.  Ma ville préférée en Israël. La grande ville cosmopolite où Juifs et  Arabes cohabitent depuis la fondation du pays. Elle aussi, une ville  morte. Elle aussi, une ville fantôme. Et, là aussi, des hauteurs  arborées du mont Carmel à la mer, le hurlement des sirènes qui, à  intervalle presque régulier, oblige les rares voitures à s&#8217;arrêter, les  derniers passants à se ruer dans les bouches de métro et qui, surtout,  surtout, rend d&#8217;un seul coup palpable le cauchemar des Israéliens depuis  quarante ans. Car le problème, me dit en substance Zivit Seri,  cette jolie mère de famille, toute menue, dont les gestes maladroits,  sans défense, m&#8217;émeuvent comme m&#8217;émouvaient les corps de Sarajevo, le  problème, m&#8217;explique-t-elle tandis qu&#8217;elle me guide parmi les immeubles  détruits de Bat Galim,  littéralement &laquo;&nbsp;la fille des vagues&nbsp;&raquo;, qui est le quartier de la ville  qui a le plus souffert des bombardements du Hezbollah, le problème,  donc, ce ne sont pas seulement les tués – Israël a l&#8217;habitude. Ce n&#8217;est  même pas le fait que l&#8217;on vise ici non des objectifs militaires, mais  des cibles délibérément civiles – cela aussi, nous le savions. Non, le  problème, le vrai, c&#8217;est que ces bombardements font entrevoir ce qui se  passera le jour, plus forcément très lointain, où les mêmes têtes de  missile auront le double pouvoir  :  primo de viser encore plus juste et  d&#8217;atteindre, par exemple, les installations pétrochimiques que vous  voyez là, sur le port, en contrebas ; secundo, d&#8217;être elles-mêmes  équipées d&#8217;armes chimiques semant une désolation à côté de laquelle  Tchernobyl et le 11-Septembre réunis feront figure d&#8217;aimable prélude…  Car telle est, en effet, la situation. Tels sont, vus d&#8217;Haïfa, les  enjeux de l&#8217;opération en cours. Israël n&#8217;est pas entré en guerre parce  qu&#8217;on avait juste &laquo;&nbsp;violé&nbsp;&raquo; sa frontière. Il n&#8217;a pas lancé ses avions sur  le Liban sud pour le seul plaisir de &laquo;&nbsp;punir&nbsp;&raquo; un pays qui a permis à une  milice armée de bâtir son Etat dans l&#8217;Etat. Il a réagi avec cette  vigueur parce que la simultanéité des attaques sur ses villes et des  déclarations du président iranien appelant à le rayer de la carte, la  conjonction, pour la  première fois dans une même main, d&#8217;une volonté  annihilatrice et des armes qui vont avec, créait une situation nouvelle.  Il faut entendre les Israéliens lorsqu&#8217;ils nous disent qu&#8217;ils n&#8217;avaient  plus le choix. Il faut entendre Zivit Seri expliquer, devant un  immeuble crevé par un obus et dont les dalles de béton se balancent au  bout de leur ferraille tordue, qu&#8217;il était minuit moins cinq, dans le  siècle, en Israël.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Il faut entendre aussi la tristesse de Cheikh Mohammad Charif Ouda,  le chef de la petite communauté hamadi, dont la famille vit ici depuis  six générations et qui me reçoit chez lui, sur les hauteurs du quartier  de Khababir, revêtu d&#8217;un shalwar kamiz et d&#8217;un turban à la mode  pakistanaise. La grande faute du Hezbollah, pour lui comme pour tous les  citoyens de cette ville, est, certes, de frapper indistinctement. Elle  est de tuer à l&#8217;aveugle, Juifs et Arabes mêlés, comme dans le massacre  de la gare centrale de Haïfa qui a fait huit morts et vingt blessés.  Elle est de faire régner un climat de terreur, donc d&#8217;inquiétude de  chaque instant, qui, là encore, et toutes proportions gardées, me  rappelle la façon qu&#8217;avaient les Sarajéviens de spéculer à perte de vue  sur le fait qu&#8217;il s&#8217;en est fallu d&#8217;un cheveu, d&#8217;un hasard, d&#8217;un  changement de programme de dernière minute, d&#8217;un rendez-vous qui s&#8217;est  prolongé, ou qui s&#8217;est abrégé, ou qui a miraculeusement changé de lieu –  et voilà, ils se trouvaient au point d&#8217;impact de la roquette ! La  faute, donc, est là. Mais elle est aussi, insiste-t-il, dans le grand  bond en arrière qu&#8217;il impose à tout le Proche-Orient en réévacuant,  comme il le fait, la question palestinienne… Car Cheikh Mohammad Charif Ouda a raison. Si indifférents qu&#8217;ils fussent, dans le fond, au sort  des habitants de Gaza et Ramallah, au moins les dirigeants arabes  traditionnels faisaient-ils encore semblant. Alors que Nasrallah, lui,  ne se donne même plus cette peine. La souffrance et les droits des  Palestiniens ne sont plus, dans sa géopolitique intime, ni un litige ni  un alibi. Et il suffit de lire sa littérature et la charte de son  mouvement, il suffit d&#8217;écouter les communiqués assassins donnés à la  chaîne Al-Manar, pour voir que, tout à son rêve d&#8217;une Oumma réconciliée  dont l&#8217;Iran serait la base, la Syrie le bras armé et le Hezbollah la  pointe avancée, il n&#8217;a strictement plus rien à faire de cette survivance  des âges anciens qu&#8217;est le nationalisme arabe en général et palestinien  en particulier. Reste la haine nue. La guerre sans but de guerre.  Restent trois laissés-pour-compte de ce djihad version persane dont la  guerre actuelle donne le coup d&#8217;envoi :  Israël, le Liban et, donc, la  Palestine.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Roquettes encore. J&#8217;ai quitté Haïfa pour Saint-Jean d&#8217;Acre puis, le long de la frontière libanaise, pour cette succession de  villages, kibboutz et autres moshavs qui vivent, depuis dix jours, sous  les tirs – et c&#8217;est un véritable déluge de feu, pour ne pas dire un  orage d&#8217;acier, qui tombe, aujourd&#8217;hui, sur les paysages de haute  Galilée. <em>&laquo;&nbsp;Je n&#8217;ai jamais bien su ce qu&#8217;il fallait faire dans ces cas-là, </em>me dit, en se forçant à rire, le lieutenant-colonel Olivier Rafovitch, tandis que nous approchons d&#8217;Avivim et que le bruit des explosions semble lui aussi se rapprocher.<em> On a tendance à accélérer, n&#8217;est-ce pas… On a tendance à penser que la  seule chose à faire est de s&#8217;éloigner au plus vite de cet enfer… Mais  c&#8217;est idiot, quand on y pense. Car qui sait si ce n&#8217;est pas justement en  accélérant que l&#8217;on va à la rencontre, etc. ?&nbsp;&raquo;</em> Moyennant quoi nous  accélérons tout de même. Nous traversons en trombe un village druze  désert. Puis un gros bourg agricole dont je n&#8217;ai pas le temps de noter  le nom – peut-être Sasa – et qui a été évacué. Puis une zone  complètement découverte où une katioucha vient de défoncer la chaussée.  C&#8217;est fou ce que ces engins, quand on les voit de près, créent de  dégâts. Et c&#8217;est fou le boucan qu&#8217;ils peuvent faire quand on ne dit plus  rien et que l&#8217;on guette juste le bruit de leur trajectoire mêlé à celui  du moteur de la voiture –  choc sourd et sans fumée de la roquette  tombée au loin ; détonation stridente, énervée, quand elle passe  au-dessus des têtes ; vibration longue, tenue comme un point d&#8217;orgue,  quand elle éclate à proximité et fait tout trembler autour de vous…  Peut-être, d&#8217;ailleurs, ne faudrait-il plus dire &laquo;&nbsp;roquette&nbsp;&raquo;. En anglais,  je ne sais pas. Mais en français ou, plutôt, en franglais il y a, dans  le mot même, quelque chose qui, mine de rien, réduit automatiquement la  chose et implique une vision biaisée, mensongère, de cette guerre. On  dit salade de roquette… Ou croquette pour les chiens… Ou roquet  justement, petit chien plus bruyant que méchant, qui vous mordille les  mollets et qui aurait, face à lui, le méchant molosse israélien… Alors,  pourquoi ne pas dire obus ? ou missile ? Pourquoi ne pas rendre, en  utilisant le juste mot, toute sa dimension de violence barbare à cette  guerre voulue par les Iranosaures du Hezbollah et par eux seuls ?  Politique des mots. Géopolitique de la métaphore. La sémantique, dans  cette région, est plus que jamais une affaire de morale.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Les  Israéliens ne sont pas des saints. Et ils sont évidemment capables, en  situation de guerre, d&#8217;opérations, manipulations, dénégations  machiavéliques. Cette guerre-ci, pourtant, il y a un signe qui indique  qu&#8217;ils ne l&#8217;ont pas voulue et qu&#8217;elle leur est tombée dessus comme un  mauvais destin. Et ce signe c&#8217;est le choix, au poste de ministre de la  défense, de l&#8217;ancien militant de La paix maintenant, acquis depuis  toujours à la cause du compromis avec les Palestiniens, patron de la  centrale syndicale Histadrout et bien mieux préparé, en principe, à  faire des grèves qu&#8217;à faire la guerre – Amir Peretz. <em>&laquo;&nbsp;Je n&#8217;ai pas dormi de la nuit, </em>commence-t-il, très pâle, les yeux rougis, dans le petit bureau où il nous reçoit, avec l&#8217;éditorialiste de <em>Haaretz</em>, Daniel Ben Simon, et qui n&#8217;est pas au ministère mais au siège du Parti travailliste. <em>Je  n&#8217;ai pas dormi parce que j&#8217;ai passé la nuit à attendre des nouvelles  d&#8217;une unité de nos garçons tombés, hier après-midi, dans une embuscade,  en secteur libanais…&nbsp;&raquo;</em> Puis, après qu&#8217;un jeune aide de camp aux  allures, lui aussi, de militant syndical lui eut tendu puis repris un  téléphone de campagne où il a reçu, sans un mot, les yeux baissés, sa  grosse moustache tremblant d&#8217;une émotion mal contenue, les nouvelles  qu&#8217;il attendait :  <em>&laquo;&nbsp;Ne diffusez pas tout de suite, s&#8217;il vous plaît,  car les familles ne sont pas encore au courant – mais trois d&#8217;entre eux  sont morts et nous sommes sans nouvelles du quatrième, c&#8217;est terrible…&nbsp;&raquo;</em> J&#8217;ai connu, depuis quarante ans, bien des ministres de la défense d&#8217;Israël. De Moshé Dayan à Shimon Pérès, Itzhak Rabin,  Ariel Sharon, j&#8217;en passe, j&#8217;ai vu se succéder les héros, les  demi-héros, les tacticiens de génie et de talent, les habiles. Ce que je  n&#8217;avais jamais vu c&#8217;est un ministre, non pas certes aussi humain (que  la vie d&#8217;un soldat, n&#8217;importe lequel, ait un inestimable prix  est une  constante de l&#8217;histoire du pays) ni même aussi civil (Shimon Pérès,  après tout, n&#8217;avait pas lui non plus de vrai passé militaire) mais aussi  peu formé, en revanche, à commander une armée en temps de guerre (sa  première décision, fait unique dans les annales, ne fut-elle pas  d&#8217;amputer de 5 % le budget de son propre ministère ?) – ce que je  n&#8217;avais jamais vu c&#8217;est un ministre de la défense répondant si  exactement au mot célèbre de Malraux sur ces commandants de miracle qui <em>&laquo;&nbsp;font la guerre sans l&#8217;aimer&nbsp;&raquo;</em> et qui, pour cette raison même, <em>&laquo;&nbsp;finissent toujours par la gagner&nbsp;&raquo;</em>.  Amir Peretz, comme les personnages de Malraux, gagnera. Mais qu&#8217;il ait  été nommé dit bien qu&#8217;Israël, après ses retraits du Liban et de Gaza,  pensait entrer dans une ère nouvelle où c&#8217;est, non la guerre, mais la  paix qu&#8217;il fallait préparer…</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Le chef de guerre à l&#8217;ancienne,  travailliste lui aussi et partisan, non moins que le ministre, d&#8217;une  paix négociée avec les Palestiniens, c&#8217;est sur le terrain que je le  rencontre, au lieu dit Coah Junction,  littéralement Carrefour de la force, qui est, aux yeux des kabbalistes,  l&#8217;un des lieux où, le jour venu, doit se manifester et passer le  Messie… Il s&#8217;appelle Ephraïm Sneh.  Il a été, dans sa jeunesse, officier-médecin chez les parachutistes,  commandant d&#8217;une unité d&#8217;élite de Tsahal, puis patron de la zone de  sécurité d&#8217;Israël au Liban sud à partir de 1981. Et il a ce physique de  père tranquille, à la fois cordial et bourru, qu&#8217;ont les généraux de  réserve d&#8217;Israël quand ils reprennent du service – en la circonstance,  une sorte de mission d&#8217;inspection pour la commission de défense de la  Knesset. Pourquoi ce rendez-vous ? Pourquoi là, dans ce paysage de  pierre sèche, chauffée à blanc par le soleil, où il m&#8217;a convoqué mais où  je ne vois, à part nous, pas âme qui vive ? Veut-il me montrer quelque  chose ? M&#8217;expliquer un détail de la stratégie de l&#8217;armée qui ne pouvait  m&#8217;apparaître que vu d&#8217;ici ? Va-t-il m&#8217;amener à Avivim qui est, un  kilomètre plus au nord, le nœud de la bataille en cours ? Veut-il parler  politique ? Va-t-il, comme Peretz, comme Livni, comme presque tout le  monde, me dire le découragement d&#8217;Israël face au peu d&#8217;ambition d&#8217;une  France qui aurait un si grand jeu, pourtant, à jouer au Liban et en  Syrie ; qui pourrait, si elle le voulait, restaurer le pays du Cèdre en  imposant, vraiment, l&#8217;application de la résolution 1559 ; et qui préfère  s&#8217;en tenir, hélas, à l&#8217;ouverture de corridors humanitaires ? Oui, il me  dit cela. Un peu. En passant. Mais je m&#8217;aperçois vite que, s&#8217;il m&#8217;a  fait venir jusqu&#8217;ici, c&#8217;est pour me parler d&#8217;une affaire qui  le  passionne, qui n&#8217;a rien à voir avec cette guerre et qui n&#8217;est autre que  le kidnapping, la captivité, la décapitation de Daniel Pearl… Une conversation sur Danny Pearl à un jet de pierre d&#8217;un champ de bataille… Un officier littéraire  décidant que rien n&#8217;est plus urgent que de débattre, nos deux voitures  immobilisées dans la caillasse et la fournaise, du djihad et de l&#8217;islam  des Lumières, des impasses de la théorie huntingtonienne du choc des  civilisations, de Karachi et de ses mosquées terroristes… Cela non plus,  je ne l&#8217;avais jamais vu. Cela aussi, il m&#8217;aura fallu cette expédition  sur les premières lignes d&#8217;une guerre où Israël et le monde ont, plus  que jamais, partie liée pour en concevoir l&#8217;idée.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Et en même  temps… Il faut croire que l&#8217;histoire a, parfois, moins d&#8217;imagination  qu&#8217;on ne le voudrait et que les vieux généraux n&#8217;ont pas de si mauvais  réflexes qu&#8217;on croit. Car le fait est que, quelques kilomètres plus au  sud, dans le village de Mitzpe Hila,  près de Maalot, Maalot, les circonstances vont m&#8217;offrir une  bouleversante réminiscence, en effet, de l&#8217;affaire Pearl… Je suis chez  les parents du soldat Shalit dont la capture par le Hamas, le 25 juin  dernier, fut l&#8217;une des causes occasionnelles de cette guerre. Je  m&#8217;interroge sur l&#8217;ironie de l&#8217;histoire qui a mis ce tout jeune homme,  sans qualité particulière, sans importance collective non plus, au  déclenchement de cette affaire énorme. Nous sommes là, au soleil, sur la  pelouse où il a joué enfant et où l&#8217;on entend, très près, quelques  centaines de mètres peut-être, tomber des katiouchas auxquels les époux  Shalit semblent, eux, ne plus prêter attention. Nous sommes là, dehors,  autour d&#8217;une table de jardin, à discuter des dernières nouvelles  apportées par l&#8217;envoyé des Nations unies qu&#8217;ils ont reçu juste avant  moi. Et je suis en train de songer que, si cette guerre doit durer, si  l&#8217;effet Iran doit, comme je le pressens depuis l&#8217;instant de mon arrivée,  lui donner une portée et une extension nouvelles, ce modeste caporal  sera le François-Ferdinand d&#8217;un Sarajevo qui se sera appelé Kerem Shalom…  Que se passe-t-il alors ? Est-ce l&#8217;expression d&#8217;Aviva, la mère, lorsque  je l&#8217;interroge sur ce qu&#8217;elle sait des conditions de captivité de son  garçon ? Celle de Noam,  le père, quand il entreprend de m&#8217;expliquer, une pauvre lueur d&#8217;espoir  dans le regard, que le jeune homme est Français par l&#8217;une de ses  grand-mères, Jacqueline, née à Marseille, et qu&#8217;il espère que mon  gouvernement joindra donc ses efforts à ceux d&#8217;Israël ? Est-ce le débat,  que je devine en lui, du père prêt à n&#8217;importe quel marchandage pour  retrouver son fils chéri et de l&#8217;ancien soldat de Tsahal qui ne cède,  par principe, pas au chantage des terroristes ? Est-ce la visite de la  chambre d&#8217;enfant du caporal ? Est-ce la maison elle-même si conforme,  tout à coup, à celle de Danny Pearl, à Encino, Californie ? Toujours  est-il que je suis saisi, oui, par un sentiment de déjà vu et que, sur  les visages de cet homme et de cette femme, viennent se surimprimer en  moi ceux de Ruth et Judea Pearl,  mes amis, le père et la mère courage d&#8217;un autre tout jeune homme,  semblable à celui-ci et enlevé par des fous de Dieu dont le programme  idéologique n&#8217;était pas très différent, non plus, de celui du Hamas…</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Remonter  vers Avivim. Puis, d&#8217;Avivim, jusqu&#8217;à Manara que tiennent les Israéliens  et où ils ont installé, dans un cirque de deux cents mètres de  diamètre, un champ d&#8217;artillerie où deux énormes canons montés sur des  chenilles bombardent, de l&#8217;autre côté de la frontière, les arsenaux, le  poste de commandement et les lanceurs de roquettes de Maroun Al-Ras.  Trois choses, ici, me frappent. L&#8217;extrême jeunesse des artilleurs :   vingt ans ; peut-être dix-huit ; leur air stupéfié quand le coup part,  comme si c&#8217;était chaque fois la première fois ; leurs moqueries de  gamins quand le copain n&#8217;a pas eu le temps de se boucher les oreilles et  que la détonation l&#8217;assourdit ; et puis le côté grave en même temps,  pénétré, de qui se sait aux avant-postes d&#8217;un drame immense, et qui le  dépasse. L&#8217;allure décontractée ensuite, j&#8217;allais dire débraillée et même  désœuvrée, d&#8217;une petite troupe qui me rappelle irrésistiblement la  joyeuse bousculade des bataillons de jeunes républicains décrits, une  fois encore, par Malraux :  une armée plus sympathique que martiale ;  plus démocratique que sûre d&#8217;elle et dominatrice ; une armée qui, ici,  en tout cas, me semble aux antipodes de ces bataillons de brutes, ou de  Terminators sans principes ni pitié, qu&#8217;ont si souvent décrits les  grands médias européens. Et puis cette drôle de machine enfin,  extérieurement semblable aux deux canons autoportés mais qui est garée  en retrait et qui, elle, ne tire pas :  ce troisième engin est une salle  des machines mobile où l&#8217;on entre, comme dans un sous-marin, par une  tourelle centrale et une échelle de coupée ; il s&#8217;y tient six hommes,  certains jours sept, qui s&#8217;affairent autour d&#8217;une batterie de radars,  ordinateurs et autres appareils de transmission dont le rôle est de  collecter du renseignement pour, ensuite, déterminer les paramètres de  tir que l&#8217;on va transmettre aux obusiers ; et la vérité est qu&#8217;il y a  là, au principe du feu israélien, un véritable laboratoire de guerre où  des savants-soldats déploient une intelligence optimale pour, le nez  collé sur leurs écrans, tentant d&#8217;intégrer jusqu&#8217;aux plus impondérables  données de terrain qui leur arrivent, calculer la distance de la cible,  sa vitesse de déplacement ainsi que, <em>last but not least</em>, le degré  de proximité d&#8217;éventuels civils dont l&#8217;évitement est, ici au moins,  j&#8217;en témoigne, un souci prioritaire – et pourtant&#8230;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Avec David Grossman, la rencontre a lieu dans un restaurant en plein air de Abu Gosh,  à l&#8217;entrée des monts de Jérusalem, qui me semble un jardin d&#8217;Eden après  l&#8217;enfer des derniers jours – soleil heureux, bruit d&#8217;insectes qui ne  sont plus ni des avions ni des chenilles de chars, bouffées  d&#8217;insouciance, vent léger… Nous parlons de son dernier livre qui est une  relecture du <em>&laquo;&nbsp;mythe de Samson&nbsp;&raquo;</em>. De son fils qui vient d&#8217;être  appelé dans une unité de tankiste et pour lequel il tremble. Nous  commentons une statistique qu&#8217;il vient de lire et qui l&#8217;inquiète puisque  ce serait près d&#8217;un tiers des jeunes Israéliens qui auraient, selon  l&#8217;article, perdu la foi dans le sionisme et trouveraient des astuces  pour se faire exempter de service militaire. Et puis nous discutons de  la guerre, bien sûr, et du très grand malaise où, comme les autres  intellectuels progressistes du pays, elle paraît l&#8217;avoir plongé… Car  d&#8217;un côté, m&#8217;explique-t-il, il y a l&#8217;ampleur des destructions, les  femmes et les enfants tués, la catastrophe humanitaire en cours, le  risque de guerre civile et d&#8217;embrasement au Liban – d&#8217;un côté il y a  l&#8217;erreur d&#8217;avoir mis la barre si haut (détruire le Hezbollah, mettre  hors d&#8217;état de nuire ses infrastructures et son armée…) que même une  demi-victoire risque, le moment venu, d&#8217;avoir un parfum de défaite.  Mais, de l&#8217;autre, il y a cette attaque surprise du Hezbollah contre un  Israël qui s&#8217;était successivement retiré du Liban puis de Gaza ; il y a  le droit d&#8217;Israël, comme n&#8217;importe quel autre Etat au monde, à ne pas  rester les bras croisés face à une agression aussi folle, immotivée,  gratuite ; il y a le fait, insiste-t-il, que le Liban est le pays  d&#8217;accueil du Hezbollah, son allié, en même temps qu&#8217;un pays au  gouvernement duquel lui, le Hezbollah, participe, hélas, pleinement ; de  l&#8217;autre côté, donc, il y a le fait que la riposte israélienne ne  pouvait être portée ailleurs que sur le sol libanais… J&#8217;observe David Grossmann.  Je détaille son beau visage d&#8217;ancien enfant prodige des lettres  israéliennes vieilli trop vite et dévoré par la mélancolie. Il n&#8217;est pas  seulement l&#8217;un des grands romanciers israéliens d&#8217;aujourd&#8217;hui. Il est  aussi, avec Amos Oz, Avraham Yehoshua et quelques autres, l&#8217;une des consciences morales du pays. Et je crois  que son témoignage, sa fermeté, sa façon de ne pas céder, en dépit de  tout, sur la justesse de la cause d&#8217;Israël, devraient convaincre les  plus hésitants.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Et puis Shimon Pérès enfin. Je ne voulais pas  achever ce voyage sans aller, comme chaque fois mais, cette fois, plus  que jamais, rendre visite à Shimon Pérès. C&#8217;est Daniel Saada,  cet ami d&#8217;autrefois, membre fondateur de SOS-Racisme, installé en  Israël et devenu, également, son ami, qui m&#8217;a conduit jusqu&#8217;à lui. <em>&laquo;&nbsp;Shimon&nbsp;&raquo;</em>,  comme tout le monde l&#8217;appelle ici, a 84 ans. Mais il n&#8217;a rien perdu de  sa prestance. Ni de son allure magnifique de prince-abbé du sionisme. Il  a toujours le même visage, tout en front et en lèvres, qui souligne  l&#8217;autorité mélodieuse de la voix. Et j&#8217;ai même l&#8217;impression, par  instants, qu&#8217;il s&#8217;est incorporé, en prime, une légère amertume dans le  sourire, un éclair dans le regard, une façon de se tenir et, parfois, de  timbrer les mots qui n&#8217;étaient pas à lui mais à son vieux rival Itzhak  Rabin…<em> &laquo;&nbsp;Tout le problème, </em>commence-t-il, <em>c&#8217;est la faillite de  ce que l&#8217;un de vos grands écrivains appelait la stratégie d&#8217;état-major.  Personne, aujourd&#8217;hui, ne contrôle personne. Personne n&#8217;a le pouvoir  d&#8217;arrêter ni de maîtriser personne. En sorte que nous n&#8217;avons, nous,  Israël, jamais eu autant d&#8217;amis mais que jamais, dans notre histoire,  ils n&#8217;ont autant servi à rien. Sauf …&nbsp;&raquo;</em> Il prie sa fille, une dame d&#8217;un certain âge qui assiste à l&#8217;entretien, d&#8217;aller, dans le bureau voisin, chercher deux lettres d&#8217;Abou Mazen et Bill Clinton. <em>&laquo;&nbsp;Oui,  sauf que vous les avez, eux. Les hommes de bonne volonté. Mes amis. Les  amis des Lumières et de la paix. Ceux que ni le terrorisme, ni le  nihilisme, ni le défaitisme, ne feront jamais renoncer. Nous avons un  projet, vous savez… Toujours le même projet de prospérité, de  développement partagé, qui finira par triompher… Ecoutez…&nbsp;&raquo; </em>Shimon a fait un rêve. Shimon est un jeune homme de 84 ans dont l&#8217;invincible songe dure, en effet, depuis trente ans et que la présente impasse, loin de décourager, semble mystérieusement stimuler. Je l&#8217;écoute donc. J&#8217;écoute ce sage d&#8217;Israël m&#8217;expliquer qu&#8217;il faut simultanément <em>&laquo;&nbsp;gagner cette guerre&nbsp;&raquo;</em>, disqualifier ce <em>&laquo;&nbsp;quartet du mal&nbsp;&raquo;</em> que constituent l&#8217;Iran, la Syrie, le Hamas, le Hezbollah et frayer <em>&laquo;&nbsp;des chemins de parole et de dialogue&nbsp;&raquo;</em> qui finiront bien, un jour, par mener le Proche-Orient quelque part. Et le fait est qu&#8217;en l&#8217;écoutant, en réentendant ces prophéties déjà anciennes mais qui, aujourd&#8217;hui, je ne sais pourquoi, me semblent affectées d&#8217;un coefficient nouveau d&#8217;évidence et de force, je me prends à imaginer, moi aussi, la gloire d&#8217;un Etat hébreu qui oserait, dans le même temps, presque le même geste, dire et surtout faire les deux choses : aux uns, hélas, la guerre ; aux autres, une déclaration de paix qui ne laisserait soudain plus le choix.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Bernard-Henri Lévy</span></p>
<p><strong><br />
</strong></p>
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		<title>Le 20 septembre 2010&#8230;</title>
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		<pubDate>Sun, 26 Dec 2010 18:05:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy présente &laquo;&nbsp;<em>Amour Fou</em>&nbsp;&raquo; aux côtés de son ami Pierre Bergé.</strong><br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/Bernard+Henri+Levy+L+Amour+Fou+Yves+Saint+FSEldcfmqIKl.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-12514" title="Bernard+Henri+Levy+L+Amour+Fou+Yves+Saint+FSEldcfmqIKl" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/12/Bernard+Henri+Levy+L+Amour+Fou+Yves+Saint+FSEldcfmqIKl-200x300.jpg" alt="Bernard+Henri+Levy+L+Amour+Fou+Yves+Saint+FSEldcfmqIKl" width="200" height="300" /></a>Nous sommes le 20 septembre 2010. Et on s’apprête, dans un cinéma parisien, L’Arlequin, à projeter « <em>Amour fou </em>», le film que Pierre Thoreton vient de réaliser sur l’histoire d’amour entre <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/bernard-henri-levy-linvite-surprise-de-pierre-berge-lci-valerie-expert-26042010-5732.html">Pierre Bergé</a> et <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/pierre-berge-tombeau-pour-yves-saint-laurent-les-apostats-de-jean-pierre-martin-pour-la-rafle-le-point-du-18032010-4558.html">Yves Saint-Laurent</a>. Bhl se trouve là, aux côtés , aussi, du chanteur Alain Chamfort, car il a produit ce film. Ou, plus exactement, il l’a coproduit avec Pierre Bergé lui-même. On oublie toujours, en effet, que Bernard-Henri Lévy a aussi une maison de production qui s’appelle Les Films du Lendemain, que son père, André Lévy, a créée, en 1993, avec son ami François Pinault et qui était destinée, à l’origine à produire «<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-7-septembre-1993-8425.html"><em> Bosna</em></a> ! ». La compagnie a survécu au film. Elle a produit des films de Raoul Ruiz, Cedric Kahn, Atiq Rahimi, Bertrand Bonello, beaucoup d’autres.<span id="more-12513"></span> Et, ici, cet «<em> Amour fou</em> » que BHL a coproduit par amitié pour Pierre Bergé qu’il a connu à l’époque de<em> Globe</em> et auquel il est toujours resté très lié – jusqu’en cette fin 2010 où il entre au Conseil d’administration du<em> Monde</em>, aux côtés de lui, Pierre Bergé, de Xavier Niel et de Mathieu Pigasse.</p>
<p><strong>Liliane Lazar.</strong></p>
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		<title>Le 7 septembre 1978&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 29 Nov 2010 16:07:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;Valéry Giscard d&#8217;Estaing, président de la République, recevait en son palais de l&#8217;Elysée les philosophes que la renommée avait portés jusqu&#8217;à lui.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/11/bhl-a-lelysee-08-09-1978-sipa-autres-engagements1.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-12304" title="bhl-a-lelysee-08-09-1978-sipa-autres-engagements" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/11/bhl-a-lelysee-08-09-1978-sipa-autres-engagements1-204x300.jpg" alt="bhl-a-lelysee-08-09-1978-sipa-autres-engagements" width="204" height="300" /></a>Chacun, un peu raide dans son fauteuil, sirote un rafraîchissement non alcoolisé. Le jeune heideggérien Jean-Luc Marion entame un savant exposé sur la différence entre les philosophies «non mathématisées», que la France exporte, et les philosophies «logiques et analytiques» des Anglo-Saxons. Le président s’ennuie. Peut-être que Voltaire lassait parfois Frédéric II, et Mérimée faisait sûrement bâiller l’impératrice Eugénie. «Nous avons tout de même en France une philosophie à idées», affirme Giscard pour couper le cours qu’on lui inflige. Les invités se regardent en quête d’idées. Solennel, le maître d’hôtel tombe à pic: «Monsieur le Président est servi.»</p>
<p>Silencieusement, chacun déplie sa serviette. «Bon, où en sommes-nous?» attaque le président.<span id="more-12296"></span> Marion lance une stance de Nietzsche d’un air énigmatique: «Je vous raconte l’histoire des deux prochains siècles: le nihilisme absolu.» Bernard-Henri Lévy ne veut pas être en reste et cite un ancien: «Tout va bien, on coule à pic!» Giscard sourit et regarde chaque convive à son tour, au fond des yeux, avec une régularité de métronome. «Messieurs, je vous suggère modestement de tenter de penser ensemble à l’an 2000, afin que la France y ait pensé la première. Alors, je ne serai plus là… Voilà qui devrait faciliter les choses entre nous.» Le jeune Marion place ses convictions de philosophe chrétien: «La crise actuelle n’est pas économique, elle n’est même pas seulement morale: l’Occident, qui a fait la philosophie moderne, est arrivé au bout de la philosophie.» Un bon point: le président a l’air intéressé. Il suggère même d’autres arguments: «La crise économique que nous vivons n’a pas d’origine économique. Elle vient de la crise morale provoquée par la guerre du Vietnam. L’inflation déclenchée par le gouvernement américain, c’était le seul moyen de ne pas trop faire payer cette guerre à son opinion publique. C’était déjà autre chose que de la politique…»</p>
<p>«Recommençons donc, suggère Giscard, et prenons l’hypothèse d’une évolution pacifique de l’Occident. Interrogeons-nous sur la France de l’an 2000.» A cet instant, le président glisse un regard complice vers Georges Duby, l’historien. Celui-ci, silencieux, mastique avec agacement son jambon de Parme. Un peu grognon, Duby, en général très disert, s’en tire en marmonnant: «Il y a des risques à faire de la futurologie.» Autant en emportent les philosophes.</p>
<p>Bernard-Henri Lévy reboutonne un peu le décolleté de sa chemise: «La seule chose que je me permets de prophétiser pour l’an 2000, c’est d’abord l’augmentation, en Occident, du délire, sous des formes raisonnables et légitimées. Ensuite, un grand affrontement entre le terrorisme et les droits de l’homme.» Le verbe est riche et le ton convaincu. Le président hoche la tête:  il est bien, ce garçon de 28 ans.</p>
<p>Philippe Nemo, poupin et hautain, celui dont Clavel bénissait la sortie du premier livre par un cri quasi liturgique: «Voici l’homme ressuscité», Nemo, chrétien, lacanien, ces jours-ci plume pensante du ministre du Commerce et de l’Artisanat, rallié à Giscard, décrète d’un air boudeur: «Les droits de l’homme sont transcendants à toute politique. C’est l’absolu dans l’homme.» Ils sont finalement assez contents d’être là, tous. D’autant que la sélection a été rude. Le président avait ordonné: «Je veux un petit comité.»</p>
<p>Lévy prend l’air insolent qui lui va le mieux: «Finalement, l’an 2000, je m’en fiche. Mais si l’on pouvait réfléchir à une nouvelle déclaration des droits de l’homme, ce serait bien…» Clavel se couche presque sur sa côte de boeuf pour révéler avec un trémolo de basse: «Nous sommes dans une société dépressive. La jeunesse a besoin d’idéal.» Giscard sourit avec reconnaissance: «Très juste.» Mais voilà que ce jeune Lévy recommence: «Erreur, monsieur le Président, le seul Etat dont la jeunesse ne veut pas, c’est celui qui lui dictera un idéal. Ce serait l’engrenage du totalitarisme.» Emporté, Lévy se laisse aller: «Le moins mauvais des Etats possibles, c’est celui qui sera impeccable sur le plan du droit et indigent sur celui de l’idéal. L’Etat, monsieur le Président, qui sait dire:  &laquo;&nbsp;Occupez-vous de vos fesses.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Un souffle de mépris embue l’atmosphère. Pendant que Lévi-Strauss évoque par politesse le «pullulement démographique des années futures» dont s’inquiète sans cesse le président, Bernard-Henry Lévy regarde sa montre. Il est temps de caser, en vrac, les dissidents Chtaranski et Amalrik, Cohn-Bendit et la peine de mort… Le président a l’air surpris par cette frénésie d’anecdotes. Il aurait préféré disserter du rapport Nora-Minc sur l’informatique. Du bout des lèvres, il promet, pour Cohn-Bendit, que «le problème ne restera pas sans solution». Sourires d’aise à gauche. Le président n’entend pas. Mais quand Lévy l’attaque sur la peine de mort, le visage du président se crispe. «Ceux qui crient &laquo;&nbsp;à mort&nbsp;&raquo; devant les palais de justice, lui dit le nouveau philosophe, menacent la souveraineté de la loi. Un exemple m’a frappé, c’est celui de Ranucci, il y a deux ans.» Le président n’entend pas et tourne la tête vers Georges Duby pour revenir à l’an 2000. Résigné, l’historien fixe sa tarte aux fraises avec ennui: «On ne peut rien dire de sérieux sur l’an 2000.»</p>
<p><strong>Liliane Sichler</strong> (L’Express, 18 septembre 1978)</p>
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		<title>Le 27 décembre 1992&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 27 Nov 2010 17:22:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; s&#8217;achevait, dans les tumultes du monde, un livre de conversations avec Françoise Giroud.
 Pour un peu, on ne le reconnaîtrait pas. Il porte une barbe de quelques jours, les cheveux en bataille, un pantalon élimé, le visage fatigué. Bernard-Henri Lévy travaille. Désertant le front de l’actualité, il écrit. Apparemment, cela épuise. Protégé par l’anonymat [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; s&#8217;achevait, dans les tumultes du monde, un livre de conversations avec Françoise Giroud.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/JDD.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8462" title="JDD" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/JDD-150x150.jpg" alt="JDD" width="150" height="150" /></a> Pour un peu, on ne le reconnaîtrait pas. Il porte une barbe de quelques jours, les cheveux en bataille, un pantalon élimé, le visage fatigué. Bernard-Henri Lévy travaille. Désertant le front de l’actualité, il écrit. Apparemment, cela épuise. Protégé par l’anonymat d’un grand hôtel de l’Ouest parisien, tapi au milieu des piles de livres, des feuillets manuscrits  et des tasses de thé. Bernard-Henri Lévy n’a jamais écrit ailleurs que dans des hôtels.<span id="more-8459"></span> Coquetterie d’écrivain ? « Jeune déjà, j’ai passé un ou deux ans à vivre dans des hôtels, de beaux hôtels ou des hôtels borgnes suivant ma fortune du moment. »</p>
<p>La retraite n’est pas totale. Arielle Dombasle demeure dans la suite voisine de celle de l’écrivain. Mais, pour l’heure, l’actrice est partie à Paris honorer de sa présence l’émission de Christophe Dechavanne. Françoise Giroud sort pour travailler dans une autre pièce. Elle prépare avec BHL un livre sur les hommes et les femmes. Bernard-Henri Lévy s’est imposé quelques jours de travail mais l’insistance de l’actualité le traque jusque dans sa chambre d’hôtel. Ce soir-là, il est invité d’une Marche du siècle &nbsp;&raquo; Spécial <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/salman-rushdie-3586.html">Rushdie</a>&nbsp;&raquo; enregistrée quelques jours auparavant. Comme toujours, il s’y révolte contre les démissions, annonce qu’il va recevoir Rushdie en France et faire tout son possible pour lui faire rencontrer jusqu’à <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html">François Mitterrand</a>, Rushdie, Sarajevo&#8230; BHL est un révolté perpétuel. Hier le communisme, aujourd’hui le nationalisme. Les sujets de bataille ne manquent pas. Sa dernière colère, il la réserve à Boutros Boutros-Ghali qui, la semaine dernière, assurait dans nos colonnes qu’« on ne meurt pas de faim en Yougoslavie ». Interview que BHL juge importante parce que « c’est la première fois que le secrétaire général de l’ONU exprime sa pensée de façon aussi brutale. A <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/sarajevo-2594.html">Sarajevo</a>, les gens vivent comme des bêtes affamées, dans des caves, ils se nourrissent de soupes d’orties, il n’y a plus d’eau. C’est une infamie de dire cela. Ou plutôt non, c’est insupportable, En fait, je crois que Boutros-Ghali est sincère. Mais il est prisonnier de cette idéologie, tiers-mondiste, qui consiste à penser que l’homme européen ne peut qu’être bourreau et pas victime. A <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/sarajevo-2594.html">Sarajevo</a>, on peut être européen et victime. Boutros- Ghali ne le voit pas. Nous n’avons pas à choisir entre la Somalie et la<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=22"> Bosnie</a>. »</p>
<p>Revoilà BHL dans son registre habituel. La fatigue s’efface, la véhémence revient, portée par des éclairs de regards noirs. «Si Sarajevo tombe, d’un bout à l’autre de l’Europe, les purificateurs ethniques l’emporteront, des hystéries de même nature se produiront, peut-être jusqu’en Europe occidentale. Ce sera au bout du compte un renfort pour Le Pen à Paris.»</p>
<p>On comprend qu’il agace quand il parle ainsi, mû par une impérieuse nécessité, sûr de son fait, de ses analyses, choisissant avec soin ses mots et ses effets.</p>
<p>« Tant qu’une intervention militaire internationale aérienne et ponctuelle ne sera pas décidée pour sauver Sarajevo, vous risquez de m’entendre. Si les Etats n’arrivent pas à se mobiliser, il faudra inventer les manières de se passer d’eux. » Serait-il prêt à devenir un porteur de valises, héritier de ceux qui, pendant la guerre d’Algérie, ne pouvaient s’en tenir aux mots pour exprimer leur horreur du colonialisme ? « Les valises seraient lourdes et le chemin bien long. Je ne sais si c’est techniquement possible. Mais, sur le plan des principes, je suis pour. Il y a des moments où les bons sentiments font plus de mal que de bien. Aujourd’hui, ce ne sont plus des sacs de riz qu’il faut apporter en <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=22">Bosnie</a>, ce sont des armes. Qui le fera? Comment ? On verra.»</p>
<p>Des propos à faire sursauter tout diplomate chevronné, mais BHL est habitué, La dernière fois, il interpellait Roland Dumas à propos du refus de la France d’accueillir <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/salman-rushdie-3586.html">Salman Rushdie</a>. L’écrivain n’a pas que des amis. Monter en première ligne prédispose à recevoir des coups. S’en émeut-il ? s’en onorgueillit-il ? « Ni l’un ni l’autre, blindé. » Par amitié, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/philippe-sollers-2577.html">Philippe Sollers</a> lui écrivit un jour: « tu comptes bien être l’intellectuel le plus calomnié et insulté, en volume comme en violence. » Tout cela a une odeur de nostalgie, de cette époque pas si lointaine où le monde était coupé en deux, où l’on se flattait de compter ses ennemis. Aujourd’hui, les coups partent dans tous les sens mais la bagarre est redevenue intense.</p>
<p>Mais, au fait, pourquoi aime-t-il tant se montrer sur le devant de la scène ? Lors d’un débat, Régis Debray, orfèvre en la matière, lui avait dit, non sans tendresse, qu’il était « un égocentrique, promenant son miroir sans pouvoir s’empêcher de se regarder dans la glace». Au fond, tout cela amuse BHL. L’homme a plus d’humour que ses airs ombrageux ne le laissent supposer. Dans l’auto-nécrologie qu’il a rédigée pour Jérôme Garcin, il raconte qu’accablé par tant d’inimitiés il s’exila en 1994 à Genève, écrivit de petits opuscules et autres aphorismes aussi courts que précieux et finit, à soixante-dix-sept ans, par remporter le Goncourt pour un récit… autobiographique paru chez un éditeur belge.</p>
<p>Il est partout et voudrait être nulle part : « Vous ne pouvez pas savoir combien j’aimerais pouvoir me désintéresser de tout cela. » Que l’on doute, il s’insurge: « Mais si, je pourrais passer ma vie ici, dans le Midi, à écrire des pièces de théâtre et des romans. Si l’Europe devenait la Suisse, ce ne serait pas si mal, surtout pour les écrivains.» BHL n’emporte tout de même pas l’adhésion. D’autant qu’il avoue lui-même : « Serais-je tenté de devenir un écrivain invisible, et cette tentation m’effleure parfois, que ce serait impossible. »</p>
<p>Ce diable d’homme vit avec une actrice belle et célèbre; sa pièce, <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-jugement-dernier-2-1111.html">Le Jugement dernier</a></em>, divise la critique. BHL vit sa bataille d’Hernani. « Je savais que le théâtre était le genre le plus exposé. J’ai écrit cette pièce en réponse à la thèse de Francis Fukuyama expliquant qu’après la chute du communisme l’histoire était finie. J’aurais pu écrire un essai, j’ai choisi la fiction. »</p>
<p>A-t-il été blessé par ses détracteurs? Pirouette : « Le système m’a fait payer de vieux comptes, ceux qui datent de <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-barbarie-a-visage-humain-2-1145.html">La Barbarie visage humain</a></em> ou de <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/lideologie-francaise-306.html">L’Idéologie française</a>.</em>« Si je m’étais contenté d’écrire des livres de philosophie, si possible toujours le même, mon cas aurait été plus simple. » Tout cela n’empêche pas BHL de persévérer. Il prépare une nouvelle pièce.</p>
<p>Dix-neuf heures. Il appuie sur la télécommande de la télévision. «L’actrice de la pièce», c’est ainsi qu’il nomme la femme de sa vie, est sur le plateau de TF1. « Songez à ce qu’il faut faire pour le théâtre », plaide-t-il. Mais tout le dérange: « la frivolité de l’émission; le courrier du cœur, les lancers de ballons, la voyante qui tente de lire dans les mains sa belle. Cinquante minutes de farces et de pubs, quelques secondes sur la pièce.</p>
<p>Pour la première fois de la soirée, à la seule apparition d’Arielle, l’écrivain sourit. L’amour vaut bien des impudeurs à cet homme tout en défenses. Il esquive le sujet, comprend tout de même que son couple intrigue. Lui-même en joue, bien qu’il s’en défende, avec ce vouvoiement d’un autre temps. Dans <em>Le Jugement dernier</em>, l’un de ses personnages rappelle que <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html">Sartre </a>et<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/simone-de-beauvoir-8185.html"> Simone de Beauvoir </a>se vouvoyaient.</p>
<p>D’un coup, il oublie pour un instant tous ses motifs de rébellion. Avec son regard qui n’a que peu vieilli au détour de la quarantaine, il pourrait ressembler à un potache ayant trop veillé. Arielle Dombasle a quitté l’écran. BHL va replonger dans ses écrits. A 20h 30, avec Françoise Giroud, il se regardera dans La Marche du siècle. Ce sera sérieux, révolté, sans aucune publicité, et peu de sourires.</p>
<p>par <strong>Patrice Trapier</strong></p>
<p>(Journal du Dimanche, 27 décembre 1992).</p>
<p><strong> </strong></p>
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		<title>Le 7 mars 1985&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 26 Nov 2010 13:02:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230;un Bernard-Henri Lévy de 37 ans défendait un ouvrier marocain tabassé à mort.
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			<content:encoded><![CDATA[<p>&#8230;<strong>un Bernard-Henri Lévy de 37 ans défendait un ouvrier marocain tabassé à mort.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/11/Paris-1er-meeting-de-SOS-racisme-24-11-1985-SIPA-autres-engagements1.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-12185" title="Paris 1er meeting de SOS racisme 24 11 1985 SIPA (autres engagements)" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/11/Paris-1er-meeting-de-SOS-racisme-24-11-1985-SIPA-autres-engagements1-300x202.jpg" alt="Paris 1er meeting de SOS racisme 24 11 1985 SIPA (autres engagements)" width="300" height="202" /></a>Le 13 février 1985, quatre jeunes lycéens tabassaient et blessaient grièvement Said Zanati, ouvrier marocain. Pour &laquo;&nbsp;se faire un arabe&nbsp;&raquo;. Trois semaines plus tard, Bernard-Henri Lévy était sur place, pour dénoncer &laquo;&nbsp;cet acte barbare&nbsp;&raquo; en organisant une grande réunion avec <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/sos-racisme-3786.html">SOS Racisme</a>, <span id="more-12177"></span>qui venait quelques mois plus tôt de voir le jour, et dont Bernard-Henri Lévy fut l&#8217;un des membres fondateurs. Nous avons publié, il y a quelques semaines, dans la wikiBHL, une notice sur SOS Racisme.Voici ce qu&#8217;écrivait Harlem désir (ancien président de SOS Racisme) à Liliane Lazar sur Bernard-Henri Lévy : « Pour la petite bande de potes qui venaient de fonder SOS Racisme dans la confidentialité, Bernard devint le grand frère, le stratège, l’ami des bons et des mauvais jours, mobilisable de jour comme de nuit pour aller manifester au Havre ou à Menton contre un crime raciste, comme pour convoquer toutes les rédactions à une conférence de presse sur le droit des enfants d’immigrés ou pourfendre nos adversaires dans une tribune publiée dans l’heure. Il a mis, d’un coup, tout son poids au service de la cause, sa puissance de feu, son prestige, et nous apporta, plus encore, son amitié ». Voici donc l&#8217;illustration de ces propos de Harlem Désir. En images. Sur la photo ci-dessus, on reconnaît, de gauche à droite, Max Gallo, Marek Halter, Harlem Désir et, enfin, Bernard-Henri Lévy.</p>
<p><strong>Laurence Roblin</strong></p>
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		<title>Le 25 octobre 2001&#8230;</title>
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		<pubDate>Sun, 14 Nov 2010 09:16:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[… Bernard-Henri Lévy mettait ses pas dans ceux de Kessel, Malaparte, Hemingway.
Toutes ces danses macabres où des corps disloqués semblent flotter sur le sol, ces tableaux apocalyptiques que d&#8217;aucuns transcendent en une sombre esthétique, cette laideur qu&#8217;on dit sublime, ces fusils sifflant comme des notes d&#8217;une musique improbable. « Il n&#8217;y a rien de pire [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>… Bernard-Henri Lévy mettait ses pas dans ceux de Kessel, Malaparte, Hemingway.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Toutes ces danses macabres où des corps disloqués semblent flotter sur le sol, ces tableaux apocalyptiques que d&#8217;aucuns transcendent en une sombre esthétique, cette laideur qu&#8217;on dit sublime, ces fusils sifflant comme des notes d&#8217;une musique improbable. « Il n&#8217;y a rien de pire que la guerre », déclarait un des personnages de <em>L&#8217;Adieu aux armes</em>, titre étrange, amis signifiant à la fois « armes » et « bras ». Adieu à la guerre, adieu à l&#8217;amour.<span id="more-8464"></span> Ce qui est intéressant avec les héros de Hemingway, c&#8217;est qu&#8217;ils semblent parler comme lui. « Il n y a rien de pire que la guerre » est une phrase sortie d&#8217;une bouche qui pourrait être la nôtre, celle de notre voisin. Et pourtant tout est dit. Tout est dit car il semblerait ne pas exister de beau style pour décrire l&#8217;horreur de la guerre. Pas d&#8217;effet littéraire. Des mots simples, directs, crus, intelligibles.</p>
<p style="text-align: justify;">La guerre, leçon tirée de la lecture de Hemingway, dégrade et salit, <em>L&#8217;Adieu aux armes</em> (1929) est un roman désabusé, « émotions revécues en imagination longtemps après dans le calme ». Fréderick Henry, personnage principal du livre, arrivé en Italie plein d&#8217;illusions adolescentes sur la beauté et la grandeur du combat, repartira avec en tête une tout autre vision. Et ce curieux médecin, le docteur Destouches, ce fameux Céline qui, lui, malgré tout, aura compris, lui aussi, que la guerre n&#8217;est qu&#8217;affaire de veulerie, de laideur, de saloperie. La guerre considérée comme « un voyage au bout de la nuit », la guerre vue, sans doute pour la première fois, du point de vue des ratés, des manipulés, des humiliés, des pauvres types. Nous sommes loin de « la beauté de la guerre ». De la beauté des uniformes, des défilés, des flonflons sous accordéons, du « ciel splendide » de la bataille telle que la voyait Apollinaire, de la « jolie » guerre entrevue dans un œil de bœuf par Marcel Proust. Nous sommes loin de la fascination qu&#8217;eurent pu avoir un Montherlant, un Cocteau, un Drieu pour des ballets aériens ou autres corps-à-corps soit disant virils. Mais se sont-elles, ces belles âmes, roulées dans la boue, pris des balles dans le foie? L&#8217;esthétique de la guerre n&#8217;est malheureusement pas cette esthétique d&#8217;une corrida aux accents délibérément tragiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Il  y a, au-delà des salons, des écrivains qui s&#8217;engagèrent. Charles Péguy, pauvre lieutenant, qui pensait que « la première gloire est vraiment la gloire de la guerre » et qui se fit aligner dès les premiers jours de 14. Le malheureux Péguy, qui mourra les dents mordant la boue de la plaine de la Brie. Fleur au fusil. Il y a ce nom, mythique, de Malraux. Malraux, qu&#8217;après maintes biographies, on considère comme un imposteur ou un génie. En tout cas, on trouve en lui la réponse à cette équation longtemps insoluble un écrivain peut-il être aussi un homme d&#8217;action? Oui, dit-on, depuis l&#8217;engagement de l&#8217;auteur de L’Espoir dans la guerre d&#8217;Espagne.</p>
<p style="text-align: justify;">Oui, aussi, si l&#8217;on considère le courage d&#8217;un Romain Gary ou celui d&#8217;un Saint-Exupéry qui surent mettre leurs mains d&#8217;écrivain dans le cambouis d&#8217;un moteur d&#8217;avion à hélice, Ont-ils, ces écrivains, changé le cours de l&#8217;histoire ? Sans doute, sans doute.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais il y aurait plusieurs sortes d&#8217;écrivains face à la guerre. Ceux qui la font et qui en parlent. Ceux qui ne la font pas et qui en parlent quand même. Il y a aussi, parmi eux, des intellectuels qu&#8217;on dit engagés. Des intellectuels qui pensent la guerre et des journalistes qui la vivent. Les fascinés et les déçus, les maniaques de l&#8217;uniforme et les obsédés de la paix. Quelques visages devenus symboles, celui du philosophe Jean Cavaillès, chef de résistants, qui monte en première ligne, pose des bombes et finit exécuté par les Allemands en janvier 1944, dans une France qui se libère. Georges Canguilhem dira de lui: « C&#8217;est une figure unique. Un philosophe mathématicien bourré d&#8217;explosifs, un lucide téméraire, un résolu sans optimisme. Si ce n&#8217;est pris là un héros, qu&#8217;est-ce qu&#8217;un héros ? » Jean Prévost, aussi.</p>
<p style="text-align: justify;">« Il n&#8217;y a de courage que physique », disait Michel Foucault. Peut-être. Mais le contraire est tout aussi juste, comme le souligne Bernard-Henri Lévy dans son dernier essai, <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/reflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoirereflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoire-217.html">Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l&#8217;Histoire</a></em>. La philosophie doit aussi se concevoir dans le risque, la peur, l&#8217;urgence, l&#8217;actualité.</p>
<p style="text-align: justify;">Se frotter au terrain, voir l&#8217;Histoire de près, telle qu&#8217;elle se joue, du point de vue, non pas des vainqueurs comme dans les manuels, mais de l&#8217;autre côté du miroir, celui des humiliés.</p>
<p style="text-align: justify;">Regarder la condition humaine bien en face, scruter de près des peaux trouées, des membres arrachés, des yeux grands ouverts, Bernard-Henri Lévy a parcouru le monde, stylo ou caméra à la main, pour témoigner de ces guerres de nous oubliées. Voici des récits de voyage dans la lignée d&#8217;un Bodard, d&#8217;un Kessel, d&#8217;un Panaït Istrati, d&#8217;un Herbart ou d&#8217;un Vaillant. Plus reporter que philosophe, plus observateur que moraliste, Bernard-Henri Lévy nous rapporte ses choses vues au<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=21"> Soudan</a>, en Angola, au Burundi, au Sri Lanka, ces trous noirs, comme il les définit, Il ne cherche pas la vérité de la guerre, il analyse la bestialité d&#8217;une humanité devenue hideuse. Rien n&#8217;échappe à son regard. Il met tout à plat et tente de trouver un semblant de sens à ces guerres mécaniques, sans fin répétées. Il sait que le concept de la fin de l’histoire est absurde. Il pose les bonnes questions, c&#8217;est-à-dire des questions sans réponses, des questions auxquelles aucune philosophie ne répond. La seule réponse est de dénoncer le mal et de prouver qu&#8217;il existe.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/partie-1.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-8465" title="partie 1" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/partie-1-150x150.jpg" alt="partie 1" width="150" height="150" /></a>Dans ces paysages de misère surgit parfois l&#8217;espoir. Une rencontre.<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ahmed-chah-massoud-2301.html"> Le commandant Massoud</a>, par exemple, qui s&#8217;est battu contre les Soviétiques puis contre les taliban. On connaît la suite. Pessimisme d&#8217;un intellectuel en treillis. Optimisme, aussi, de pouvoir changer, peut-être, notre regard sur des mondes qui s&#8217;engloutissent, inexorables, dans la vase de la laideur.</p>
<p><strong>Par Anthony Palou</strong> <em> Légende de l’image : De gauche à droite et de haut en bas: Curzio Malaparte. Guillaume Appollinaire, Bernard-Henri Levy, Charles Peguy. Maurice Genevoix: plusieurs façons de concevoir la guerre. (Photos Harlingue-Viollet, Collection Viollet, A. Duclos.)</em> ____________________________________________________________</p>
<p align="center"><strong>Bernard -Henri Lévy « Pacifisme et bellicisme appartiennent aux mêmes clichés  »</strong></p>
<p><strong>Angola, Sri Lanka. Burundi. Colombie, Soudan: c&#8217;est à la périphérie de notre monde que Bernard-Henri Lévy est allé chercher les images de la guerre moderne. L&#8217;occasion pour lui de prolonger une réflexion ininterrompue sur la «<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-barbarie-a-visage-humain-2-1145.html"> barbarie à visage humain</a> ». A ces « Carnets de guerre » publiés dans <em>Le Monde</em> au printemps 2001 s&#8217;ajoutent 250 pages de réflexions, de parenthèses, de commentaires, de notes, de digressions où sont remuées des questions que les événements du 11 septembre 2001 ont rendues brûlantes.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/partie-2.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8466" title="partie 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/partie-2-150x150.jpg" alt="partie 2" width="150" height="150" /></a></strong><span style="color: #800000;">Le Figaro littéraire</span><strong> :</strong> Chez plusieurs écrivains du<strong> </strong>XX<sup>e</sup> siècle, vous relevez une tendance à «héroïser » la guerre. Pourtant. Malgré Drieu, Cocteau et Apollinaire, cette « héroïsation » vous semble Indécente et impossible&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #800000;">Bernard-Henri Lévy</span> : Oui. C&#8217;est une grande énigme pour moi. Tous ces hommes ont vu la guerre. Ils l&#8217;ont faite. Ils savent, autrement dit, que c&#8217;est l&#8217;horreur, l&#8217;abjection, la réduction des hommes à un état de quasi-animalité. Comment peuvent-ils alors, changer cette beauté et cette morale de la guerre ? Comment peuvent-ils nous raconter que la guerre est un tant que telle, le lieu de l&#8217;accomplissement du vrai destin es hommes ? C&#8217;est une des premières questions de ce livre. C&#8217;est l&#8217;une de celles qui y reviennent avec le plus d&#8217;insistance.</p>
<p><span style="color: #800000;">Pourquoi, à ce rejet des images héroïques de la guerre, associer un refus de la tentation pacifiste?</span></p>
<p style="text-align: justify;">Parce que c&#8217;est la même chose. Oui, ça peut vous sembler bizarre mais je crois profondément que le cliché pacifiste et le cliché belliciste, l&#8217;esprit va-t-en-guerre et le goût de la paix à tout prix sont l&#8217;avers et le revers de la même médaille. Prenez les écrivains dont je parle. Est-ce que Drieu n&#8217;est pas l&#8217;auteur, à la fois de <em>La Comédie de Charleroi</em> (hymne à la grandeur de la guerre) et de Socialisme fasciste (apologie de la paix, de l&#8217;apaisement, face aux totalitarismes triomphants) ? Est-ce que ce n&#8217;est pas le même Montherlant qui écrit <em>Le Réveil du matin</em> et <em>Le Solstice</em> ? Est-ce que ce ne sont pas les mêmes, toujours les mêmes, qui passent, comme si de rien n&#8217;était, de l&#8217;exaltation de la guerre, du grand carroussel homosexuel et phallique qu&#8217;elle est censée déclencher, de ses embrassements mystiques supposés, à la soumission face à l&#8217;Allemagne ? Mon hypothèse c&#8217;est que c&#8217;est pareil. La même veulerie. La même abjection. La même façon, finalement, de se prosterner devant la force : la force déchaînée d&#8217;un côté, la force entre égaux qui se reconnaissent et s&#8217;étreignent et puis, de l&#8217;autre côté, quand elle trouve plus fort qu&#8217;elle et qu&#8217;elle se résigne à cet écart, la force soumise, la force couchée&#8230;</p>
<p><span style="color: #800000;">Vos réserves sur certaines littératures guerrières ne vous empêchent pas d&#8217;écrire « in bello veritas». Malgré tout, la guerre est révélatrice de la réalité de l&#8217;être ?</span></p>
<p style="text-align: justify;">Ça, c&#8217;est autre chose. Je crois en effet que les guerres sont terriblement révélatrices de quelque chose qui gît au cœur des communautés et des hommes qui les composent. Révélatrices de quoi ? Eh bien du fait que les sociétés sont toujours mal faites, qu&#8217;il y a un ratage au cœur de tous les liens sociaux, qu&#8217;il y a un fond de sauvagerie en chacun, et que cela affleure, éclate, explose au moment des guerres. C&#8217;est mon grand désaccord avec, par exemple, Giono. Il dit (c&#8217;est toute la thèse des <em>Ecrits pacifistes</em> et du <em>Grand Troupeau</em>: c&#8217;est la raison profonde de sa haine de la guerre), que la guerre est une violence qui vient défaire un ordre naturel, organique qui lui préexiste. Ce que j&#8217;ai vu, moi, dans les guerres réelles auxquelles II m&#8217;est arrivé d&#8217;être mêlé, c&#8217;est tout autre chose : un ordre déjà fragile, déjà précaire, toujours déjà défait, miné de l&#8217;intérieur par des forces barbares &#8211; et des guerres qui, alors, viennent accentuer ce chaos, accélérer cette décomposition, révéler le fond de sauvagerie qui grouillait sous le mince vernis de la civilisation et qui l&#8217;emporte. il arrive aussi, bien entendu, que les choses marchent en sens inverse et que la guerre révèle, chez certains hommes, un fond de grandeur cachée. C&#8217;est le mut de Dorgelès « Sans la guerre, Jeanne est pastourelle et Hoche palefrenier. » Et c&#8217;est, je le raconte aussi, ce que j&#8217;ai vu en<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=22"> Bosnie </a>ou, en<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=23"> Afghanistan</a>, chez un homme comme <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ahmed-chah-massoud-2301.html">Massoud</a>&#8230;</p>
<p><span style="color: #800000;">Est-ce qu&#8217;un discours critique sur la guerre moderne vous semble recevable ? Y a-t-il d&#8217;ailleurs des conditions particulières faites à lu guerre dans les temps modernes?</span></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a au moins deux traits nouveaux. D&#8217;abord la question des civils. Vous connaissez la terrible équation qui traverse le XX<sup>e</sup> siècle ? En 1914, la guerre fait 90 % de morts militaires et 10 % de civils. Dans la Seconde Guerre mondiale, puis dans les guerres contemporaines, la proportion s&#8217;inverse et ce sont les civils qui forment le gros bataillon des morts. Eh bien dans les guerres que je raconte, on est au bout du processus. C&#8217;est la distinction même entre civils et militaires qui a fini par voler en éclats. On ne distingue même plus entre les uns et les autres… Et puis vous avez un second trait, une seconde singularité des guerres modernes, et cette seconde singularité c&#8217;est Céline qui l&#8217;a le mieux vue et racontée : la tentation exterminatrice&#8230;</p>
<p><span style="color: #800000;">Un homme dont le pacifisme ne fut ni celui de Drieu, ni celui de Giono, et qui complète la typologie des écrivains pacifistes que vous avez voulu établir?</span><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il faudrait distinguer, là aussi. Il y a deux pacifismes chez Céline. Le pur mouvement d&#8217;horreur, d&#8217;abord, du <em>Voyage au bout de la nuit</em>. Et puis, plus tard, quand le docteur Destouches se réveille et qu&#8217;il se met en tête de traiter l&#8217;humanité et de la guérir, quand Céline, autrement dit, devient le pamphlétaire ignoble de <em>L&#8217;Ecole des cadavres</em> et des <em>Beaux Draps</em>, une sorte de pacifisme que je dirais messianique : contre les juifs fauteurs de guerre, et sur leurs cadavres, une paix qui va permettre de régénérer l&#8217;humanité&#8230;</p>
<p><span style="color: #800000;">La fascination pour la guerre, chez de nombreux écrivains, n&#8217;est-elle pas d&#8217;abord une fascination pour la destruction, présente au cœur de la modernité poétique?</span></p>
<p style="text-align: justify;">« La destruction fut ma Béatrice » oui&#8230; Mallarmé. Marinetti et les futuristes, Apollinaire, sûrement. D&#8217;autres. Cette fascination existe, vous avez raison. Et d&#8217;une certaine façon, mon livre n&#8217;est qu&#8217;un interminable débat avec ça, avec cette tentation. La figure centrale, de ce point de vue, celle à laquelle je ne cesse de me référer, c&#8217;est, évidemment, Walter Benjamin.</p>
<p><span style="color: #800000;">Une source de l&#8217;angoisse, face aux conflits actuels, n&#8217;est-elle pas la dépolitisation de la guerre ?</span></p>
<p style="text-align: justify;">Oui, bien sûr. Il y a un beau livre, très peu connu, parti il y a une vingtaine d&#8217;années de l&#8217;écrivain Goffredo Parise qui s&#8217;appelait <em>Les Guerres politiques</em>. C&#8217;est très clair. Les guerres dont il parlait, le Vietnam notamment, étaient, comme dit Clausewitz, la continuation de la politique par d&#8217;autres moyens et cette présence du politique y fonctionnait comme une sorte de limite rendant possible, à terme, la transaction, le compromis. Les guerres d&#8217;aujourd&#8217;hui, toutes ces guerres oubliées de la périphérie du monde, de même que cette guerre nouvelle que nous ont déclarée les islamistes, ne connaissent plus ce principe de limitation et elles sont donc devenues intraitables, ingérables &#8211; on n&#8217;en voit, à proprement parler, pas la fin,<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/oussama-ben-laden-2570.html"> Ben Laden</a>, c&#8217;est l&#8217;anti-Clausewitz. La guerre pour lui, c&#8217;est la continuation de la religion par d&#8217;autres moyens. Et ça, c&#8217;est évidemment terrible, ça donne Ie vertige. J&#8217;ajoute qu&#8217;il y a, dans l&#8217;islam, un vrai problème de statut du politique. Vous trouvez, dans le Coran, une théorie de la micro-communauté d’un côté, une théorie de la macro-communauté, de l’  « <em>Oumma </em>», de l&#8217;autre &#8211; mais guère de théorie de l&#8217;Etat&#8230; C&#8217;est un autre des nœuds de la situation présente.</p>
<p><span style="color: #800000;">La morale ultime de votre livre, c&#8217;est la phrase de Malraux : « Faire la guerre sans l&#8217;aimer»?</span></p>
<p style="text-align: justify;">Oui. C&#8217;est la morale des écrivains que j&#8217;aime. C&#8217;est aussi celle d&#8217;un des personnages principaux du livre, ce fameux<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ahmed-chah-massoud-2301.html"> commandant Massoud</a> que j&#8217;ai eu la chance de connaître, dont je brosse longuement le portrait et qui, avant d&#8217;être un guerrier, était peut-être un poète. C&#8217;était un résistant. L’un des derniers grands résistants du XX<sup>e</sup> siècle. C&#8217;était d&#8217;ailleurs, je l&#8217;ai maintes fois entendu le dire, un admirateur du général de Gaulle et de l&#8217;Appel du 18 juin. Mais c&#8217;était aussi un poète.</p>
<p><span style="color: #800000;">Lorsqu’on  parle de la guerre, on est fatalement amené à parler de la paix. Quelle définition en donneriez-vous?</span></p>
<p style="text-align: justify;">J&#8217;ai envie de vous répondre que la paix c&#8217;est l&#8217;acceptation du malentendu, la résignation au fait que les sociétés sont imparfaites, mal fichues, composées d&#8217;individus qui ne s&#8217;entendent qu&#8217;au prix de compromis constants &#8211; et qu&#8217;il faut s&#8217;accommoder de ça. On peut toujours, bien entendu, se donner une idée plus « idyllique » de la Paix. Mais attention. C&#8217;est une autre loi qu&#8217;illustrent tous ces écrivains dont nous parlons : qui veut l&#8217;idylle prépare la guerre &#8211; qui vise l&#8217;idylle communautaire finit toujours, un jour ou l&#8217;autre, par accoucher de la violence extrême et du chaos.</p>
<p><strong>Propos recueillis par Sébastien Lapaque</strong></p>
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		<title>Le 24 mai 1990&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 05 Nov 2010 11:05:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; le directeur de la naissante<em> Règle du Jeu</em>, Bernard-Henri Lévy, rencontrait Mario Vargas Llosa en compagnie de Gabi Gleichmann.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/11/Mario-vargas-llosa1.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-11391" title="Mario vargas llosa" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/11/Mario-vargas-llosa1-150x150.jpg" alt="Mario vargas llosa" width="150" height="150" /></a>L’entretien ci-après, fruit de cette rencontre, a été publié dans la <em>Règle du jeu</em> en 1990. Mario Vargas Llosa, aujourd’hui Prix Nobel de littérature, venait à l’époque d’intégrer le comité éditorial de la revue. L’entretien s’est passé à Lima, dans la maison du grand écrivain. Puis la seconde, que je publie à la suite, à son domicile londonien, dans les jours qui suivirent sa défaite. Le souci de Bernard-Henri Lévy, le sens de son questionnement,  étaient, de son propre aveu : « comment le romancier <span id="more-11389"></span>de la “<em>Maison verte</em>” ou de “<em>la Ville et les chiens</em>”, ces romans flamboyants, mais aussi troubles,  équivoques, a-t-il pu être amené  à devenir, dans son pays, candidat aux élections présidentielles ? comment a-t-il subjectivement, vécu les contradictions engendrées par une telle situation ? s’agissait-il pour lui d’un clivage ou d’une continuité ? la politique et la littérature répondaient-elles, dans son cas, aux mêmes valeurs ? avait-il, en tant qu’écrivain, un message spécifique à apporter ? quelles leçons, au terme du parcours, avait-il tiré d’une telle expérience ? ».</p>
<p>Les réponses de Mario Vargas Llosa sont passionnantes. Elles sont surtout quasi inédites, étant donné que le numéro de <em>la Règle du Jeu</em> est quasi épuisé. Tout cela prend, évidemment, un relief saisissant vingt ans après, au lendemain de l’attribution du Nobel&#8230;</p>
<p>Liliane Lazar.</p>
<p>________________________________</p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p align="center"><strong>LIMA, LE 24 MAI</strong></p>
<p><strong>B.H.L. et GG</strong><strong> </strong>: Ce n’est pas très fréquent un écrivain qui, tout à coup, découvre la politique…</p>
<p><strong>Mario Vargas Llosa</strong> : J’ai toujours été plus ou moins mêlé au débat politique. J’ai toujours cru que participer à la vie de la cité était une nécessité pour un écrivain, pour un intellectuel. Peut-être est-ce l’influence de l’existentialisme français… Peut-être est-ce les thèses de Sartre sur l’engagement qui ont marqué ma jeunesse…</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Vous êtes candidat à la présidence de la République. C’est autre chose que l’engagement sartrien !</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Disons que c’est le résultat des circonstances. Rappelez vous. C’était il y a trois ans. Allan Garcia essayait de nationaliser le système financier. Chose qui, pour moi, annonçait la fin de notre jeune démocratie. J’ai réfléchi. J’ai hésité. Et c’est vrai que devant le formidable mouvement de protestation qui s’est déclenché dans le pays, j’ai accepté de prendre ce rôle. Je l’ai fait sans enthousiasme. Mais enfin je l’ai fait.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Pourquoi ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : Je vais vous étonner : pour des raisons morales, bien plus que pour des raisons politiques.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Vous n’aimez pas la politique ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Je m’en suis toujours méfié. Elle m’est toujours apparue comme quelque chose de très corrompu, comme une activité qui tire des hommes la pire pourriture. Oui, c’est ça : je ne crois pas qu’il y ait une activité qui exprime la pourriture humaine autant que la politique…</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Le pouvoir, alors ? Vous aimez le pouvoir ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> :  Non plus. Je crois que je n’ai jamais vraiment eu l’appétit du pouvoir.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Est-ce que ce n’est pas un peu embêtant, étant donné le combat où vous vous êtes lancé ?</p>
<p><strong>M.V.L. </strong>: Sûrement. c’est peut-être même une limite pour un homme politique. Mais bon. C’est comme ça. Je le savais dès le début.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Est-ce que vous prenez du plaisir à cette campagne ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Il y a des moments qui sont très excitants, bien sûr. Mais la plupart du temps ça n’a vraiment rien à voir avec l’idée qu’un intellectuel se fait d’une campagne électorale. Qu’est-ce que croient les intellectuels ? Que la politique est une activité où on utilise ses idées, son imagination. Que l’on a sans cesse présent à l’esprit le modèle de la société qu’on veut, les valeurs qu’on entend défendre. En fait, non. La politique, à 99%, c’est de la pure manœuvre, de l’intrigue, de la toute petite intrigue…</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Alors ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Alors, ça ne rend que plus admirables ceux qui arrivent à traverser tout ça pour transformer l’histoire.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG </strong>: Par exemple ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Par exemple De Gaulle. Je ne me suis jamais senti particulièrement proche de lui. Mais force est de reconnaître qu’il fait partie de ces hommes qui ont réussi à ne jamais perdre de vue l’essentiel : les idées, les valeurs.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ? La vulgarisation du message ? Sa simplification ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : C’est ça, oui. Toutes les sortes de simplifications. Et spécialement celle du langage. C’est ça le plus pénible pour un écrivain. C’est ça le plus humiliant. C’est cette impossibilité où l’on est de se servir du langage, je ne dis même pas d’une manière “créative”, mais simplement personnelle. La politique c’est le stéréotype. Le cliché. La langue morte. Il y a là comme une nécessité, une fatalité ontologique.</p>
<p><strong><em>Le nationalisme</em></strong></p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Malraux dit quelque part, à propose de sa propre expérience politique, que le pire c’est d’avoir à se répéter.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Évidemment ! La politique c’est la répétition. Répéter, répéter, encore répéter. C’est comme une usure de la langue.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Et puis il y a des thèmes qui doivent quand même poser un problème. Le nationalisme par exemple. Vous avez écrit des choses très dures sur le nationalisme. Vous avez parlé d’”aberration”, de “tare”, vous avez dit que c’est ce qui a fait “le plus de mal” à ce continent…</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Pas seulement ce continent! C’est ce qui m’inquiète le plus dans ce qui se passe, par exemple, à l’Est. L’événement est extraordinaire, bien sûr. C’est une magnifique explosion d’humanisme et de liberté. Mais vous avez ce nationalisme qui revient, avec les pires caractéristiques des chauvinismes du XIXe siècle.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Ce qui frappe la Pologne, par exemple, c’est plutôt sa dimension messianique. Le côté : “nous sommes la Nation-Christ, le peuple crucifié”, etc.</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : Si vous voulez, oui. Et c’est très dangereux. Il faut que les intellectuels se préparent à livrer bataille là-dessus. Si on se libère du communisme pour tomber dans le nationalisme, quelle tragédie!</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Voilà. C’était notre question. Est-ce que vous n’êtes pas obligé, ici, au Pérou, de jouer sur cette corde-là ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Certainement pas. Je ne pense pas avoir fait, jusqu’ici, de concessions par rapport à mes convictions profondes. Et je n’ai jamais manqué, en tout cas, de critiquer le nationalisme de manière tout à fait explicite. Certains diront peut-être que ça prouve que je suis un mauvais politique. Tant pis. Si j’ai accepté de m’embarquer dans cette histoire, ce n’est pas pour arriver à la présidence n’importe comment, à n’importe quel prix.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Vous avez fait une vraie campagne “cosmopolite” ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : J’ai dit que si nous voulions devenir un pays réellement moderne, il fallait rompre avec cette tradition nationaliste qui nous a fait un mal énorme et qui pourrait bien être la raison profonde de notre faillite. D’ailleurs regardez. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ce nationalisme se marie depuis un certain temps avec un certain discours de gauche.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Vous parliez de l’Est tout à l’heure. C’est en effet tout à fait ça : l’alliance, par exemple en Russie, des néo-fascistes de Pamiat et des staliniens du Politburo.</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : Oui ? Ça ne m’étonne pas.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Quel effet ça vous fait, quand vous lisez dans la presse, au fil de telle ou telle chronique sur la bataille électorale, que vous représentez “la droite” ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : La droite… la gauche… Ce sont des termes magiques qu’on utilise pour discréditer l’ennemi. Si être un homme de gauche c’est être communiste, marxiste, etc, alors c’est vrai, je ne suis pas un homme de gauche.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Il y a une autre famille : celle de Camus, la grande lignée humaniste de la gauche démocratique…</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Dans la lignée de Camus, ça oui, sûrement! Et il est évident que pour ce qui est des valeurs je n’ai pas changé depuis ma jeunesse. La seule différence, c’est que je croyais, à L’époque, qu’on pouvait créer une société presque parfaite. Aujourd’hui je sais que ce n’est pas possible, que l’utopie est meurtrière.</p>
<p><strong><em>L’amour de l’Europe</em></strong></p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> :  Le fond de l’affaire c’est que la “volonté de pureté” est bien souvent la véritable matrice des totalitarismes.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Disons que la perfection n’est ni sociale ni politique. Mais qu’on peut en canaliser l’exigence dans d’autres directions : celle de l’art de la littérature. Les individus peuvent aspirer à ça. Ils peuvent être des saints, des démons, ils peuvent essayer d’atteindre une sorte de pureté dans leur vie personnelle. Mais quand ça se convertit en pratique politique ou sociale, ça devient terrible. Voilà : il nous faut une culture dans laquelle on renoncerait à socialiser l’utopie.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Revenons à ce que vous disiez tout à l’heure des contraintes de l’action politique. Les pauvres par exemples. Les humbles. On vous a beaucoup reproché de ne pas avoir trouvé les mots pour leur parler.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Le Pérou est un pays très spécial, vous savez. Il y a plusieurs sociétés différentes qui coexistent. Et il y en a, dans le lot, auxquelles il est exact que je ne sais littéralement pas parler. Ce sont des minorités. Mais qui comptent. C’est un vrai défi pour moi.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : On vous reproche également d’être trop européen, trop occidental.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : C’est vrai que j’aime l’Europe. Et je crois d’ailleurs que l’Amérique latine fait, finalement, partie de ce qu’on appelle la culture occidentale. Si elle existe, cette culture occidentale, alors nous en faisons partie ; c’est aussi notre tradition ; c’est aussi ce que nous devons, pouvons et voulons devenir. Ce qui, soit dit en passant, me rend d’autant plus triste lorsque je vois l’extrême frivolité du regard que l’Europe porte habituellement sur nos pays.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> :  C’est ce que je vous dis. Cet “occidentalisme” peut difficilement passer dans un pays comme le Pérou.</p>
<p><strong>M.V.L. </strong>: Je ne sais pas. Il est évident que le Pérou n’est pas seulement ça. Mais c’est aussi ça. Toute une partie du pays parle un langage qui est venu ici avec l’Europe. Comment le nier? Le langage, la culture démocratique sont une contribution de l’Europe au monde.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Que faites-vous des traditions, disons, autochtones?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Il n’y a pas une, mais des cultures autochtones. et c’est peut-être ça le vrai défi pour un gouvernement démocratique. Comment les concilier ? Les faire progresser ? Comment les intégrer, sans les bafouer, au processus de modernisation? C’est très difficile. Il n’y a pas de précédent qui puisse servir de modèle.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Vous avez lu le livre de Le Clézio qui s’appelle <em>le Rêve mexicain</em>?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> :  Oui, je l’ai lu. C’est intéressant. C’est beau.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Il dit le contraire de ce que vous dites !</p>
<p><strong>M.V.L. </strong>: Il voudrait que nous devenions des autochtones. Or ça aussi c’est une utopie. Elle était très puissante dans les années 30, à l’époque de l’indigénisme. Mais ce n’est pas possible. On ne peut pas revenir à l’empire des Incas. Cela dit, le livre est beau. Avec des citations très belles.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Le Clézio est un écrivain…</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Attendez. Réflexion faite, ce n’est pas seulement un rêve d’Européen. Vous savez que nous, en Amérique latine, nous avons aussi des tas d’ethnologues qui aimeraient maintenir les cultures primitives dans leur primitivité. Alors ça, c’est inacceptable. Du point de vue moral, c’est inacceptable. Vous ne pouvez pas accepter que l’identité culturelle soit un alibi pour la pauvreté, la misère, l’humiliation.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Vous avez écrit plusieurs textes où vous contestiez cette notions d’”identité culturelle”…</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Évidemment ! Ça n’existe pas ! Car comment la définiriez-vous, cette identité? Où trouveriez-vous sa soi-disant pureté? Si cela est possible en Europe (ce dont je doute fortement), ici c’est totalement impossible. Vous pouvez être Péruvien en étant blanc, noir, chinois, indien, métis, japonais. C’est tout ça le Pérou. C’est cette mosaïque. Et il est, ce grand carrefour où tout se croise et se mélange, la définition même de la modernité.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Est-ce que vous avez connu, ces dernières semaines, des moments de lassitude, de découragement ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong> : Je n’en ai pas eu le temps. C’est une espèce de vertige. Le rythme de la campagne est tel que vous n’avez pas le temps de vous fatiguer. Ni de vous décourager.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG </strong>: Est-ce que la littérature vous manque?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Bien sûr. J’ai parfois le cafard de ne pouvoir ni lire, ni écrire. Ma vraie angoisse c’est lorsque je me dis que je pourrais, pendant cinq ans, ne plus lire un seul roman.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Il y a des mots que vous regrettez ? Des moments que vous aimeriez rejouer ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Je vous l’ai dit : j’ai réussi, jusqu’à maintenant, à ne pas dire de choses que je ne pensais pas. Des lieux communs, parfois. Des banalités. On tombe inévitablement dans le sottisier quand on fait dix discours politiques par jour. Mais je n’ai pas menti. J’ai réussi à ne pas mentir. C’est déjà quelque chose! Je vous assure que ce n’est pas facile de dire toujours la vérité.</p>
<p><strong>B.H.L. ET GG</strong> : Donc, jamais de double langage ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : On peut toujours gagner une élection. Mais le problème commence après. Quand il s’agit de gouverner. Or là, rien n’est possible si vous n’avez pas un mandat très clair et si vous n’avez pas commencé par éliminer les malentendus. On a parlé de ça entre nous. Certains, autour de moi, trouvaient ce point de vue suicidaire. Mais j’ai insisté. J’ai décidé d’annoncer exactement ce que je ferai. Car si vous prenez les gens par surprise, vous ne pouvez plus opérer le changement profond dont vous rêvez. D’abord, la vérité.</p>
<p style="text-align: left;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: left;"><strong>_________________________</strong></p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p align="center"><strong>LONDRES, LE 29 JUIN</strong></p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong> : On reprend ? On finit la conversation ? Ce n’est sans doute pas la preuve de mon grand sens politique : mais j’ai été étonné, vous savez… très, très étonné… Nous avons quitté Lima, Gleichmann et moi en annonçant <em>urbi et orbi</em> que vous étiez le prochain Président du Pérou…</p>
<p><strong>Mario Vargas Llosa</strong> : Etonné par quoi, grand Dieu ? Par le résultat ? Ce n’était pas tellement une surprise, pourtant! Je savais, moi, depuis le premier tour, que la partie était perdue.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : Pourquoi avez-vous continué, dans ce cas ? Par fierté? Honnêteté vis-à-vis des électeur s? Ou bien parce que vous pensiez que les choses ne sont jamais vraiment jouées ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Tout cela à la fois. Même si j’avais la conviction, je vous le répète, que c’est le conformisme, la résignation, la peur, qui étaient en train de l’emporter.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : La peur de quoi ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Du changement. Une peur panique du changement. De l’inconnu. De l’avenir. Une terreur presque atavique de la nouveauté. C’est ça le plus triste, le plus inquiétant. Ca n’a pas été un vote massif contre un programme mais contre l’idée même du changement, contre le pari que nous faisions sur l’initiative, la responsabilité, etc…</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Et puis il y a aussi eu votre côté “européen”, votre insistance à défendre la culture, les valeurs européennes.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : C’est ça, oui. Ça a provoqué un réflexe quasi racial. Avec ce discours qu’a tenu Fujimori et qui était une grande première dans une campagne électorale au Pérou : “nous les Chinois, les Noirs, les Indiens – contre les Blancs”.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Voilà. C’est à distance, ce qui me paraît le plus important.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Cet appel à la rancune, au ressentiment identitaires a beaucoup joué dans la population. L’idée était qu’en faisant du Pérou un pays moderne, occidental etc…, on trahissait sa véritable identité. Inutile de vous dire que cette “véritable identité”, cette supposée “pureté” sont un leurre…</p>
<p><strong>B.-H.L. </strong>: Cette crispation identitaire, ce sursaut ethnico-nationaliste, vous avez le sentiment de les avoir sous-estimés ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Je vous l’ai dit à Lima : nous avions décidé de dire la vérité, de jouer cartes sur table et d’annoncer exactement ce que nous comptions faire. J’ai donc défendu mes idées. En connaissant parfaitement l’énormité de la machine qui se mettrait en marche.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : La machine ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : L’establishment… La droite… La gauche… Savez-vous qu’il y a un sénateur de gauche qui a dit : “Vargas Llosa, c’est le diable. Il faut que toute la gauche unanime, vote contre le diable. On se fiche de Fujimori!”</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Le diabl e! Quel honneur pour un écrivain !</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Il y avait dans toute cette mobilisation quelque chose, en effet, qui allait au-delà du politique. Quelque chose de presque religieux.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Ça, en revanche, ça vous a surpris ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : J’ai toujours su que la politique était horrible. Mais une chose est de le savoir, une autre de le vivre.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Et puis il y a eu la haine…</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Une haine incroyable! Savez-vous qu’un jour, il y a longtemps, j’ai donné une interview où je disais qu’à quatorze ans, j’ai pris une fois de la drogue, que ça m’en a dégouté et que je suis, depuis, un adversaire acharné de la drogue? Et bien on a retrouvé cette interview. Et vous n’imaginez pas l’importance que ça a pris ! Jusqu’au ministre de l’Education nationale qui est allée à la télévision pour alerter les mères péruviennes contre le risque de choisir, comme président de la République, un drogué. “Drogué ! Drogué ! Vous allez voter pour un drogué !”</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Il y a des cas où vous y avez mis du vôtre. Quand vous avez publié l’<em>Eloge de la marâtre</em> par exemple, vous savez bien à quoi vous vous exposiez.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Bien sûr, je le savais. Mais j’ai voulu que les choses soient claires, qu’il n’y ait pas de malentendu.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : D’accord. Mais c’est courir le risque de ce procès en pornographie. Dans un pays comme le Pérou c’était à la limite de la provocation.</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Il ne faut pas dire “un pays comme le Pérou”. Le Pérou n’est pas différent de la France. Il faut s’ôter de l’idée qu’il y a des critères, des systèmes moraux différents pour juger les pays.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : Même en France, on imagine mal Mitterrand ou Giscard publier, en pleine campagne électorale, un texte osé.</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : J’ai fait près de 40%. Ce n’est quand même pas mal, non, pour un écrivain “scandaleux” ?</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : Pour parler comme dans le questionnaire de Proust, quel est l’état présent de votre esprit ? Déçu? Amer ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Non, pas amer. D’un point de vue individuel, je suis plutôt même soulagé. Ça aurait été très dur. Ça aurait été, pendant cinq ans, une vie impossible. La seule chose qui me peine, c’est qu’on avait quand même beaucoup travaillé ; qu’on avait préparé un programme qui tenait la route ; et, surtout, qu’on avait réussi à mobiliser une partie importante de la société péruvienne.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : Est-ce que l’aventure vous a guéri de la politique ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : Je crois que c’est fini. J’ai essayé. J’ai fait tout ce que j’ai pu. J’ai échoué. C’est ainsi : je ne vais pas devenir un professionnel de la politique.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : Vous regrettez ces trois années ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Pas du tout. Ça a été une expérience importante. Très enrichissante. J’ai appris à mieux connaître les hommes. Et puis, surtout, j’ai découvert mon pays comme jamais je ne l’avais fait jusqu’alors. Sans compter tout ce que je sais aujourd’hui sur la véritable nature de la politique.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : Vous le saviez déjà !</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : C’est passionnant de vérifier. Chez ses adversaires, certes. Mais aussi chez ses propres amis.</p>
<p><strong>B.-H.L</strong>. : Vous avez connu des déceptions du côté, comme vous le dites, de vos propres amis ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Oh oui ! Beaucoup !</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Par exemple ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : A un moment donné nous étions gagnants. Nous avions la moitié du pays avec nous. J’ai vu, à ce moment-là, comment l’appétit du pouvoir et la perspective de voir cet appétit satisfait pouvaient déstabiliser l’intelligence et la morale de gens par ailleurs respectables. Croyez-moi : le spectacle était extraordinaire.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Vous ferez un roman de tout ça ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Je ne sais pas. Un jour, sûrement… Ça donnera sans doute quelque chose… Mais il faut une perspective. Un recul. Il faut la liberté de manipuler les souvenirs. De les mélanger avec la fantaisie, l’imagination, le désir. Avec une expérience si proche, et si tumultueuse, c’est difficile…</p>
<p><strong><em>Gongora et Popper</em></strong></p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Vous avez retrouvé le goût de l’écriture ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong> : Je ne l’ai jamais perdu.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : A Lima, vous disiez…</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Je vous disais que je n’avais pas eu le temps d’écrire. Mais cela m’attristait. J’avais la nostalgie de l’écriture. J’avais aussi celle de la lecture. Et puis il y avait aussi, peut-être importante, la nostalgie de l’anonymat. Être seul… Se promener seul… Ne plus avoir des gardes du corps… On ne mesure ce privilège que lorsqu’on l’a perdu – et que, comme ici, à Londres, on le retrouve.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Qu’avez-vous fait depuis la défaite ? Vous avez lu ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : J’ai relu Faulkner. Vous savez que, pour moi, c’est un sommet de la littérature.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Quoi encore ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Quoi encore… Qu’est ce que j’ai lu encore… Un essai sur le libéralisme… Et puis, bien sûr, <em>la Règle du jeu </em>! J’ai trouvé ça très bien. Très, très bien. Avec une ligne. Une orientation. Il n’y a plus tellement de revues qui aient une ligne, qui mènent un combat.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Et puis vous avez écrit ce texte sur Popper dont vous m’avez parlé au téléphone…</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Pendant la campagne, je ne sais pas si je vous l’ai dit : je vais lire des poèmes et ce sera, de préférence, des poèmes parfaits, éventuellement même difficiles ou hermétiques, dont la pénétration demande un grand effort intellectuel mais qui, du coup, vous isolent et vous plongent dans un monde complètement différent. Alors, j’ai beaucoup lu Gongora par exemple. C’était beau. C’était parfait. Un sonnet de Gongora c’était une demi-heure de rupture totale avec cet univers d’ordure qui était celui de la politique. Et puis j’ai donc lu Popper qui est un auteur difficile, parfois obscur – et j’ai commencé, dans les rares intervalles de loisir que me laissait cette campagne, de rédiger des petites notes…</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Un mot encore sur cette campagne. Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir vécu là une autre vie ? Complètement autre ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Bien sûr ! Jusque là, j’avais ma vie à moi. Elle était faite de fantômes et de fantaisies. J’étais entouré de mes démons. Or, tout à coup, fini ! Plus de fantômes ! Plus de fantaisies ! Il faut vivre dans la lumière, l’exhibition permanente! Sans le moindre repli possible pour mes rêves, mes démons ! Je n’avais jamais connu ça. Le changement était gigantesque.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Il y a également, j’imagine, le statut même de la parole que vous deviez tenir. Comment un écrivain fait-il pour assumer ainsi une parole collective ? Dont la destination est collective ?</p>
<p><strong>M.V.L.</strong> : Je crois vous l’avoir également dit à Lima : le pire, c’est la nécessité de répéter. Et, aussi, de recourir au cliché.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : D’accord. Mais cette parole collective? Cette rupture avec l’exigence de singularité qui définit la littérature?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : Dans un roman, on peut, que dis-je ? On doit ouvrir les portes à l’irrationnel, aux fantômes. En politique – ou, au moins, dans la politique telle que je la conçois – non. Si vous voulez une politique honorable, réformiste etc., il faut parler à la raison, à l’intelligence des gens. C’est le plus difficile pour un écrivain.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Où vivrez-vous désormais ? Ici, à Londres ? Ou à Lima ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : Loin de Lima, pendant un certain temps. Ne serait-ce que pour ne pas être repris dans le débat politique. Par la suite, je ferai comme avant. Je partagerai ma vie.</p>
<p><strong>B.-H.L.</strong> : Vous ne serez plus jamais candidat. Mais restez-vous l’écrivain engagé de <em>Contre vents et marées</em>? Autrement dit : avez-vous encore envie de vous battre, de défendre des idées ?</p>
<p><strong>M.V.L</strong>. : Ça c’est une question de caractère, pas de principe. Ce désir-là je crois que je l’aurai jusqu’à ma mort.</p>
<p><em> </em></p>
<p><em><strong>Interview in la Règle du jeu, Septembre 1990, n°2</strong></em></p>
<p> (c) La Règle du Jeu</p>
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		<title>Quelque part en 1988&#8230;</title>
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		<pubDate>Thu, 21 Oct 2010 12:38:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; un vivant nommé Bernard-Henri Lévy écrivait sa propre nécrologie.
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; un vivant nommé Bernard-Henri Lévy écrivait sa propre nécrologie.</strong><br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/JEROME-GARCIN.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-8448" title="JEROME GARCIN" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/JEROME-GARCIN.jpg" alt="JEROME GARCIN" width="87" height="129" /></a>Je ne connaissais, je l&#8217;avoue, pas ce texte. Et je suis tombée dessus complètement par hasard, dans la bibliothèque d&#8217;une amie française. C&#8217;est Jérôme Garcin qui avait eu l&#8217;idée de demander à tous les bons écrivains français vivants de s&#8217;imaginer morts et d&#8217;écrire leur propre nécrologie. Jérôme Garcin est lui-même, aujourd&#8217;hui, un romancier qui compte (<strong>« </strong><em>Bartabas</em><strong> »</strong> roman, Gallimard 1984 ; <em>Pour Jean Prévost</em>, essai, Gallimard, Prix Médicis Essai 1994 ; <em>« La chute de cheval »</em>, roman, Gallimard, prix Roger Nimier 1998).<span id="more-8415"></span> Mais il était, à l&#8217;époque, critique littéraire dans un hebdomadaire aujourd&#8217;hui disparu: &laquo;&nbsp;<em>L&#8217;Événement du Jeudi</em>&laquo;&nbsp;. Et les réponses à sa question parurent dans un livre publié aux Editions François Bourin. Le texte de Bernard-Henri Lévy est brillant. Et il rappelle ce que savent ses familiers: que l&#8217;homme a de l&#8217;humour!<br />
<strong>Liliane Lazar.</strong></p>
<p><strong><br />
</strong></p>
<p><span style="color: #993300;"><strong>B.-H.L PAR B.-H.L. : NECROLOGIE</strong></span></p>
<p><span style="color: #993300;"> <strong>Bernard-Henri Lévy</strong> . Ecrivain français. Né à Béni-Saf (Algérie) en 1948. Mort à Jérusalem en 2029. Débute par un livre-témoignage (<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/bangla-desch-nationalisme-dans-la-revolution-1977-reedite-sous-le-titre-les-indes-rouges-en-1985-1148.html">Les Indes rouges</a></em>, 1973) qui revendiquait, non sans présomption, le parrainage d’André Malraux. Poursuit avec une série d’essais sur le marxisme (<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-barbarie-a-visage-humain-2-1145.html">La Barbarie à visage humain</a></em>, 1977), la Bible et le judaïsme (<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/category/actu/livre/le-testament-de-dieu">Le Testament de Dieu</a></em>, 1979), le discours fasciste et sa version  pétainiste (<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/lideologie-francaise-306.html">L’Idéologie française</a></em>, 1981). Entame une carrière littéraire avec l’histoire romancée de la génération dite « soixante-huitarde » (<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-diable-en-tete-301.html">Le Diable en tête</a></em>, 1984) ; le récit d’une agonie célèbre <em>(<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/les-derniers-jours-de-charles-baudelaire-289.html">Les Derniers Jours de Charles Baudelaire</a></em>,  1988) ; un roman d’amour sur fond de guerre civile (<em>La Tentation de Don Juan</em>, 1993). Tous ces livres, essais et romans, trouvent une large audience. Mais leur auteur reste prisonnier d’une image sulfureuse et d’inimitiés tenaces. Lui-même déclarera, après son troisième échec au Goncourt (récompense littéraire  fort prisée dans ces années et qu’il obtiendra beaucoup plus tard , à soixante-dix-sept ans, pour un court récit autobiographique paru chez un éditeur bruxellois) : « le malentendu est à son comble ; sans doute le mérite me revient-il d’avoir, modestement mais fermement, instauré un nouveau rapport entre la littérature et les médias ;  mais force est de constater que, de cette logique médiatique, je me retrouve aujourd’hui victime et prisonnier. »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">L’année suivante, et comme s’il voulait « en finir avec la comédie littéraire » (titre d’une autre interview, également emphatique et complaisante, parue dans <em>Globe</em>, l’organe officieux des muscadins de l’époque), <strong>Bernard-Henri Lévy</strong> quitte Paris, s’installe à Genève et donne une série de petits livres, d’apparence gratuits et sans fil directeur véritable, où les observateurs ont le plus grand mal à retrouver le souffle, voire l’esprit, du fougueux écrivain des décennies précédentes. <em>Le Rêve d’Aristote </em>(1996) est un court poème en prose à la façon de Des Essarts. <em>Dix petites gloses pour servir l’idée de modernité</em> (1999) est un recueil d’aphorismes, souvent amers, sur le déclin du courage. <em>L’Impacaltura di Agnetta : les Trois M et leur destin</em> (2004) est un recueil d’études savantes sur la peinture de Mondrian, Matisse et <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jacques-martinez-4997.html">Martinez</a>. Dans <em>Les Neuf Péchés capitaux</em> (récits de promenades dans neuf villes européennes : Bruxelles, Genève, Zurich, Barcelone, Trieste, Lisbonne, Ségovie, Berlin, Ostende) il faudra toute la sagacité d’un jeune docteur de l’université de Douala pour repérer les grandes étapes de l’itinéraire final de Benjamain C., le héros du <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-diable-en-tete-301.html">Diable en tête</a></em>. Et quant au premier tome de ces <em>Mémoires</em> (2008) dont la presse attendait mille anecdotes sur la vie littéraire, politique et galante de la fin du siècle précédent, il étonna surtout par la  pauvreté de ses révélations. L’histoire n’en conservera qu’un final curieusement intitulé : « Au revoir et merci – cette année à Jérusalem ! »</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Commence alors – à Jérusalem justement – un silence de quinze ans dont on ne sait trop, aujourd’hui encore, à quoi il fut occupé. L’auteur du <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-testament-de-dieu-309.html">Testament de Dieu</a></em> a-t-il cédé à la tentation mystique ? A la luxure ? A l’affairisme ? Quel crédit faut-il accorder aux informations selon lesquelles il se serait alors lié avec le célèbre Armando Flatto Sharon ? A-t-il, pour de bon, renoncé à l’écriture ? A ses prestiges ? A son théâtre ? Ou faut-il croire au contraire, comme l’ont prétendu certains échotiers, que ce Fregoli des lettres, rééditant la facétie d’un certain Romain Gary, eut l’ultime audace de se glisser sous le masque d’Alain Paradis, l’énigmatique auteur de <em>Moi-même en écrivain jubilaire et en vieillard</em> – sotie néo-baroque qui fit grand bruit dans les derniers cénacles lettrés ? Toujours est-il que le nom de cet exilé ne tarda pas à s’effacer, puis à disparaître complètement. N’eût été le coup d’état franciste de 2023, puis son opportune arrestation, la même année, par une police qui, alertée de sa présence à Paris par le secrétaire perpétuel de l’Académie nationale, intercepta son taxi dans le quartier de l’Etoile, il aurait achevé son existence dans l’inéluctable anonymat des agitateurs démodés.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Les circonstances mêmes de cette arrestation restent, elles aussi, mystérieuses. <em>Libération</em>, le quotidien conservateur de ces années, parla de « provocation ». Le sycophante de l’ Académie nationale eut l’aplomb de déclarer que : rien ne vaut un beau scandale pour vous rajeunir un vieux comédien ». D’autres encore rappelèrent comment le vieux comédien s’y entendait, jadis, pour organiser lui-même « la dramaturgie de sa propre gloire ». Et, de fait, on reste confondu par la démarche d’une police mettant à l’index un idéologue bien oublié et courant les bibliothèques pour en retirer à grand bruit les exemplaires d’une <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/lideologie-francaise-306.html">Idéologie française</a></em> qui avait, depuis longtemps, cessé d’inquiéter qui que ce soit. N’empêche. Le vieil homme passa deux longues années à la prison de la rue Jacob. Muré dans un silence qui dérouta ses anciens adversaires, il joua merveilleusement son rôle de nouveau martyr. Et c’est ainsi que la jeune génération, même si les tenants et les aboutissants de l’affaire lui échappaient en grande partie, redécouvrit l’existence de celui qui, un demi-siècle plus tôt, s’était autoproclamé « l’apôtre des droits de l’homme ».</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Quand le régime s’effondre, <strong>Bernard-Henri Lévy</strong> a soixante-dix-sept ans. Fort du timide regain de gloire que vient de lui apporter la bêtise franciste, il risque, sans trop y croire, une <em>Adresse au peuple de gauche</em> qui passe quasiment inaperçue ; puis le récit autobiographique précité qui lui vaut une récompense tardive et désormais privée de sens ; puis enfin, avec quelques demi-soldes, nostalgiques, comme lui, des âges littéraires (<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-enthoven-2830.html">Jean-Paul Enthoven</a>, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/philippe-sollers-2577.html">Philippe Sollers</a>,  Pascal Quignard, Jérôme Garcin) un ouvrage collectif intitulé <em>Pavane pour des proses défuntes</em>. Il meurt à quatre-vingt-un ans, dans l’indifférence générale, laissant une œuvre singulière, souvent confuse, frappée (pour reprendre un mot qui lui est cher) au coin du malentendu et qu’il convient de relire à la lumière des ses propres prophéties.</span></p>
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		<title>Le 18 octobre 2010&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 18 Oct 2010 11:50:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>&#8230;Bernard-Henri Lévy préfaçait Sartre.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/10/jean-paul-sartre.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-10828" title="jean paul sartre" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/10/jean-paul-sartre.jpg" alt="jean paul sartre" width="116" height="129" /></a>Voici ce que je retrouve. Une édition introuvable des &laquo;&nbsp;<em>Mots</em>&nbsp;&raquo; de Sartre. L&#8217;édition<em> France-Loisirs</em>, dans une série que je ne connaissais pas et qui s&#8217;appelait la &laquo;&nbsp;Bibliothèque du XXè siècle&nbsp;&raquo;. Et, là, dans cette édition, une préface du livre par Bernard-Henri Lévy. C&#8217;est un texte qui, relu à la lumière de la publication, dix ans plus tard, du &laquo;&nbsp;<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-siecle-de-sartre-225.html">Siècle de Sartre</a></em>&nbsp;&raquo; prend évidemment un relief particulier. <span id="more-8587"></span>Je vous laisse le découvrir. Je laisse à chacun le soin de voir ce qui, dans ce regard de 1990, annonce, dément, contredit celui de 2000. Une seule remarque : quand Bernard-Henri Lévy, dans <em>&laquo;&nbsp;Le Siècle</em>&laquo;&nbsp;, disait qu&#8217;il avait  &laquo;&nbsp;longtemps cuvé son Sartre en secret&nbsp;&raquo;, on comprend mieux, aujourd&#8217;hui, à la lumière de ce texte oublié et retrouvé, ce qu&#8217;il voulait dire.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p>_______________________________________________________________________</p>
<p><strong>Les Mots et moi<br />
par Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p>J&#8217;avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/roland-barthes-2588.html">Sartre</a> était notre maître à penser. Oh! certes, nous le connaissions. Il nous inspirait encore, j&#8217;imagine, ce mélange de respect vague et d&#8217;insolente sympathie qui reste aux écrivains quand on a cessé de les lire. Mais pour ce qui était de penser, vraiment penser et réfléchir, nous avions d&#8217;autres modèles qui s&#8217;appelaient Lacan, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/louis-althusser-2323.html">Althusser</a>, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/roland-barthes-2588.html">Barthes </a>ou Foucault et à côté de qui le banal « existentialisme » ne pouvait nous apparaître que comme une resucée des humanismes d&#8217;autrefois. D&#8217;autres diront comment, dans ces années de plomb le philosophe déchu vint rejoindre les plus durs, les plus radicaux d&#8217;entre nous. Ce qui est clair, c&#8217;est qu&#8217;il les rejoignait justement; mieux: qu&#8217;il les ralliait; et je ne crois faire injure à personne en rappelant que c&#8217;est lui, et non l&#8217;inverse, qui se mettait à l&#8217;école des maos &#8211; comme si, conscient de sa défaveur, et non sans une humilité au demeurant bien pathétique, il entreprenait de se ressourcer auprès de cette jeunesse nouvelle. Pour ma part, il n&#8217;y a pas de doute.<br />
Je n&#8217;avais, à ce moment-là, pas lu <em>L’Etre et le Néant</em>. Il ne me serait pas venu à l&#8217;idée d&#8217;ouvrir <em>L’Idiot de la famille</em> ou bien le <em>Saint-Genet</em>. Et c&#8217;est plus tard que, par hasard, dans l&#8217;improbable bibliothèque d&#8217;une mission jésuite de Calcutta, coincé entre un volume défraîchi de Jan Fleming et un traité de théologie aux pages non découpées, je suis tombé sur un de ses livres qui s&#8217;appelait <em>Les Mots</em>.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/sartre-2.jpg"></a>Ce livre, faut-il le préciser, était apparemment le moins fait pour convertir ou même séduire le « structuraliste » que j&#8217;étais. Pensez : une autobiographie ! Des souvenirs d&#8217;enfance! Avait-on idée, en pleine époque anti-humaniste, à l&#8217;heure où l&#8217;on nous annonçait que l&#8217;homme était une « invention récente », que son « archéologie » restait à faire et que sa « mort » conceptuelle était à l&#8217;ordre du jour, de se pencher ainsi, avec tant de vaine complaisance, sur les premiers émois d&#8217;un futur grand écrivain? Mémoires&#8230; Confessions&#8230; Souvenirs d&#8217;égotisme et exercices d&#8217;introspection&#8230; Tout cela me semblait si vieux! Si parfaitement inutile! Il était si clair, à mes yeux, qu&#8217;un homme est un être complexe, divisé d&#8217;avec lui-même, habité par des forces obscures, rebelles à son propre regard! Je m&#8217;étais tellement fait à l&#8217;idée que le seul fait de dire « je » était, à l&#8217;âge du marxisme et des philosophies du soupçon, la plus périlleuse des aventures! Bon. J&#8217;ai lu ce livre. Je l&#8217;ai lu avec mes réserves, mes réticences inévitables. Mais enfin je l&#8217;ai lu. Je l&#8217;ai même, une fois terminé, délicatement subtilisé à mes gentils pères jésuites. Et le fait est que c&#8217;est lui &#8211; et non le polar de Fleming auquel j&#8217;avais alors, à tout prendre, bien plus de raisons de m&#8217;attacher -, qui, de Calcutta à Dacca, puis de Karachi au delta du Gange, m&#8217;a finalement accompagné dans la suite de mon périple.</p>
<p>Je me souviens du <em>Marchand de bananes</em>, ce premier roman d&#8217;un enfant fou, écrit à sept ou huit ans, sous les applaudissements d&#8217;une mère presque aussi folle que lui ; des visiteurs qu&#8217;elle conduisait, sur la pointe des pieds bien sûr, dans la chambre de son fils pour qu&#8217;ils surprissent le génie dans le feu de sa création; des ruses que l&#8217;on déployait pour convaincre les sceptiques &#8211; le grand-père Schweitzer par exemple &#8211; de s&#8217; intéresser au phénomène. Je me souviens de l&#8217;épisode des « anglaises », ces providentielles boucles brunes qui cachaient, tant qu&#8217;elles étaient là, l&#8217;évidence de sa laideur et qui, le jour où on les coupa, la révélèrent dans son horreur. Je savais &#8211; je sais toujours &#8211; par cœur cette définition de la laideur: « la chaux vive où l&#8217;enfant merveilleux s&#8217;est dissout ». De l&#8217;enfant : « ce monstre qu&#8217;ils &#8211; les adultes, les parents &#8211; fabriquent avec leurs regrets ». Je pourrais, aujourd&#8217;hui encore, redire presque mot pour mot le portrait de Simmonot, « le quinquagénaire aux joues de fille qui cirait sa moustache et teignait son toupet» ; de Barrault, l&#8217;instituteur dont l&#8217;haleine, forcément fétide, était un signe d&#8217;excellence et lui infligeait, quand il se penchait, la plus exquise des gênes ; de Mme Picard, la pâle et grasse dame qui était son meilleur public et dont la seule arrivée avait généralement pour effet de redoubler son talent. Et quant au passage enfin où l&#8217;on voit le garçonnet se projeter dans son grand âge et s&#8217;imaginer aveugle, écrivant dans la nuit son tout dernier chef-d&#8217;oeuvre, je n&#8217;avais pas besoin de songer à l&#8217;incroyable pressentiment dont il était le témoignage pour le trouver bouleversant d&#8217;intelligence et d&#8217;émotion.<br />
Ce qui m&#8217;éblouissait dans des pages comme celles-là? Difficile à dire à l&#8217;époque. Difficile à formuler dans les mots dont je disposais. Mais il y avait un style dans ces récits &#8211; et quand je dis un style je ne pense pas seulement, bien entendu, à leur éclatante beauté formelle &#8211; qui m&#8217;éloignait, je le sentais bien, de la mièvrerie traditionnelle dans ce type de retours sur soi. Une espèce d&#8217;ironie, si l&#8217;on veut. D&#8217;autodérision méthodique. Une espèce d&#8217;humour froid, sans concession, ni pitié. Mais à condition d&#8217;entendre cet humour comme un refus de s&#8217;attendrir, de se complaire dans ses émois. Pas de pathos. Peu d&#8217;épanchements. Même pas de « nostalgie» ou de « recherche du temps perdu » au sens où, dans mon esprit, le prescrivait le genre. Une écriture sèche, plutôt. Une de ces langues cyniques, presque cliniques, qui vous désenchantent un souvenir aussi sûrement qu&#8217;elles le ravivent. Ajoutez à cela l&#8217;étrange construction du livre. Les libertés que prenait l&#8217;auteur avec l&#8217;ordre chronologique. Les faux souvenirs. Les vrais courts-circuits. Le fait que l&#8217;évocation, sans qu&#8217;on nous dise pourquoi, s&#8217;arrêtait tout à coup à la veille de l&#8217;adolescence. Ajoutez-y ces redites, ces reprises d&#8217;un chapitre à l&#8217;autre, ces aberrations du récit, ces contradictions dont il reviendra à Philippe Lejeune (<em>Le Pacte autobiographique</em>, 1975), quelques années plus tard, de dresser l&#8217;inventaire rigoureux: vous aurez une assez bonne idée de tout ce qui, dans ce texte, pouvait trancher d&#8217;avec un genre dont j&#8217;avais, je le répète, toutes les raisons de me méfier.</p>
<p>Ce n&#8217;était plus Stendhal, par exemple, sur les marches de San Pietro, prétendant récapituler le cours de son existence. Ni Chateaubriand, drapé dans sa légende et s&#8217;adressant en grande pompe à une hypothétique postérité. Ni bien sûr le pauvre Jean-Jacques avec sa drôle de prétention à une singularité dont Sartre se fichait &#8211; le final du livre, le fameux «tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et qui vaut n&#8217;importe qui » n&#8217;était-il pas l&#8217;exact envers de l&#8217;ouverture des <em>Confessions</em>: « voici le seul portrait d&#8217;homme qui, etc. »? Ce n&#8217;était même pas Leiris qui, dans <em>L&#8217;Age d&#8217;homme</em>, à l&#8217;origine de son projet, avouait encore un besoin de se « disculper », d&#8217;être «absous ». Et ce n&#8217;était pas Gide qui, dans <em>Si le grain ne meurt</em>, conservait toujours intacte la lourde machinerie de la confession et de l&#8217;aveu. Autre chose, oui. Une autre allure. Une autre magie. Une intention surtout, qui n&#8217;était manifestement plus, ni de retrouver la vérité ni de rattraper le temps passé ni de céder avec délices au goût de l&#8217;introspection. Pourquoi écrire, alors, si ce n&#8217;est plus pour se connaître ? L&#8217;entreprise garde-t-elle un sens lorsqu&#8217;on a fait litière de toutes ces histoires de profondeur, d&#8217;intimisme, de romantisme ? Telle était la question. Tel était aussi le mystère. J&#8217;avais le sentiment, confus mais insistant, d&#8217;une de ces ruptures de ton dont l&#8217;histoire d&#8217;un genre littéraire n&#8217;est, après tout, pas si féconde. Et comme je n&#8217;avais, encore une fois, pas les moyens d&#8217;y voir plus clair avec les seules ressources de mon entendement propre, je n&#8217;eus de cesse, une fois rentré, que d&#8217;aller la poser au maître directement.<br />
Il habitait, à ce moment-là, boulevard Edgar-Quinet, dans le petit appartement où, je crois, il finira sa vie. Je revois une pièce en désordre. Des cendriers pleins de mégots. Un décor, quasi caricatural, de chambre d&#8217;étudiant &#8211; avec ses étagères pleines de livres, sa grosse table de bois sous la fenêtre, un fauteuil au cuir défoncé, des blocs de papier quadrillé. Et je vois au milieu de tout cela, vêtu d&#8217;un pantalon de velours défraîchi, d&#8217;un polo boutonné jusqu&#8217;au col, chaussé de mocassins de cuir tressé qui ressemblaient à des pantoufles, un vieux monsieur fragile, aux gestes incertains, qui me reçoit avec une courtoisie où j&#8217;ai peine, avec le recul, à démêler la part de la curiosité et celle d&#8217;une indifférence aujourd&#8217;hui plus vraisemblable. Tantôt je le sentais ailleurs. Tantôt j&#8217;avais l&#8217;impression qu&#8217;il me fixait de ses yeux malades à la façon d&#8217;un astronome découvrant une planète nouvelle. Si j&#8217;étais conscient de sa cécité? Là non plus, je ne sais pas. Et je me rappelle ce moment où, sottement, comme si je me trompais d&#8217;infirmité, je me suis mis à parler trop fort &#8211; et où lui, de son côté, sortant de sa réserve, m&#8217;a fait un petit geste agacé qui m&#8217;invitait à baisser le ton. J&#8217;ai dû lui parler du Bangladesh. De la situation des Naxalites, ces maoïstes locaux que l&#8217;on tirait comme des lapins sur le toit des prisons bengalaises. Je lui ai parlé de Dominique Grisoni, l&#8217;ami qui avait arrangé la rencontre. Et comme il paraissait m&#8217;écouter, comme mes récits indiens semblaient m&#8217;avoir valu un début de légitimité, je finis par aborder la vraie question qui m&#8217;amenait.</p>
<p>Pour autant que je me souvienne &#8211; car je n&#8217;eus pas la sagesse, hélas, de consigner en rentrant le détail de la conversation &#8211; il commença par m&#8217;expliquer qu&#8217;on ne pouvait pas lire les <em>Mots</em> sans les rapprocher de son <em>Baudelaire</em>, de son<em> Genet</em>, de son <em>Flaubert</em>. Non pas, précisa-t-il, que l&#8217;on parle de soi sur le même ton que d&#8217;un autre. Ni qu&#8217;il soit aussi facile de « totaliser» un vivant que de «situer » un mort. Mais à ces réserves près, c&#8217;était bien cela. Le même esprit. La même démarche. La même idée d&#8217;aller, dans le secret des sources, chercher la clef qui, jusqu&#8217;au bout, rendra compte d&#8217;une existence. Enfance&#8230; Projet&#8230; La vie comme remise en jeu, incessante et sous toutes ses formes, d&#8217;une sorte de choix primordial, formulé une fois pour toutes&#8230; Tous les grands thèmes de Sartre étaient là. Tous les motifs d&#8217;une pensée qui, pour n&#8217;être pas la mienne, ne m&#8217;en étaient pas moins obscurément familiers. Il n&#8217;y avait de mystère des <em>Mots</em>, à l&#8217;entendre, que pour qui refusait de voir ce contexte. Et tout s&#8217;éclairait au contraire pour peu que l&#8217;on retrouve dans les romanesques rapports du petit Jean-Paul et de MM. Simmonot, Schweitzer ou Barrault, l&#8217;exacte application d&#8217;un dispositif philosophique. Dois-je préciser que le raisonnement ne me satisfait pas? qu&#8217;il ne me semblait rendre compte ni de la force du récit de mon propre émerveillement? Si vraiment tout était là, si toute la magie des <em>Mots</em> tenait à cette idée simple d&#8217;une enfance mise, comme il l&#8217;écrira plus tard, « à toutes les sauces de la vie », alors je ne voyais plus très bien ce qui les distinguait de la plupart des «confessions » que, d&#8217;après moi, ils périmaient.<br />
Comme j&#8217;insistais et que je m&#8217;étonnais notamment de la savante beauté d&#8217;un style qui paraissait mobiliser, en un admirable feu d&#8217;artifice, toutes les ressources de sa langue, il fit la moue ; s&#8217;énerva un peu ; il dit que rien n&#8217;était plus facile &#8211; et donc plus dérisoire &#8211; que d&#8217;avoir, comme je disais, un « style ». Et reprenant, en moins bien, les thèmes de la fin du livre, il entreprit de me démontrer que la littérature était un leurre ; son culte une imposture ; que le livre tout entier n&#8217;avait d&#8217;autres propos, justement, que de déprendre son auteur de cette fixation ancienne ; et que s&#8217;il était si «beau », ce livre, s&#8217;il avait tenu à en travailler, à en ciseler le moindre effet, c&#8217;est qu&#8217;il voulait une dernière fête avant le renoncement définitif. Un livre comme un bouquet. Un livre comme un carnaval. Une cérémonie des adieux &#8211; je ne jurerais pas qu&#8217;il ait prononcé le mot, mais l&#8217;idée était bien là &#8211; pour un homme qui comprend soudain de quel mensonge il est prisonnier. S&#8217;il ne se leurrait pas, en disant tout ça ? Si ce n&#8217;était pas maintenant qu&#8217;il se mentait ? S&#8217;il n&#8217;y avait pas plus de folie, ou du moins d&#8217;idolâtrie, dans cette nouvelle image d&#8217;un « écrivain public » servant « la cause du peuple »? Si, en un mot, l&#8217;idéologue-Sartre n&#8217;était pas en train de nous démolir le merveilleux écrivain qu&#8217;il était tout de même d&#8217;abord? La littérature est un travers bourgeois, martelait-il. Les littérateurs, des êtres futiles. Tout ça ne pouvait durer que ce que dureraient l&#8217;histoire du Malheur et le règne du Capital. L&#8217;écrivain d&#8217;hier va mourir ! Vive l&#8217;intellectuel prolétarien de demain !</p>
<p>La conversation continua une heure sur ce ton. J&#8217;insistai moi aussi. Je m&#8217;entêtai. J&#8217;essayai par tous les moyens de lui en faire dire un peu plus long sur le fameux secret de ces <em>Mots</em> qui me hantait depuis Calcutta. Prenant le problème par l&#8217;autre bout, celui de la biographie, j&#8217;essayai de lui faire raconter les circonstances où il les avait écrits. Quand? Comment? Que peut-on bien avoir dans la tête lorsque, en pleine guerre froide, au plus fort du débat avec Camus ou de la polémique avec le P.C., on passe ses jours et ses nuits à rendre à cette littérature «condamnée » un prétendu dernier hommage ? Hélas! rien n&#8217;y fit. Il ne voulait que répéter, de la même voix nasillarde, la même double leçon de l&#8217;enfance-comme-projet et de la littérature-comme-illusion. Et je finis par comprendre que j&#8217;étais en face d&#8217;un de ces écrivains &#8211; j&#8217;en connus quelques autres par la suite -, qui, sur quelque terrain qu&#8217;on les entraîne, à quelque hauteur mélodique que l&#8217;on pose sa voix pour leur parler, vous répondent invariablement, j&#8217;allais dire mécaniquement, sur les mêmes registre et longueur d&#8217;ondes. Pourquoi m&#8217;avait-il reçu? Sur quel malentendu? Aujourd&#8217;hui encore je me le demande. Ce que je peux dire, en tout cas, c&#8217;est que je ressortis de chez lui pas beaucoup plus avancé que je ne l&#8217;étais en entrant. Le mystère restait entier ; et je me résignai, je crois bien, à n&#8217;en jamais venir à bout.<br />
Et puis tout a changé. Si je devais dire quand, et surtout à quelle occasion, sans doute faudrait-il que j&#8217;évoque la belle interview qu&#8217;il donna un peu plus tard, pour ses soixante-dix ans, au <em>Nouvel Observateur</em>. Sartre y parlait de son corps. De sa santé. Du travail qu&#8217;il avait commencé avec ses nouveaux compagnons maoïstes. Il évoquait son désœuvrement, sa cécité, sa méfiance devant les magnétophones, ses interviews, son désir de transparence. Il s&#8217;attardait ensuite sur les rapports complexes de l&#8217;écriture et du secret, de la vérité et de l&#8217;aveu &#8211; il se demandait par exemple (et je le trouvais là encore, soit dit en passant, terriblement en retrait sur l&#8217;originalité concrète que déployait le livre) qui du romancier ou du mémorialiste nous en révélait le plus sur l&#8217;énigme d&#8217;une vie. Et puis voilà que tout à coup, en réponse à une question sur le statut des Mots, il lance : « au moment où je les ai repris, j&#8217;ai demandé à un ami psychanalyste, Pontalis, s&#8217;il voulait entreprendre une analyse avec moi &#8211; avant d&#8217;ajouter : &#8211; il a estimé avec raison qu&#8217;étant données les relations que nous avions depuis vingt ans ça lui était impossible ». La chose était dite comme ça. L&#8217;air de pas y toucher. Il passa d&#8217;ailleurs aussitôt, comme si de rien n&#8217;était, à de nouvelles considérations sur l&#8217;âge, le Flaubert, la sexualité ou l&#8217;urgence. Mais pour moi tout était dit. Le mot était lâché. Et dans cette étrange coïncidence &#8211; la tentation de l&#8217;analyse au moment même de la reprise des <em>Mots</em> – je n&#8217;ai pas pu ne pas reconnaître l&#8217;élément qui me manquait.</p>
<p>Car enfin qu&#8217;est-ce qu&#8217;une analyse ? Les lecteurs de Freud savent bien qu&#8217;il y est moins question de retrouver le passé que de le parler. De l&#8217;exhumer que de l&#8217;interpréter. Ils savent que le moment clef de la cure est ce stade dit « du miroir» où le sujet morcelé, voire déchiré, s&#8217;identifie tout à coup à une nouvelle image de lui-même qui peut bien être fausse, factice ou forcée pour peu qu&#8217;elle soit unifiée. Et ils connaissent, surtout, ce fameux fragment de <em>L&#8217;Homme aux</em> loups où Freud définit le moi comme une sorte de fiction, bâtie de bric et de broc, et dont la principale fonction sera de nous donner une version rassurante, <em>sensée</em>, de notre histoire. Fiction&#8230; Construction&#8230; Un moi qui, avant d&#8217;être vrai ou faux, réintroduit un peu de sens dans le désordre d&#8217;une histoire&#8230; Le moins que l&#8217;on puisse dire est que le parallèle était tentant : et s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une autoanalyse plus que d&#8217;une autobiographie? d&#8217;une opération de type Pontalis que d&#8217;un fragment de Mémoires? et si ce texte des <em>Mots</em> venait très précisément <em>à la place</em> de la cure dont, simultanément, il écartait l&#8217;éventualité ? Tout me paraissait clair à présent. Tout se mettait en ordre. Et j&#8217;avais enfin l&#8217;explication &#8211; <em>une</em> explication, en tout cas &#8211; des mille et une aberrations qui m&#8217;avaient, dans le livre, fasciné et intrigué.<br />
Les contradictions du récit par exemple. Ces menues invraisemblances. Les libertés qu&#8217;il prenait parfois avec la plate chronologie. On pouvait les attribuer, certes, à la stratification d&#8217;un livre qui s’est écrit sur plus de dix ans. Mais il était tellement plus simple &#8211; et plus fort &#8211; d&#8217;y voir le prix d&#8217;une attitude inconsciemment analytique : considérer le passé, moins comme un être en soi dont il faudrait retrouver la vérité, que comme une sorte de « réserve » où l&#8217;on viendrait prélever les traits qui composeront le visage de ce moi quasi fictif&#8230; L&#8217;interruption, si énigmatique, à la veille de la puberté : on peut là aussi se dire &#8211; c&#8217;est ce qu&#8217;a fait <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/simone-de-beauvoir-8185.html">Simone de Beauvoir</a> &#8211; que <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html">Sartre</a> était trop pudique, trop secret, trop lié à sa mère, etc., pour pousser beaucoup plus loin le jeu des révélations ; mais on peut poser également que le livre s&#8217;interrompt à la façon d&#8217;une analyse &#8211; au moment, et au moment seulement, où le procès de recomposition peut être tenu pour achevé&#8230; Et quant à sa langue enfin, quant à ce style complexe, saturé d&#8217;images et d&#8217;effets, dont Sartre faisait semblant de croire qu&#8217;il était comme une débauche ultime et préfiguratrice de son silence, j&#8217;avais la conviction, tout à coup, d&#8217;une nécessité bien plus forte : comme s&#8217;il fallait cette langue et sa sophistication prodigieuse pour que s&#8217;opère de page en page &#8211; j&#8217;ai failli dire : de jour en jour, de séance en séance &#8211; le travail de réévaluation dont le sujet avait besoin. Je est un Autre &#8211; et, de cet Autre, ce sont les mots qui sont le fil.</p>
<p>J&#8217;aime ce Sartre-là, bien sûr. J&#8217;aime ce mentir-vrai, cette mythomanie lettrée. J&#8217;aime l&#8217;idée d&#8217;une vie dont le sens reste flottant tant qu&#8217;un livre n&#8217;est pas venu en fixer la version dernière. Drôle d&#8217;histoire, n&#8217;est-ce pas ? Drôle de pied de nez aux jeunes gens trop arrogants qui, jouant &#8211; comme moi &#8211; les modernes contre l&#8217;Ancien, l&#8217;imaginaient fermé à ce type de vertige logique ! Et puis drôle de destin surtout pour un homme qui, finalement, n&#8217;aura jamais été si prisonnier de ses mots que dans le texte qui, en principe, devait le déprendre du sortilège ! Sartre et le livre. Sartre et son livre. Sartre, homme-livre qui, malgré lui, quelque effort qu’il ait déployé pour rejoindre « le réel », n’est finalement jamais sorti de ce monde d’encre et de papier. « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres », soupire-t-il au début du récit dans un moment de mélancolie qu’il feint de regretter ensuite. J’ai envie d’ajouter, moi, qu’il pourrait bien finir, ce récit, comme il a probablement commencé : coincé entre<em> Le Marchand de bananes</em> et les contes de fée d’Anne-Marie, dans la bibliothèque d’un enfant-fou qui avait à sa façon tout compris. Tant d’années, oui, tant de pages et de détours, pour s’aviser, à la fin des fins, que c’est l’enfant, en lui, qui garde le dernier mot. Sagesse ultime et fondatrice : la vraie vie est dans les livres.<br />
<strong><em>Mars 1990</em></strong></p>
<p><strong>B.-H.L.</strong></p>
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		<title>Le 22 janvier 1989&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 04 Oct 2010 13:50:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; sur les traces de Kafka.
 Voici une rareté. C&#8217;est un texte écrit par Bernard-Henri Lévy pour accompagner, en voix off, un petit film sur Kafka qu&#8217;il etait allé tourner à Prague, début 1989, avec le cinéaste-documentariste William Karel. Je n&#8217;ai pas retrouvé la trace du film. Peut-être quelqu&#8217;un en a-t-il gardé une copie : [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; sur les traces de Kafka.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/10/kafka11.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-10305" title="kafka1" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/10/kafka11-150x150.jpg" alt="kafka1" width="150" height="150" /></a> Voici une rareté. C&#8217;est un texte écrit par Bernard-Henri Lévy pour accompagner, en voix off, un petit film sur Kafka qu&#8217;il etait allé tourner à Prague, début 1989, avec le cinéaste-documentariste William Karel. Je n&#8217;ai pas retrouvé la trace du film. <span id="more-8845"></span>Peut-être quelqu&#8217;un en a-t-il gardé une copie : auquel cas je serais heureuse de le mettre en ligne. Je signale, d&#8217;ailleurs, qu&#8217;aucune des biographies de Bernard-Henri Lévy ne mentionne ce voyage à Prague dont je n&#8217;ai trouvé la date exacte que grâce au précieux concours de Joelle Habert, l&#8217;assistante personnelle de Bernard-Henri Lévy qui tape et archive son <em>Journal</em>. L&#8217;intéressé ne parle lui-même jamais de ce voyage qui eut pourtant lieu à une date très intéressante puisque c&#8217;est près d&#8217;un an avant les <em>révolutions de velours</em> et la chute du communisme. Pourquoi ? Je ne sais pas. Pour l&#8217;instant, le texte. C&#8217;est la seule et unique fois, à ma connaissance, que Bernard-Henri Lévy parle de Kafka.  Et c&#8217;est passionnant.</p>
<p>Liliane Lazar.</p>
<p>_____________________________________</p>
<p align="center"><strong>KAFKA ET PRAGUE (1)</strong><span style="color: #000000;"> </span><strong> </strong></p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/Document-2.jpg"></a>Tout commence quarante ans plus tôt, aux confins du quartier juif, dans la modeste demeure d’une famille de commerçants de Prague. Kafka a vécu ici, entre une église et une synagogue. Puis ici, aux <em>Trois Rois</em>, entre la petite et la grande place. Puis là, beaucoup plus tard, dans la chambre d’angle sous les toits. Ce qui frappe quand on va d’une maison à l’autre, puis des maisons au Gymnase, du Gymnase au palais Kinsky où M. Kafka père tenait son magasin de nouveautés, ou bien encore au siège de la compagnie d’assurances où l’auteur de <em>La Métamorphose</em> mènera, vingt ans durant, la vie d’un employé finalement exemplaire, c’est que tous ces lieux kafkaïens soient si proches les uns des autres. Prague est une ville immense. C’est la ville des passages, des labyrinthes, des promenades. Or voici qu’un écrivain y passe sa vie, sans presque changer de rue.</p>
<p style="text-align: justify;">Le plus étrange est qu’il n’aime pas cette ville. Non, il n’aime pas ses coupoles, ses temples, ses palais anciens. Il n’aime ni ses tuiles, ni ses arcades, ni ses façades trop baroques. Et il ne passe jamais sans frissonner devant ce désordre de pierres, jetées l’une contre l’autre, d’où l’on s’attend à voir surgir le spectre du Golem. Il a peur de ses spectres. Peur de ses morts et de ses vivants. Il y a une peur de Prague qui tantôt l’éblouit, tantôt l’épouvante et le terrasse. Et le malaise qui nous étreint devant cette ville si belle mais aux couleurs éteintes où l’on se surprend à songer que l’histoire est passée, s’est accomplie puis s’est figée, je parie qu’il le ressent déjà quand, dans ses lettres à Félice, il ne rêve que de quitter son affreuse prison praguoise. Bien sûr il ne la quitte pas. La ville maudite le tient. «Prague ne nous lache pas, dit-il. Cette petite mère a des griffes. Il faudrait y mettre le feu pour pouvoir en réchapper. » On pense à Freud et Vienne. A Lisbonne et Pessoa. Au Baudelaire de la fin, à Bruxelles. Comment ne pas penser, surtout, à l’intime tragédie de cet homme au visage muré et au regard opaque, tourné vers le dedans, qui n’en finit pas, comme ses héros, de « se cogner la tête aux murs de sa cellule sans portes ni fenêtres »?</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/10/prague.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-10300" title="prague" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/10/prague-300x153.jpg" alt="prague" width="300" height="153" /></a>J’ai relu <em>Le Procès</em> sur l’esplanade du parc Chotek où il aimait bien venir pour écrire à Miléna. J’ai relu les quelques textes où, au détour d’une page, surgissent le pont Charles IV, l’île des Archers, la grande place de la vieille ville ou encore, au début du <em>Verdict</em>, le paysage de pierres et de crépis qu’il voyait de sa fenêtre. Comme ces paysages sont plats! Comme leurs images sont pâles, désincarnées, abstraites ! Kafka le Praguois en dit finalement moins sur Prague que sur Paris ou Lugano. C’est comme si sa langue même, se refusait aux facilités du pittoresque, du folklore ou de la poésie des lieux. Un écrivain, une ville ? Allons donc ! C’est contre sa ville qu’il écrit. En haine de sa ville et de son supposé génie. Prague, quand il en parle, est une région de l’être et non du monde.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/Document-3.jpg"></a>Le moins que l’on puisse dire est que la Prague-du-monde lui a fait cher payer cette admirable distance. Car j’ai suivi Kafka dans Prague. Je l’ai suivi dans les rues, les ponts, les monuments, les squares. Et l’extraordinaire est que, de cette présence immense dont je croyais à chaque pas retrouver les vestiges ou la trace, il ne reste plus même l’ombre. Le moindre des staliniens ou des nationalistes tchèques a son mémorial ou sa statue. Lui, n’a rien. Enfin, presque rien. Une plaque tout au plus. Une toute petite plaque qui est là comme un remords. Et partout ailleurs, désolation, dévastations, des boutiques de souvenirs aux lieux de mémoire les plus sacrés ou des coulées de béton dans les canaux de Mala Strana. Kafka le juif. Kafka le fou. Kafka qui prétendait &#8211; quelle audace! &#8211; sortir du rang des meurtriers. Quand, dans une librairie de la rue Stepenska, l’on s’aventure à demander un livre de Franz Kafka, on vous répond d’un air gêné qu’on ne connaît pas ce monsieur ou que ses livres sont introuvables.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>P.S.</em> Le lendemain, je suis allé rencontrer, dans la banlieue de Prague, les amis de Vaclav Havel. Signataires avec lui de la Charte 77 pour les Droits de l’Homme et le rétablissement de la démocratie, ils ne m’ont demandé en vérité qu’une chose: relayer ici, à mon retour, l’appel qu’ils viennent de lancer, dans la clandestinité, en faveur de Vaclav Havel, prix Nobel de la Paix. Ainsi serait honoré l’un des hérauts de la liberté. Ainsi serait consacré l’esprit même du combat de la Tchécoslovaquie contre la servitude et le malheur. Soyons nombreux à leur répondre. Voici l’adresse à laquelle vous pouvez tous, dès aujourd’hui, adresser vos messages de soutien :</p>
<p><strong><em>Secrétariat du Prix Nobel</em></strong><br />
<strong><em> Drammenswege 19 Oslo-Norvège,</em></strong><br />
<strong><em> avril 1989.</em></strong></p>
<p>(1) Commentaires « off » d&#8217;un petit film réalisé par William Karel, en avril 1989, dans le cadre de l&#8217;émission littéraire <em>Ex libris</em>.</p>
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		<title>Le 7 Septembre 1993&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 24 Sep 2010 15:30:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy commence le tournage de son film-hommage à la Bosnie en guerre .
 L’épisode de la vie de Bernard-Henri Lévy lié à « Bosna ! », son film de guerre, tourné dans la guerre et sur la guerre de Bosnie, est l’un de ceux qui m’impressionnent le plus. Pour moi c’est l’équivalent de « L’Espoir » de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy commence le tournage de son film-hommage à la Bosnie en guerre </strong>.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/bosna-.jpeg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8426" title="bosna !" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/bosna--150x150.jpg" alt="bosna !" width="150" height="150" /></a> L’épisode de la vie de Bernard-Henri Lévy lié à « Bosna ! », son film de guerre, tourné dans la guerre et sur la guerre de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=22"> Bosnie</a>, est l’un de ceux qui m’impressionnent le plus. Pour moi c’est l’équivalent de « <em>L’Espoir </em>» de Malraux. Ou de « <em>Terre d’</em><em>Espagne</em> » de Joris Ivens dont Hemingway écrivit et dit le commentaire en voix off. Sauf que, là, Lévy ne s’est pas contenté de la voix off ! Il était, avec son ami Alain Ferrari, coréalisateur du film, derrière la caméra.<span id="more-8425"></span> Il tint à accompagner son cadreur Pierre Boffetty et son preneur de son Stéphane Billau dans tous les tournages dangereux. <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/gilles-hertzog-4868.html">Gilles Hertzog </a> (qui fut, naturellement, comme le photographe Alexis Duclos, d’un bout à l’autre, dans l’aventure) m’a même raconté l’histoire de cette scène qu’il fallait tourner depuis une position de l’armée bosniaque particulièrement exposée et soumise à un feu nourri de tirs serbes. Les Bosniaques avaient dit : « équipe réduite ; trop de risques ». Il avait donc fallu laisser à l’arrière une partie de l’équipe de tournage. On a tiré à la courte paille celui qui attendrait patiemment le retour de l’équipe réduite. Et Bernard-Henri Lévy, chargé du tirage au sort, faussa le résultat de manière à y aller, lui, et à ne pas laisser quiconque prendre le risque à sa place.</p>
<p>Autre anecdote (brièvement évoquée à la page 224 du <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-lys-et-la-cendre-2-1095.html">Lys et la Cendre</a></em>). Le jour, sur la colline de Grondj, celle-là même qu’on voit dans le générique du film, où un officier bosniaque lui passa, en faisant  chut avec le doigt, son fusil à lunette. Dans le viseur grossissant, Bernard-Henri Lévy vit, dans la tranchée d’en face, avec une netteté stupéfiante, le visage d’un adversaire serbe qui avait eu la bêtise de sortir une seconde la tête de sa tranchée à lui. Il était à cinquante mètres. Il le voyait comme à un mètre. Il lui suffisait d’appuyer sur la gâchette pour le tuer. Mais, bien sûr, il ne le fit pas. Il le regarda longuement dans son viseur. Puis repassa le fusil au Bosniaque qui, surpris, et même sidéré, et peut-être furieux, repointa le fusil dans la même direction – mais pour s’apercevoir que le Serbe, après cet instant d’inattention, s’était remis à couvert et avait disparu. S’ensuivit une longue discussion avec les responsables de l’unité bosniaque. « Pourquoi n’avez-vous pas tiré ? Ne saviez vous pas que cet homme que vous aviez au bout de votre viseur était un assassin d’enfants ? Qu’il a peut-être, ce matin même, snipé un gamin de Sarajevo ? Qu’il ne vous aurait, vous, Lévy, jamais épargné s’il avait été dans la situation inverse ? ». Mais Lévy s’obstina. Il plaida qu’il était un intellectuel pas un soldat. Et, quitte à devenir suspect aux yeux de certains de ses interlocuteurs, il tint bon sur sa position morale.</p>
<p>Autre anecdote encore. Le jour où, en dévalant depuis une colline sur laquelle l’artillerie serbe les avait repérés, l’équipe du film fut suivie par des obus de mortier. Bernard-Henri Lévy évoque encore cette scène dans <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-lys-et-la-cendre-2-1095.html">Le Lys et la Cendre</a></em>. Ce qu’il ne raconte pas c’est qu’à un moment donné c’est Samir Landzo, son premier assistant devenu son ami,  qui  lui a sauvé la vie en ayant la prescience d&#8217;un obus mieux ajusté que les autres et en se jetant sur lui, Lévy, pour le coucher de force au fond d’une tranchée durcie par la glace et qui lui évita d’être fauché par l’obus.</p>
<p>Mais je laisse la parole à Samir Landzo: « Contrairement à tous les usages, je reçois des instructions précises d’accompagner Bernard sur toutes les lignes de front, de tout lui montrer et de ne rien cacher, lui un civil et, en plus, étranger ! Pour les besoins de son film, les archives militaires seront à sa disposition ainsi que celles de la télévision bosniaque. Il a le droit de voir et filmer ce que bon lui semble pour le film. Je regarde avec les yeux grands ouverts car c’est du jamais vu ! [...] Sa détermination, surtout son courage, me surprennent. Il est jeune, en pleine forme, beau… [...] Est-il obligé de le faire? Nous, les soldats bosniaques nous sommes condamnés à le faire. C’est notre devoir, notre destin. Mais est-ce le devoir de celui qui défend une cause à laquelle il n’est pas lié par ses racines, sa famille ou son pays? Et je ne me suis pas trompé. C’est un homme courageux. Il a assisté à la libération de villes bosniaques « en direct ». Il est entré dans des villes pendant que les combats de rue duraient encore. Il a dormi avec nos soldats dans des cabanes, des tranchées, en plein air… Il a su parler avec ces soldats épuisés, désespérés… Il a parlé de l’Espagne, de la résistance française, de son père… Dans le regard de nos soldats j’ai vu qu’ils en avaient besoin. Il y a une seule chose qu’il n’a jamais voulu faire, même pas pour rigoler : c’était de prendre un fusil. Il nous disait que son arme est son stylo, ses pensées et la façon de les dire, de les écrire… On a tous très bien compris cela et on n’a pas insisté. »</p>
<p>Tout avait commencé par une idée lancée, un jour, à Genève, dans une conversation avec le Président Izetbegovic : « Président  ! la Bosnie est l’Espagne de notre génération ; pourquoi, à l’instar de nos aînés, ne pas constituer une Brigade internationale de volontaires venant se battre à vos côtés ». Mais Izetbegovic, à moitié sérieux et à moitié malicieux, avait répondu à Lévy (et à Gilles Hertzog qui, comme à chaque étape de cette aventure bosniaque était avec Lévy et faisait équipe avec lui) : « Merci, Monsieur Lévy, de votre proposition ; mais nous avons beaucoup de bons soldats en Bosnie ; ce qui nous manque ce sont des armes et, pour avoir des armes, un soutien politique et moral à l’étranger ». C’est à ce moment-là, pour fournir ce soutien politique et moral que Lévy décide de tourner un film. Le Président, en échange, lui donne deux privilèges. D’abord, l’accès aux archives militaires de la Bosnie en guerre. Ensuite un accès physique, avec son équipe, aux « premières lignes », là où l’on se bat et où les journalistes, en principe, ne vont pas. Bernard-Henri Lévy tournera donc dans les tranchées de Stup, de Grondj ainsi que sur la colline de Zuc, près de Vogosca, où il accompagnera le Président  Izetbegovic lui-même. Il filmera les snipers et les snipés dans Sarajevo assiégée. Il filmera les combats et l’héroïsme des civils.  Il nouera des liens d’amitié avec le Général Jovan Divjak. Mais aussi, à l’état-major, avec les Colonels Asaf Djanic, Rasim Delic et Sarganovic. Il est devenu Sarajevien d’honneur. Il est l’ami de tous les Bosniaques. Tous, sans exception, savent le rôle qu’a joué « <em>Bosna !</em> » dans leur combat.</p>
<p>Je précise, d’ailleurs, que, une fois le film tourné, Bernard-Henri Lévy fit le tour des lieux d’influence et des capitales européennes, avec ses bobines sous le bras. Il ira à Cannes, bien sûr, où il sera ovationné. Francis Bueb, futur fondateur du Centre André Malraux de Sarajevo, fit, avec lui, le tour des grandes villes françaises. L’acteur Michel Piccoli, après une projection qui eut lieu, après Cannes, au cinéma Champollion, à Paris, déclara, les larmes aux yeux : « je n’ai pas tourné ce film ; je n’ai rien à voir avec lui ; mais je suis bouleversé ; et j’annonce solennellement à Bernard-Henri Lévy que je suis son homme pour porter les bobines où il voudra, quand il voudra » &#8211; ce qu’il fit. Bernard-Henri Lévy (là-dessus, il est resté discret, sur le moment, pour des raisons d’efficacité et à la demande de certains des intéressés) a également montré le film, le 28 septembre 1994,  au Vatican. Le 29, à Londres, à Margaret Thatcher. A François Léotard, Ministre français de la Défense. Le 11 octobre 1994 à la First Lady américaine, Hilary Clinton ainsi qu’à un groupe de sénateurs « nouveaux démocrates ». Il a organisé une projection pour Jacques Chirac, nouvellement élu Président de la République, fin juin 1995. Il l’a montré à des journalistes, à des grands patrons, à des intellectuels, à des militaires. Il l’a traité, ce film, pour ce qu’il était : un grand film de combat.</p>
<p><strong>Liliane Lazar</strong></p>
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		<title>Le 15 septembre 2001&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 13 Aug 2010 12:27:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; le testament de Massoud, livré par Bernard-Henri Lévy.
Cet article, paru dans Nice Matin, en marge de son nouveau livre, « Réflexions sur la guerre, le Mal et la Fin de l’Histoire »,  Bernard-Henri Lévy ne l’a, à ma connaissance, jamais repris dans aucun de ses recueils de chroniques. Le titre « Ce que [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; le testament de Massoud, livré par Bernard-Henri Lévy.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/BHL-Massoud.JPG"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8362" title="BHL Massoud" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/BHL-Massoud-150x150.jpg" alt="BHL Massoud" width="150" height="150" /></a>Cet article, paru dans Nice Matin, en marge de son nouveau livre, <em>« <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/reflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoirereflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoire-217.html">Réflexions sur la guerre, le Mal et la Fin de l’Histoire</a> »</em>,  Bernard-Henri Lévy ne l’a, à ma connaissance, jamais repris dans aucun de ses recueils de chroniques. Le titre « Ce que m’a dit<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ahmed-chah-massoud-2301.html"> Massoud </a>» n’est probablement pas de lui. Mais les informations qu’il donne sont précises, concrètes – et, quelques jours après le désastre du 11 septembre, bien lucides !  Bernard-Henri Lévy est l’un des rares Français à avoir approché Massoud et à pouvoir en témoigner. Il le fait ici.<span id="more-8133"></span> Chaque mot de cette interview doit être médité par ceux qui pensent, comme moi, que la mort du Lion du <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/pendant-lete-la-phototheque-senrichit-7675.html">Panchir </a>fut comme les trois coups du drame dans lequel allait entrer le XXI siècle et où nous sommes toujours. Et que Bernard-Henri Lévy l’ait donnée, comme le précise le chapeau du journaliste de Nice-Matin, depuis le cadre idyllique de<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-colombe-dor-2926.html"> La Colombe d’Or</a> où il habite à l’époque, ne change rien à l’importance de  ces mots.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/Scan6.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8134" title="Scan6" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/Scan6-150x150.jpg" alt="Scan6" width="150" height="150" /></a><em>Vous rapportez qu&#8217;un jour, un ami de Massoud, racontait, devant vous, qu&#8217;à <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-4-mars-2002-8061.html">Kaboul</a>, les taliban interdisent les colombes en liberté&#8230;</em><br />
C&#8217;était un ami de sa famille, arrivé de Kaboul, le matin même, dans le QG où Massoud m&#8217;accueillait. Cet homme enturbanné expliquait que les taliban interdisent les oiseaux en cage, les cravates et le rire. Qu&#8217;un étudiant en théologie  venait de condamner à quarante coups de fouet un homme soupçonné de s&#8217;être taillé la barbe, qu&#8217;il ne savait pas pourquoi, et bafouillait qu&#8217;il fallait demander au mollah Omar.<br />
J&#8217;étais alors témoin de toute la bêtise des taliban, de leur côté grotesque, ubuesque.</p>
<p><em>Vous posez, aussitôt, la question : « Que dire d&#8217;une dictature qui fait rire autant que trembler?» Que répondriez-vous aujourd&#8217;hui?</em><br />
Qu&#8217;elle fait plus trembler que rire, hélas. Ne nous leurrons pas. Les taliban, et les assassins du World Trade Center, c&#8217;est pareil. Pour punir les seconds, il faut casser les premiers.</p>
<p><em>Que disait Massoud des taliban?</em><br />
Il disait, déjà, une chose qui devrait nous inquiéter : les taliban sont les jouets des Pakistanais. On se demande bien, à partir de là, ce que les Pakistanais viennent faire dans l&#8217;alliance antiterroriste fabriquée par les Américains.<br />
Il me parlait aussi de Ben Laden. Sa thèse était qu&#8217;il n&#8217;était qu&#8217;un opportuniste, se servant de l&#8217;Islam, dans une stratégie de pouvoir. Quant aux Palestiniens, dont il fait tant cas, aujourd&#8217;hui, dans ses déclarations, Massoud était également très clair: <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/oussama-ben-laden-2570.html">Ben Laden </a>s&#8217;en fichait comme de l&#8217;an 14. Il se fiche, d&#8217;une manière générale, de la misère du monde, dont un certain nombre de benêts, chez nous, le croient le porte-parole.</p>
<p><em>Combien de rencontres en Afghanistan, avec Massoud, que vous comparez, pour le visage, au «Guevara des derniers jours»?</em><br />
Une première fois, très tôt. J&#8217;avais 30 ans, lui aussi. Juste après l&#8217;occupation soviétique de l&#8217;<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=23">Afghanistan</a>. J&#8217;étais venu lui apporter des émetteurs radio, pour communiquer d&#8217;une vallée à l&#8217;autre. La deuxième fois, en 1998, toujours dans le Panchir, lors d&#8217;un reportage pour <em>Le Monde.</em></p>
<p><em>Que vous reste-t-il de Massoud?</em><br />
L&#8217;image d&#8217;un homme aux multiples visages. Je l&#8217;ai vu comme absent, absorbé. Rarement silence ne m&#8217;a paru si chargé de sens, de promesse, de mystère. Je l&#8217;ai vu orateur, qui dégageait une force plus grande encore. D&#8217;une voix douce, teintée d&#8217;un fond de mélancolie, il redonnait courage aux plus épuisés de ses guerriers. J&#8217;ai vu, enfin, un Massoud presque jovial, dans la fraternité du tête-à-tête, sincère, juste, capable d&#8217;analyser ses erreurs.</p>
<p><em>Quelles erreurs?</em><br />
Il a reconnu s&#8217;être trompé sur l&#8217;évolution politique du Pakistan. Il croyait que les civils reprendraient le pouvoir, que les militaires laisseraient la place.<br />
Il regrettait aussi, d&#8217;avoir, après la victoire, respecté l&#8217;équilibre des courants de la résistance, en laissant la place aux fondamentalistes. Comment aurait-il pu, en conscience, se conduire autrement? S&#8217;il avait pris, seul, le pouvoir, il allait au bain de sang. C&#8217;est, du moins, ce qu&#8217;il m&#8217;a dit.</p>
<p><em>Comment jugeait-il l&#8217;attitude des Américains?</em><br />
Là aussi, il était très net. <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/oussama-ben-laden-2570.html">Ben Laden</a>, pour lui, était un ancien agent de la CIA. Ce qui, évidemment, n&#8217;enlevait rien à l&#8217;absolue nécessité de le combattre. La toute dernière fois où j&#8217;ai vu Massoud, c&#8217;est à Paris, il y a quelques mois.<br />
Il venait dire à Chirac et Jospin, qu&#8217;il y avait une menace terroriste incarnée par Ben Laden.<br />
Chirac et Jospin ont préféré, comme vous le savez, lui fermer la porte au nez.</p>
<p><em>Vous rappelez à Massoud ce que disait Malraux, sur l&#8217;art de «faire la guerre sans l&#8217;aimer »&#8230;</em><br />
C&#8217;était aussi sa devise. Rarement, j&#8217;ai rencontré un résistant, un guerrier, aussi dégoûté par la guerre qu&#8217;il était obligé de faire. Le Massoud que j&#8217;aimais, était également un lettré, un poète, un rêveur. Un ami merveilleux.</p>
<p><em>Vous n&#8217;êtes pas tendre avec beaucoup d&#8217;écrivains, qui ont magnifié la guerre. C&#8217;est « Dieu que la guerre est jolie » d&#8217;Apollinaire, la féerie de Cocteau, et puis Proust, Montherlant, Hemingway, et autres « fascinés »&#8230;</em><br />
Cette approche de la guerre me semble assez nulle, On ne se rend pas compte, quand on la voit de loin, à quel point la guerre est laide, à quel point elle ramène les hommes à leur état le plus veule, le plus animal.</p>
<p><em>N&#8217;avez-vous pas vous-même, été sensible à cette « esthétique de la guerre »?</em><br />
Peut-être, au tout début. A l&#8217;époque du<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/de-1971-a-1973-111.html"> Bangladesh</a>, quand je suis parti là-bas, il y a trente ans. Je m&#8217;en explique loyalement dans le livre. Il me semble que j&#8217;en suis guéri. J&#8217;ai été témoin de beaucoup de guerres, depuis. Je crois ne plus avoir aucune complaisance.</p>
<p><em>Cette fascination n&#8217;est-elle pas un piège pour les reporters de guerre?</em><br />
Les reporters de guerre, les vrais, font un métier incroyablement difficile. Je ne crois pas qu&#8217;ils éprouvent, en plus, une fascination pour la violence.</p>
<p><em>L&#8217;un des passages les plus étonnants du livre, est votre rencontre avec une kamikaze sri-lankaise, repentie&#8230;</em><br />
Cela me fait bizarre maintenant. Je dois, en effet, être le seul écrivain à avoir rencontré une femme dressée à cette technique, affreuse, qui consiste à mourir pour tuer.<br />
Elle m&#8217;a même décrit son maître, à l&#8217;ascendant démoniaque. J&#8217;ai essayé de regarder cela de près. J&#8217;ai tenté de faire le voyage à l&#8217;intérieur des têtes de ces gens incroyables. Comment cela fonctionne? Y a-t-il, quelque part, un West Point (1) des kamikazes? Une académie du terrorisme ? Qu&#8217;est cette folie, qui fait que l&#8217;on se dit «J&#8217;ai trouvé le raccourci pour le paradis»?<br />
Je n&#8217;imaginais pas, en décrivant un tel cheminement, que ces personnages de kamikazes deviendraient, hélas, à ce point d&#8217;actualité.</p>
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		<title>Le 18 février 1991…</title>
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		<pubDate>Wed, 11 Aug 2010 13:56:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[… le plus secret des pionniers d’Israël se confiait à Bernard-Henri Lévy.

Face à Bernard-Henri Lévy et Gilles Hertzog, le pionnier d&#8217;Israël, le fondateur légendaire du Groupe Stern, se livre comme il ne l&#8217;avait jamais fait. Cette conversation fut publiée, en 1991, dans le numéro 4 de la revue dirigée par Bernard-Henri Lévy, La Règle du [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>… le plus secret des pionniers d’Israël se confiait à Bernard-Henri Lévy.</strong><br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/shamir.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-8098" title="shamir" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/shamir-300x200.jpg" alt="shamir" width="300" height="200" /></a></p>
<p>Face à Bernard-Henri Lévy et Gilles Hertzog, le pionnier d&#8217;Israël, le fondateur légendaire du Groupe Stern, se livre comme il ne l&#8217;avait jamais fait. Cette conversation fut publiée, en 1991, dans le numéro 4 de la revue dirigée par Bernard-Henri Lévy, La Règle du Jeu, juste après la première Guerre du Golfe et alors que Saddam Hussein<span id="more-8086"></span> avait menacé Israël d&#8217;une &laquo;&nbsp;guerre des Scuds&nbsp;&raquo;. Bernard-Henri Lévy avait alors décidé, par solidarité avec Israel, de se rendre sans délai à Tel Aviv et Jérusalem. C&#8217;est là, à ce moment et dans ce cadre que cette interview fut réalisée. Le numéro étant épuisé, ce texte est devenu complètement introuvable et je suis bien contente d&#8217;avoir pu l&#8217;exhumer pour l&#8217;offrir aux lecteurs de ce site. Un bel exemple de ce que peut internet ! Un beau démenti à ceux qui y voient une &laquo;&nbsp;défaite de la pensée&nbsp;&raquo; ! En la circonstance c&#8217;est l&#8217;inverse : les écrits, comme les paroles, volent et disparaissent ; et c&#8217;est internet qui, de plus en plus, permet de les conserver.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p>________________________________________</p>
<p><em> </em><strong>B.H. Lévy</strong> : <em>Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, les villes israéliennes ont été bombardées. Tel-Aviv et Jérusalem vivent à l’heure des Scud. Quelle a été votre réaction quand le premier Scud est tombé sur le territoire israélien ?</em><br />
<strong>Itzak Shamir </strong>: Ce n’était pas une surprise. On savait déjà que Saddam Hussein avait décidé de nous faire du mal, de nous attaquer, de nous bombarder, peut-être avec des bombes chimiques. Il avait proclamé ouvertement à la radio et à la télévision qu’il donnerait aux Israéliens « une leçon qu’ils n’oublieront jamais ». Eh bien il a tenté de le faire. Pas seulement parce qu’il ne nous aime pas. Mais parce qu’il a cru que ça le servirait et que cela mettrait en danger la coalition alliée. Alors ma réaction ? Ce fut la réaction de quelqu’un qui trouve qu’il faut faire quelque chose pour arrêter ces attaques. Nous l’avons toujours fait. Nous nous sommes toujours défendus contre toutes les attaques qui visaient à notre destruction.</p>
<p><em>C’est ça. Alors que cette fois-ci&#8230;</em><br />
Cette fois-ci nous avons affaire à une nouvelle forme de lutte dont nous n’avons pas l’expérience et il faut donc trouver une réponse d’un genre lui aussi nouveau. Attaquer l’Irak? L’Irak est trop loin. Et entre nous et l’Irak il y a la Jordanie, la Syrie, l’Arabie saoudite et surtout, surtout, la grande armée américaine avec ses alliés. C’est-à-dire que physiquement et politiquement c’est impossible d’entrer dans une telle guerre sans l’acceptation formelle de ces États, et d’abord des États-Unis&#8230;</p>
<p><em>Vous avez parlé avec les États-Unis?</em><br />
Oui. Et comme vous savez, les États-Unis s’opposent à ça. Ils ont, comme vous savez aussi, des raisons très raisonnables. A commencer par le fait que, si nous intervenons, il y a un danger que les membres arabes de cette coalition quittent la coalition. Bon. Les Américains nous ont donné toutes les raisons possibles pour nous convaincre de ne pas franchir ce pas. Ce fut pour nous très difficile, douloureux. C’est la première fois que nous ne pouvons pas nous défendre et que nous devons nous résigner à ce que d’autres, des étrangers, fassent notre défense. C’est très grave, très douloureux.</p>
<p><em>Comment cette politique « raisonnable » est-elle, selon vous, perçue dans l’opinion? C’est difficile de dire à une population qui s’est toujours défendue elle-même, qui en a fait un principe, un article de foi : « Voilà, les circonstances ont changé, il faut laisser les Américains faire ce travail à notre place. » Est-ce qu’il n’ y a pas là le risque d’un vrai renversement dans l’imaginaire israélien ?</em><br />
La population le comprend heureusement. Elle comprend les conditions spéciales dans lesquelles nous nous trouvons. Elle sait que si nous ne nous défendons pas, ce n’est pas pour des raisons de timidité, par peur, ou par faiblesse.</p>
<p><em>Mais vous-même? Ce n’est pas votre genre! Vous seriez plutôt du genre vieux lutteur intraitable, etc. Qu’est-ce que ça vous a coûté, personnellement, de prendre cette décision, après tout sans précédent dans l’histoire d’IsraëI.</em><br />
Beaucoup de souffrance&#8230; Beaucoup de souffrance&#8230; Jusqu’à ce jour&#8230; J’espère encore qu’on trouvera une voie pour participer à cette défense de nos intérêts, de notre existence, de notre indépendance.</p>
<p><em>Shimon Pérès que nous voyions hier soir, avait, lui, moins d’états d’âme. II estimait que cette guerre n’était réellement pas celle d’Israël.</em><br />
Nous savons bien que Saddam Hussein ne fait pas ses bombardements parce qu’il a un conflit avec nous. Il n’a jamais pensé beaucoup à Israël. Et quand il a envahi le Koweit, croyez bien qu’il n’a pas pensé une seule seconde à Israël et aux Palestiniens. Mais enfin aujourd’hui le fait est là : il veut détruire Israël, détruire des milliers d’israéliens. Et cela parce que ça sert ses intérêts.</p>
<p><em>Si, iI y a quelques mois, on vous avait demandé quel est le plus grand ennemi d’Israël, si on vous avait posé la question: « Saddam Hussein ou Assad, le dictateur syrien? », qu’auriez-vous répondu?</em><br />
Certainement Assad. Et je le dirais aujourd’hui encore. Ça n’a pas changé. Nous savons bien que, pour Saddam, nous ne sommes pas un but de guerre. Ce qui l’intéresse c’est l’Iran. Il a voulu occuper l’Iran pour avoir les richesses de ce pays. Il n’a pas réussi. Alors il a essayé de le faire avec le Koweit, et il aurait voulu le faire avec l’Arabie saoudite. Nous, nous ne sommes pas le but principal.</p>
<p><em>Ce qui veut dire que&#8230;</em><br />
Ça ne change évidemment rien quant à la bataille en cours. Assad est notre ennemi n° 1, soit. Mais enfin Saddam a des missiles.<br />
<em><br />
Scénario d’horreur : cette femme vient de nous apporter du thé. Imaginons qu’à sa place, ce soit votre aide de camp qui pousse la porte de ce bureau et vous dise : « Monsieur le Premier ministre, le 36è Scud vient de tomber sur Tel-Aviv ; il était équipé d’une ogive chimique ». Que dites-vous? que faites-vous? comment réagissez-vous?</em><br />
Je pense que vous n’attendez pas une réponse claire?</p>
<p><em>Nous attendons une réponse. Et, là encore, nous nous adressons moins au chef du gouvernement qu’à l’homme.</em><br />
Des décisions pareilles ne sont pas des décisions personnelles. Pour moi il est clair qu’une décision pareille ne doit jamais être l’expression de vos sentiments personnels.</p>
<p><em>Soit. Mais une fois ceci dit?</em><br />
Nous n’avons jamais pensé à une telle situation. Nous avons connu la guerre conventionnelle, le terrorisme, les offensives politiques des Nations unies, la guerre économique. Nos ennemis ont utilisé tous les moyens possibles pour nous mettre en danger, mais je dois admettre qu’il y a &#8211; il y aurait &#8211; là une situation nouvelle à laquelle nous n’avons pas, jusqu’ici, trouvé de réponse directe.</p>
<p><em>Est-ce que la réponse existe?</em><br />
Elle existe de façon générale. Mais malheureusement, nous n’avons pas notre place dans cette guerre.<br />
Toujours le même problème. Cette situation sans précédent où&#8230;<br />
« Sans précédent », ce n’est pas sûr. Il y a eu, dans le passé, des situations semblables. Je me rappelle les années de la dernière guerre mondiale. Nous n’avions pas d’Etat juif mais nous avons cherché des moyens pour participer à la guerre contre Hitler, nous avons dû arracher le droit de nous battre contre les nazis. Ça a été très difficile. Tout ça est resté très symbolique. Mais enfin on a fait quelque chose, on est arrivé à établir une unité militaire, une brigade juive.<br />
<em><br />
Maintenant c’est différent. Vous avez un État. Vous êtes un pays indépendant.</em><br />
Dans notre monde compliqué, l’indépendance a ses limites.</p>
<p><em>Que voulez-vous dire ? On refuse à Israël le droit de faire cette guerre ?</em><br />
Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un droit.</p>
<p><em>Dites ça comme vous voulez.</em><br />
On nous explique : « Nous reconnaissons votre droit à l’autodéfense, mais dites-nous comment. Car il ne faut pas que l’exercice de votre droit nuise à cette lutte contre le mal. » Alors nous cherchons. Nous cherchons encore un moyen de faire quelque chose pour être dans la guerre.</p>
<p><em>Ça veut dire quoi un moyen ? C’est un problème militaire, ou c’est un problème politique ?</em><br />
C’est militaire et politique. On ne peut pas dissocier les deux. En clair, on ne peut rien faire sans l’accord des États-Unis. Cela dit le problème strictement militaire demeure. Car si nous faisons quelque chose il faut que ce soit quelque chose de sérieux. Pas seulement pour pouvoir dire dans quelques années: « Nous y étions. » Ça ne m’intéresse pas.</p>
<p><em>Autre hypothèse. Imaginons que demain, après-demain, Saddam Hussein se retire du Koweit. A l’évidence, c’est son intérêt &#8211; car il sauve ainsi sa peau, son régime et ce qui reste de son armée. Le Conseil de Sécurité est content. Bush, bon gré mal gré s’incline. Et vous? Quels seraient, là encore, votre sentiment et votre réaction?</em><br />
Nous entrerions dans une sphère de grave danger. Car les autres ennemis d’Israël qui, malheureusement, restent dans la région en profiteraient. On essaierait encore une fois d’utiliser, contre nous, cette arme des missiles. Or c’est une arme contre laquelle il est difficile de trouver une réponse.</p>
<p><em>Pour l’instant, quand on fait le bilan, il vous est plutôt favorable? Israël avait deux, trois ennemis. Il en a un, Saddam Hussein, qui dans toutes les hypothèses sera réduit. Un autre, Yasser Arafat, qui s’est disqualifié aux yeux de ses soutiens internationaux&#8230;</em><br />
Du point de vue rationnel, si on fait les comptes, vous avez raison. Mais ce n’est pas encore le temps des comptes. Il faut attendre. Quelques jours. Quelques semaines. On va voir&#8230;</p>
<p><em>Parlons justement des comptes. Est-ce qu’il y a un risque que l’on vous fasse quelque chose? Que, le jour venu, on vous présente la note?</em><br />
Peut-être essaiera-t-on. Mais ça dépend aussi de nous. Ce serait quand un peu fort qu’on nous fasse payer quelque chose pour ça. Personne ut dire que nous n’avons pas voulu participer à cette guerre, donner part, intervenir. Qui dit que ce n’est pas eux qui devront payer pour abstention forcée !</p>
<p><em>Toute la question est là&#8230;</em><br />
Je plaisante. Nous ne demandons rien, bien sûr. Cela dit, permettez-moi d’ajouter encore une chose : la défaite de Saddam Hussein, ce ne sera pas la fin de cette tragédie au Moyen-Orient. Je ne sais pas ce qui va arriver après cette défaite. Je voudrais espérer que les temps de paix arrivent. Mais&#8230;</p>
<p><em>Est-ce que vous y croyez vous-même, Monsieur le Premier Ministre? Sans faire nécessairement de la polémique, il est clair que ce qui vous différencie de vos adversaires politiques, ce n’est pas seulement la droite et la gauche, l’intransigeance, le nationalisme, etc., mais un pessimisme profond, sans recours, dont l’énoncé pourrait être: « Les affaires de l’humanité ne s’arrangent jamais, celles du peuple juif encore moins, notre malheur est éternel, nos ennemis ne se tairont pas et la seule politique raisonnable est donc de gagner du temps. »</em><br />
Je ne suis pas pessimiste. Si vous êtes pessimiste, ce n’est pas la peine de lutter. La fin serait alors tragique et toujours négative. Moi, j’espère bien qu’on va arriver un jour à la fin totale de tous ces dangers et de toutes ces attaques injustes contre nous. Je crois à la paix. Peut-être qu’elle arrivera après beaucoup d’années, beaucoup de générations. Mais elle arrivera.</p>
<p><em>Une question précise: est-ce que vous pensez que le jour viendra où les habitants de Naplouse, de Jéricho et de Ramallah créeront un État souverain?</em><br />
Non.</p>
<p><em>Est-ce que le jour viendra, dans ce cas, où ils y renonceront?</em><br />
J’espère que oui.</p>
<p><em>Là, en revanche, vous rêvez!</em><br />
Il y a toutes sortes de schémas imaginables pour une solution capable de satisfaire Arabes et Palestiniens. Mais je ne veux pas parler de cela maintenant. Cela ne serait pas utile.</p>
<p><em>Si, au contraire, c’est décisif. C’est même le moment d’en parler. Votre situation politique et stratégique est exceptionnellement favorable.</em><br />
Ça sera utile au moment où la majorité du monde arabe, et des Palestiniens, sera prête à recevoir des idées pareilles, à penser à cela. Moi, par exemple, j’ai des amitiés dans le monde arabe ; des amitiés assez profondes. Malheureusement, je ne prononcerai pas de noms car je mettrais mes amis en danger. Mais enfin, je veux vous dire qu’il y a des gens qui croient en mes intentions d’amitié. Alors j’espère que maintenant, on va avoir cette période de paix. Encore que, je vous l’ai dit, il y a d’autres dangers dans notre région.</p>
<p><em>Vous disiez des dangers encore plus grands.</em><br />
C’est pourquoi il faut se préparer, préparer le terrain&#8230; Peut-être avec l’aide de nos amis&#8230;</p>
<p><em>Restons une seconde, voulez-vous, à cette affaire palestinienne. Vous le savez : il n’y a pas d’exemple d’une revendication nationale qui, fondée ou infondée, peu importe, se soit éteinte doucement, naturellement, sans faire d’histoires…</em><br />
Je ne dis pas que la revendication palestinienne va s’éteindre. Je dis qu’on trouvera un jour des solutions qui satisferont toutes les parties. Pour le moment, l’OLP n’a jamais voulu la paix. Or elle va disparaître, du moins je J’espère, de la scène politique. A partir de là, je ne sais pas s’il y a une majorité de Palestiniens et d’Arabes prête à accepter Israël. Je ne sais pas. J’espère.</p>
<p><em>Dans un cas pareil, si les Palestiniens étaient en effet prêts à la coexistence, si vous aviez l’intime conviction de leurs intentions amicales, est-ce que tout deviendrait possible?</em><br />
Beaucoup de choses. Si on pense avec un esprit ouvert, si on a un dialogue sincère tout peut arriver. Y compris des solutions qu’on a du mal à aujourd’hui. Je ne crois pas aux solutions brutales, violentes. Malgré le fait que j’aie été, dans ma vie, mêlé à des violences, j’ai toujours haï la violence.</p>
<p><em>Vraiment ?</em><br />
Je ne la supporte pas.</p>
<p><em>Un dernier mot. Au temps où vous pratiquiez la violence justement, c’est-à-dire dans votre jeunesse terroriste, vous vous faisiez appeler « Michaël ». Pourquoi? Et pourquoi avez-vous toujours refusé de vous en expliquer ?</em><br />
Au temps de la clandestinité, j’ai beaucoup lu les histoires des mouvements de résistance et, entre autres, j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à lire l’histoire de la résistance irlandaise. Dans cette histoire, il y avait un homme qui s’appelait Michaël Collins. C’était un homme légendaire. Et il eut une mort tragique, car il a été tué par ses propres camarades à une époque où des différences d’opinion très profondes divisaient ce camp de la résistance irlandaise. Certains acceptaient le compromis avec la Grande-Bretagne, pour la partition de l’Irlande. D’autres y étaient opposés comme De Valera. Michaël appartenait au camp du compromis, et un jour il y a eu une embuscade et il a été tué.</p>
<p><em>Parce qu’il était un homme de compromis&#8230;</em><br />
Il n’était pas un homme de compromis. Mais, dans ce cas, il a été convaincu qu’il fallait accepter cette solution de compromis. Les Irlandais, d’ailleurs, l’on accepté. Mais lui est mort.</p>
<p><strong>Propos recueillis par Bernard-Henri Lévy et Gilles Hertzog</strong></p>
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		<title>Le 13 novembre 1990&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 02 Aug 2010 10:24:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy interviewait Claude Levi-Strauss.
Voici un document passionnant. Et même unique. Non parce qu&#8217;il s&#8217;agit, juste, d&#8217;une interview de Claude Levi-Strauss &#8211; homme au demeurant avare de sa parole publique. Mais parce qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une interview spéciale, voire inhabituelle, car évoquant des sujets sur lesquels on n&#8217;interrogeait jamais Levi-Strauss. Donc un Levi-Strauss imprévu. Un [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy interviewait Claude Levi-Strauss.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/claude-levi-strauss.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8107" title="claude-levi-strauss" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/claude-levi-strauss-150x150.jpg" alt="claude-levi-strauss" width="150" height="150" /></a>Voici un document passionnant. Et même unique. Non parce qu&#8217;il s&#8217;agit, juste, d&#8217;une interview de Claude Levi-Strauss &#8211; homme au demeurant avare de sa parole publique. Mais parce qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une interview spéciale, voire inhabituelle, car évoquant des sujets sur lesquels on n&#8217;interrogeait jamais Levi-Strauss. Donc un Levi-Strauss imprévu. Un Levi-Strauss que l&#8217;on n&#8217;entendait jamais et que l&#8217;on entendra, par définition, plus jamais. Cette interview fut réalisée dans l’appartement de Levi-Strauss.<span id="more-8089"></span> Bernard-Henri Lévy s’en est servi comme de l’une des matières premières de ce livre, doublé d&#8217;un film pour la télévision française, qui s’intitule <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/les-aventures-de-la-liberte-une-histoire-subjective-des-intellectuels-282.html">Les Aventures de la liberté</a></em>.<br />
 <strong>Liliane Lazar</strong><strong> </strong></p>
<p>____________________________________</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>« <em>Avec les surréalistes à New York&#8230;</em> »<br />
(Conversation avec Claude Lévi-Strauss)</strong></p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong> <em>: Fin 40, vous arrivez donc à New York&#8230;</em><br />
<strong>Claude Lévi-Strauss</strong> : J’arrive à New York en 1941, puisque c’est à la fin 40 que j’ai été radié, en raison des lois de Vichy, de ma position de professeur. J’arrive donc en 41. Et je rentre, rappelé par le ministère des Affaires étrangères, tout de suite après la Libération de Paris. Et puis quelques mois après, moins de six mois je crois, je suis à nouveau renvoyé à New York, cette fois comme conseiller culturel de l’ambassade de France, et j’y reste jusqu’en 47.</p>
<p><em>A quoi ressemblait ce New York de 41-44 ? Quel y était le climat intellectuel, politique ? Les rapports entre les uns et les autres ?</em><br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/claude-levi-strauss-NY.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8109" title="claude levi strauss NY" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/claude-levi-strauss-NY-150x150.jpg" alt="claude levi strauss NY" width="150" height="150" /></a>New York était à ce moment-là au sommet de son cosmopolitisme. Il y avait des réfugiés de tous les coins du monde. Il avait des Allemands, il y avait des Italiens, il y avait Français&#8230; Et donc c’était un lieu extraordinaire pour vivre la pensée européenne, bien qu’on ne soit pas en Europe.Politiquement, limitons-nous à la colonie française. La colonie française était divisée en plusieurs chapelles ou factions, comme vous voudrez, dont les unes étaient politiquement engagées, et dont les autres se tenaient en dehors de la politique. Bon, la grande division c’était d’un côté les vichystes et les prudents (c’était, en gros, les vieilles institutions françaises de New York comme l’Alliance française), et puis, de l’autre le camp gaulliste qui lui-même comportait plusieurs factions internes. Et puis, autour de ça, il y avait des gens qui étaient peu mêlés à la politique, comme des peintres, des écrivains &#8211; les surréalistes notamment. Et, entre tous ces groupes, il y avait soit des recouvrements partiels, soit, au contraire, très peu de contacts. Moi il se trouve que j’étais, si je puis dire, à cheval sur trois groupes qui étaient d’une part les milieux de la France libre, avec l’École libre des Hautes Études de New York que nous avons fondée à ce moment-là ; d’autre part les surréalistes, peintres ou écrivains ; et puis les psychanalystes &#8211; mais qui étaient en majorité étrangers.</p>
<p><em>L’École libre des Hautes Études de New York c’était quoi?</em><br />
C’était une institution créée à l’initiative de Maritain, Focillon, Francis Perrin (et aussi, d’ailleurs, Jean Perrin, son père, qui était là), quelques autres grands noms français, qui avaient voulu attester la présence de la pensée et de la culture françaises aux États-Unis, en rassemblant non seulement les Français exilés mais les francophones. Nous donnions des cours. Nous faisions passer des examens qui étaient, si je puis dire, tolérés avec bienveillance par les autorités de l’État de New York, et reconnus par le gouvernement de la France Libre.</p>
<p><em>Parallèlement à ça vous travailliez à la radio.</em><br />
C’est-à-dire que j’enseignais à la New School for Social Research, avec de très modestes appointements puisque la fondation Rockefeller, qui avait entrepris le sauvetage du plus grand nombre possible d’intellectuels menacés, leur assurait, par l’intermédiaire de la New School, une sorte de minimum vital. Bon. Alors, en plus de ça, à la radio américaine qui s’appelait l’OWI &#8211; l’Office of War Information -, j’étais speaker.</p>
<p><em>Comme André Breton.</em><br />
C’est ça, oui. Il y avait lui, Robert Lebel, Georges Duthuit. Nous faisions une équipe de quatre ; et notre rôle c’était, sous forme dialoguée, d’envoyer à Londres des émissions qui étaient relayées et retransmises en France.</p>
<p><em>Des émissions dont vous étiez les auteurs et que&#8230; </em><br />
Absolument pas&#8230;</p>
<p><em>Donc « speakers » seulement?</em><br />
Nous recevions des textes. Notre rôle était de les lire, avec autant d’éloquence que possible, mais scrupuleusement.</p>
<p><em>C’est quand même étrange que des gens comme Breton ou vous aient été utilisés pour « transmettre » des textes écrits par d’autres. Est-ce qu’on n’a pas pensé à vous utiliser autrement ?</em><br />
Ces services des émissions en français étaient dirigés par Lazareff &#8211; qui était infiniment plus compétent que l’un quelconque d’entre nous pour ce genre d’exercice ; et je dois dire que non, nous étions beaucoup plus contents comme ça. Après tout nous aurions été très maladroits pour rédiger de la propagande.</p>
<p><em>Les textes étaient écrits par qui?</em><br />
Par toute une équipe dirigée par Lazareff.</p>
<p><em>Donc une équipe de journalistes&#8230;</em><br />
Une équipe de journalistes.</p>
<p><em>Est-ce que vous avez tenté, dans ces années, de quitter New York pour Londres ? Est-ce qu’il en a été question ?</em><br />
Il en a été question en ce sens que Soustelle qui, à ce moment-là, s’occupait de regrouper les colonies françaises des Antilles &#8211; et que j’avais d’ailleurs rencontré quelques mois plus tôt à Porto Rico où j’étais en situation difficile et d’où il m’avait aidé à sortir en certifiant aux Américains que je n’étais ni un espion ni un agent de Vichy -, donc Soustelle est passé par New York et, avec beaucoup de gentillesse, a insisté pour que je l’accompagne à Londres. Mais j’ai préféré rester à New York.<br />
En position très régulière, d’ailleurs, vis-à-vis de la France Libre, puisque j’avais signé un engagement volontaire et que j’étais membre de ce qui s’appelait le bureau scientifique de la France Libre à New York. Je dois avouer, par ailleurs, que j’étais très ébloui par les bibliothèques américaines ainsi que par mes premiers contacts avec ces collègues américains qui, pour moi, avaient toujours eu, jusqu’alors, une existence fantomatique. Ils siégeaient à l’empyrée. Dans une sorte de panthéon. Enfin, je pouvais les connaître. Je pouvais dialoguer avec eux. Je pouvais m’instruire. Je n’ai pas résisté à cette tentation.</p>
<p><em>Autant j’imagine bien vos relations avec Merleau-Ponty, ou Lacan, autant je vous vois moins bien avec Breton &#8211; que vous deviez pourtant, et par la force des choses, rencontrer quotidiennement.</em><br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/breton.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-8111" title="ANDRE BRETON" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/breton-150x150.jpg" alt="ANDRE BRETON" width="150" height="150" /></a>Quotidiennement c’est beaucoup dire, sauf pendant les trois semaines de traversée où nous étions sur le même bateau qui nous emmenait de Marseille à Fort-de-France, où, là, nos relations étaient vraiment quotidiennes. Breton aimait échanger des idées. Il aimait la discussion qu’il menait de façon extrêmement courtoise, jusqu’au moment, bien sûr, où tout explosait. Mais enfin pendant très longtemps ça pouvait rester sur un plan, je dirais, presque universitaire. Breton aurait fait un merveilleux professeur de faculté. Donc les relations étaient bonnes. Ensuite, aux États-Unis, le rapprochement venait essentiellement de l’intérêt que nous portions, lui et moi, aux arts dits primitifs. C’était un terrain sur lequel nous pouvions parfaitement nous entendre. Breton, bien sûr, n’aimait pas beaucoup l’ethnographie. Il n’aimait pas qu’on fasse de la science sur des objets qui, pour lui, étaient magiques ou sacrés. Ça ne lui plaisait pas.<br />
<em><br />
Et vous, inversement, vous deviez être parfois très agacé par toutes ces histoires, justement, de magie, de sacré, etc.</em><br />
Oui, sauf que Breton ne se trompait jamais sur la qualité d’un objet. C’est un don étonnant qu’il avait. Chacun connaît l’histoire célèbre du faux Rimbaud. Mais même sur l’objet le plus exotique, même sur un objet dont on ne connaissait pas la provenance, Breton pouvait vous dire immédiatement c’est un bel objet ou ce n’est pas un bel objet ; c’est un bon objet ou ce n’est pas un bon objet; et ça, ça m’inspirait beaucoup de respect parce que, après tout, je suis un homme de musée.</p>
<p>Propos recueillis par<strong> Bernard-Henri Lévy</strong>.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/couv-aventures.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-8110" title="couv aventures" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/08/couv-aventures-183x300.jpg" alt="couv aventures" width="183" height="300" /></a>(extrait des <em>Aventures de la liberté</em>, Grasset, 1991)</p>
<p>Photo N°1 : <em>Claude Lévi Strauss</em> (c) D.R.<br />
Photo N° 2 : <em>Lévi-Strauss avec Paulo Duarte et son épouse Juanita, à New York, pendant la Seconde Guerre mondiale.</em> © Claude Lévi-Strauss<br />
Photo N° 3 : <em>André Breton</em> (c) AFP</p>
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		<title>Le 4 mars 2002&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 30 Jul 2010 08:35:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230; un écrivain français s&#8217;adressait au peuple de Kaboul.
Voici le type même de document pour lequel cette rubrique est faite. C&#8217;est le texte intégral de la Conférence prononcée par Bernard-Henri Lévy, le 4 mars 2002, à Kaboul.
C&#8217;était la première fois, depuis presque un quart de siècle, qu&#8217;un écrivain français s&#8217;adressait à un public afghan.
C&#8217;est la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; un écrivain français s&#8217;adressait au peuple de Kaboul.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/kaboul-1.png"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8068" title="kaboul 1" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/kaboul-1-150x150.png" alt="kaboul 1" width="150" height="150" /></a>Voici le type même de document pour lequel cette rubrique est faite. C&#8217;est le texte intégral de la Conférence prononcée par Bernard-Henri Lévy, le 4 mars 2002, à Kaboul.<br />
C&#8217;était la première fois, depuis presque un quart de siècle, qu&#8217;un écrivain français s&#8217;adressait à un public afghan.<br />
C&#8217;est la toute première Conférence prononcée par un étranger dans un Kaboul dévasté par 23 années de guerres en tout genre.<span id="more-8061"></span><br />
Ce n&#8217;est plus la conférence lambda prononcée sagement dans une université française  ou américaine : c&#8217;est une conférence prononcée dans les décombres, devant un public qui sort à peine de la nuit, avec la menace des Talibans qui plane dans l&#8217;atmosphère.<br />
De cette conférence, Bernard-Henri Lévy avait, à l&#8217;époque, publié un résumé dans son Bloc-notes mais pas la version intégrale. La voici, très émouvante, très belle, très &laquo;&nbsp;malrucienne&nbsp;&raquo; dans son inspiration et son ton.<br />
J&#8217;en ai eu le texte par Atiq Qanani, alors jeune combattant, membre de l&#8217;Alliance du Nord, qui avait été parmi les premiers, quelques semaines plus tôt, à entrer dans Kaboul libéré et qui en a gardé une trace.<br />
Il me dit que l&#8217;événement se passa, à 16 heures, dans un des rares amphithéatres encore debout de l&#8217;Université, avec des sièges à demi détruits, pas d&#8217;électricité.<br />
Il me dit aussi que la salle était pleine, environ 300 personnes, parmi lesquelles quelques Français, des humanitaires de toutes nationalités, mais surtout des Afghans et, en particulier, des anciens combattants démobilisés, sans armes, mais toujours en uniforme (on est à quelques semaines des sanglants combats contre les Talibans !).<br />
Il y avait aussi dans la salle, je le découvre en lisant le texte, une délégation de Lyonnais venus étudier la faisabilité de la réouverture de l&#8217;Hopital de Kaboul : qu&#8217;ils n&#8217;hésitent pas, s&#8217;ils ont le moindre souvenir de cet événement, la moindre anecdote, une photo,  à prendre contact avec moi.<br />
Bernard-Henri Lévy, contrairement à son habitude avait un texte écrit. Il parla debout, sur une estrade, sans garde du corps ni protection.<br />
La France n&#8217;ayant plus, à l&#8217;époque, d&#8217;Ambassadeur, il en faisait office. Avec <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/gilles-hertzog-4868.html">Gilles Hertzog</a>, le Docteur Frédéric Tissot (devenu, depuis, vraiment ambassadeur de France) et quatre membres des services spéciaux français que les trois amis voyaient sortir tous les soirs, armés jusqu&#8217;aux dents, et revenir au petit matin, fourbus, l&#8217;oeil noir, ayant accompli des missions mystérieuses, il habitait l&#8217;Ambassade de France et y retourna après la Conférence.<br />
Il se prêta, une heure durant, et de bonne grâce, au jeu des questions et des réponses. On l&#8217;interrogea sur le Président français Chirac. On le fit parler de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/ahmed-chah-massoud-2301.html">Massoud</a> sur la tombe duquel il venait, l&#8217;avant-veille de se recueillir et de déposer une petite stèle. Il dit son admiration pour l&#8217;islam quand il est fidèle, comme en <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=23">Afghanistan</a>, ou en Bosnie, ou au Maroc, à sa vocation de paix. Il parla de Malraux et de Kessel. De ce qu&#8217;est un écrivain engagé. Etc.<br />
Je ne connais pas tellement d’exemples, dans l’histoire de la littérature, de documents de ce type.<br />
<strong>Liliane Lazar.</strong></p>
<p>___________________________________</p>
<p><strong>Conférence à Kaboul</strong><br />
<strong>Lundi 4 mars 2002</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/kaboul-vue.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-8075" title="kaboul vue" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/kaboul-vue-300x217.jpg" alt="kaboul vue" width="300" height="217" /></a>« C&#8217;est la première fois depuis vingt-trois ans qu&#8217;il est donné à un écrivain français de s&#8217;adresser à un public afghan. J&#8217;ai parlé, sous les bombes, aux combattants de Sarajevo. J&#8217;ai parlé, après leur libération, aux amis de Belgrade, en Serbie. Je suis heureux, et ému, de parler, aujourd&#8217;hui, au peuple libre de Kaboul. Et je voudrais, avant toutes choses, saluer les artisans de cette liberté. Je salue mes amis, les ministres Fahim et Qanouni, que j&#8217;ai connus, dans les maquis du Panchir, auprès du Commandant Massoud, que nous avons pleuré ensemble. Je salue le peuple de Kaboul, ses résistants de l&#8217;ombre, qui ont tenu bon sous la dictature des Soviétiques, puis sous la pluie de bombes des seigneurs de la guerre, puis sous la férule enfin, sanglante et absurde, de l&#8217;ordre taliban. Je salue en particulier les femmes, celles qui sont ici et celles qui n&#8217;y sont pas encore &#8211; je les salue parce qu&#8217;elles furent doublement martyres, parce qu&#8217;elles furent doublement opprimées, et qu&#8217;elles sont en première ligne de votre combat pour la dignité et les droits humains. Je salue ces autres Afghans enfin, rentrés d&#8217;exil, qui ont vécu, vingt ans durant, le Panchir et l&#8217;Afghanistan au coeur &#8211; et qui sont revenus bâtir, avec l&#8217;Alliance du Nord et les autres, un Afghanistan ouvert, tolérant, solidaire. A tous ceux-là j&#8217;adresse mon salut, celui du Président et du Premier ministre français, et celui du peuple de mon pays.</p>
<p>Car il y a, entre votre pays et le mien, une longue et belle histoire d&#8217;amour.</p>
<p>De votre côté, un roi éclairé qui, au début du siècle dernier, dans le respect des traditions afghanes, ouvrit l&#8217;Afghanistan sur le monde et sur la modernité. Un autre roi, que vous attendez tous, Zaher Shah : il a fait ses études en France, il oeuvra pour que s&#8217;ouvrent, à Kaboul, deux magnifiques lycées français, il fit appel à des Français pour aider à la rédaction d&#8217;une constitution démocratique qui donnait, entre autres, le droit de vote aux femmes. Et puis Massoud enfin, ancien élève du lycée Esteqlâl, admirateur d&#8217;un autre résistant, Charles de Gaulle, dont je me souviens lui avoir offert un jour, dans le Panchir, <em>les Mémoires de guerre</em> et les <em>Mémoires d&#8217;espoir</em> &#8211; Ahmed Shah Massoud qui, lorsqu&#8217;il jugea venue l&#8217;heure d&#8217;alerter le monde sur la menace que faisaient peser les Talibans et Al Qaïda, choisit, comme vous savez, la France pour délivrer son message.</p>
<p>De notre côté, les archéologues de la Dafa, amoureux fous de votre pays et de sa culture, lui consacrant parfois leur vie et bâtissant avec vous, ici le musée de Kaboul, à Paris le musée Guimet, double volet d&#8217;un même patrimoine, aujourd&#8217;hui vandalisé, et que nous allons restaurer ensemble. Des médecins, venus de toutes les régions de France, dans les années 1960 d&#8217;abord, puis, de plus en plus nombreux, à mesure que la nuit tombait sur l&#8217;Afghanistan &#8211; admirables « French Doctors» qui, alors que les chancelleri<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/kaboul-hertzog.jpg"><img class="alignright size-medium wp-image-8076" title="kaboul hertzog" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/kaboul-hertzog-300x212.jpg" alt="kaboul hertzog" width="300" height="212" /></a>es se taisaient, tandis que diplomates et politiques consentaient au fait accompli de l&#8217;occupation soviétique, venaient, à travers les montagnes, secourir les populations du Panchir. Et puis les écrivains qui, depuis Joseph Kessel, n&#8217;ont cessé de rendre hommage à ce pays de l&#8217;insolence dont parle Michael Barry, ce Yaghestan, ce peuple de paysans, de guerriers indomptables, mais aussi de lettrés, de poètes, de théologiens, de mystiques : c&#8217;est dans cette tradition que, modestement, je m&#8217;inscrivais lorsque, en 1981, je vins, pour la première fois, au Panchir, livrer les émetteurs de Radio Kaboul libre au jeune Commandant Massoud ; c&#8217;est à ces écrivains, autant qu&#8217;aux résistants français qui peuplent ma mémoire et dont l&#8217;exemple m&#8217;a formé, que je pensais lorsque je revins, d&#8217;abord à Kaboul pendant la guerre civile, puis, avec Gilles Hertzog, en 1998, à Bazarak, apporter à Massoud le soutien répété de l&#8217;opinion française ainsi que l&#8217;invitation à se rendre en France de la part des autorités de la République ; et c&#8217;est à eux encore, à Kessel et aux autres, que je songe aujourd&#8217;hui, dans ce dernier voyage.</p>
<p>Mes impressions du nouvel Afghanistan ?</p>
<p>Ce furent mes premiers mots, l&#8217;autre semaine, au Président Ahmid Karzaï : un pays détruit mais libre.</p>
<p>J&#8217;ai parcouru Kaboul. J&#8217;ai visité Bamyan. J&#8217;ai traversé la plaine de Chamali. Partout, je n&#8217;ai vu que ruines, cendres, désolation. Partout, j&#8217;ai vu les cicatrices de ces guerres interminables dont nous ne savons pas encore tout, dont on mesurera un jour l&#8217;ampleur et l&#8217;horreur &#8211; et dont vous sortez à peine.</p>
<p>Mais, en même temps, j&#8217;ai vu, je vois tous les jours, le bouleversant spectacle d&#8217;un peuple libre qui, avec un courage inouï, presque sans exemple, entreprend de refermer ses plaies.</p>
<p>J&#8217;ai vu le beau regard des femmes quand elles retirent leur burqa et retrouvent leur visage. J&#8217;ai entendu des responsables, mais aussi de simples habitants, dire que tous &#8211; Tadjiks, Pachtouns, Hazaras, Ouzbeks, Nouristanis &#8211; vous êtes, d&#8217;abord, des Afghans : comme si ces vingt-trois années de catastrophe avaient eu aussi pour effet de resserrer les liens de la nation afghane.</p>
<p>J&#8217;ai rencontré des mollahs qui, à Bamyan, pleurent la destruction des Bouddhas et aspirent à leur reconstruction &#8211; quelle gifle aux esprits faux qui associent islam et intolérance ! quelle preuve de ce que l&#8217;islam, quand il est vraiment lui-même, est une religion tolérante, ouverte aux autres religions, consciente de la fécondité du dialogue avec toutes les spiritualités !</p>
<p>J&#8217;ai admiré enfin la sagesse des vainqueurs de l&#8217;Alliance du Nord, au lendemain de leur entrée dans Kaboul, et jusqu&#8217;à l&#8217;heure où je vous parle. Nombreux sont ceux qui, en Occident, craignaient de voir se rééditer les erreurs et les divisions du passé. Nombreux, ceux qui croyaient que, comme en France après 1945, comme en Algérie après 1962, la génération des résistants ne serait pas celle des reconstructeurs et qu&#8217;elle devrait passer la main. Eh bien non. Les résistants afghans sont en train de devenir des hommes d&#8217;Etat. Les combattants de la liberté ont appris l&#8217;art du compromis, du partage du pouvoir, de la politique. Et cela aussi c&#8217;est le signe de la liberté retrouvée.</p>
<p>Que l&#8217;Afghanistan en soit là, que ce peuple dévasté renoue si vite avec le génie de la liberté, c&#8217;est un exploit &#8211; et pour cela aussi, vous faites l&#8217;admiration du monde.</p>
<p>Je veux vous dire un mot, pour finir, de ma mission ici. Et puisque je me trouve être, aussi, l&#8217;envoyé auprès de vous du Président et du gouvernement français, je veux vous confier dans quel esprit peuvent se renouer, selon moi, entre nos deux pays, les liens de fraternité anciens.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/AFGHANISTAN-US-ATTAC-307006.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-8078" title="AFGHANISTAN-US-ATTACKS-ENDURING FREEDOM-LEVY-MASOOD-GRAVE-2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/AFGHANISTAN-US-ATTAC-307006-300x200.jpg" alt="AFGHANISTAN-US-ATTACKS-ENDURING FREEDOM-LEVY-MASOOD-GRAVE-2" width="300" height="200" /></a>Sachez d&#8217;abord, chers amis, que nous vous devons beaucoup et que vous avez représenté un exemple pour le monde, bien avant que le monde ne songe à vous apporter son aide ou ses lumières. L&#8217;image de votre lutte contre les grands impérialismes russe et britannique, le spectacle de votre courage face à tous ceux qui, au fil des siècles, tentèrent de vous asservir, et cela à l&#8217;heure même où succombaient les autres peuples de l&#8217;Asie, ont forcé le respect des mouvements de libération du XXè siècle. Et puis l&#8217;Europe elle-même, la partie de l&#8217;Europe qui, en tout cas, vécut pendant cinquante ans sous la botte communiste vous doit une part de sa liberté : n&#8217;est-ce pas les moudjahidin qui, les premiers, ont montré que l&#8217;Armée rouge n&#8217;était pas si invincible qu&#8217;on le pensait ? n&#8217;est-ce pas le peuple afghan qui, le premier, au prix de sacrifices inouïs, a fait la preuve que l&#8217;on pouvait vaincre le soviétisme ? n&#8217;est-ce pas ici, dans vos montagnes, grâce à la ténacité des Afghans, que l&#8217;Empire soviétique a entamé son crépuscule ? Pour cela, oui, le monde occidental est en dette. Et pour cela aussi je crois que c&#8217;est justice de vous aider.</p>
<p>Comment ? Je ne peux pas dévoiler ici la teneur du rapport que je remettrai, dans quelques jours, au Président et au Premier ministre français.</p>
<p>Sachez simplement que je leur dirai ce que je viens de vous dire, ce que vous m&#8217;avez dit vous-mêmes et comment la France doit, par fidélité à ses valeurs, renouer le fil d&#8217;un dialogue qui ne s&#8217;est, en vérité, jamais interrompu &#8211; témoin, ici même, dans cette salle, la présence d&#8217;une délégation de la ville de Lyon venue relancer, à l&#8217;initiative du ministre Bernard Kouchner et du docteur Frédéric Tissot, la coopération médicale autour de l&#8217;hôpital franco-afghan Ali Abad.</p>
<p>Sachez aussi &#8211; car cela, le Président de la République française l&#8217;a déjà annoncé, lors de sa visite à Paris, à Ahmid Karzaï &#8211; que la France maintiendra vraisemblablement, comme l&#8217;a préconisé le représentant spécial des Nations Unies, Lakhdar Brahimi, l&#8217;essentiel de son contingent au sein de la force mul-tinationale et qu&#8217;elle participera à la formation d&#8217;un ou plusieurs bataillons de la future armée afghane.</p>
<p>Sachez encore &#8211; je ne résiste pas à la joie de vous l&#8217;annoncer &#8211; que j&#8217;ai appris, à Bamyan, l&#8217;existence d&#8217;un troisième grand Bouddha, un Bouddha couché, enterré depuis des siècles, dont témoignèrent jadis des pèlerins chinois : les Talibans, grâce au ciel, en ignoraient l&#8217;existence et le musée Guimet, que nous avons contacté, envisage une mission archéologique française destinée à le retrouver.</p>
<p>Et puis sachez enfin &#8211; car il s&#8217;agit d&#8217;un engagement que je prends, cette fois, à titre personnel &#8211; que je compte aider l&#8217;ONG française Aïna, éditrice du nouveau <em>Kabul Weekly</em>, à créer un journal en français, en dari et en pachto, qui verra le jour en mai prochain et qui, dans notre esprit, s&#8217;appelle déjà <em>Les Nouvelles de Kaboul</em>.</p>
<p>Un écrivain français disait que la France n&#8217;est jamais aussi grande que lorsqu&#8217;elle l&#8217;est pour tous les hommes. Un de vos sages a dit, comme en écho, que l&#8217;Afghanistan n&#8217;est jamais aussi grand que lorsqu&#8217;il est fidèle à toutes les cultures qui le façonnent.</p>
<p>Puissions-nous, ensemble, illustrer ce double précepte.</p>
<p>Puissions-nous, malgré les larmes, la désolation, les ruines, oeuvrer à ce que nos deux pays se retrou-vent dans une idée commune de la démocratie, de la culture, du droit.</p>
<p>Vive l&#8217;Afghanistan libre ! Vive l&#8217;amitié franco-afghane »</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/couv-rapport1.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-8082" title="couv rapport" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/couv-rapport1-226x300.jpg" alt="couv rapport" width="226" height="300" /></a><br />
__________________________________________________</p>
<p><em>Crédits photos :<br />
1/ Rencontre avec les &laquo;&nbsp;maleks&nbsp;&raquo; d&#8217;un village proche de Kaboul. Février 2002 (c) Marc Roussel<br />
2/ Janvier 2002, dans Kaboul dévasté. (c) D.R.<br />
3/ Kaboul, janvier 2002. De gauche à droite, Docteur Frédéric Tissot, Gilles Hertzog et Younes Qanouni, le compagnon de Massoud devenu ministre. (c) DR<br />
4/ A Bazarak, dans la vallée du Panchir. Bernard-Henri Lévy entouré de compagnons du Commandant Massoud. (c) AFP</em></p>
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		<title>Le 1er juin 1998&#8230;</title>
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		<pubDate>Thu, 29 Jul 2010 10:20:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;. Bernard-Henri Lévy partage avec Salman Rushdie ses premiers moments de liberté. </strong><br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/033_salman_rushdie.jpg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Rushdie.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-8040" title="Rushdie" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Rushdie-150x150.jpg" alt="Rushdie" width="150" height="150" /></a>Est-ce une idée du <em>Monde</em> ? De Bernard-Henri Lévy ? De Rushdie ? L’idée, en tout cas, était culottée. Il s’agissait d’aller à Londres ; de reprendre contact avec Rushdie, le vieil ami ; et de lui proposer ce pacte simple : une journée, une seule, en liberté, comme s’il n’avait pas la <em>fatwa</em> sur la tête, comme s’il n’était pas l’un des hommes les plus traqués au monde&#8230; Rushdie a accepté. Pour la première fois depuis le début de l’affaire il a imposé à ses anges gardiens, à Scotland Yard, à tout le monde, de le laisser <span id="more-7962"></span>passer une journée normale. Et cette journée normale, ces premières heures de vraie liberté depuis dix ans, il les a passées avec Bernard-Henri Lévy.  Beau « coup », à l’époque ! Gros événement dans la presse française et britannique ! Mais aussi belle histoire d’amitié. Et, de ce fait, beau défi aux terroristes. Comment on résiste au terrorisme ? Comment, concrètement, on se bat ? Eh bien voilà. Un exemple. De l&#8217;antiterrorisme pratique. Des travaux pratiques d&#8217;antiterrorisme. Comment on résiste au terrorisme ? En allant chercher l’homme le plus recherché du monde, le plus menacé – et en se promenant avec lui, une journée durant, au nez et à la barbe des tueurs.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p><strong>______________________________</strong></p>
<p align="center"><strong>La liberté en trompe-l’œil de Salman Rushdie.</strong></p>
<p>Deux ans que je ne l&#8217;avais pas revu. Je le trouve rajeuni. Aminci. Une allégresse nouvelle dans le visage, et dans la voix.<br />
« Comment ça va ?<br />
- Ça va. J&#8217;irais mieux sans ce foutu problème. Mais enfin je vais bien. Comme toujours, quand je suis dans les dernières pages d&#8217;un roman. C&#8217;est un moment très excitant. »<br />
Les deux gardes du corps sont restés sur le palier, au deuxième étage de cet hôtel du centre de Londres où Scotland Yard, comme chaque fois, a fixé notre rendez-vous. Oreillettes. Têtes de héros de John Le Carré. Je n&#8217;ai pas eu droit, avant son arrivée, au manège habituel : flicage du hall, interception discrète de mes coups de téléphone, fouille de la chambre. Signe que la surveillance se relâche ? Et, donc, la pression ?<br />
« Oui et non. Ne vous y fiez pas. Les Iraniens, s&#8217;ils savaient comment me tuer, me tueraient. Savez-vous qu&#8217;ils ont arrêté, en quelques années, une trentaine de faux diplomates liés à la fatwa et que, récemment encore&#8230; »<br />
II s&#8217;arrête. Le regard désarmé tout à coup. Quelque chose de méfiant, mais aussi de fragile, dans le sourire. Je pense à ce que j&#8217;ai appris, le matin même, de la bouche d&#8217;un responsable de la police : qu&#8217;on a, récemment encore, arrêté et expulsé trois présumés tueurs ; que son contact avec Interpol, plus espacé depuis un an, est redevenu hebdomadaire ; bref que le temps passe mais qu&#8217;il demeure le même terrible condamné &#8211; traqué, poursuivi sans répit, à cause de quelques pages d&#8217;un livre magnifique paru voici neuf ans.<br />
« Une chose, peut-être, a changé », poursuit-il, tassé dans son fauteuil &#8211; les mains fourrées, comme s&#8217;il avait froid, dans les poches de sa veste de tweed, puis dans la laine du gilet, boutonné bas, qui lui donne l&#8217;air d&#8217;un médecin en visite. « J&#8217;ai comme un sixième sens, maintenant, qui me permet de savoir, à chaque instant, instinctivement, ce que je peux faire et ne pas faire. J&#8217;y pense constamment. Il n&#8217;y a pas une seconde de la vie où je n&#8217;aie la menace présente à l&#8217;esprit. Mais j&#8217;ai cette perception automatique de ce qui est OK ou pas OK. Et puis j&#8217;écris. Je suis dans ce nouveau roman. Et quand je suis dans un roman, la vie a une autre saveur. Qu&#8217;est-ce que vous buvez  ? Du thé ? Pourquoi ne demandez-vous pas un peu de café ? »<br />
Le visage lumineux de nouveau. Une moue complice, à l&#8217;évocation du roman en cours. Il n&#8217;a jamais cessé de le répéter : on l&#8217;a condamné à mort pour l&#8217;empêcher d&#8217;écrire ; écrire est, par conséquent, la seule façon de résister à la mort annoncée.<br />
« Vous savez ce qui m&#8217;a le plus fait souffrir au moment de la <em>fatwa</em> ? C&#8217;est que les gens n&#8217;avaient pas l&#8217;air de comprendre ce que c&#8217;était qu&#8217;écrire un livre. &laquo;&nbsp;Il aurait dû savoir les risques qu&#8217;il prenait&nbsp;&raquo;, disaient-ils. Ou bien: &laquo;&nbsp;ces Versets étaient une provocation, pour offenser les musulmans.&nbsp;&raquo; Inutile de vous dire que l&#8217;idée même d&#8217;écrire un livre pour offenser les musulmans ne m&#8217;a jamais traversé l&#8217;esprit: si je veux insulter quelqu&#8217;un je le fais en deux phrases ; pourquoi irais-je dépenser, pour cela, cinq ans de ma vie et un quart de millions de mots ? »<br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Scan21.jpg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Scan31.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-8049" title="Scan3" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Scan31-201x300.jpg" alt="Scan3" width="201" height="300" /></a>Est-ce qu&#8217;il lui est arrivé de douter, lui aussi ? de désespérer ? Est-ce qu&#8217;il n&#8217;a jamais regretté, par exemple, la publication des <em>Versets</em> ? Le regard sombre, de nouveau. Un hochement de tête qui veut dire : « ne parlons plus de ça, c&#8217;est de l&#8217;histoire ancienne. » C&#8217;est son air d&#8217;il y a huit ans, lors de notre première rencontre, à Helsinki, à l&#8217;époque où <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html" title="François Mitterrand">François Mitterrand</a> et Roland Dumas lui refusaient son visa d&#8217;entrée en France &#8211; banni, pestiféré, presque coupable d&#8217;exister.<br />
« Regretter le livre, non. Mais douter de mon métier, douter que tout cela ait un sens, oui, peut-être. Car mettez-vous à ma place. Pour la première fois de ma vie, je me suis dit : &laquo;&nbsp;si c&#8217;est ça mon salaire, si c&#8217;est ça que je récolte pour avoir fait une oeuvre d&#8217;art, alors à quoi bon ? Autant faire autre chose, de la polémique, de la politique, n&#8217;importe quoi, mais plus de littérature.»<br />
Cette barbe couleur de plomb, dans la lumière trop tamisée de la lampe&#8230; Ce visage de Christ byzantin&#8230; Les célèbres yeux en demi-lune, qui lui font un regard embusqué&#8230; Homme de l&#8217;ombre. Voué à l&#8217;ombre et au secret. Il est la personne au monde qui connaît peut-être le mieux l&#8217;univers de la clandestinité. Il pourrait, s&#8217;il le voulait, écrire des romans policiers, créer un groupe terroriste ou un réseau d&#8217;espions, fomenter une conspiration. Que fait-il de cette prodigieuse expérience accumulée ? Sait-il qu&#8217;il a là une matière littéraire extraordinaire et qu&#8217;en fait-il ?<br />
«Ça finira par sortir, bien sûr. Plus vite, même, que vous ne le pensez. Mais&#8230; »<br />
On frappe à la porte. C&#8217;est le café. Il fait mine d&#8217;aller ouvrir, puis se ravise avec une grimace : « Où ai-je la tête ! J&#8217;oublie toujours ces fichus gardes du corps !<br />
«La seule question c&#8217;est la forme », poursuit-il après qu&#8217;est reparti le garçon d&#8217;étage (flegmatique &#8211; pas plus surpris que ça de tomber sur Salman Rushdie&#8230;). «Une autobiographie ? Un journal ? Une oeuvre d&#8217;imagination ? Jusqu&#8217;ici je n&#8217;ai pas eu la tentation de l&#8217;autobiographie. Mais aujourd&#8217;hui, je ne sais plus. Car ce qui m&#8217;arrive est tellement extraordinaire, tellement unique, que peut-être la meilleure chose à faire est de coucher les choses sur le papier. Juste comme ça, sur le papier. Je ne sais pas. »<br />
Le ton, cette fois, me surprend. Cette nuance, que je ne lui connaissais pas, d&#8217;autosatisfaction, presque de fierté.<br />
«Fier n&#8217;est pas le mot. Mais c&#8217;est vrai que peu d&#8217;écrivains se sont trouvés au centre d&#8217;un événement historico-mondial de cette importance. Ce genre de choc ne concerne jamais un écrivain, n&#8217;est-ce pas ? Ça concerne des groupes, des peuples, des grandes masses. Or la mécanique, là, s&#8217;est inversée. Toute la pyramide du monde s&#8217;est mise à reposer sur la pointe d&#8217;un seul homme. Quelle position extraordinaire ! En un sens, quel privilège.<br />
J&#8217;insiste. Est-ce qu&#8217;il continue, comme les premières années, de vivre tout cela comme un drame, une catastrophe absolue, ou est-ce qu&#8217;une part de lui-même se satisfait, s&#8217;honore même, de ce « privilège » &#8211; élection noire, palme du martyre et du blasphème ?<br />
«Oh! le privilège&#8230; Je renoncerais bien au privilège&#8230; »<br />
Il a pris, pour le dire, un ton très «Woody Allen » &#8211; plaintif, faussement modeste.<br />
«J&#8217;aimais bien ma vie d&#8217;avant. Je ne l&#8217;aurais échangée pour rien au monde. Mais bon.<br />
Qu&#8217;est-ce que je peux faire ? Quand le destin vous rattrape, quand vous devenez une cible de l&#8217;Histoire, quand vous éprouvez dans votre chair cette expérience de l&#8217;exil intérieur, de la précarité absolue, qui est l&#8217;expérience fondamentale du XX<sup>è</sup> siècle, vous ne pouvez pas faire comme si ça n&#8217;avait pas eu lieu. Il faut assumer. Sans pour autant, bien sûr, devenir l&#8217;otage de son propre sort. Sans devenir un symbole, une fatwa vivante et montée sur pattes&#8230;<br />
Autre question, alors : croit-il qu&#8217;il redeviendra  jamais un écrivain comme les autres ? Ou est-il voué, jusqu&#8217;à la fin, à ce statut d&#8217;écrivain des limbes, adresse inconnue, enfants sans visage, etc. ? Il réfléchit. Il hésite. Un coup de téléphone de la sécurité &#8211; routine, sans doute &#8211; lui laisse quelques secondes.<br />
« L&#8217;aspect policier peut s&#8217;arranger. II s&#8217;est déjà arrangé, il n&#8217;y a donc pas de raison qu&#8217;il ne s&#8217;arrange pas encore. Peut-être pourrai-je, un jour, voyager normalement. Peut-être n&#8217;aurai-je plus ces gardes du corps derrière la porte. Mais revenir à la case départ, non, c&#8217;est impossible. C&#8217;est ma vie, maintenant. C&#8217;est mon destin. »<br />
Autre question encore &#8211; autre manière, plutôt, de poser la même question : est-il toujours lu comme un écrivain? s&#8217;il ratait un livre, par exemple, s&#8217;il écrivait un mauvais livre, les gens oseraient-ils le dire ?<br />
« Oh! Rassurez-vous ! Ils n&#8217;attendent que ça ! Je les voyais venir au moment du dernier roman, <em>Le Dernier Soupir du Maure.</em> Ils rêvaient de pouvoir dire : &laquo;&nbsp;ça y est ! ce pauvre Rushdie est fini, les ayatollahs ont eu sa peau.&nbsp;&raquo; Manque de chance, le livre était bon&#8230; »<br />
Rire canaille, style: « quel bon tour je leur ai joué. » L&#8217;espace d&#8217;un instant, j&#8217;imagine le Salman d&#8217;avant : rigolard, facétieux, peut-être un peu voyou. Mais il se lève. Il fait un petit geste : « allons ! tout ça n&#8217;a pas d&#8217;importance. » Et, à brûle-pourpoint, enchaîne.<br />
« Vous avez vu l&#8217;exposition Cartier-Bresson ?<br />
- Non, je n&#8217;ai pas vu l&#8217;exposition Cartier-Bresson.» Qu&#8217;à cela ne tienne ! Nous voici partis, bras dessus bras dessous, suivis par les gardes du corps ahuris, sur le chemin de la Portrait Gallery qui expose, en effet, une série de « portraits d&#8217;écrivains » d&#8217;Henri Cartier-Bresson.<br />
J&#8217;ai souvent vu Salman Rushdie. Je l&#8217;ai vu à Londres, à Paris, à Helsinki, à Paris encore. Nous nous sommes retrouvés dans des restaurants, chez des amis communs, dans des colloques. Mais c&#8217;est la première fois que je me trouve ainsi, avec lui, dans la rue, sans dispositif de sécurité particulier &#8211; un écrivain normal se baladant presque normalement avec un vieux camarade qu&#8217;il emmène voir une expo. Eh bien, deux informations. La première : il semble coutumier du fait ; ce proscrit, ce damné, cet homme que l&#8217;on imagine enfermé dans sa prison sans murs, se promène, en homme apparemment libre, dans les rues de Londres, la nuit. Et la seconde : tout le monde, bien sûr, le reconnaît ; il est aussi populaire, ici, que Paul MacCartney ou le prince Charles ; mais, comme le garçon d&#8217;étage de tout à l&#8217;heure, les gens, sur son passage, font comme si de rien n&#8217;était ; ils voient l&#8217;un des hommes les plus menacés du monde, ils croisent et identifient une cible dont la tête vaut deux millions et demi de dollars &#8211; et tout se passe comme s&#8217;ils n&#8217;avaient qu&#8217;une idée, un réflexe : lui foutre la paix.<br />
Je pense au déploiement sécuritaire qui accompagne chacune de ses visites à Paris : flics, voitures blindées, tireurs d&#8217;élite sur les toits.<br />
Je pense à l&#8217;histoire si drôle &#8211; et si terrible &#8211; du vol Air Inter Strasbourg-Paris : tout le monde a embarqué ; le gros avion, au milieu de la piste, dans la nuit, moteurs déjà vrombissants, n&#8217;en finit plus d&#8217;attendre son mystérieux dernier passager ; et le voici qui surgit enfin, au bout d&#8217;une heure, dans un désordre de sirènes, gyrophares, gendarmes au pied de la passerelle &#8211; la tension est si forte qu&#8217;il y a une vieille dame qui, lorsqu&#8217;elle le voit apparaître à l&#8217;avant de l&#8217;appareil, pousse un cri, s&#8217;évanouit et doit être, d&#8217;urgence, évacuée.<br />
Je pense à notre visite à Douste-Blazy, alors ministre de la Culture : il n&#8217;avait rien à lui demander, ce jour-là, ni geste politique spécial ni prise de position publique; il voulait juste un visa qui lui permette de passer des vacances en France, de vraies vacances, sans interviews, sans rodéo, sans ce cirque médiatique qui fait de lui une bête de foire autant qu&#8217;un écrivain ; il voulait juste le droit de venir marcher dans Paris comme il le fait dans Londres, ce soir, avec moi.<br />
« Vous vous déguisez, parfois ?<br />
- Jamais.<br />
- Une casquette, des lunettes de soleil ?<br />
- Quand il y a du soleil je mets des lunettes de soleil.<br />
- C&#8217;est quoi ? De l&#8217;orgueil ?<br />
- Non. De l&#8217;efficacité. Ce genre de truc ne marche pas. Les gens se disent :<br />
&laquo;&nbsp;qu&#8217;est-ce que ce type qui a l&#8217;air déguisé, qui se cache ?&nbsp;&raquo; Et ça attire encore plus l&#8217;attention. »<br />
J&#8217;essaie de le faire parler de son existence de tous les jours. Sa femme, que j&#8217;avais rencontrée à Helsinki. Sa maison, sorte de <em>safe house</em> dont seul Scotland Yard connaît l&#8217;adresse &#8211; comment est-ce possible ? n&#8217;a-t-il pas des voisins ? Son premier fils: il était enfant quand nous nous sommes connus &#8211; est-il vrai que c&#8217;est, maintenant, un adolescent parti faire ses études dans une université lointaine ? Nous parlons de lui, Salman, des petits riens de sa vie et de ce que ces neuf années de traque ont changé dans son caractère: une patience qu&#8217;il n&#8217;avait pas ; une indulgence ; le fait, aussi, qu&#8217;il rit moins; oui, c&#8217;est le principal changement; il a toujours, bien sûr, ses « copains de rire »: Martin Amis ; d&#8217;autres ; mais il y a de plus en plus de moments où il se sent triste, mélancolique.<br />
Nous parlons, encore, cinéma. Son projet de film en Inde, auquel il tenait tant et qui vient de tomber à l&#8217;eau. Les films récents qu&#8217;il a aimés: <em>Titanic</em>, comme tout le monde ;<em> LA  Confidential</em> à cause de Kim Basinger. II va moins au cinéma, d&#8217;accord : mais c&#8217;est, comme tous les pères de famille, à cause du nouveau bébé.<br />
« Comment s&#8217;appelle-t-il ?<br />
- Milan.<br />
- À cause de&#8230; ? »<br />
Sourire faussement ingénu. Air de jubilation contenue. Je sais qu&#8217;il a un mot &#8211; un bon mot ? &#8211; au bout de la langue, mais qu&#8217;il se retient.<br />
« J&#8217;aime beaucoup Milan Kundera. Mais Milan ça veut aussi dire, en hindi: mélangé, métissé. Voilà. Une maman anglaise. Un papa qui vient de l&#8217;Inde et qui ne s&#8217;occupe que de métissage. C&#8217;est un hommage à ce métissage indien, que j&#8217;ai tellement aimé&#8230; »<br />
Malaise. Silence. Le bruit de nos pas, seulement, sur le macadam de Kensington Street. Un couple d&#8217;excentriques &#8211; cheveux mauves pour lui, anneaux dans le nez et la lèvre pour elle &#8211; lui adressent un regard un peu plus appuyé : mais peut-être le voient-ils juste comme un des leurs, un autre excentrique anglais.<br />
« Cette mélancolie nouvelle&#8230; Ce n&#8217;est pas seulement la <em>fatwa</em>. C&#8217;est aussi l&#8217;Inde. La perte de l&#8217;Inde. Le fait de savoir, tout à coup, que je n&#8217;y retournerai sans doute jamais. C&#8217;est le sujet, en un sens, du livre sur lequel je travaille. J&#8217;ai, en écrivant ce livre, le sentiment presque physique que mon style, mon art, sont en train de quitter l&#8217;Inde. »<br />
Nous sommes arrivés à la hauteur de Piccadilly. Un autre passant s&#8217;approche. Imperceptible mouvement des <em>bodyguards</em>. Lui, rien. Toujours cette souveraineté, ce sang-froid du type qui sait, et qui s&#8217;en accommode, que la mort peut le cueillir là, n&#8217;importe où, à tout instant.<br />
« Vous êtes Salman Rushdie ?<br />
<em>- I hope so&#8230; I do my best&#8230;</em>» Le passant rit. Salman rit. Les deux flics se détendent et rient aussi.<br />
« Occupez-vous bien de lui, dit l&#8217;homme en s&#8217;éloignant. Hein, on compte sur vous : il faut bien s&#8217;occuper de lui, bien le protéger&#8230; »<br />
Et Salman:<br />
« Je suis content que vous voyiez ça&#8230; Il  a l&#8217;establishment qui me déteste. Il y a tous ces salopards qui pensent que je me suis fait de la pub avec la <em>fatwa</em>.<br />
Mais il y a le peuple qui, lui, a toujours été formidable avec moi. »<br />
À propos de cet establishment qui le tolère, en effet, sans l&#8217;aimer, je lui rapporte une conversation avec Jimmy Goldsmith, quelques mois avant sa mort, à Los Angeles: « écrivain illisible; ne doit d&#8217;exister qu&#8217;à la <em>fatwa</em>. » Lui me raconte Douglas Hurd, incarnation du philistinisme britannique et de sa haine de l&#8217;art : « M. Rushdie ne semble pas comprendre les règles de la démocratie anglaise. » Mais qu&#8217;importe ! La vie est belle. Salman Rushdie, ce soir, est un homme libre.</p>
<p>Nous sommes à la Portrait Gallery. La dame des tickets fait comme si elle ne le reconnaissait pas. Un type sort un petit appareil photo, mais non, il change d&#8217;avis et feint de s&#8217;intéresser au prix du catalogue. Et voilà donc Salman, très gai, très enjoué, courant d&#8217;un portrait à l&#8217;autre, comme à travers un album de famille : Beckett; Truman Capote, derrière un feuillage ; Gracq &#8211; je n&#8217;ai pas l&#8217;impression qu&#8217;il connaisse si bien la littérature française, mais il a l&#8217;air d&#8217;admirer Gracq ; Jean Renoir &#8211; toujours le cinéma ; Sontag et Pinter, ses amis ; Le Carré, son ennemi&#8230; Au fait, que s&#8217;est-il exactement passé avec Le Carré ?<br />
« Oh ! pas grand-chose ! Au moment de la fatwa il avait fait un article qui m&#8217;était resté en travers de la gorge. Or voilà que, neuf ans après, il se fait taxer d&#8217;antisémitisme à la suite de je ne sais plus quel livre. Alors, trouvant l&#8217;attaque en effet très injuste, j&#8217;écris un petit texte pour dire : &laquo;&nbsp;peut-être M. Le Carré comprend-il mieux, maintenant, ce que c&#8217;est que d&#8217;être attaqué par des intolérants.&nbsp;&raquo; Il le prend mal. Il me répond. Je lui réponds. Et voilà.<br />
- C&#8217;est votre première polémique littéraire depuis la <em>fatwa</em>?<br />
- Oui. Et ça m&#8217;a fait du bien. Car il y en avait marre. Ça faisait neuf ans que je me faisais injurier au nom de la liberté d&#8217;expression et j&#8217;ai donc dit : il y en a marre&#8230; » Il file vers un portrait de Carson McCullers &#8211; oeil écarquillé, air d&#8217;un oiseau pris au piège.<br />
« Remarquez : je suis le contraire d&#8217;un rancunier. Imaginez qu&#8217;il entre là, dans cette galerie&#8230; Tiens, Nancy Cunard en 1956 : quelle beauté encore, hein? Je lui dirais <em>&laquo;&nbsp;hello, John, how are you ? </em>allons prendre un verre et parler du bon vieux temps, quand nous militions, ensemble, pour les sandinistes du Nicaragua&nbsp;&raquo;. »<br />
Quelqu&#8217;un s&#8217;approche. Ce n&#8217;est pas Le Carré, mais un jeune homme, cheveux longs, cape noire, airs de mystères. Il est écrivain. Il a une amie, spécialiste justement du Nicaragua, qui vient de publier un texte dans la revue littéraire britannique <em>Granta</em> et aimerait le rencontrer. Salman écoute. Il a le sourire courtois, mais distant, du grand écrivain alpagué par un admirateur. «Mon agent&#8230; Si, si, mon agent, c&#8217;est le plus simple, le courrier arrive toujours&#8230; » Mais il court déjà vers l&#8217;autre salle. Un portrait d&#8217;Aragon, qu&#8217;il tient à me montrer: superbe en effet, visage aigu, une lueur froide dans le regard.<br />
«L&#8217;establishment, encore : vous souvenez-vous, lui dis-je, de ce déjeuner à l&#8217;ambassade d&#8217;Angleterre à Paris, où le prince Charles m&#8217;avait dit que vous coûtiez trop cher à l&#8217;Angleterre ?<br />
- Évidemment, je m&#8217;en souviens ! Vous l&#8217;aviez raconté dans un journal. Un de mes amis avait renchéri : &laquo;&nbsp;ça coûte peut-être cher de protéger Salman Rushdie, mais ça coûte encore plus cher de protéger le prince Charles qui n&#8217;a, que je sache, pas publié grand-chose d&#8217;intéressant.&nbsp;&raquo; Les journalistes m&#8217;appellent. Ils me pressent de réagir. Et comme je vous donne, évidemment, raison, voilà tous ces sales tabloïds &#8211; habitués à consacrer des pages et des pages aux relations de Charles avec Diana ou Camilla Parker Bowles &#8211; qui me tombent dessus sur le thème : &laquo;&nbsp;le salaud ! le traître ! voilà comme il traite son futur roi !&nbsp;&raquo; Toujours la même histoire. Toute l&#8217;Angleterre a le droit de faire de Charles une plaisanterie nationale à cause de l&#8217;affaire Camilla et je n&#8217;ai pas le droit, moi, de dire qu&#8217;il n&#8217;est pas un écrivain&#8230;<br />
Est-ce qu&#8217;il l&#8217;a déjà rencontré ? Non, pas Aragon. Charles. Est-ce qu&#8217;ils se connaissent un peu ou est-ce que cette antipathie sort de nulle part ?<br />
Oui, me répond-il, la mine désolée. Ils étaient à Cambridge au même moment. Ils se croisaient dans des cours de théâtre. Et ils n&#8217;avaient, c&#8217;est le moins qu&#8217;on puisse dire, déjà pas beaucoup d&#8217;atomes crochus.<br />
Et Diana ? est-ce qu&#8217;il a connu Diana ?<br />
Là, en revanche, son oeil s&#8217;allume. C&#8217;était juste avant la <em>fatwa</em>. On lui a offert, pour son anniversaire, de belles places, à Covent Garden. Il est assis. Et voici que survient, à la place voisine, une belle personne &#8211; enfin belle n&#8217;est pas le mot&#8230; disons l&#8217;une des femmes les plus élégantes, les plus <em>glamourous</em>, qu&#8217;il ait jamais rencontrées: ils se reconnaissent, elle n&#8217;a probablement pas lu ses livres mais a la courtoisie de faire comme si. Bonsoir ? Bonsoir. Échange de propos. Rideau.<br />
Sa mort, alors ? Est-ce que sa mort l&#8217;a ému ?<br />
Oui. Terriblement. Il est aux États-Unis quand ça arrive. Mais l&#8217;une des premières choses qu&#8217;il fait, à son retour, deux jours après, est de se précipiter à Kensington Palace.<br />
« Kensington Palace?<br />
- Oui. Avec les gens. Je voulais être là, au milieu des gens. C&#8217;est comme les obsèques&#8230; Vous avez vu les obsèques à la télévision ? Le cortège. La foule énorme et recueillie. Le silence absolu dans les rues &#8211; sauf le bruit, très beau, du sabot des chevaux qui tirent le cercueil. Et ensuite, à l&#8217;arrivée à Westminster, cet applaudissement qui monte de la foule et entre dans l&#8217;abbaye&#8230; »<br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Scan2.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-8038" title="Scan2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Scan2-203x300.jpg" alt="Scan2" width="203" height="300" /></a>II se rapproche d&#8217;un portrait, très « posé », de Faulkner. Prend du recul. Se rapproche.<br />
« Quel dommage qu&#8217;il n&#8217;ait jamais photographié Hemingway&#8230; Est-ce qu&#8217;on peut aimer à la fois Faulkner et Hemingway ? Mourir, sous un tunnel, parce qu&#8217;on ne veut plus être pris en photo, quelle histoire, hein ! quelle histoire ! »<br />
Puis, revenant vers Faulkner et, ensuite, vers un portrait en situation, trop solennel, de Balthus.<br />
« La question c&#8217;est quand même : pourquoi sa mort nous a-t-elle à ce point impressionnés ? Parce qu&#8217;elle n&#8217;avait aucun sens et que chacun a pu y mettre le sens qu&#8217;il souhaitait. Imaginez qu&#8217;elle soit morte à cause d&#8217;une mine antipersonnel. C&#8217;était une mort précise. Avec une signification précise. Eh bien, l&#8217;émotion aurait été moindre. Alors que là, c&#8217;est une mort vide, donc pleine de sens contradictoires. »<br />
Là, c&#8217;est le Salman « intello » qui reprend le dessus. C&#8217;est le lecteur, post-moderne, de Lyotard et Baudrillard. Mais je retiens qu&#8217;il y a un autre Salman qui, le 3 septembre, est allé passer deux heures avec la foule des midinettes britanniques pleurant la mort de leur princesse.</p>
<p>La rue, à nouveau. Il fait nuit. Un vent léger s&#8217;est levé et nous marchons d&#8217;un pas plus vif. La Queen&#8217;s Gallery. Albemarle Street, où il me montre l&#8217;agence de publicité où il a travaillé il y a trente ans. Le Club Atheneum où Angus Wilson l&#8217;a invité un soir et dont il n&#8217;a qu&#8217;un souvenir : « il n&#8217;y avait pas de femmes. » Il aime Londres, décidément. Il aime marcher dans Londres. À nouveau, je devine celui qu&#8217;il a dû être et qu&#8217;il a, ces derniers mois, sans doute décidé de redevenir : paysan de Londres, poète de la ville et du béton – un autre Salman Rushdie que j&#8217;imagine, certains soirs, seul, faussant compagnie à ses anges gardiens et allant, dans les bas quartiers de Londres, refaire les itinéraires des <em>Versets</em>. Baudelaire à Bruxelles&#8230; Aragon, et ses rêves éveillés dans le Paris surréaliste&#8230; Ou bien une autre manière &#8211; qui sait ? &#8211; de défier les possibles bourreaux&#8230;<br />
Nous parlons de la mort. Il y pense bien sûr. Il s&#8217;y attend. Mais comme tout le monde. Pas plus que tout le monde. II a tant d&#8217;amis, me dit-il, qui sont morts jeunes, ou assez jeunes. II a tant de vieux copains qui sont morts là, à notre âge, aux abords de la cinquantaine : sida, cancer, crise cardiaque.<br />
Nous parlons de la Bosnie. Notre projet de voyage en Bosnie, en 1994, au plus fort de la guerre. Lui avais-je dit, à l&#8217;époque, l&#8217;enthousiasme, puis la déception, des intellectuels de Sarajevo? Lui avais-je raconté l&#8217;évolution d&#8217;Izetbegovic &#8211; réticent, presque hostile et puis, finalement, convaincu ? Et Boutros-Ghali &#8211; sait-il que l&#8217;affaire avait dû remonter jusqu&#8217;à l&#8217;ONU et que c&#8217;est lui, Boutros, qui avait personnellement mis son veto ? Nous parlons également de l&#8217;Algérie. Les massacres. La terreur. Tous ces journalistes, ces artistes, assassinés. Qui sait, lui dis-je, si les Algériens ne paient pas le prix de notre lâcheté &#8211; qui sait si ce n&#8217;est pas la même « bombe anti-Rushdie » qui s&#8217;est miniaturisée et s&#8217;il n&#8217;aurait pas fallu la désamorcer à Londres pour l&#8217;empêcher de proliférer à Alger ! Il est moins certain que moi de savoir « qui tue qui ». Il pense que les militaires ou, du moins, certains d&#8217;entre eux, sont moins clairs que je ne le dis. Mais, sur le fond, nous sommes à nouveau d&#8217;accord.<br />
« Le vrai problème, dit-il, c&#8217;est l&#8217;islam. Est-ce qu&#8217;on peut continuer de dire que l&#8217;islam est innocent de ce qui se passe en Algérie ? Est-ce qu&#8217;il n&#8217;y a pas, dans la structure même de l&#8217;islam, quelque chose qui permet l&#8217;Algérie &#8211; mais aussi les talibans, le Soudan, l&#8217;Iran, etc. ? Je sais que la question est politiquement très incorrecte. Mais il faut la poser. Il faut avoir le courage de rompre avec cette opposition bidon entre un islam réel et un pur islam idéal. Qu&#8217;est-ce qui, dans l&#8217;islam, rend possibles l&#8217;Algérie et les talibans ? Qu&#8217;est-ce qui, dans l&#8217;islam idéal, est responsable de ce qui se fait en son nom ? Voilà la question. »<br />
Je lui fais observer que c&#8217;est, <em>mutatis mutandis</em>, la question que nous posions à propos du communisme : mais au bout de combien de temps ? au prix de quels débats, querelles byzantines, aveuglement ?<br />
« Raison de plus pour, cette fois-ci, aller plus vite. Prenez la culture : il est clair que la haine, chez les islamistes, de la culture ne peut pas être déconnectée de ce que le Coran dit des poètes &#8211; &laquo;&nbsp;tous des menteurs ! des inutiles ! pourquoi s&#8217;embêter avec des poètes quand on a le livre des livres, c&#8217;est-à-dire le Coran ?&nbsp;&raquo; Prenez les femmes ; prenez la façon qu&#8217;ont les talibans de les encager comme des oiseaux de nuit : est-il concevable que ça n&#8217;ait pas de lien avec la lettre d&#8217;un livre qui dit (c&#8217;est toute l&#8217;affaire des versets dits &laquo;&nbsp;sataniques&nbsp;&raquo;) que Dieu ne peut avoir de filles et que l&#8217;idée même d&#8217;une créature féminine habitée par l&#8217;essence divine est une idée sacrilège ?<br />
L&#8217;oreillette d&#8217;un des gardes du corps grésille. Il presse légèrement le pas, nous devance. J&#8217;ai l&#8217;impression que nous évitons une rue, à droite. Salman poursuit.<br />
«Alors l&#8217;autre question, bien sûr, c&#8217;est : est-ce que l&#8217;islam donne forcément ça ? Est-ce qu&#8217;on peut imaginer un islam corrigé, amendé &#8211; un islam compatible, en un mot, avec les droits de l&#8217;homme ? A quoi je réponds deux choses.<em> Primo</em>, mon expérience personnelle : celle d&#8217;un islam indien qui, parce qu&#8217;il était minoritaire, n&#8217;avait rien à faire avec l&#8217;État et restait une affaire de conscience. <em>Secundo</em>, l&#8217;existence, dans des âges reculés, au XII<sup>è</sup> siècle, de gens qui, sans être libéraux, tenaient le raisonnement suivant : Dieu, parce qu&#8217;il est Dieu, n&#8217;a rien de commun avec les humains ; parce qu&#8217;il n&#8217;a rien de commun avec les humains, il n&#8217;est par définition pas doué de langage ; n&#8217;étant pas doué de langage, il ne peut pas être, <em>stricto sensu</em>, l&#8217;auteur du Coran et le Coran n&#8217;est plus, donc, que l&#8217;interprétation, en mots humains, d&#8217;une ineffable Parole; raisonnement qui, observez-le, ruine les bases du fondamentalisme et légitime les querelles d&#8217;interprétation, la glose, d&#8217;une certaine façon la démocratie&#8230; Ces courants, bien sûr, ont toujours été minoritaires. Mais enfin, ils ont existé! Précieuse leçon, n&#8217;est-ce pas &#8211; politique autant que théologique&#8230; »<br />
Je m&#8217;avise, en l&#8217;écoutant, qu&#8217;il parle finalement moins de politique qu&#8217;on ne le dit. Il a été un intellectuel engagé. Il a même été, en Grande-Bretagne, l&#8217;intellectuel engagé par excellence. Là, depuis quelques années, est-ce qu&#8217;il n&#8217;est pas en train de se dégager &#8211; de se replier sur lui-même, sur la pure littérature ?<br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/rushdie-2.jpg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Rushdie-4.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-8044" title="Rushdie 4" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Rushdie-4-150x150.jpg" alt="Rushdie 4" width="150" height="150" /></a>«Ce qui est vrai c&#8217;est que j&#8217;ai fait, avec la<em> fatwa</em>, une overdose de politique. &laquo;&nbsp;Ah, tu aimes la politique ? Eh bien, en voici ! On va te donner ton compte de politique !&nbsp;&raquo; Le résultat c&#8217;est un certain écoeurement. J&#8217;ai, depuis la <em>fatwa</em>, une nausée de la politique.»<br />
Nouveau grésillement dans l&#8217;oreillette du garde du corps. Nouvelle imperceptible fébrilité. Un visage, qui semble plus inquiétant. Un murmure, plus distinct, derrière nous.<br />
« Il y a autre chose, continue Salman qui semble n&#8217;avoir, lui, rien vu, rien entendu.<br />
Mon cas est devenu compliqué. Avant, tout allait bien. Je signais la pétition. J&#8217;étais un intellectuel parmi d&#8217;autres qui mettait son nom au service d&#8217;une cause qui le dépassait. Maintenant, j&#8217;ai mon bagage. J&#8217;arrive dans la pétition avec la <em>fatwa</em> qui me colle à la peau. Et je dois me poser la question de savoir si je ne suis pas devenu encombrant pour la cause que je défends.»<br />
Un rire léger sous un porche. Une femme qui, malgré le froid, est accoudée à la croisée ouverte et le regarde. Est-ce moi qui deviens parano ? Nous approchons du restaurant. Et j&#8217;ai le sentiment que les anges gardiens ne sont pas fâchés que la promenade touche à sa fin.<br />
« Un exemple. La mort de Tahar Djaout. On fait un film à la BBC. On me demande de l&#8217;introduire. J&#8217;écris un texte assez <em>clean</em> qui ne fait pas de cadeau aux islamistes. Eh bien, malgré ça, et à cause de mon nom, l&#8217;ambassade d&#8217;Algérie proteste auprès du gouvernement britannique. Est-ce que, dans un cas comme celui-là, je rends service à la cause que je prétends défendre, et à la mémoire de Tahar Djaout ? »</p>
<p>Le « B » est un restaurant branché de Londres. Hommes politiques. Comédiens. Jolies femmes. Écrivains. Une sorte de Lipp, mâtiné de club anglais. Hello&#8230; Hello&#8230; Un signe de tête ici&#8230; Une poignée de mains là&#8230; Salman a ses habitudes. Il a sa table attitrée, dans un angle. Renfort de police dehors ? Surveillance discrète de la salle ? Et a-t-on, comme dans les polars, envoyé des gens fouiller les cuisines, les lavabos ? Je ne sais pas. Peut-être pas. Il esquive la question.<br />
« Vous pouvez prendre un melon pour commencer. Mais prenez, ensuite, un poisson.<br />
Leurs poissons sont excellents&#8230; »<br />
Il n&#8217;a pas regardé la carte. Ou à peine. Cette façon d&#8217;être chez soi au « B »&#8230; Cette façon de s&#8217;y tenir donc &#8211; et d&#8217;y être traité &#8211; en habitué&#8230; N&#8217;est-ce pas un autre indice ? Une autre preuve que l&#8217;étau se desserre ?<br />
« C&#8217;est là qu&#8217;on a fêté, il y a quelques mois, mon anniversaire. Soixante personnes.<br />
Soixante ! Et pas une fuite, dans la presse, avant ! Pas un photographe, à l&#8217;entrée, pendant ! »<br />
Bonjour discret, de loin, à une extravagante &#8211; cape de dentelle, chapeau orné de tubéreuses bleu pâle.<br />
« C&#8217;est un endroit où, dès qu&#8217;il y a la moindre vedette, tous les paparazzi de la ville se pointent: or, là, il y avait un monde fou &#8211; et on a pu dîner, rigoler, danser la moitié de la nuit sans être embêtés. »<br />
Je pense, et je le lui dis, au temps, pas si lointain, où j&#8217;avais le sentiment, dès qu&#8217;il apparaissait quelque part, d&#8217;une sorte de monstrueux compte à rebours : il entrait dans le radar ; il y avait, quelque part, un invisible radar qui, enfin, le localisait ; et il ne manquait, pour le tuer, que le temps matériel d&#8217;arriver jusqu&#8217;à lui ; j&#8217;imaginais ce temps ; je calculais son autonomie de visibilité ; j&#8217;avais, nous avions tous, la vision terrifiée des assassins déjà en route pour l&#8217;exécuter&#8230;<br />
« Tout ça a changé, grâce à mes amis. Ce sont eux qui, dans un cas comme celui-là, font en sorte que le secret soit gardé&#8230; »<br />
Un autre signe, vers une autre table. Non seulement il connaît tout le monde, mais il voit tout, entend tout : curiosité insatiable, intelligence et sensibilité à l&#8217;affût &#8211; mystère de cet homme traqué, sommé de mobiliser tant d&#8217;énergie au service de sa propre survie, et gardant néanmoins ce goût, cet appétit d&#8217;autrui&#8230;<br />
« Mes amis, depuis neuf ans, ont été si attentifs ! Si gentils ! Qu&#8217;aurais-je fait sans eux? Il y a le complot des tueurs. Eh bien, il y a, face à lui, le contre-complot des amis qui gardent mes secrets et m&#8217;aident à avoir une vie normale. »<br />
Les hors-d&#8217;oeuvres arrivent. Le service, particulièrement rapide ici ? Ou bien traitement  spécial, consigne de la sécurité &#8211; ma théorie, toujours, de l&#8217;autonomie de visibilité limitée ?<br />
« Imaginons que vous vous trouviez nez à nez avec Khatami&#8230; »<br />
Il sursaute.<br />
« Oui, supposons qu&#8217;il soit ici, à ma place. Que lui diriez-vous ? »<br />
Rire. Le même rire, canaille, que tout à l&#8217;heure, quand il parlait du succès du <em>Dernier Soupir</em>.<br />
«Rien. À un type qui cherche à me tuer, je n&#8217;ai rien d&#8217;autre à dire que: &laquo;&nbsp;stop !&nbsp;&raquo; Un jour, peut-être, le temps du dialogue viendra. Mais, pour l&#8217;instant, je n&#8217;ai que ce mot à lui dire: &laquo;&nbsp;stop !&nbsp;&raquo;»<br />
Et il se remet à manger &#8211; taciturne tout à coup, concentré : à Helsinki déjà, j&#8217;avais noté cette façon un peu appliquée de manger ; le côté jouisseur de Rushdie ; bon appétit, et bon vivant.<br />
«Vous ne croyez pas, autrement dit, que les choses aient bougé, en Iran, avec les dernières élections ?<br />
- Je crois que le peuple bouge, oui. L&#8217;élection de Khatami signifie, dans le peuple, un immense désir de réformes, de changement. »<br />
Il se sert un verre de vin.<br />
«Mais Khatami lui-même&#8230; Soyons sérieux! Khatami reste un mollah! Est-ce que vous l&#8217;avez vu proposer de lever la<em> fatwa</em> ? Est-ce que vous l&#8217;avez vu esquisser le moindre geste dans ma direction ? Le moindre geste ?<br />
Une brusquerie nouvelle dans la voix. Une stridence. C&#8217;est le Salman combatif et blessé.<br />
C&#8217;est le retour du Salman politique : celui qui pense &#8211; et il a raison ! &#8211; que son « cas » est, à lui seul, le test de la volonté d&#8217;ouverture iranienne.<br />
«Le pire est qu&#8217;on aurait les moyens, si on voulait, de faire plier les mollahs ! Savez-vous qu&#8217;il y a, en Iran, une institution qui s&#8217;appelle le <em>Council of Expediency</em>, dont le rôle est de surveiller ce que fait le gouvernement et dont un des principes est : &laquo;&nbsp;n&#8217;importe quelle action qui est dans l&#8217;intérêt national de l&#8217;Iran est légitime même si elle est contraire au Coran.&nbsp;&raquo; »<br />
Arrive le second plat. Parler de l&#8217;Iran le met, semble-t-il, en colère. Il touche à peine à son assiette.<br />
«C&#8217;est Khomeyni  lui-même qui a fait inscrire ça dans la Constitution iranienne. Khomeyni ! Ce qui veut dire qu&#8217;il suffirait, pour que l&#8217;Iran lève la <em>fatwa</em>, de le convaincre qu&#8217;il est de son intérêt national de le faire. Mais les Européens, à commencer par la France, se foutent de tout ça. Que pèse le sort d&#8217;un écrivain face aux énormes intérêts, pétroliers et autres, qui sont en jeu ? »<br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/rushdie-21.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-8045" title="rushdie 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/rushdie-21-150x150.jpg" alt="rushdie 2" width="150" height="150" /></a>Je lui demande si la position de la France &#8211; donc de Jospin &#8211; l&#8217;a surpris.<br />
«Ça fait longtemps que rien ne me surprend plus. J&#8217;ai rencontré Jospin, c&#8217;est vrai. Il avait l&#8217;air d&#8217;un type honnête. Mais bon, Jospin n&#8217;est pas Blair. Lui, Blair, a été extraordinaire : me recevoir à Downing Street et accepter, ensuite, le principe d&#8217;une conférence de presse commune avec son ministre des Affaires étrangères &#8211; voilà de la vraie politique ! Jospin est juste quelqu&#8217;un pour qui le sort d&#8217;un écrivain menacé de mort ne doit pas interférer avec les filtres de la censure dans l&#8217;année qui a précédé vrais grands problèmes du business mondial. Pourquoi ne le dit-il pas, dans ce cas ? Je n&#8217;ai qu&#8217;un vrai reproche à lui faire : ne pas le dire puisqu&#8217;il le pense&#8230; »<br />
Chirac, alors? Que sait-il &#8211; que pense-t-il &#8211; de la position de Jacques Chirac ? Il l&#8217;a vu aussi, me dit-il. C&#8217;était ce temps bizarre où, dans le parcours du parfait candidat à l&#8217;élection présidentielle française, le passage par la case Rushdie était devenu un must et où il les voyait tous, à la queue leu leu. Chirac a été aimable, d&#8217;ailleurs. II a pris une initiative, à l&#8217;époque, que <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html" title="François Mitterrand">Mitterrand</a> n&#8217;avait jamais prise. Quelle déception, soit dit en passant, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html" title="François Mitterrand">Mitterrand</a> ! Quelle tristesse ! Dieu sait s&#8217;il l&#8217;admirait. II le voyait comme un Grand, un digne successeur de De Gaulle. Or il y a eu mille médiations, mille interventions amicales, et jamais, non, jamais, il n&#8217;a consenti à le recevoir. Revoir Chirac, alors ? Bof&#8230;<br />
Il est un peu las de tout ça&#8230; Les Européens sont absurdes : à l&#8217;exception, encore une fois, de Blair, ils ont envie que l&#8217;Iran change, alors ils disent « l&#8217;Iran a changé ». Ça s&#8217;appelle prendre ses désirs pour des réalités.<br />
Le ton, au fil de la conversation, s&#8217;est fait morne. Presque amer. J&#8217;essaie de lui dire qu&#8217;il y a tout de même, en Iran, des signes de dégel culturel. Il me lance un regard consterné &#8211; genre « tu crois vraiment à cette sottise ? »<br />
Je lui parle des films qui se tournent en ce moment, à Téhéran.<br />
« Les films, d&#8217;accord. Mais les romans ? Savez-vous combien de romans ont passé le filtre de la censure dans l&#8217;année qui a précédé les élections ? Zéro. »<br />
Je lui demande s&#8217;il a vu, au moins, <em>Le Goût de la cerise</em>.<br />
« Mais non, mon vieux, non. Ces jolis petits films tranquilles, droit sortis de l&#8217;enfer, mais esthètes, passent complètement à côté du problème.»<br />
Et comme j&#8217;insiste, il a un geste d&#8217;impatience &#8211; le premier depuis le début.<br />
« C&#8217;est tout le problème de la censure. Je veux bien qu&#8217;il y ait des cinéastes qui veulent travailler à tout prix et sont prêts, pour cela, à ne pas aborder les sujets interdits. Je dis juste que ce n&#8217;est pas les films sur l&#8217;Iran que j&#8217;ai envie de voir aujourd&#8217;hui. »<br />
Il se tait, maintenant. Il a le sentiment, peut-être, d&#8217;en avoir trop dit et il se tait. Fin de dîner morose. Le pas bizarrement lourd, presque gauche, pour retraverser la salle vers le vestiaire. L&#8217;oeil mi-clos, un peu absent, au moment des adieux sur le trottoir. Je le vois, encadré de ses deux anges gardiens, qui se dirige vers la voiture. II se retourne une dernière fois. Un sourire doux, mais triste. Un petit geste amical, mais bizarrement découragé. Ai-je rêvé? Ou est-ce lui qui, sans le savoir, m&#8217;aurait joué, depuis vingt-quatre heures, la comédie de la liberté ?<br />
La voiture démarre. Il s&#8217;éclipse. Et nous voilà rentrés, moi dans le rang des vivants intégraux, impudents, réellement libres d&#8217;aller, venir, écrire &#8211; lui dans cette nuit pâle où je ne sais plus trop, tout compte fait, s&#8217;il est invisible ou visible, spectre ou être de chair, toujours reclus ou réellement victorieux. J&#8217;essaie d&#8217;imaginer, encore, l&#8217;état présent de son esprit. Je me demande si sa gaîté n&#8217;était pas un piège, une élégance, un défi de plus &#8211; et si je n&#8217;ai pas un peu vite cru à cette désinvolture retrouvée. Martyr ou homme libre, comment savoir ? Comment prendre la mesure de la solitude de Salman Rushdie ?</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong>. <em>Le Monde, juin 1998. </em></p>
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		<title>Le 23 novembre 1992&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 27 Jul 2010 15:56:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>
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		<category><![CDATA[Le Théatre de l'Atelier]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; le Théatre de l&#8217;Atelier créait la pièce de Bernard-Henri Lévy, le Jugement Dernier.
Ce n&#8217;est pas l&#8217;un des sommets de la carrière de Bernard-Henri Lévy. Mais c&#8217;est un de ses moments, et de ses textes, que j&#8217;apprécie le plus.
Bernard-Henri Lévy avait écrit cette pièce, le Jugement Dernier, comme une sorte de réponse, sur le mode [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; le Théatre de l&#8217;Atelier créait la pièce de Bernard-Henri Lévy,<em> le Jugement Dernier</em>.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Page-jugement-dernier-2_0.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7948" title="Page jugement dernier 2_0" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Page-jugement-dernier-2_0-218x300.jpg" alt="Page jugement dernier 2_0" width="218" height="300" /></a>Ce n&#8217;est pas l&#8217;un des sommets de la carrière de Bernard-Henri Lévy. Mais c&#8217;est un de ses moments, et de ses textes, que j&#8217;apprécie le plus.<br />
Bernard-Henri Lévy avait écrit cette pièce,<em> le Jugement Dernier</em>, comme une sorte de réponse, sur le mode de la fiction, aux thèses de Francis Fukuyama, qui faisaient alors fureur, sur la Fin de l&#8217;Histoire. De là cette fable sur un metteur en scène réalisant le &laquo;&nbsp;casting du siècle&nbsp;&raquo; et comprenant, in fine, que l&#8217;Histoire, loin d&#8217;être muséifiée comme il en avait formé l&#8217;hypothèse, était en train de repartir de plus belle.<br />
La pièce fut mise en scène par Jean-Louis Martinelli.<br />
Il semble que celui-ci ait complètement exclu Bernard-Henri Lévy des répétitions et de la mise en scène et que celui-ci en ait conçu <span id="more-7936"></span>une certaine tristesse.<br />
La pièce, dont la première représentation fut donnée le 23 novembre 1992, totalise 84 représentations, donc plutôt un succès.<br />
Le rôle principal fut tenu par Pierre Vaneck après que François Périer ait  été sollicité, ait accepté, puis ait décliné parce qu&#8217;il avait déjà des problèmes de mémoire.<br />
Il existe d&#8217;ailleurs une version audio de la pièce, diffusée sur France Culture, où François Périer reprit le rôle et que je suis en train<br />
d&#8217;essayer de retrouver.<br />
La pièce donna lieu à une véritable bataille, féroce ; mais Lévy trouva des défenseurs en la personne d&#8217;Arrabal, Eugène Ionesco, Elie Wiesel et Alain Robbe Grillet.<br />
<strong>Liliane Lazar.</strong></p>
<p>_________________________________________________</p>
<p>Présentation du <em>Jugement dernier</em> par Bernard-Henri Lévy</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-DUCTION1.jpg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-DUCTION2.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7988" title="INTRO DUCTION" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-DUCTION2-223x300.jpg" alt="INTRO DUCTION" width="159" height="217" /></a></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-32-2_02.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7956" title="INTRO 32-2_0" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-32-2_02-300x218.jpg" alt="INTRO 32-2_0" width="300" height="218" /></a><br />
<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-DUCTION.jpg"></a></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-32-2_02.jpeg"></a></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-32-2_02.jpeg"></a></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-1_0.jpeg"></a></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/INTRO-32-2_02.jpeg"></a></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>________________________________________________</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong><strong> </strong></p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy, Octobre 1992,<em> </em></strong></p>
<p><strong><em>Lettres aux acteurs </em>(extraits)</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/LETTRES-AUX-ACTEURS-32_0.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7976" title="LETTRES AUX ACTEURS 32_0" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/LETTRES-AUX-ACTEURS-32_0-300x218.jpg" alt="LETTRES AUX ACTEURS 32_0" width="300" height="218" /></a></p>
<p>________________________________________________</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TEXTE-MARTINELLI_0.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7973" title="TEXTE MARTINELLI_0" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TEXTE-MARTINELLI_0-218x300.jpg" alt="TEXTE MARTINELLI_0" width="218" height="300" /></a></p>
<p><strong>Quel Dieu pour ce <em>Jugement </em>dernier ?</strong></p>
<p><strong>par Jean-Louis Martinelli</strong></p>
<p>____________________________________________________</p>
<p><strong>Distribution du </strong><em><strong>Jugement dernier</strong> </em></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/distriubtion-32_0.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7977" title="distriubtion 32_0" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/distriubtion-32_0-300x218.jpg" alt="distriubtion 32_0" width="300" height="218" /></a></p>
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		<title>Le 18 juin 1992&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Jul 2010 09:28:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy est parmi les tout premiers à entrer dans Sarajevo. 
On peut dire ce qu’on veut de Bernard-Henri Lévy. Mais il y a un mérite qu’on peut difficilement lui enlever : le courage physique et moral. On est en juin 1992. Les Bosniaques, en majorité musulmans, sont bombardés dans Sarajevo et dans le reste [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy est parmi les tout premiers à entrer dans Sarajevo. </strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/bhl-bosnie.JPG"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-7868" title="bhl bosnie" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/bhl-bosnie-150x150.jpg" alt="bhl bosnie" width="150" height="150" /></a>On peut dire ce qu’on veut de Bernard-Henri Lévy. Mais il y a un mérite qu’on peut difficilement lui enlever : le courage physique et moral. On est en juin 1992. Les Bosniaques, en majorité musulmans, sont bombardés dans <a href="../sarajevo-2594.html">Sarajevo</a> et dans le reste de la Bosnie. Sarajevo est soumise à un siège moyenâgeux. On tue les enfants. Presque aucun occidental, à part John Burns du New York Times et quelques journalistes français  <span id="more-7864"></span>(dont je suis moins familière : qu’ils me pardonnent&#8230;) n’a pu entrer dans la ville. Il n’y a pas de route. Pas de pont aérien. Pas de communication, absolument aucune, avec l’extérieur. Rien. Et voilà Bernard-Henri Lévy qui, accompagné de <a href="../gilles-hertzog-4868.html">Gilles Hertzog</a>, décide de franchir les barrages serbes, de forcer le blocus et d’entrer dans la ville sous les bombes. Le pire est qu’il y parvient ! Traversant la Serbie, la Croatie en feu, puis la Bosnie centrale, il réussit, avec une audace (ou une inconscience&#8230;) inouïe, à braver les interdictions et entre, le 18 juin donc, dans cette ville que le monde a abandonnée. Cette épopée est racontée par le menu aux pages 29 à 58 de son « journal de Bosnie » intitulé « <a href="../le-lys-et-la-cendre-232.html">Le Lys et la Cendre</a> ». Elle aura un rôle décisif dans le voyage, quelques jours plus tard, au retour de Lévy, du Président <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html" title="François Mitterrand">François Mitterrand</a>. Et c’est là que naîtra l’amitié de Bernard-Henri Lévy avec le Président bosniaque <a href="../phototheque-bhl-histoire?album=all&amp;gallery=22">Izetbegovic</a>. Que ceux qui accusent Bernard-Henri Lévy d’être « contre l’islam », que ceux qui osent prononcer à son propos le mot d’« islamophobie » repensent à cette séquence. Ils étaient abandonnés de tous, les Musulmans d’Europe. Ils étaient condamnés par tous les puissants et même par les élites des pays arabes. Tout le monde ou presque s’était résigné à les voir rayés de la carte de l’Europe. Et il y a eu une poignée de journalistes, quelques humanitaires, pour venir à leur secours. Au premier rang de ceux-ci : le futur auteur de « Bosna ! », Bernard-Henri Lévy. Sait-on qu’aujourd&#8217;hui encore, presque vingt ans après, quand les bosniaques entendent « BHL », ils traduisent « Bosnie Herzégovine Libre » ? Sait-on que, quand il fallut ressortir de Sarajevo, la voiture de Lévy fut canardée par des miliciens serbes et que Lévy dut la vie sauve à un adjudant français, l’adjudant Philippe Barbieux, qui, au mépris des ordres qui interdisaient aux casques bleus de faire usage de leurs armes, mit en joue les miliciens et réussit, par miracle, à les intimider et à faire cesser les tirs ? L’engagement de Bernard-Henri Lévy en Bosnie n’a pas encore reçu tous les commentaires qu’il mérite. Je prépare une série de posts et de notices sur le sujet. Mais j’attends aussi les témoignages de tous ceux qui, sur le terrain, pendant ces années d’enfer, ont vu Lévy à l’œuvre. Un Lévy qui, quand l’Europe démissionnait, fut au nombre, au tout petit nombre, de ceux qui sauvèrent l’honneur.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong>.</p>
<p><em>photo : (c) Alexis Duclos</em></p>
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		<title>Le 1er septembre 1982&#8230;</title>
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		<pubDate>Wed, 21 Jul 2010 10:43:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Joëlle Habert devenait l’assistante personnelle de Bernard-Henri Lévy. 
C’est loin 1982 ! Françoise Verny vient d’entrer chez Gallimard et de quitter donc la vénérable maison de la rue des Saints-Pères où elle a fait entrer le jeune Bernard-Henri Lévy. Avec elle, part aussi Roselyne Dussart, l’assistante qu’elle partageait avec Bhl. Celui-ci, après quelques tergiversations et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Joëlle Habert devenait l’assistante personnelle de Bernard-Henri Lévy. </strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Joelle-habert-et-BHL-c-Jacques-Graf.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-7774" title="Joelle habert et BHL (c) Jacques Graf" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Joelle-habert-et-BHL-c-Jacques-Graf-150x150.jpg" alt="Joelle habert et BHL (c) Jacques Graf" width="150" height="150" /></a>C’est loin 1982 ! Françoise Verny vient d’entrer chez Gallimard et de quitter donc la vénérable maison de la rue des Saints-Pères où elle a fait entrer le jeune Bernard-Henri Lévy. Avec elle, part aussi Roselyne Dussart, l’assistante qu’elle partageait avec Bhl. Celui-ci, après quelques tergiversations et offres gallimardiennes décide de rester fidèle à la Vieille Maison. Vu qu’il y occupe alors des fonctions importantes, <span id="more-7772"></span>et extrêmement mangeuses de temps, il faut donc de toute urgence lui trouver une nouvelle assistante. Et c’est ainsi qu’arrive dans sa vie une toute jeune femme qui travaillait alors au Service de Presse de Grasset, dans l’ombre de celle qui, en ce temps-là, le dirigeait, qui s’appelait Claude Dalla Torre, laquelle venait de succéder à Monique Mayaud (je ferai, un jour, une notice sur chacune d’entre elles car elles ont eu leur rôle, éminent, dans la vie de Bernard-Henri Lévy) – et c’est ainsi qu’elle devient, très vite, et jusqu’aujourd&#8217;hui, l’un des personnages absolument-clé de l’existence de Bhl : Joelle Habert.<br />
Car Joëlle Habert est, tout de suite, beaucoup plus qu’une assistante. D’abord, elle tape les manuscrits de Bernard-Henri Lévy à une époque qui n’a pas encore inventé le traitement de texte. Bernard-Henri Lévy lui dicte à distance, par téléphone, nuit comme jour, le moindre de ses articles (je le revois, à New-York, à l’époque de ses cours à New-York University, profiter d’une interclasse pour, à 5 heures du matin heure de Paris, chercher fébrilement un téléphone pour lui dicter, à Paris, ou lui déposer sur une boîte vocale, une correction qu’elle recevra cinq sur cinq). Elle tient ses archives. Elle est sa mémoire. Peut-être sa confidente. Ou, si elle ne l’est pas (car Bernard-Henri Lévy, j’en sais quelque chose, est un homme qui ne se livre guère) c’est à elle que, depuis un temps quasi immémorial, il dicte chaque matin ce fameux Journal « warholien » qui fait fantasmer tant de journalistes. Et c’est elle qui est, surtout, le pivot du dispositif « testamentaire » que Bernard-Henri Lévy raconte à Michel Houellebecq dans « <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/category/actu/livre/ennemis-publics">Ennemis Publics</a> » et qui prévoit, en cas d’accident, la destruction immédiate du document. Bernard-Henri Lévy tient à ce journal. Il l’a souvent dit : c’est lui qui servira de base à ses futurs romans. C’est lui qui, s’il les écrit un jour, formera la matière première de ses Mémoires. Et c’est donc elle Joëlle Habert qui en est la romanesque gardienne.<br />
J’ajoute une dernière chose que je suis, là encore, payée pour savoir : elle est, depuis ce temps-là, et aujourd&#8217;hui plus que jamais, la gardienne absolue de l’emploi du temps de Bernard-Henri Lévy : combien de rendez-vous ne m’a-t-elle pas arrangés ! combien de passages éclairs à Paris où il fallait absolument que je le voie et où elle accomplissait le miracle de me faire une petite place dans son emploi du temps ! et malheur à qui prétend aller directement à Bernard sans passer par elle – la confiance que Bernard a en elle est telle que le pauvre, ou la pauvre n’aura, du coup, plus aucune chance et n’aura plus de rendez-vous du tout ! Joëlle Habert a parfois, de ce fait, une réputation de cerbère qu’elle ne mérite pas. Car je sais, moi, que c’est la meilleure des personnes. Et je sais ce que ce site lui doit : ne serait-ce qu’à cause de la masse de documents, photos, vidéos anciennes, textes de jeunesse qu’elle a archivés au fil des décennies et dont, Bernard-Henri Lévy ne conservant rien et étant, comme <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a>, si totalement projeté vers le futur qu’il « brûle » inlassablement son passé, elle est l’unique détentrice.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong>.</p>
<p><em>(c) Jacques Graf</em></p>
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		<title>Le 3 mars 1969&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 20 Jul 2010 13:15:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230;. un jeune Normalien part, sur les traces d’Antonin Artaud, à la rencontre des Tarahumaras puis des révolutionnaires mexicains.
J’ai retrouvé le fameux numéro des Temps Modernes où Bernard-Henri Lévy a publié son premier texte. C’est un texte sur le Mexique. Il s’appelle &#171;&#160;Mexique : nationalisation de l’impérialisme.&#160;&#187; Et c’est un des Bernard-Henri Lévy que j’aime [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-92.jpeg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/temps-modernes.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7704" title="temps modernes" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/temps-modernes-185x300.jpg" alt="temps modernes" width="185" height="300" /></a>&#8230;. un jeune Normalien part, sur les traces d’Antonin Artaud, à la rencontre des Tarahumaras puis des révolutionnaires mexicains.</strong></p>
<p>J’ai retrouvé le fameux numéro des<em> Temps Modernes</em> où Bernard-Henri Lévy a publié son premier texte. C’est un texte sur le Mexique. Il s’appelle &laquo;&nbsp;Mexique : nationalisation de l’impérialisme.&nbsp;&raquo; Et c’est un des Bernard-Henri Lévy que j’aime qui y apparaît : le Bernard-Henri Lévy voyageur, le Bernard-Henri Lévy reporter, le Bernard-Henri Lévy aventurier. C’est le 3 mars 1969 qu’il a atterri à Mexico. Il est entré à l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm depuis plusieurs mois déjà. Mais il s’y ennuie à  périr. Et, bien dans la ligne d’autres Normaliens de sa trempe (<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/1971-dans-la-guerre-du-bangladesh-par-arif-jamal-10167.html">Paul Nizan</a>, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/debray-et-lobscenite-democratique-lediteur-de-jonathan-littell-va-t-il-se-faire-hara-kiri-laissez-rachida-dati-travailler-626.html">Régis Debray</a>) il n’a autre idée que de partir, vraiment partir, à une époque (la fin des années soixante donc) <span id="more-7703"></span>où le tourisme de masse n’avait pas encore tué le principe et l’idée du voyage, du vrai voyage, celui qui ne vous laisse quasiment pas d’attaches avec votre point de départ.</p>
<p>Sa première idée est d’aller sur les traces d’Antonin Artaud et de son voyage de 1937 au pays des Tarahumaras. C’est pourquoi, aussitôt arrivé, il se rend, avec Isabelle Doutreluigne, sa première femme,  dans le nord du pays, Etat du Chihuahua, où séjournent les derniers représentants de ces tribus qui fascinèrent tant l’auteur du <em>Théâtre et son double</em>. Il y passe un long mois, dans des villages perdus sur les crêtes hautes de près de 3000 mètres de la Sierra Madre. Il séjourne en particulier, dans la vallée, au cœur du « Barranco del Cobre », ce « Grand Canyon » à la mexicaine, dans une famille du village de Batopilas. Il étudie cette drôle de religion, en principe convertie au catholicisme, mais qui ignore la notion de  mal et de péché. Je ne pense pas qu’il ait subi d’initiation. Encore qu&#8217;un témoin m&#8217;ait assuré qu&#8217;Isabelle Doutreluigne fut, elle, bel et bien initiée. Alors peut-être lui, je ne sais pas, il reste étrangement évasif, ou silencieux, chaque fois que je lui pose la question. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il partage la croyance Tarahumara qu’il n’y a peut-être pas de péché mais qu’il y a une faute capitale chez les humains et que cette faute est le défaut de conscience, le peu d’effort pour accroitre son niveau d’intelligence  des choses et de lucidité. Et c’est pourquoi , pendant cette période, il consomme du Peyotl, beaucoup de Peyotl, cette substance « magique » pour transformer en conscience le maximum d’expérience&#8230; ! De cette habitude, d’ailleurs, il mettra longtemps à se débarrasser. Et, sous d’autres formes, celle de la marijuana en particulier, elle le tiendra jusqu’au milieu des années 1970.</p>
<p>Après ce premier mois, il remet le cap sur Mexico où il rencontre,  chez Dominique Eluard, la dernière femme d’Eluard, tenant encore salon dans une belle maison des Lomas, tout ce qui demeure de la petite armée surréaliste installée au Mexique trente ans plus tôt. Et c’est là, dans le salon de Dominique Eluard, qu’il se lie d’amitié avec le grand intellectuel de gauche mexicain, spécialiste des cultures indiennes et apôtre de la « démocratie cubaine » et de son « lider maximo », Pablo Gonzalez Casanova. Je ne sais pas ce que le Bernard-Henri Lévy d’aujourd&#8217;hui pense de Pablo Gonzalez Casanova, toujours vivant. Ni, d’ailleurs, Pablo Gonzalez Casanova du Bernard-Henri Lévy d’aujourd&#8217;hui. Sûrement pas beaucoup de bien car leurs routes ont fortement divergé. Encore que&#8230; Quand je revois le film, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-jour-et-la-nuitautopsie-d%E2%80%99un-massacre-en-vente-le-5-octobre-10069.html"><em>Le Jour et la Nuit</em></a>, qu’il a tourné avec<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/alain-delon-3777.html"> Alain Delon</a>, Lauren Bacall et Arielle Dombasle, je ne peux m’empêcher d’y voir la marque de cette première aventure. Mais le fait est que le tout jeune homme et le déjà maître sont, alors, très proches et que le premier se met sous l’aile du second. Et que c’est avec lui qu’il accomplit le second grand et beau geste de ce voyage : piquer vers le sud et se rendre à San Cristobal Las Casas où il va partager, pendant un nouveau mois, d’abord avec Pablo Gonzalez Casanova lui-même, puis seul avec Isabelle Doutreluigne, la vie d’une famille d’indiens Totzils du village de Chamula.</p>
<p>C’est de cela que parle ce premier texte des<em> Temps modernes</em>. C’est de ce voyage dans un Chiapas où le sous commandant Marcos n’a pas encore vu le jour que procède ce tout premier essai. Bernard-Henri Lévy a vingt ans. Mais il est, là aussi, pionnier. <a title="Jean-Paul Sartre" href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html">Jean-Paul Sartre</a>, du reste, acceptera tout de suite ce texte. Ecrit à son retour en France, pendant l’été 1969, il sera soumis à <a title="Jean-Paul Sartre" href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html">Sartre</a> en octobre. Lequel <a title="Jean-Paul Sartre" href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html">Sartre</a> le passera à Jean Pouillon, et Jean Pouillon à André Gorz, tous deux membres du comité de rédaction des <em>Temps modernes</em>. L’article mettra un peu de temps à passer. Mais n’est-ce pas le lot de tous les premiers textes de très jeunes auteurs ? En tout cas, le voici. Premier et initiatique voyage évoqué dans « <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/reflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoirereflexions-sur-la-guerre-le-mal-et-la-fin-de-lhistoire-217.html"><em>Réflexions sur la guerre, le Mal et la fin de l’Histoire</em></a> » (Grasset, 2001), pages 321 à 325, vingt ans plus tard. J’aime, je le répète, ce Lévy aventurier. J’aime ce jeune homme romantique, plein d’illusions et qui a tout de suite, comme aujourd&#8217;hui, le souci de mettre ses actes, sa vie, en conformité avec ses idées. Prendre des risques, aller au contact des choses même, partager, si on veut essayer de la penser,  la vie des plus démunis – voilà son credo. A l’époque comme aujourd&#8217;hui.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong>.</p>
<p>__________________________________________________________________________________________</p>
<p style="text-align: center;"><span style="color: #993300;">MEXIQUE : NATIONALISATION DE L’IMPERIALISME </span></p>
<p style="text-align: center;"><span style="color: #993300;"><em>Les Temps Modernes  N° 291 – Octobre 1970</em></span></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page2.jpeg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-1.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7711" title="TM page 1" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-1-207x300.jpg" alt="TM page 1" width="207" height="300" /></a>Stabilité politique, progressisme social et dynamisme <strong> </strong>économique, le tout fondé sur une phraséologie révolutionnaire, un  héritage « populiste » soigneusement cultivé et un effort réel pour échapper à l&#8217;emprise du capital étranger : le Mexique s&#8217;est long­temps présenté à ses voisins comme un modèle de pays  « en voie de développement ». Mais avant même le massacre de Tlatelolco et la répression qui a suivi, il était difficile de ne pas suspecter la « Révolution » d&#8217;un pays qui, par vocation géographique, a toujours été au premier rang des préoccupations et de la stratégie conti­nentales des U.S.A.; de ne pas mettre en question ce «nationa­lisme» dont la première puissance impérialiste mondiale semblait s&#8217;accommoder; de ne pas s&#8217;étonner enfin qu&#8217;une « voie du déve­loppement puisse passer aux portes de l&#8217;Empire américain et si près de ses intérêts. Pour ceux qui refusaient d&#8217;y regarder de plus  près, la fusillade d&#8217;octobre 1968 a été la ruine soudaine de la mythologie mexicaine : de ses fondements et de son authenticité.</p>
<p>De cette mythologie, la notion cardinale, clé théorique de toutes les autres, est celle, empruntée sans critique au discours idéolo­gique, de « pays en voie de développement ». Notion dangereuse et parfaitement obscure : dangereuse parce que des « économistes » la manient autant que les hommes du régime et que, se disant hommes de science, ils prétendent lui donner des titres de scienti­ficité ; obscure parce quelle recèle une ambiguïté fondamentale, que son contenu officiel masque un contenu réel et parce que, comme nous le verrons, ses implications objectives contredisent sa signification de surface. C&#8217;est cette notion que nous voudrions questionner à partir de « l&#8217;exemple mexicain »; c&#8217;est à sa démystifi­cation qu&#8217;il faut travailler, à partir des données d&#8217;une histoire qui se présente elle-même comme exemplaire<sub> </sub>: l&#8217;histoire du Mexique depuis 1910.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-2-bis.jpeg"><img class="alignright size-medium wp-image-7716" title="tm page 2 bis" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-2-bis-192x300.jpg" alt="tm page 2 bis" width="192" height="300" /></a>I &#8211; Pénétrer pour commencer le lieu même de l&#8217;idéologie : afin de déterminer d&#8217;entrée de jeu l&#8217;espace de la problématique, de repérer les points d&#8217;accrochage sur lesquels se fondera ensuite la déconstruction du concept. La question est simple : que vise-t-on  au juste lorsque, dans le discours officiel, on évoque cette « voie du développement » où le Mexique, de manière exemplaire, semble s&#8217;être engagé?</p>
<p>Ce que l&#8217;on vise, c&#8217;est d&#8217;abord la croissance spectaculaire de l&#8217;économie mexicaine croissance des principaux indices caracté­ristiques  du « Développement » » (consommation d&#8217;énergie ou d&#8217;acier, densité du réseau routier ou ferré, degré d&#8217;alphabétisation, espérance de vie à la naissance, etc.); croissance du P.N.B. qui, depuis la guerre, suit un rythme de type « japonais », avec des taux qui ont parfois dépassé 10 % (en 1964) et que l&#8217;on tente aujourd&#8217;hui, avec peine, de stabiliser autour de 6 %. Croissance qui, d&#8217;ailleurs, n&#8217;exclut pas la stabilité monétaire puisqu&#8217;on n&#8217;a pas enregistré depuis un demi-siècle d&#8217;inflation catastrophique et que, le cas échéant, les dirigeants mexicains savent mettre en  oeuvre des politiques dites de « stabilisation » qui parviennent assez rapidement à maîtriser la conjoncture (exemple de 1965); «crois­sance dans l&#8217;équilibre » donc, au sens défini par les technocrates occidentaux. Cette croissance régulière et incontestable des forces productives semble attester qu&#8217;ayant brisé de trop fameux « cerc!es vicieux », le Mexique est, par excellence, un pays « en voie de développement ».</p>
<p>Cette voie du développement, il semble aussi qu&#8217;elle passe, dans une certaine mesure, par l&#8217;émancipation nationale et la décolo­nisation:</p>
<p>a) La Révolution de 1910, animée d&#8217;un nationalisme virulent, a inauguré un mouvement d&#8217;expropriation du capital étranger dont on retrouve l&#8217;écho jusqu&#8217;à nos jours (cf. en 1<sup>,</sup>967 la nationa­lisation de la Compania Azufrera Panamericana, filiale de la Pan American Sulphur Co) et dont le résultat est le contrôle par l&#8217;État d&#8217;une bonne partie des « secteurs-clés » de l&#8217;économie nationale.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page21.jpeg"></a>b) Le Mexique a réussi à se doter, en un demi-siècle, d&#8217;un  appareil industriel propre; suffisamment puissant et diversifié pour concurrencer sur le marché national les produits importés : une sidérurgie qui couvre la quasi-totalité de la consommation intérieure, une industrie automobile qui parvient à exporter, une industrie chimique qui arrive à des <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page23.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7756" title="tm page2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page23-184x300.jpg" alt="tm page2" width="184" height="300" /></a>résultats honorables pour plusieurs produits de base (acide sulfurique, ammoniaque, engrais,  cellulose&#8230;); une industrie de biens de consommation, hypertrophiée certes par rapport à l&#8217;ensemble, mais diversifiée et compétitive.</p>
<p>c) Surtout, la structure des exportations mexicaines témoigne d’un affranchissement non négligeable vis-à-vis de 1&#8242;impérialisme américain :  d&#8217;abord parce qu&#8217;aucun des produits exportés n&#8217;entre pour plus de 10% dans le total des exportations et que, par conséquent, à l&#8217;inverse des pays « mono-exportateurs »  (comme par exemple la <sub>\</sub>Bolivie avec l&#8217;étain), la conjoncture est moins sensible aux variations de la demande dans le pays importateur ; ensuite parce que le Mexique parvient à défocaliser la destination de ces exportation, que si les États-Unis restent le foyer dominant, des foyers secondaires (C.E.E., Japon) tendent à restreindre leur monopole, et que par conséquent les responsables mexicains disposent d&#8217;une certaine liberté de manoeuvre et d&#8217;une marge de décision. De sorte qu&#8217;il n&#8217;est pas inconcevable qu&#8217;ayant déconcentré ses exportations et dépolarisé leur destination, le Mexique soit « sur la voie » d&#8217;un développement autonome et autocentré.</p>
<p>Enfin le Mexique a institutionnalisé l&#8217;élan révolutionnaire de 1910 (le parti gouvernemental s&#8217;appelle Parti révolutionnaire institutionnel); même si cette institutionnalisation est devenu l&#8217;alibi du pire immobilisme, elle a longtemps été, et elle reste encore, dans certains cas, facteur de « progrès » et de « développe­ment» ; on peut citer deux cas de ce type : le problème agraire et le problème indigène. Dans le premier cas, les gouvernements P.R.I., se voulant garants de la continuité révolutionnaire, reconduisent périodiquement la vieille réforme agraire : poussés par les circons­tances et la menace démographique, prisonniers de leur propre idéologie, ils réveillent les thèmes agrariens, exproprient quelques propriétaires individuels, agitent le vieux drapeau ejidal et distri­buent des terres à une poignée de jornaleros; et de fait, malgré ses insuffisances et ses défauts, la réforme agraire est une réforme permanente qui n&#8217;a pas encore épuisé ses effets; une réforme surtout qui, parce qu&#8217;elle démembre la grande propriété de type traditionnel et tente d&#8217;éliminer les rapports de production de type pré-capitaliste, va bien <strong> </strong>dans le sens du « développement ». De même, face au problème indigène, le gouvernement a élaboré une politique moderniste et prétendument progressiste, visant à intégrer les minorités indiennes à <strong> </strong>la nation mexicaine ; une politique<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page22.jpeg"></a> d&#8217;unification nationale qui s&#8217;articule sur des « Centres indi­génistes »  implantés dans les régions à  forte population indigène; on encourage les Indiens, à grand renfort d&#8217;anthropologues et de techniciens « civilisés <em>», </em>à construire des routes et à bâtir des écoles; on diffuse la langue espagnole et les pratiques occiden­tales ; et, moyennant un suicide culturel, on mexicanise des gens qui, du Mexique, ne connaissaient ni <strong> </strong>le nom, ni l&#8217;existence. Cette politique est, elle aussi, au sens traditionnel, une politique de « développement » puisque, désenclavant les périphéries « archaïques <em>», </em>elle tente d’effacer le  fameux <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-31.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7746" title="TM page 3" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-31-182x300.jpg" alt="TM page 3" width="182" height="300" /></a>dualisme caractéris­tique du sous-développement.</p>
<p>On touche là précisément au sens fondamental de la politique mexicaine, à l&#8217;unité et à la commune raison de l’ ensemble des processus que nous signalons ; si ces processus méritent d&#8217;être inscrits dans le cadre d&#8217;une politique de développement c’est qu&#8217;ils témoignent tous d&#8217;un même effort pour échapper à la désarticulation structurelle des pays sous-développés, pour briser le cloisonnement dualiste entre le  secteur « encore féodal » et le secteur « déjà capitaliste »<em>, </em>bref pour développer de part en part l&#8217;économie nationale. Ainsi :</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-3.jpeg"></a>a)           prendre ses distances vis-à-vis du capital étranger, c&#8217;est prétendre émanciper le pays d&#8217;un centre de décision exogène qui, ne « développant » que les secteurs intéressant la Métropole, est l&#8217;auteur de la déformation dualiste c&#8217;est donc tenter de recentrer le heu de la décision et de remembrer les structures nationales</p>
<p>b)          promouvoir et reconduire sans cesse la réforme agraire, c&#8217;est tenter d&#8217;atténuer la disparité fondamentale entre le secteur industriel de type capitaliste et le secteur agricole de type pré capitaliste; liquider les restes de la grande propriété latifundiaire et tenter d&#8217;éliminer les rapports féodaux de production, c&#8217;est donc, ici aussi, harmoniser le développement des secteurs par diffusion du capitalisme;</p>
<p>c)           mener une politique indigène c&#8217;est chercher à intégrer les périphéries « archaïques » au processus de développement; c&#8217;est mettre en circuit » les marges laissées pour compte (les marges « hors du développement » plutôt que sous-développées ») et chercher  par conséquent à rééquilibrer les inégalités de développement.</p>
<p>Au total c’est <strong> </strong>bien d&#8217;une politique de « développement » qu&#8217;il s’agit ici ; si l’on entend par  « sous-développement » un état de dépendance externe et de déformation interne de l&#8217;économie nationale, le Mexique est  <em>effectivement </em> un pays en « voie de déve­loppement ». Le capitalisme parti de la métropole a bel et bien gagné la « colonie » ; et de la colonie il <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-42.jpeg"><img class="alignright size-medium wp-image-7747" title="TM page 4" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-42-185x300.jpg" alt="TM page 4" width="185" height="300" /></a>tend à gagner les périphé­ries ; même  si ces processus sont à peine engagés la tendance est parfaitement nette et on a le droit de dire, avec les idéologues officiels que le capitalisme « fait tache d&#8217;huile » et que du même coup, le Mexique tend à « sortir du sous-développement ».</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-41.jpeg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-4.jpeg"></a> II &#8211; Malheureusement pour les idéologues, cela ne signifie nullement que s&#8217;engager sur la voie c&#8217;est être assuré de la parcourir intégralement que la « voie du développement» mène immanqua­blement à l&#8217;élimination du sous-développement ;  et que l’intégra­t1on nationale (au double sens d&#8217;émancipation et d&#8217;unification) annonce déjà la convergence à terme de la métropole et de sa dépendance. De fait s&#8217;il est légitime de prendre acte du desserre­ment du lien colonial et du recentrement des structures nationales, il faut le faire avec beaucoup de prudence, en tentant d&#8217;approfondir les modalités du processus, en en cherchant l&#8217;implication ou la contrepartie,  en s&#8217;interrogeant peut-être sur les limites et les contradictions de cette voie capitaliste de développement. Pour éviter les simplifications théoriques et les erreurs politiques,  il est indispensable de poursuivre l&#8217;analyse au-delà du point où voudrait la bloquer la propagande officielle, afin de poser la question essentielle: celle de la nature de la logique de la «tache d&#8217;huile », celle du prix à payer pour l&#8217;émancipation et l&#8217;intégration nationale; il s&#8217;agit de savoir ce que signifie et ce qu&#8217;implique, pour la structure du pays la fin du dualisme et la voie du déve­loppement ; et plus précisément ce qui, du capitalisme, s&#8217;étend en tache d&#8217;huile quand un pays comme le Mexique tente de venir a bout par le développement de l&#8217;exploitation étrangère et de la formation dualiste.</p>
<p>Nous essaierons de le suggérer : la tache d&#8217;huile du capitalisme n&#8217;est autre que le report, à l&#8217;intérieur du pays semi-émancipé, d’<em>une </em>des relations du système, la plus fondamentale sans doute :  la relation d&#8217;exploitation ; si cette relation tend à se relâcher en sa forme coloniale, c&#8217;est pour mieux se reporter, par translation, à l&#8217;intérieur même de l&#8217;économie nationale si elle semble perdre au niveau international, un peu de son acuité et de sa rigueur, elle se  reproduit à l&#8217;échelle locale en une exploitation de type particulier que nous baptiserons avec le sociologue mexicain Pablo Gonzalez Casanova, « colonialisme interne ». Ainsi l’impérialisme est une <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-51.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7748" title="TM page 5" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-51-187x300.jpg" alt="TM page 5" width="187" height="300" /></a>relation <em>qui se transfère; </em>le système capitaliste pratique une  décentralisation de la relation d&#8217;exploitation, il renvoie au niveau régional le rapport colonial. De ce fait, en dépit  des mythologies sur la fin de la lutte des classes et la décolonisation, le système engendre nécessairement, par un biais ou par un autre, l&#8217;exploitation et la misère; et si, sur la voie du développe­ment, s&#8217;estompent les structures classiques du sous-<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-6.jpeg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-5.jpeg"></a>développement (à savoir la juxtaposition, introduite par l&#8217;impérialisme étranger, d&#8217;un secteur capitaliste et d&#8217;un secteur féodal&#8230;), c&#8217;est au prix d&#8217;une autre forme de sous-développement, d&#8217;un autre type de <strong> </strong>dualisme et de désarticulation.</p>
<p>Cette relation coloniale interne, on la rencontre dans les zones à forte population indigène; dans ces zones précisément que l&#8217;on désignait plus haut comme points d&#8217;application de la politique &#8211; indigéniste (et il faudra d&#8217;ailleurs rendre compte de cette coïncidence). En ces lieux, « métis » et «indiens »,  mis en rapport autrefois  par la violence de la conquête coloniale, ont eu tendance d&#8217;abord, en un premier temps, à s&#8217;isoler les uns des autres, à se constituer en communautés étrangères (les uns vivant dans leur rapport à la métropole outre-mer, les autres dans le cadre fermé d&#8217;une économie de subsistance), puis, en un second temps, à une date plus récente; à renouer et à entrer en relations, dans le cadre nouveau de l&#8217;effort de développement, du mouvement d&#8217;émancipation nationale et du désenclavement des périphéries; une relation inédite s&#8217;est établie <em> </em>entre eux ; une relation dont la spécificité tient à son caractère capitaliste et colonial : capitaliste parce qu&#8217;elle est <em>née avec </em>la diffusion de l&#8217;aire capitaliste, et coloniale en ce qu&#8217;elle mime très exactement, à l&#8217;intérieur des frontières mexicaines, le type de relations que le Mexique tout entier a pu nouer, ou noue encore, avec l&#8217;Espagne ou les États-Unis. Nous avons choisi comme champ d&#8217;observation et exemple privilégié la région de San Cristobal las Casas, métropole et pointe de « civilisation », avant-poste mexicain en terre indienne, au coeur du Chiapas; on peut y<sup> </sup> repérer un ensemble de relations qui lient San Cristobal et  sa population aux villages indiens de l&#8217;arrière-pays et qui font des seconds, à tous les sens du terme, des dépendances coloniales de la première.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-62.jpeg"><img class="alignright size-medium wp-image-7749" title="TM page 6" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-62-180x300.jpg" alt="TM page 6" width="180" height="300" /></a> <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-61.jpeg"></a>Au sens économique d&#8217;abord, la fonction de San Cristobal est <strong> </strong>de centraliser, pour la commercialiser, la production agricole des villages indiens; son marché est le point de rencontre des paysans <em>« </em>Tzotzils » <em> </em>qui, régulièrement viennent échanger leurs produits contre un peu de numéraire : il est le débouché du terroir environ­nant. Inversement, San Cristobal est le point de départ, vers les noyaux indiens, des produits manufacturés, des engrais ou semences, des crédits d&#8217;exploitation. De sorte que le métis de San Cristobal, vivant de cette position d&#8217;intermédiaire comme l&#8217;indien de sa situation de cultivateur, répugnant à travailler la terre ou à pratiquer un métier artisanal, se considère lui-même comme agent d&#8217;un <em>Comptoir colonial. </em>Si cette relation mérite d&#8217;être appelée « coloniale <em>», </em>c&#8217;est qu&#8217;elle reproduit de manière frappante deux aspects essentiels du rapport impérialiste :</p>
<p align="left">- d&#8217;abord parce que les villages indigènes qui gravitent autour du comptoir métis sont, dans leur majorité, mono-producteurs; que les paysans « exportateurs » sont à la merci des variations <em>d&#8217;une </em>demande, du bon vouloir des « ladinos » et de l&#8217;état de la conjoncture;</p>
<p>- ensuite parce que la position de San Cristobal est une position <em>: de monopole<strong>; </strong></em>parce que ce comptoir qui fonctionne comme métro­pole fonctionne sous un régime d&#8217;exclusivité; parce que l&#8217;aménagement routier, quand il existe, converge tout entier vers son marché et que, par conséquent, les noyaux indiens sont coupés de tout centre de substitution. En d’autres termes, San Cristobal est le foyer unique d’une mono-production ; polarisant le « développement » de la région, il détermine les termes de l’échange, le volume des transactions, la distribution de ses revenus, et ses structures économiques. C’est en ce sens déjà que l’on peut parler de « colonialisme interne » .</p>
<p>Ce colonialisme, encore faut-il en définir la spécificité. On est tenté de le confondre avec une exploitation de la campagne par la  ville, ou avec une lutte de classes de type traditionnel; il ren­verrait  à un simple « déséquilibre de développement » tel qu&#8217;il en existe dans les pays occidentaux, ou à un conflit de classes tel qu&#8217;il en apparaît dans tout processus capitaliste de développement; dans les deux cas, on pourrait prévoir une évolution parallèle à l&#8217;évolution <em>du même </em>problème dans les pays occidentaux. En réalité, si cette exploitation est de type <em>colonial, </em>c&#8217;est qu&#8217;elle possède des traits caractéristiques qui déterminent la singularité de son fonctionnement ; que, même si elle recouvre un déséquilibre ville/campagne ou une lute de classes pure et simple (et c’est  parfois le cas), on ne saurait l&#8217;y réduire absolument. Pour mieux comprendre cette singularité de l&#8217;exploitation coloniale interne il faut en venir à ses aspects plus proprement humains : disons, sociaux ou culturels.<strong></strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-7.jpeg"></a><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-81.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7750" title="tm page 8" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-81-182x300.jpg" alt="tm page 8" width="182" height="300" /></a>L&#8217;observation la plus immédiate suggère, dès que l&#8217;on entre dans San Cristobal, que l&#8217;on n&#8217;a pas affaire à un schéma classique d&#8217;exploitation, mais à une relation plus complexe et plus inat­tendue. Ce qui frappe au premier abord c&#8217;est <em>la </em>différence <em>d&#8217;aspect </em>et de physionomie entre le métis et l&#8217;Indien, et la nature des rapports personnels qu&#8217;ils entretiennent. L&#8217;Indien, c&#8217;est ce pauvre bougre, vêtu d&#8217;une robe de grosse laine beige et d&#8217;un chapeau à larges bords, que l&#8217;on voit raser les murs d&#8217;un air craintif et hébété, qui paraît accablé par le poids du fardeau qu&#8217;il porte sur les épaules, que le métis insulte et brutalise quand il le trouve en travers de sa route et qui, dans ce monde de lad.inos qui l&#8217;humi­lient, fait figure d&#8217;exilé. Le métis, vêtu à l&#8217;européenne et parlant espagnol, parait beaucoup plus prospère, content de son sort et de sa mine, méprisant à l&#8217;égard de la « race » inférieure. Il vous explique en toute bonne foi que l&#8217;Indito (car l&#8217;Indien n&#8217;est jamais, à l&#8217;entendre, qu&#8217;un « petit Indien) est un « animal » humain, qu&#8217;il ne « raisonne » ni ne « démontre <em>», </em>tandis que lui, métis, est « gente de razon »; s&#8217;il brutalise l&#8217;indien c&#8217;est pour se faire entendre de lui, et s&#8217;il l&#8217;enivre c&#8217;est pour lui dégourdir l&#8217;esprit. Lorsqu&#8217;un Indien s&#8217;adresse à un métis c&#8217;est avec la plus grande déférence, d&#8217;une voix grêle et plus aiguë que de coutume, sans oser le regarder en face, reconnaissant semble-t-il la supériorité innée du noble ladino. Au total, la société de San Cristobal vit sous la loi de la Ségrégation et du mépris du colonisé.</p>
<p>L&#8217;existence de ces «comportements coloniaux » atteste que l&#8217;on est en présence d&#8217;un rapport d&#8217;exploitation spécifique, englobant l&#8217;exploitation économique proprement dite, et irréductible à une exploitation régionale ou à une exploitation de classe:</p>
<p>a) Irréductible à une exploitation régionale parce que la singu­larité du noyau indien n&#8217;est pas seulement celle du costume ou du « métie<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-8.jpeg"></a>r» exercé, mais surtout celle de la langue, de la religion, de la culture et des traditions; parce que le rapport de San Cris­tobal aux villages environnants est la confrontation de deux types de populations, de deux types de civilisations radicalement distincts ; et que cette confrontation aboutit à l&#8217;exploitation d&#8217;une société par une autre <em>société, </em>d&#8217;un groupe parfaitement structuré par un autre groupe tout aussi structuré: bref à une colonisation;</p>
<p align="left"><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-94.jpeg"><img class="alignright size-medium wp-image-7751" title="TM page 9" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-94-187x300.jpg" alt="TM page 9" width="187" height="300" /></a>b) Irréductible à une exploitation de classe parce <em>qu&#8217;à </em>l&#8217;intérieur de chacun des deux groupes fonctionne une véritable lutte de classes; que dans San 0Cristobal comme dans Chamula ou San Andres (villages « colonisés<em>») </em>on peut repérer une certaine division du travail, une hiérarchie sociale et une échelle des revenus, une appropriation par quelques-uns des moyens de production; et que, par conséquent, l&#8217;exploitation du groupe indien par le groupe métis, loin d&#8217;être l&#8217;effet d&#8217;un conflit de classes, est l&#8217;exploitation intégrale d&#8217;un peuple déjà organisé et constitué en classes par un autre peuple également organisé et constitué en classes : ici aussi, à l&#8217;image du modèle externe, une colonisation.</p>
<p align="left">A ce point de l&#8217;analyse, on peut revenir sur la « politique indigé­niste <em>», </em>en réfléchir les buts et les méthodes à la lumière de nos conclusions, et en saisir cette fois la vérita<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/TM-page-93.jpeg"></a>ble portée.</p>
<p align="left">a)            La mexicanisation des noyaux périphériques, objectif officiel des responsables indigénistes, ressemble à s&#8217;y méprendre à la vieille politique de pénétration coloniale : l&#8217;intérêt de la nouvelle route c&#8217;est qu&#8217;elle permet un acheminement plus rapide des produits coloniaux vers le marché métropolitain, un drainage plus efficace de la richesse produite; l&#8217;intérêt des nouvelles tech­niques, c&#8217;est qu&#8217;elles permettent une amélioration des rendements et une détérioration des termes de l&#8217;échange au détriment des noyaux indigènes. La mexicanisation est la forme déguisée d&#8217;une exploitation.</p>
<p>b)        On prétend parfois que cette mexicanisation a pour effet d&#8217;atténuer les disparités régionales et d&#8217;effacer les déséquilibres sociaux. C&#8217;est peu sérieux : d&#8217;abord parce qu&#8217;on n&#8217;a <em>jamais </em>observé, après la pénétration et le démembrement des structures tradi­tionnelles d&#8217;intégration effective des minorités indiennes qui restent méprisées, séparées et exploitées; qu&#8217;ensuite, dans le meilleur des cas, quand un ejido mixte se constitue, c&#8217;est aux indigènes que l&#8217;on attribue le lopin le moins fertile et les conditions de travail les plus ingrates; et qu&#8217;enfin, s&#8217;il arrive qu&#8217;à la limite un Indien parvienne à s&#8217;émanciper, c&#8217;est qu&#8217;il se « métisse » du même coup et se désolidarise de son groupe d&#8217;origine. Le groupe en tant que communauté n&#8217;est jamais qu&#8217;une communauté de colonisés.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-102.jpeg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7752" title="tm page 10" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-102-197x300.jpg" alt="tm page 10" width="197" height="300" /></a>c)            On comprend maintenant pourquoi la politique indigéniste se fonde obstinément sur l&#8217;idéologie anthropologique, s&#8217;acharne à ignorer le problème économique et politique que pose l&#8217;existence des minorités marginales, et feint de croire qu&#8217;avec des routes et des écoles les Indiens sortiront du ghetto de la misère. C&#8217;est qu&#8217;au fond les responsables indigénistes, consciemment ou non, sont chargés d&#8217;ouvrir le ghetto (de briser le dualisme&#8230;), mais tout juste assez pour qu&#8217;y pénètre le bout de la chaîne de l&#8217;exploi­tation ; de briser un dualisme interne en désenclavant des noyaux isolés, mais dans le but de les coloniser et de désarticuler davan­tage l&#8217;économie nationale.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-101.jpeg"></a>Au total, l&#8217;histoire de la Révolution mexicaine, c&#8217;est-à-dire de ce mouvement d&#8217;intégration et de développement inauguré en 1910<strong> </strong>et poursuivi jusqu&#8217;à nos jours, apparaît comme l&#8217;histoire d&#8217;une contradiction entre le développement des forces productives et l&#8217;intégration nationale d&#8217;une part, l&#8217;apparition d&#8217;une nouvelle « déformation » et d&#8217;un nouveau colonialisme d&#8217;autre part; ou encore, comme l&#8217;histoire de la s<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-10.jpeg"></a>ubstitution, à un vieux dualisme féodo-capitaliste qui tend effectivement à disparaître, d&#8217;un dualisme nouveau, capitaliste de part en part, qui naît de la mort du premier.</p>
<p>Aussi faut-il essayer, pour conclure l&#8217;analyse :</p>
<p>1°/ de  montrer que cette contradiction bloquera sans doute l&#8217;évolution du système.</p>
<p>2°/ de saisir le sens de cette substitution en formulant quelques remarques théoriques de portée plus générale qui, tirant la leçon de l&#8217;expérience mexicaine, pourraient contribuer à redéfinir la nature exacte de cette fameuse voie du développement.</p>
<p align="left">En maintenant une structure sociale hétérogène, en paupé­risant les masses indiennes, le colonialisme interne:</p>
<p align="left">a)         limite l&#8217;étendue du marché, entrave l&#8217;expansion des industries nationales, et par conséquent l&#8217;essor des forces productives;</p>
<p align="left">b)         freine l&#8217;unification réelle du pays et la cohésion nationale, entretient des antagonismes au sein de la population, diminue donc le poids du Mexique face aux puissances étrangères, limite son pouvoir de négociation ou de décision et tend finalement à paralyser le mouvement d&#8217;émancipation nationale et de décolonisation. Le colonialisme interne, contrepartie du développement, bloque le développement lui-même.</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-111.jpeg"><img class="alignright size-medium wp-image-7753" title="tm page 11" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/tm-page-111-186x300.jpg" alt="tm page 11" width="186" height="300" /></a>On pourrait objecter toutefois que ce colonialisme interne est appelé à disparaître, comme son homologue à l&#8217;intérieur des<sub> </sub>métropoles occidentales ; et que, ces nouveaux déséquilibres étant le fruit de la croissance brutale de l&#8217;économie mexicaine, le capi­talisme ne saurait tarder, en sa seconde phase, à les harmoniser.</p>
<p>C’ est improbable pour deux raisons:</p>
<p>a)      parce que le colonialisme interne semble bien être l&#8217;ultime et inévitable relation d&#8217;exploitation de la chaîne capitaliste; et le noyau indien, le dernier de ces pôles de misère dont se nour­rissent, au haut de la chaîne, les pôles de prospérité : bref, l&#8217;irréductible du, système;</p>
<p>b)      parce que, surtout, maintenir cette relation coloniale interne st vraisemblablement une <em>nécessité </em>pour les dirigeants mexicains. Dans un pays qui connaît le taux d&#8217;accroissement de population le plus explosif du continent et qui voit grossir sans cesse la masse des paysans sans terre et des chômeurs, le colonialisme interne est le moyen d&#8217;opposer entre elles deux fractions du prolétariat national, de substituer aux luttes de classe des luttes raciales, de désamorcer ainsi une révolution menaçante.</p>
<p>C&#8217;est pourquoi le cycle de la « Révolution mexicaine » est sans doute en train de se paralyser.</p>
<p>Cette « voie du développement » paraît décidément bien ambiguë puisque, intégrant l&#8217;économie nationale, elle tend à bloquer le mécanisme de cette intégration; d&#8217;où les caractères contradictoires et surprenants de son tracé. Mettre un pays sur la « voie du développement <em>», </em>c&#8217;est:</p>
<p>a)         prolonger une chaîne qui, partie des métropoles occidentales, avait épargné jusque-là les périphéries du « tiers monde » ; natio­naliser la relation coloniale; diffuser donc au niveau local le mal  que l&#8217;on prétend guérir au niveau national.</p>
<p>b)         créer à l&#8217;intérieur du pays de graves déséquilibres puisque d’une extrémité à l&#8217;autre cette chaîne d&#8217;exploitation inverse ses effets; et donc, engendrer la misère au lieu d&#8217;effacer les disparités.</p>
<p>c)        <em> </em>engendrer, à la limite, le sous-développement puisqu&#8217;on intègre, en les paupérisant, des périphéries qui, jusque-là, restaient, par définition, <em>hors </em>du développement, <em>en marge du </em>chemin. Entrer dans la « voie du développement » c&#8217;est donc, en un sens, entrer dans le sous-développement.</p>
<p>d)         ouvrir, enfin, une piste qui, parce qu&#8217;elle est « bloquée <em>», </em>parce que ce blocage fait partie de sa structure, risque bien au total de n&#8217;être qu&#8217;une fausse piste : une piste dont l&#8217;issue ne peut être que la violence.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p><em>Les Temps Modernes  N° 291 – Octobre 1970</em><em></em></p>
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		<title>Le 18 mai 2003&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 16 Jul 2010 17:28:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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Ai-je besoin de dire la place qu&#8217;a occupée, dans la vie de Bernard-Henri Lévy, son ami Benny Lévy? Ne serait-ce que dans son dernier livre, Pièces d&#8217;identité , il y a au moins cinq textes qui lui rendent un hommage passionné et vibrant. Et l&#8217;on sait comment Le Siècle [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/BENNY-LEVY.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-7591" title="BENNY LEVY" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/BENNY-LEVY-150x150.jpg" alt="BENNY LEVY" width="150" height="150" /></a>&#8230;Benny Lévy rendait hommage à Bernard-Henri Lévy.<br />
Ai-je besoin de dire la place qu&#8217;a occupée, dans la vie de Bernard-Henri Lévy, son ami Benny Lévy? Ne serait-ce que dans son dernier livre, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/category/actu/livre/pieces-identite">Pièces d&#8217;identité </a>, il y a au moins cinq textes qui lui rendent un hommage passionné et vibrant. Et l&#8217;on sait comment <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-siecle-de-sartre-225.html">Le Siècle de Sartre</a> se terminait sur une analyse de la relation de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a> et de Benny Lévy qui, allant contre l&#8217;opinion dominante, rendait à ce dernier un hommage magnifique.<span id="more-7585"></span> Eh bien cela ne donne que plus de prix, à mes yeux, à la petite video que voici. La scène se passe à Jérusalem. Bernard-Henri Lévy a été invité à parler de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/category/actu/livre/qui-a-tue-daniel-pearl">Daniel Pearl</a>.  Le grand historien Robert Wistrich, patron du  Vidal Sassoon Center, préside la séance. Et voici que Benny Lévy, peu de temps donc avant sa mort, se lève, monte à la tribune et nous dit ce qu&#8217;il pense de son glorieux cadet et comment il le voit. Regardez.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong>.</p>
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		<title>Le 27 mai 1977&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 09 Jul 2010 14:34:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[
… le premier « Apostrophes » de Bernard-Henri Lévy
Voici l’émission-culte que connaissent, par ouïe dire, tous les fans de BHL mais que très peu ont réellement vue. On en diffuse parfois des extraits. Généralement, les mêmes. Mais l’intégralité de l’émission, je ne l’ai personnellement jamais vue. Or c’est la toute première apparition de Bernard-Henri Lévy sur la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/bhl-apostrophes.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7287" title="bhl apostrophes" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/bhl-apostrophes-300x212.jpg" alt="bhl apostrophes" width="300" height="212" /></a></p>
<p><strong>… le premier « Apostrophes » de Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p>Voici l’émission-culte que connaissent, par ouïe dire, tous les fans de BHL mais que très peu ont réellement vue. On en diffuse parfois des extraits. Généralement, les mêmes. Mais l’intégralité de l’émission, je ne l’ai personnellement jamais vue. <span id="more-7286"></span>Or c’est la toute première apparition de Bernard-Henri Lévy sur la scène publique. C’est le coup de gong qui vit débouler dans le paysage intellectuel français et mondial le phénomène des nouveaux philosophes. J’aime, dans cette émission, les maladresses de l’auteur de <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/la-barbarie-a-visage-humain-2-1145.html">La Barbarie à visage humain</a></em>. Mais aussi, déjà, son incroyable assurance et son culot. C’est une émission cultissime. A voir et à revoir.<br />
<strong> Liliane Lazar</strong></p>
<p>Apostrophes 1<sup>ère</sup> partie<a href="http://www.dailymotion.com/video/xdz1md_le-1er-apostrophes-de-b-h-levy-27-m_webcam"> cliquez ici</a><br />
Apostrophes 2<sup>ème</sup> partie <a href="http://www.dailymotion.com/video/xdz205_le-1er-apostrophes-de-b-h-levy-27-m_webcam">cliquez ici</a><br />
Apostrophes 3<sup>ème</sup> partie <a href="http://www.dailymotion.com/video/xdz2tw_le-1er-apostrophes-de-b-h-levy-27-m_webcam">cliquez ici</a></p>
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		<title>Le 6 février 1975&#8230;</title>
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		<pubDate>Wed, 07 Jul 2010 13:49:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy disait son admiration pour Françoise Giroud.
 J’ai déjà parlé de L’Imprévu, ce journal quotidien lancé par Bernard-Henri Lévy, en janvier 1975, avec un groupe d’amis dont Michel Butel, Gilles Hertzog et Jean-Paul Enthoven. J’ai mis en ligne son numéro 1. Voici, aujourd’hui, son numéro 10, avec un très bel éditorial consacré à Françoise [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy disait son admiration pour Françoise Giroud.</strong></p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Imprévu-février-75.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7143" title="Imprévu février 75" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/Imprévu-février-75-206x300.jpg" alt="Imprévu février 75" width="206" height="300" /></a> J’ai déjà parlé de <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-27-janvier-1975-4873.html">L’Imprévu</a></em>, ce journal quotidien lancé par Bernard-Henri Lévy, en janvier 1975, avec un groupe d’amis dont Michel Butel, Gilles Hertzog et Jean-Paul Enthoven. J’ai mis en ligne son numéro 1. Voici, aujourd’hui, son numéro 10, avec un très bel éditorial consacré à Françoise Giroud qu’il résume par cette formule magnifique : « la douceur de vivre avant la révolution ». La légende veut que, le lendemain, un proche de Françoise Giroud ait appelé Bhl sur le ton de : « Monsieur êtes-vous amoureux de Madame la Ministre ? » Le problème n’était sans doute pas là. Lévy était, à l’époque, amoureux d’Isabelle Doutreluigne. Giroud du merveilleux Alex Graal. Mais ce qui est sûr c’est qu’une profonde amitié est née là et qu’elle trouvera sa traduction, vingt ans plus tard, dans le livre à deux voix intitulé <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/les-hommes-et-les-femmes-271.html"><em>Les hommes et les femmes</em> </a>(éditions Orban).</p>
<p><strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p><span id="more-7141"></span></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>L’imprévu – N° 10 – Jeudi 6 février 1975</strong></p>
<p><strong>Page 1</strong></p>
<p>Hier devant la presse, Françoise Giroud faisait ses comptes. <strong>Huit mois de gouvernement,</strong> et toujours en filigrane cet éternel reproche, muet mais insistant, à quoi implicitement elle semblait chaque fois répondre : femme dans un gouvernement d’hommes, femme de gauche dans un gouvernement de droite, femme parlant au nom des femmes, &#8211; de quel droit parle-t-elle ? • Il faut le dire : la gauche fait fausse route quand elle lui fait grief de son engagement. Quand elle exige d’elle des bilans, des raisons, des effets. Elle peut la critiquer, mais une fois la critique faite, l’essentiel demeure : Françoise Giroud est là, gracieuse et luxueuse, nuance de légèreté dans un pouvoir brutal. <strong>Françoise Giroud est là, et elle représente les femmes. </strong>• Eût-elle été ministre sous de Gaulle et Pompidou ? Il a fallu Giscard, son étonnante fragilité, et le parfum de décadence qui l’entoure : étoile dansante dans un ciel découvert, Françoise Giroud, c’est un peu <strong>la douceur de vivre avant la révolution </strong>• Et c’est là d’ailleurs, et là seulement, qu’on peut faire des réserves sur le personnage et son action. A l’heure où la révolution des femmes file vers de nouveaux horizons, vers l’affirmation radieuse et la féminité retrouvée, vers la jouissance assumée et la différence reconnue, à l’heure où les pensées de ressentiment, de pouvoir, de revendication sombrent dans le grand naufrage des idéologies du XIX<sup>e</sup>, &#8211; Françoise Giroud, elle, reste <strong>la dernière des féministes</strong>. Prisonnière malgré tout d’une histoire qui s’achève.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p>__________________________________________________</p>
<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/imprevu-février-75-page-2.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-7144" title="imprevu février 75 page 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/imprevu-février-75-page-2-206x300.jpg" alt="imprevu février 75 page 2" width="206" height="300" /></a></p>
<p><strong>Page 3</strong></p>
<h2>Les femmes de Françoise Giroud</h2>
<p>&nbsp;&raquo; <em>Quand on touche à une pierre, toutes bougent</em>&laquo;&nbsp;, ou encore <em>&nbsp;&raquo; le bilan de mon action comme  secrétaire d&#8217;Etat à la condition féminine n&#8217;est ni satisfaisant ni décourageant&nbsp;&raquo;</em> répondait Françoise Giroud, hier après-midi, au cours d&#8217;une conférence de presse. Le jugement que porte Françoise Giroud sur son expérience ministérielle est à l&#8217;image de ces deux phrases : mitigé !</p>
<p>Néanmoins, Françoise Giroud continuera, pour rendre &laquo;&nbsp;<em>les femmes adultes, autonomes responsables&nbsp;&raquo;.</em></p>
<p>Et qu&#8217;importe si la route est longue si ses possibilités d&#8217;action sont liées au bon vouloir des différents ministres, et ses crédits inexistants. Elle y croit. De la naïveté en politique&#8230;.</p>
<p>_______________</p>
<h2>Françoise Giroud fait son bilan.</h2>
<p>BEAUCOUP DE BONNE VOLONTE<br />
Mais&#8230;.</p>
<p>Répondant aux multiples questions d&#8217;une assemblée essentiellement féminine, on s&#8217;en doute, Françoise Giroud a précisé certains points de sa politique, le problème le plus délicat, encore et toujours, concernait la maternité.</p>
<p>A l&#8217;heure actuelle, il est encore impossible de déduire des impôts les frais de garde des enfants. &laquo;&nbsp;<em>Je pense que la bonne formule serait d&#8217;attribuer une allocation de garde à un plus grand nombre de femmes. Cette mesure touchera, bien sûr, les mères célibataires.&nbsp;&raquo;</em> En tout cas, un fait est acquis. Un employeur n&#8217;aura plus le droit d&#8217;interroger une femme avant l&#8217;embauche pour savoir si elle est enceinte. <em>&nbsp;&raquo; Même si une femme se présente enceinte de six mois?&nbsp;&raquo;</em> demande, ironique, une jeune femme. Et Françoise Giroud de répondre en souriant :<em></em></p>
<p><em>&nbsp;&raquo; Personne n&#8217;a le droit de lui refuser une embauche à cause de ça&nbsp;&raquo;.</em> A bon entendeur, salut !</p>
<p>Autre innovation importante. Les femmes enceintes bénéficieront bientôt d&#8217;un remboursement à 90% des arrêts de travail en période de grossesse.</p>
<p>Pour l&#8217;instant, elles n&#8217;ont droit qu&#8217;au régime maladie, c&#8217;est-à-dire à un remboursement de 50% seulement. Ce qui est grave, car les femmes percevant un petit salaire refusent de s&#8217;arrêter pour ne pas perdre la moitié de leur paie.</p>
<p>Puis Françoise Giroud a rappelé qu&#8217;à un système d&#8217;allocations elle préférait une politique d&#8217;équipements collectifs.<em>&nbsp;&raquo; Il est normal que ce que donnent les femmes en cotisations de sécurité sociale et de retraite leur soit un peu rendu sous forme d&#8217;équipements collectifs&nbsp;&raquo;.</em></p>
<p><em>&nbsp;&raquo; J&#8217;habite une commune très riche, Ville d&#8217;Avray et il n&#8217;y a aucune crèche&nbsp;&raquo;, </em>s&#8217;est alors indignée une jeune femme.</p>
<p>Un peu étonnée mais toujours souriante, le secrétaire d&#8217;Etat a répondu : &laquo;&nbsp;<em>Je vais m&#8217;en occuper.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>Enfin, le dernier problème évoqué fut celui de la promotion au sein de l&#8217;entreprise. Quand cessera la discrimination entre hommes et femmes ?</p>
<p><em>&laquo;&nbsp;Déjà, on constate un net progrès dans la fonction publique. Dans le privé, c&#8217;est plus difficile. Il faut que les femmes réussissent là où elles sont, pour que la promotion se fasse dans le privé. En fait, les femmes auront totalement réussi à s&#8217;intégrer au monde des hommes le jour où elles auront le droit d&#8217;être médiocres à des postes importants&nbsp;&raquo;.</em></p>
<p>La conférence s&#8217;achevait, lorsque s&#8217;éleva une petite voix dans l&#8217;assemblée :<em> &nbsp;&raquo; Ca ne vous gêne pas d&#8217;appartenir au même gouvernement que le général Bigeard ?&nbsp;&raquo;</em></p>
<p><em>&laquo;&nbsp;Absolument pas. Le général Bigeard n&#8217;est pas un tortionnaire. Si c&#8217;était Massu, ce serait une autre histoire&#8230;&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>Nathalie COMBIN</p>
<p><em>______________</em></p>
<p><strong>TROIS MESURES EN FAVEUR DES FEMMES</strong></p>
<p>Dans sa communication au Conseil des ministres, &laquo;&nbsp;<em>très brillante&nbsp;&raquo;</em> selon André Rossi, porte-parole du gouvernement, Françoise Giroud a dressé le bilan des mesures déjà prises en faveur de la condition féminine :</p>
<p>- Circulaire sur les horaires flexibles ;<br />
- Régime du demi-cumul des pensions ;<br />
- Mixité des concours universitaires ;<br />
- Double signature des déclarations de revenus.<br />
Après avoir entendu le secrétaire d&#8217;Etat à la Condition Féminine, le Conseil devait adopter trois textes lutant contre les discriminations dont les femmes sont l&#8217;objet :<br />
- Un projet étendant aux mères célibataires et aux divorcées, le recul de limite d&#8217;âge prévu pour l&#8217;admission aux emplois publics ;<br />
- Un projet de la loi supprimant toute discrimination à l&#8217;égard des femmes enceintes au moment de l&#8217;engagement ou pendant la période d&#8217;essais ;<br />
- Un projet de loi supprimant, sauf exceptions très rares, toute distinction des sexes pour l&#8217;accès à la fonction publique.<em></em></p>
<p>_______________</p>
<p><strong>UN SONDAGE EXPRESS</strong></p>
<p>C&#8217;est donc en février que débute l&#8217;année internationale de la femme. Il y avait le nouvel an catholique, juif, musulman, vietnamien. Y en aura t-il un de plus, celui de la femme ?</p>
<p>Pour préparer l&#8217;ouverture, le secrétariat à la Condition féminine commandait, en décembre dernier, un sondage (à interopinion) dont les résultats dessinent un  profit de femme moderne, moderniste, dont on a du mal à croire qu&#8217;il n&#8217;est pas seulement l&#8217;expression d&#8217;un groupe particulier. N&#8217;y aurait-il que des françaises, jeunes et dynamiques, bien de notre temps?</p>
<p>En effet, la moitié à peine des femmes interrogées considèrent comme la tradition l&#8217;exige, que les femmes sont plus faibles que les hommes et ont besoin de protection. Voilà donc cinquante femmes sur cent rejetant, en même temps que la protection, la tutelle des mâles. Tant mieux, mais j&#8217;ai des doutes. De même, 30% des femmes interrogées considèrent que le plus bel âge de la vie se situe entre 30 et 34 ans, alors qu&#8217;elles sont moitié moins nombreuses à choisir les autres tranches d&#8217;âge. Situation faite, enfants faits, liberté acquise, les femmes épanouies de la trentaine, qui peuvent ne pas se sentir vieilles, où se recrutent-elles ?</p>
<p><strong>Quelles femmes ?</strong></p>
<p>Les femmes interrogées considèrent également, à une très forte majorité, qu&#8217;il n&#8217;est pas <em>&laquo;&nbsp;nécessaire d&#8217;être mariée pour se sentir accomplie comme femme&nbsp;&raquo;.</em> Qu&#8217;est-ce que ça veut dire d&#8217;être accomplie comme femme ?</p>
<p>Autant que je me souvienne, ça veut dire avoir trouvé un ou des hommes. On a du mal à faire admettre que les &laquo;&nbsp;vieilles filles&nbsp;&raquo; entrent massivement dans cette catégorie, même si elles ne sont plus aujourd&#8217;hui considérées comme ayant raté leur vie. Donc, une forte majorité de femmes en faveur de l&#8217;union libre, du divorce ou du veuvage : c&#8217;est fort bien. Mais quelles femmes?</p>
<p>Modernes, je l&#8217;ai dit, ces femmes, dont la moitié considèrent que les hommes devraient apprendre à coudre et à cuisiner, que sont 75% à considérer qu&#8217;un père peut s&#8217;occuper aussi bien qu&#8217;une mère d&#8217;un bébé, majoritaires à souhaiter une réelle répartition des tâches quotidiennes, 68% à vouloir que &laquo;&nbsp;<em>l&#8217;homme assiste à l&#8217;accroissement des enfants&nbsp;&raquo;, </em>majoritaires à souhaiter une activité professionnelle et satisfaites à 84 % d&#8217;en exercer une bonne.</p>
<p><strong>Les aiment-elles vraiment?</strong></p>
<p>Les réponses les plus classiques, mais aussi parfois les plus surprenantes, sont celles qui ont trait aux enfants. Si 64% considèrent qu&#8217;avoir un enfant est nécessaire à l&#8217;accomplissement d&#8217;une femme, on remarquera que c&#8217;est principalement parce que c&#8217;est dans <em></em>&laquo;&nbsp;<em>sa nature&nbsp;&raquo;. </em>Elles sont 21% à le penser, tandis qu&#8217;elles ne sont que 6% à considérer qu&#8217;un enfant évite à sa mère la solitude. Les aiment-elles tellement, ces chers petits, pour n&#8217;être que 9% à les considérer comme une raison de vivre? Alors qu&#8217;elles sont 8% (une de moins) à penser qu&#8217;une femme peut remplir sa vie en dehors des enfants ? Et les aiment-elles tellement, les hommes, lorsqu&#8217;elles sont 31% à les convier à leur accouchement <em>&nbsp;&raquo; pour qu&#8217;il se rende compte de la souffrance&nbsp;&raquo;</em> et 14% seulement &laquo;&nbsp;<em>parce que c&#8217;est un réconfort&nbsp;&raquo;.</em></p>
<p><em>B.K.</em></p>
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		<title>Le 17 août 1971&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 03 Jul 2010 12:45:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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&#8230; le jeune Bernard-Henri Lévy donnait son premier texte à &#171;&#160;Combat&#160;&#187; et s&#8217;engageait pour les révolutionnaires de l&#8217;Irlande du Nord..
Voici un document qui m’émeut beaucoup et que je suis très heureuse d’avoir pu retrouver. C’est un article paru, le 17 août 1971, dans le quotidien français « Combat » fondé par Albert Camus et dirigé, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/CE-JOUR-LA-PHOTO-PAINT1.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-6979" title="CE JOUR LA PHOTO PAINT" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/07/CE-JOUR-LA-PHOTO-PAINT1-300x183.jpg" alt="CE JOUR LA PHOTO PAINT" width="300" height="183" /></a></p>
<p>&#8230;<strong> le jeune Bernard-Henri Lévy donnait son premier texte à &laquo;&nbsp;Combat&nbsp;&raquo; et s&#8217;engageait pour les révolutionnaires de l&#8217;Irlande du Nord.</strong>.</p>
<p>Voici un document qui m’émeut beaucoup et que je suis très heureuse d’avoir pu retrouver. C’est un article paru, le 17 août 1971, dans le quotidien français « Combat » fondé par Albert Camus et dirigé, à ce moment-là, par Philippe Tesson. Et c’est surtout, à ma connaissance, le tout premier article signé de Bernard-Henri Lévy et paru dans la grande presse.<span id="more-6977"></span><br />
L’article est quasi introuvable, de même que les articles publiés, les mois suivants, dans le même « Combat » et qui n’existent plus que dans la collection stockée à la Bibliothèque Nationale. C’est dire ma satisfaction d’avoir pu, à la faveur d’un séjour à Paris, le retrouver et de pouvoir le mettre à la disposition des chercheurs et de tous ceux qui, aujourd’hui et demain, s’intéresseront aux balbutiements de l’oeuvre de Bernard-Henri Lévy.<br />
Nous sommes donc en août 1971. Quelques mois avant le départ pour le Bangla-Desh (d’où suivra le premier livre de Bernard-Henri Lévy, Les Indes Rouges). Deux ans après le voyage au Mexique (d’où il avait rapporté un article pour les Temps modernes que je mettrai aussi, un de ces jours, en ligne). Ce qui est intéressant c’est la parenté qui existe entre ces trois textes de jeunesse (Mexique, Bangla-Desh et, ici, Irlande). Parenté de ton : beaucoup plus raide, théorique, désincarné, abstrait, que dans ses textes d’aujourd&#8217;hui. Parenté théorique : dans ces références à la « lutte des classes », au « prolétariat », voire à la « révolution », je doute que le Lévy d’aujourd&#8217;hui se reconnaisse. Et puis un concept que l’on retrouve dans les trois textes et qui est celui de « colonialisme interne » : Lévy, que j’ai interrogé, me dit que c’est un concept venu, à l’époque, de théoriciens et économistes marxistes du type de André Gunder Frank ou de Paul Baran et Paul Sweezy, inventeurs du concept de « capitalisme monopoliste d’Etat » et qui étaient, à l’époque, les « stars » des éditions Maspéro et qui l’influencèrent profondément.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p><strong><span style="color: #993300;">ULSTER : LES COLONISES DE L&#8217;INTERIEUR</span></strong><br />
<strong><span style="color: #993300;">Par Bernard-Henri Lévy</span></strong><br />
<strong><span style="color: #993300;">Combat,  17 août 1971</span></strong><br />
<strong><span style="color: #993300;">(retranscrit, depuis le document original, par Guylaine Brousse)<br />
</span></strong></p>
<p><span style="color: #993300;"><strong>«</strong> Nous voulons la main serrée de l’amitié dans la province de l’Ulster. En ce moment, il nous faut de la confiance les uns dans les autres<strong>».</strong> Vœu pieux ou humour noir ? C’est la déclaration que faisait, début juillet, au « Recorder », un ministre du gouvernement Faulkner. Un mois plus tard, le bilan est lourd : des dizaines de morts, une situation bloquée, les passions exaspérées… ; il est temps de faire le point.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">La guerre de religion d&#8217;abord : une majorité protestante (60% de la population) contre une minorité catholique (40%) ; séquelle d&#8217;un vieux problème, de l’affrontement historique des « papistes » autochtones et des « puritains » de Cromwell. « <em>N’oubliez pas 1690 »</em> recommandent les protestants, « <em>Effacez 1920 »</em> répondent les catholiques ; de part et d’autre un apparent refus de l’histoire qui se fait, un recours crispé à l’histoire déjà faite : à croire que la guerre civile actuelle n’est qu’un épisode de la vieille « question Irlandaise ». 1690 c’est la victoire du protestant Guillaume d’Orange sur son cousin Jacques II le Catholique ; c’est le rattachement de l’Irlande à la couronne britannique, l’installation de colons et d’un régime de plantations, le début d’une longue croisade contre l’hérésie papiste ; 1920 : c’est le partage de l’Irlande ; le Sud retrouve sa souveraineté ; les six comtés du Nord, arbitrairement séparés, restent dominés par le gouvernement de Londres ; et l’institution d’un Parlement local ( le « Stormont ») ne fait que renforcer la domination protestante sur la minorité catholique.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">[Un fasciste en chaire]</span></p>
<p><span style="color: #993300;"><strong> </strong></span></p>
<p><span style="color: #993300;">Sur les murs de Belfast ou de Londonderry ce passé règne en maître : l’effigie de Guillaume d’Orange en guise de graffiti, des slogans surannés qui mobilisent encore, « <em>kick the pope »</em> (frappez le pape), « <em>not an inch »</em> (pas un pouce)&#8230; Récemment encore, c&#8217;est la commémoration protestante de la victoire séculaire qui déclenche l’affrontement, en plein quartier catholique ; imaginez chez nous des fanatiques catholiques fêtant l’anniversaire de la révocation de l’Edit de Nantes et provoquant une guerre civile. C’est qu’en Ulster le souvenir est obsédant, et provoquant : comme si les protagonistes n’avaient d’autre souci que d’inscrire les combats du présent dans des traditions révolues. Curieuse guerre civile en vérité que cette guerre d’un autre âge qui prend des airs de guerre sainte : appel à la croisade chez les extrémistes protestants, piété militante chez les résistants catholiques&#8230; ; d’un côté ce fasciste en chaire qu’est le pasteur Paisley, prêchant la guerre civile au nom de l’Evangile ; de l’autre, ces révolutionnaires étranges qui combattent la mitraillette dans une main et le chapelet dans l’autre. Dans les loges orangistes, il semble qu’on vive encore à l&#8217;heure où Henri VIII rompait avec la papauté et déclarait la guerre aux « papistes’ ; dans les écoles catholiques, l’attachement à la religion marque le souci de perpétuer une tradition culturelle et de conserver une identité nationale : comme pour les Juifs autrefois, être catholique en Ulster est un geste militant, une façon de rester Irlandais dans une île britannique.<strong> </strong></span></p>
<p><span style="color: #993300;">Vieux mots d’ordre, vieilles querelles; sur le devant de la scène, deux extrémismes antagonistes enveniment le conflit. D’un côté le tout-puissant ordre d’Orange, cette franc-maçonnerie tentaculaire qui regroupe plus de cent mille protestants et la majorité des parlementaires locaux, et qui, par son refus crispé de toute réforme et ses provocations répétées, est sans doute à l’origine de l’explosion : pour les dignitaires orangistes, « <em>se rappeler 1690 »</em> c’est perpétuer un  régime de discrimination et faire appel à l’armée en cas d’insurrection. De l’autre côté, l’I.R.A., (Armée révolutionnaire irlandaise), dont on a beaucoup parlé aussi ces derniers temps : branche militaire du Parti nationaliste « Sinn-Fein », elle regroupe les extrémistes de la minorité catholique ; le pouvoir s’en sert comme d’un épouvantail dans les moments de crise; et elle aussi, paralysée par un sectarisme naïf et son intransigeance, a longtemps vécu de vieilles haines et d’analyses dépassées.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Est-ce donc l’antique histoire de Celtes et de Saxons, de Papistes et d’Anglicans, qui, sur les barricades de Belfast, une fois encore s’est répétée?</span></p>
<p><span style="color: #993300;">[Un système d’asservissement]</span></p>
<p><span style="color: #993300;">En fait, on l’a souvent noté, les Celtes et les Saxons sont là pour donner au conflit sa toile de fond et ses slogans : les véritables problèmes sont ailleurs, et la guerre de religion ne fait sans doute que les masquer. Tactique des possédants pour diviser le prolétariat, le recours au fanatisme est une manœuvre de diversion destinée à désamorcer une lutte de classes : l’analyse est classique, mais il faut la pousser plus loin. En vérité, on est frappé de voir que le rapport des protestants aux catholiques est beaucoup plus qu’un simple «  rapport de classe », conforme au modèle traditionnel : un examen plus attentif révèle en effet un régime de discrimination et d’oppression généralisée, un système d’asservissement, économique assurément, mais aussi politique, social, linguistique et culturel, qui rappelle en tous points les schémas d’exploitation coloniale. Tel l’Arabe d’Israël, le Noir d’Amérique, ou l’Indien mexicain, le catholique d’Ulster est plus qu’un prolétaire: un COLONISE DE L’INTERIEUR.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Une discrimination économique d’abord; le problème de l’emploi en est un exemple : le pourcentage de chômeurs n’a jamais dépassé depuis 1945 8% dans les zones à majorité protestante, mais il atteint parfois 30% dans les ghettos catholiques; au moment de l’embauche, l’employeur, généralement protestant donne la priorité à ses coreligionnaires ; de sorte qu’à Newry ou à Londonderry un homme sur cinq ou sur six vit d’allocations-chômage. Discrimination aussi dans la politique du logement : le quartier Bogside par exemple, à Londonderry, était avant 1920 un quartier prolétaire où se mêlaient les deux communautés ; cinquante ans plus tard on compte à peine une dizaine de protestants; par le jeu de la ségrégation, le quartier ouvrier est devenu un ghetto catholique. L’exemple est caractéristique : il montre bien que le colonialisme interne est plus qu’une séquelle historique, qu’il vient en sus de l’exploitation économique proprement dite, qu’il se surimpose à la lutte de classes pour lui donner sa physionomie originale;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">La discrimination s’étend d’ailleurs aux structures même de l’économie de la région. Une ligne géographique, suivant la rivière Bann, partage l’Ulster en deux : à l’Ouest, zone à majorité protestante, une économie industrielle, relativement prospère; à l’Est, zone à majorité catholique, une économie rurale, et un niveau de vie inférieur ; la « société d’abondance » ne dépasse pas en fait les faubourgs de Belfast. Bien sûr, l’Ulster est territoire britannique; alors, on a bien essayé de l’industrialiser; et par le jeu des subventions gouvernementales et des détaxations fiscales, plus de 200 entreprises sont venues s’installer durant les vingt dernières années ; mais, là encore, la loi de « l’impérialisme interne » a joué : une poignée à peine (5%) est venue jusqu’à l’Est. A ce niveau d’ailleurs, il ne suffit plus de parler de discrimination : c’est d’un véritable déséquilibre structurel, tel qu’en connaissent les pays du Tiers-Monde, qu’il s’agit en réalité; juxtaposition d’un secteur arriéré et d’un secteur développé : l’Irlande du Nord est une région désarticulée.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">[Un barde ou un voyou]</span></p>
<p><span style="color: #993300;">A vrai dire, la ségrégation commence très tôt : dès l’enfance le petit Irlandais, selon l’école qu’il fréquente, fait l’apprentissage du colonialisme interne ; des écoles d’Etat d’une part, gratuites et de confession protestante ; des écoles « volontaires » d’autre part, où l’on apprend le Gaëlique et l’histoire nationale irlandaise. Plus tard cette culture aura fonction discriminatoire : on sait le rôle social de l’accent dans les institutions britanniques ; il est à la fois notre orthographe et notre latin ; il vous classe géographiquement et socialement ; et, de fait, l’enfant élevé dans sa culture nationale ne sera jamais aux yeux du respectable anglais qu’un « barde » ou un « voyou ». Comment ne pas être frappé du reste par ce mépris tout colonial du touriste anglican à l’égard du catholique irlandais ? Sa culture est réduite à ces éléments folkloriques, sa langue n’est au mieux qu’un objet de curiosité, et l’on s’extasie devant les toits de chaume et les cochons dans la cuisine &#8230;</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Ce régime intolérable n’a pu tenir jusqu’à présent qu’avec l’appui d’un système politique et policier étonnamment répressif. Répression politique d’abord : le suffrage universel était encore il y a quelques mois un suffrage censitaire puisque le propriétaire votait plusieurs fois et que l’habitant des taudis ne votait pas du tout ; à Londonderry par exemple, sur vingt-deux mille électeurs potentiels, à majorité catholique, un tiers au moins était exclu du droit de vote; de sorte que, les découpages de circonscriptions aidant, les notables protestants conservaient la majorité au Conseil municipal. Répression policière aussi : le « Special Power Act » légalise toutes mesures arbitraires contre la liberté individuelle, autorise comme on l’a vu récemment les internements administratifs, les perquisitions de jour et de nuit etc. ; autrement dit, le libéralisme britannique tolère, sur ses marges défavorisées, l’institutionnalisation d’une loi d’exception. A cela s’ajoute une police locale ( la « <em>Royal irish Constabulaty »</em>) qui ne compte que dix pour cent de catholiques, et les fameux « Supplétifs B », tous protestants et orangiste. Pour l’appoint, il y a les milices armées, entrainées au combat de rue, comme l’ « Ulster Volunteer Force », véritable OAS locale. Bref dans la meilleure tradition impériale, la Grande-Bretagne ne maintient l’ordre en Ulster que grâce à une véritable administration coloniale.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">[Un mouvement révolutionnaire authentique]</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Nous voilà loin de la guerre de religions et des querelles de sectes: les évènements de l’Ulster nous ont menés au cœur d’une situation propre à tant de sociétés capitalistes avancées: désarticulation interne d’un Etat souverain ; transfert, à l’intérieur, d’un impérialisme défait au dehors ; contradiction d’un développement qui engendre sur ses marges un « Tiers-Monde » à domicile&#8230;, Mais il y a plus : à ces problèmes si peu traditionnels les masses catholiques ont fini par répondre d’une manière singulièrement progressiste : malgré les apparences, et sous le masque du passéisme, c’est un mouvement révolutionnaire authentique, une conscience politique remarquable, qui, peu à peu, sont en train de se forger dans le cadre de la répression et du conflit larvé.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Bien sûr, les catholiques irlandais ont longtemps cru à la possibilité d’une solution réformiste. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Ulster a eu sa part des réformes travaillistes. Au début des années soixante, l’IRA, par son intransigeance, se discrédite aux yeux de l’opinion. En 1967, le « <em>mouvement pour les Droits civiques »</em> se prétend apolitique, regroupe quelques protestants libéraux, et organise des marches pacifiques. Il y a quelques semaines encore, l’annonce de quelques réformes (création de commissions parlementaires à présidence catholique) a pu faire illusion. Parallèlement d’ailleurs, les militants catholiques se sont longtemps battus sur des bases confuses : on était contre le protestant en tant que tel ; on parlait de réunification sans en préciser les conditions ; on croyait surtout à l’impartialité des dirigeants britanniques. A l’été 1969 par exemple, lorsque les soldats interviennent pour rétablir l’ordre, on les accueille en médiateurs, annonciateurs d’une « Bonne Nouvelle », et c’est à peine si on ne leur transmet pas des cahiers de doléances. Bref, il ne vient à l’idée de personne que cette armée est peut-être une armée coloniale.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">[Le conflit s’est clarifié]</span></p>
<p><span style="color: #993300;">C’est en 1969 sans doute que les choses ont commencé de changer ; par l’effet différé d’un certain nombre de facteurs, le conflit s’est progressivement clarifié, et les masses catholiques se sont radicalisées. Il y a eu d’abord le comportement de l’armée anglaise : vu de loin le gouvernement conservait son visage libéral, à pied d’œuvre, il révélait sa véritable nature.  Il y a eu ensuite l’incapacité des hommes en place à promouvoir la moindre réforme : M. Wilson préparait ses élections, M. O’Neill (Premier ministre d’Ulster) démissionnait sous la pression des dignitaires de l’ordre d’Orange, M. Faulkner aujourd’hui cède à son tour au chantage de ses partisans extrémistes. Et puis il faut penser aussi au travail discret mais efficace, notamment en milieu étudiant, de quelques groupuscules marxisants, prêchant depuis longtemps l’alliance de classes entre prolétaires des deux bords, et dénonçant la nature réactionnaire du régime républicain de Dublin. Ces trois séries de facteurs, conjuguant leurs effets autour de l’été 69, devaient opérer une véritable mutation idéologique chez les militants catholiques.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Cette mutation s’est accélérée dans les dernières semaines, et on peut la caractériser par quatre traits.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">1) Les catholiques sont passés de l’idée de guerre de religion à celle de guerre anticoloniale ; derrière le protestant se profile à présent l’ennemi véritable : « l’impérialisme » britannique.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">2) Corrélativement, l’illusion réformiste s’est dissipée. On sait maintenant qu’un régime qui a peur, qui pratique la terreur, et qui cède au chantage, est un régime paralysé. Du coup, le recours à la violence paraît de plus en plus inévitable.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">3) De l’idée de guerre coloniale elle-même, on est passé à celle, plus radicale, de guerre de classe. Jusqu’ici le mouvement nationaliste regroupait des éléments disparates depuis le prolétaire au chômage jusqu’au hobereau rural voyant sa suprématie menacée par la classe montante des capitalistes protestants; l’option révolutionnaire a écarté les éléments les plus douteux et donné au mouvement de libération une base sociale plus homogène.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">4) Enfin l’idée même de libération nationale s’est clarifiée : la réunification n’est plus évoquée sans nuances comme solution providentielle : elle s’inscrit dans une perspective révolutionnaire globale et débouche sur le concept de « République des Travailleurs ».</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Bien sûr ces mutations sont en cours; elles n’ont pas encore épuisé leurs effets. Mais on peut dire d’ores et déjà que la résistance catholique à l’oppression sera aussi, dans la meilleure tradition des guerres anti-colonialistes, un combat pour le socialisme.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Ceci dit, on peut tenter de voir un peu plus loin et avancer dès à présent que l’impact de cette guerre larvée pourrait peut-être dépassé les frontières de l’Ulster. Il y a l’Angleterre d’abord, avec ses dizaines de milliers de travailleurs irlandais immigrés : regroupés dans le secteur du bâtiment et de l’industrie mécanique, mal intégrés aux tous puissants trade-unions, restés en contact avec l’Irlande natale par le biais des &laquo;&nbsp;Irish Clubs&nbsp;&raquo; et des églises catholiques, ils peuvent, si les troubles doivent durer, constituer un facteur d’instabilité et prolonger la rumeur du conflit jusque dans la banlieue londonienne. Il y a aussi, il ne faut pas l’oublier l’Ecosse et le Pays de Galles : pays celtes eux aussi de forte tradition catholique, rattachés récemment ( 18<sup>e</sup> et 16<sup>e</sup> siècles) à l’Angleterre; zones de concentration ouvrière, et foyers socialistes. Le parti nationaliste écossais regroupe 150.000 membres, et obtenait aux dernières élections un succès appréciable. Il n’est pas question de séparatisme bien sûr ; mais il n’est pas exclu que le problème irlandais fasse rebondir la question régionaliste.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Peut-on soutenir encore que la guerre civile d’Ulster n’est qu’une querelle de chapelles et un relent du passé? Marx prophétisait que la révolution en Angleterre commencerait en Irlande; on peut espérer en tout cas que la révolte irlandaise sera pour la gauche britannique l’occasion d’un éveil.</span></p>
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		<title>Le 15 juin 1993&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 29 Jun 2010 08:42:03 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[
&#8230; le futur auteur de &#171;&#160;Bosna!&#160;&#187; rencontrait le pape Jean-Paul II.
On est au plus fort de la guerre de Bosnie et du massacre des civils de Sarajevo par les milices serbes massées sur les collines. Bernard-Henri Lévy, en désespoir de cause, organise une &#171;&#160;exfiltration&#160;&#187; puis une &#171;&#160;tournée européenne&#160;&#187; pour le président bosniaque Alija Izetbegovic. Au coeur [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/06/bhl-pape-c-lOsservatore-Romano-Arturo-Mari1.jpeg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-6854" title="bhl pape (c) l'Osservatore Romano Arturo Mari" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/06/bhl-pape-c-lOsservatore-Romano-Arturo-Mari1-150x150.jpg" alt="bhl pape (c) l'Osservatore Romano Arturo Mari" width="150" height="150" /></a></p>
<p><strong>&#8230; le futur auteur de &laquo;&nbsp;Bosna!&nbsp;&raquo; rencontrait le pape Jean-Paul II</strong>.</p>
<p>On est au plus fort de la guerre de Bosnie et du massacre des civils de Sarajevo par les milices serbes massées sur les collines.<span id="more-6843"></span> Bernard-Henri Lévy, en désespoir de cause, organise une &laquo;&nbsp;exfiltration&nbsp;&raquo; puis une &laquo;&nbsp;tournée européenne&nbsp;&raquo; pour le président bosniaque Alija Izetbegovic. Au coeur de cette tournée, cette rencontre &#8211; au Vatican &#8211; avec le pape. Je trouve, personnellement, cette photo tout à fait extraordinaire.   <br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p>Commentaire de Bernard-Henri Lévy dans &laquo;&nbsp;<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-lys-et-la-cendre-232.html">Le Lys et la Cendre</a>&laquo;&nbsp;, son journal de la guerre de Bosnie :</p>
<p><span style="color: #993300;">&laquo;&nbsp;Dans la pompe du Vatican, sous les fresques des peintres de la Renaissance, dans la bibliothèque privée du successeur de saint Pierre, la rencontre de ce musulman, Président d&#8217;un pays multiconfessionnel où vivaient et, parfois, vivent en harmonie catholiques, musulmans, juifs et orthodoxes avec le chef spirituel d&#8217;un milliard d&#8217;hommes. Ils ne parlent guère de Dieu. Mais ils parlent du Mal. «L&#8217;humanité saigne en Bosnie, dit le Président. Sarajevo est, aujourd&#8217;hui, la capitale mondiale de la douleur. Venez, Saint-Père, à  Sarajevo. » Et le Saint-Père, ce Polonais qui est allé s&#8217;incliner devant le Mémorial au ghetto de Varsovie, cet homme de foi et de combat qui s&#8217;est rendu sur tous les fronts de la misère, se tait, se recueille quelques secondes &#8211; et, d&#8217;une voix sourde, répond: «peut-être, oui, j&#8217;irai un jour à Sarajevo.»</span></p>
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		<title>En janvier 1982&#8230;</title>
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		<pubDate>Sat, 26 Jun 2010 07:11:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Emmanuel Levinas rend hommage à Bernard-Henri Lévy
Avis aux grincheux, aux fielleux, ou aux ignorants, qui contestent le
Bernard-Henri Lévy philosophe. Je viens de retrouver cette très belle page
d&#8217;Emmanuel Levinas, publiée dans &#171;&#160;Au delà du verset&#160;&#187;, un de ses livres
majeurs, où il rend un hommage appuyé à son cadet, alors âgé d&#8217;un peu plus
de 30 ans, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/06/Louis-Monier.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-6851" title="Louis Monier" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/06/Louis-Monier-150x150.jpg" alt="Louis Monier" width="150" height="150" /></a>&#8230; Emmanuel Levinas rend hommage à Bernard-Henri Lévy</strong><br />
Avis aux grincheux, aux fielleux, ou aux ignorants, qui contestent le<br />
Bernard-Henri Lévy philosophe. Je viens de retrouver cette très belle page<br />
d&#8217;Emmanuel Levinas, publiée dans &laquo;&nbsp;Au delà du verset&nbsp;&raquo;, un de ses livres<br />
majeurs, où il rend un hommage appuyé à son cadet, alors âgé d&#8217;un peu plus<br />
de 30 ans, et qui a publié, trois ans plus tôt, le &laquo;&nbsp;<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/le-testament-de-dieu-309.html">Testament de Dieu</a>&laquo;&nbsp;.<span id="more-6821"></span><br />
Il faut lire et relire ces lignes. Et il faudrait pouvoir les opposer, je le<br />
répète, chaque fois qu&#8217;un étourdi, ou un ignorant, ou juste un méchant, se<br />
permet de remettre en cause le sérieux ou la profondeur du travail<br />
philosophique de Bernard-Henri Lévy.<br />
Archiver cet hommage de Levinas à Lévy dans ma rubrique &laquo;&nbsp;Ce Jour-là&nbsp;&raquo;,<br />
reproduire ce salut adressé par l&#8217;un des plus grands philosophes du XXème<br />
siècle à celui qui est le centre et l&#8217;objet de ce site,  c&#8217;est comme<br />
afficher les photos qu&#8217;il a rapportées du sanctuaire des talibans à Karachi<br />
ou de la &laquo;&nbsp;maison du crime&nbsp;&raquo; où fut supplicié<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/daniel-pearl-3051.html"> Daniel Pearl</a>. C&#8217;est juste rendre<br />
justice à Bhl.<br />
<strong>Liliane Lazar.</strong></p>
<p>_________________________________________________________________________________________</p>
<p><strong><br />
</strong></p>
<p><span style="color: #993300;">&laquo;&nbsp;La persévérance dans l&#8217;être, analytiquement, animalement inhérente à<br />
l&#8217;être, exigence naturelle et sans justification, exigence d&#8217;espace vital,<br />
est-elle justice ? Justice qui implique non pas l&#8217;idée d&#8217;une loi<br />
«abstraitement » obligatoire, juridique ou mathématique, mais la révélation<br />
préalable du visage humain, du visage du prochain et la responsabilité pour<br />
l&#8217;autre homme. C&#8217;est de cette responsabilité que la Loi elle-même découle,<br />
Loi contre une politique de la « force qui va », de la force qui se déploie<br />
toute seule.</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Je rejoins ainsi le livre de Bernard-Henri Lévy, Le testament de Dieu, livre<br />
sombre comme le premier alinéa de notre texte, livre qui a dit tant de<br />
choses remarquables sur la Loi, sur la dure Loi qui ne nous apporte pas<br />
d&#8217;emblée, comme le promettent certains jeunes hommes trop facilement<br />
optimistes, les joies des « aubes naissantes », Loi dure, notre part à nous,<br />
peuple de la Loi juste, notre part la meilleure !</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Mais je me suis demandé s&#8217;il n&#8217;était pas trop sévère pour la Grèce, avec<br />
laquelle il envisageait, comme une concession, qu&#8217;un dialogue soit possible.<br />
Je demandais davantage, par respect pour la  science et pour Platon. Je<br />
pensais que, par-delà le dialogue avec la Grèce, nous était nécessaire son<br />
parler déjà dans notre discours intérieur. Tentation de la Grèce encore non<br />
surmontée !</span></p>
<p><span style="color: #993300;">Pourtant Bernard-Henri Lévy n&#8217;a-t-il pas raison en présence de tous ceux qui<br />
cherchent à s&#8217;approprier un héritage si brillant et à voir en lui, aussi,<br />
une excellence de forces vitales qui seraient capables de délicatesses très<br />
grandes sans rien perdre de leur superbe impitoyable ?</span></p>
<p><span style="color: #993300;"><span style="color: #000000;"><strong>Emmanuel Levinas</strong></span><br />
</span></p>
<p><em> </em></p>
<p>(Emmanuel Levinas, <em>&laquo;&nbsp;Au delà du verset&nbsp;&raquo;, </em>Minuit, 1982, p.78).</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Le 9 juin 2007&#8230;</title>
		<link>http://www.bernard-henri-levy.com/le-9-juin-2007-6758.html</link>
		<comments>http://www.bernard-henri-levy.com/le-9-juin-2007-6758.html#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 23 Jun 2010 14:13:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[ &#8230; Sharon Stone et Bernard-Henri lévy ouvraient la biennale de Venise. 
Surprise lors de l&#8217;ouverture de la Biennale de Venise 2007 ! Enorme surprise ! L&#8217;Italie a choisi, pour son pavillon officiel, l&#8217;artiste Francesco Vezzoli. Et celui-ci a choisi deux personnalités hors du commun, et pour le moins surprenantes, pour figurer dans l&#8217;oeuvre qu&#8217;il [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/06/Photo-BHL-Sharon1.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-6760" title="Photo BHL Sharon" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/06/Photo-BHL-Sharon1-300x143.jpg" alt="Photo BHL Sharon" width="300" height="143" /></a> <strong>&#8230; Sharon Stone et Bernard-Henri lévy ouvraient la biennale de Venise. </strong></p>
<p>Surprise lors de l&#8217;ouverture de la Biennale de Venise 2007 ! Enorme surprise ! L&#8217;Italie a choisi, pour son pavillon officiel, l&#8217;artiste Francesco Vezzoli. Et celui-ci a choisi deux personnalités hors du commun, et pour le moins surprenantes, pour figurer dans l&#8217;oeuvre qu&#8217;il a conçue et qu&#8217;il présente. Cette oeuvre s&#8217;appelle Democrazy.</p>
<p><span id="more-6758"></span> C&#8217;est un film d’une minute qui est une parodie de campagne presidentielle aux Etats-Unis. Et, pour incarner les deux candidats &laquo;&nbsp;running for office&nbsp;&raquo;, Vezzoli a donc choisi notre Bhl national et Sharon Stone. L&#8217;oeuvre connaît un vif succès. C&#8217;est, avec les oeuvres de Sophie Calle présentées au pavillon français, l&#8217;événement de la Biennale. Bernard-Henri Lévy et Sharon Stone font, ensemble ou séparément, la &laquo;&nbsp;une&nbsp;&raquo; de la presse italienne puis, très vite, européenne et américaine. Détail amusant: Bernard-Henri Lévy, dans ce film, porte une cravate. Autre détail: Vezzoli a fait venir de New-York, pour &laquo;&nbsp;briefer&nbsp;&raquo; Lévy et Stone, les conseillers du dernier candidat démocrate en date (John Kerry) qui seront aussi ceux du suivant (Barack Obama).<br />
Un Bernard-Henri Lévy inédit. Un Bernard-Henri Lévy amusant. Un Bernard-Henri Lévy, ma foi, assez crédible dans ce rôle de candidat. Non, je plaisante. Enfin, à moitié. Mais je suis contente, néanmoins, d&#8217;avoir retrouvé cette vidéo. Et heureuse que Francesco Vezzoli m&#8217;ait autorisée à la mettre en ligne.</p>
<p><strong>Liliane Lazar</strong>.</p>
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		<title>Le 27 janvier 1975&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 19 Apr 2010 09:07:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[   &#8230; avec Michel Butel et quelques autres, Bernard-Henri Lévy crée l&#8217;Imprévu. 
Les plus jeunes ne s&#8217;en souviennent évidemment pas. Mais c&#8217;est la vraie première grande aventure de Bernard-Henri Lévy.
Il est rentré du Bangla-Desh. Il a publié, aux éditions Maspero, ses &#171;&#160;Indes rouges&#160;&#187;. Et voilà qu&#8217;il rencontre Michel Butel et que les deux jeunes hommes se [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>   &#8230; <span style="color: #000000;"><strong>avec Michel Butel et quelques autres, Bernard-Henri Lévy crée l&#8217;<em>Imprévu</em>.</strong></span> <img class="alignleft size-medium wp-image-4901" title="limprevu page une" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/limprevu-page-une3-210x300.jpg" alt="limprevu page une" width="210" height="300" /></p>
<p>Les plus jeunes ne s&#8217;en souviennent évidemment pas. Mais c&#8217;est la vraie première grande aventure de Bernard-Henri Lévy.</p>
<p><span id="more-4873"></span>Il est rentré du Bangla-Desh. Il a publié, aux éditions Maspero, ses &laquo;&nbsp;Indes rouges&nbsp;&raquo;. Et voilà qu&#8217;il rencontre Michel Butel et que les deux jeunes hommes se mettent en tête de créer un journal, et pas n&#8217;importe quel journal, un grand journal, un grand quotidien, en tout cas un vrai quotidien de gauche et populaire, dont l&#8217;ambition affichée est de détrôner les grands quotidiens en place et notamment <em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/libe%cc%81ration-2927.html">Liberation</a></em>. Une soixantaine de journalistes s&#8217;investiront dans l&#8217;entreprise. Plus une équipe technique. Plus une imprimerie dite &laquo;&nbsp;offset&nbsp;&raquo; qui était, à l&#8217;époque, je crois, la première du genre. Et l&#8217;aventure commence. Malheureusement c&#8217;est un échec. Et même un désastre. Le journal, financé par le père de Bernard-Henri Lévy, ne tiendra que onze numéros. Mais assez pour qu&#8217;y écrivent <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html" title="François Mitterrand">François Mitterrand</a> ou Michel Foucault. Assez pour que Bernard-Henri Lévy s&#8217;y lie avec Françoise Giroud ou le futur fondateur de Canal + André Rousselet. Et assez pour qu&#8217;il rencontre quelques uns des amis qui l&#8217;accompagneront pendant les décennies suivantes &#8211; Gilles Hertzog, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-enthoven-2830.html">Jean-Paul Enthoven</a>, Paul Guilbert, Olivier Cohen (futur et actuel patron des <em>éditions de L&#8217;Olivier</em>), l&#8217;avocat Thierry Lévy, l&#8217;editeur Denis Bourgeois, etc. La maman de Justine Lévy, aujourd&#8217;hui décédée, Isabelle Doutreluigne, est à la maquette aux cotés de Vincent Léry. La photographe attitrée du journal est la célébrissime Marie-Laure de Decker. Le futur directeur de <em>Télérama</em>, Claude Salles est conseiller du directeur. Les équipes commerciales sont animées par le compagnon de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a>, vrai fondateur du journal <em>Libération</em>, Jean-Claude Vernier. On y croise des jolies filles et des intellectuels. Bref, c&#8217;est l&#8217;ADN du futur Bhl.<br />
Et c&#8217;est pourquoi cette histoire me passionne. La collection de L&#8217;<em>Imprévu</em> est devenue extrêmement rare. Je ne suis même pas certaine qu&#8217;il en reste une, complète, à la Bibliothèque nationale française. Un des membres de l&#8217;équipe d&#8217;alors avait conservé la sienne qu&#8217;il m&#8217;a passée et dont voici, scanné, le premier numéro. C&#8217;est fou. Souvent raté. Parfois inventif. Toujours intéressant.<br />
Avec cette <strong>Une</strong>, par exemple, en forme de dazibao chinois qui etait tres originale. Je n&#8217;en mets en ligne, pour l&#8217;instant, que quelques pages du premier numéro. Mais je tiens à la disposition de qui veut (il suffit de m&#8217;ecrire à lilianelazar@gmail.com) les Unes de l&#8217;ensemble de la collection.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p>___________________________________________________________________________________________________________________________________________</p>
<p style="text-align: center;"><strong>PAGE UNE DE L&#8217;IMPREVU</strong></p>
<p><img class="aligncenter size-full wp-image-4907" title="limprevu page une" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/limprevu-page-une6.JPG" alt="limprevu page une" width="674" height="962" /></p>
<p><strong><br />
</strong></p>
<p><strong>______________________________________________________________________________________________________________________________</strong></p>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-4894" title="limprevu mitterrand" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/limprevu-mitterrand.JPG" alt="limprevu mitterrand" width="667" height="947" /></p>
<h2>L&#8217;Imprévu</h2>
<p><strong>UN ENTRETIEN AVEC FRANCOIS MITTERRAND (retranscription page 9).</strong></p>
<p><strong>UN SENS A LA VIE</strong></p>
<p><strong>Un sens à la vie. Un sens à leur vie. Un sens à la vie des hommes politiques. La seule question qui nous concerne tous, celle que la politique prétend reprendre et qui en même temps lui échappe : aucune interview politique ne peut espérer rendre compte de l&#8217;alliance confuse et stupéfiante qui lie le public à un homme politique.<br />
On n&#8217;avait jamais voulu toucher ce lien, ce lien de sens, ce lien de vie. Ici L&#8217;Imprévu s’y risque.<br />
Ils sont en effet, ces hommes de pouvoir et d&#8217;Etat si éloignés de nous qu&#8217;il faut faire un effort pour reconnaître en eux notre part commune. Ils sont des hommes publics livrés à notre effroi ou à notre fascination. L&#8217;univers politique est rempli d&#8217;appareils, de machines, de rouages : le fer est sa matière.<br />
Et pourtant rien ne peut empêcher que parfois dans la liberté du rêve, on cherche à savoir quels enfants ils étaient, quels livres, quelle musique, quelles chansons les rapprochent ou les éloignent de nous dans la certitude &#8211; illusoire peut-être &#8211; d&#8217;y trouver le fil qui tranche la question : y-a-t-il un destin ? Où commence-t-il ? Appelle-t-il tout le monde ou seuls quelques élus ? Résiste-t-il à l’érosion des jours ?</strong></p>
<p><strong>Dans les entretiens habituels, dans leurs pointes, dans leurs parades cette question affleure, mais on ne la pose jamais. Nous l’avons posée. <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html" title="François Mitterrand">François MITTERRAND</a> répond.</strong></p>
<p>De Paris, nous lui avions écrit : « A quoi rêviez-vous sous le préau de l&#8217;école ?<br />
Les enfants d&#8217;aujourd’hui jouent au Monopoly. Rêviez-vous à leur âge au pouvoir et à l’Etat ?<br />
Vous rappelez-vous encore le soliloque muet de votre adolescence ? Vous connaissez la phrase de Bernanos sur la part de l&#8217;enfant qui sommeille dans l&#8217;adulte et qui l&#8217;embellit : avez vous le sentiment, tout au cours de votre vie, d&#8217;une continuité réelle ou d&#8217;une série de ruptures ?<br />
L’homme d&#8217;Etat que vous êtes est-il devenu étranger à l&#8217;enfant que vous étiez ?<br />
Autre façon de vous demander si le destin politique est réalisation d&#8217;une promesse ou effet du hasard. »</p>
<p><em>Enfant, je ne jouais pas aux cartes et je n’y joue pas davantage aujourd’hui. Si je pratiquais les échecs, appris à dix-onze ans, c&#8217;est que mon grand-père maternel chez lequel je vivais six mois sur douze, en pleine campagne, à trois kilomètres du premier village, n’avait qu&#8217;un partenaire disponible sous la main. Nous restions de longues soirées, la conscience du temps perdu parmi nos pièces jusqu&#8217;à la prise du roi vaincu, et nous allions nous coucher la tête occupée de gloire ou de revanche.</em></p>
<p><em>Le Monopoly existait déjà. Mais je répugnais à dilapider mes heures en discutant d’argent. Je n’avais pas de goûts marchands et n’en ai pas acquis. Le jeu de l&#8217;oie m’excitait davantage. La loi du hasard a le sombre attrait de la philosophie. Ce dé qui vous expédiait au cachot, en enfer et qui, tout près du but, vous tirait soudain vers le zéro avec le chemin à refaire, ou qui traversait les embûches comme s’il avait des yeux pour les voir, j’éprouvais une délectation à le regarder décider pour moi. La sincérité m’oblige à dire que je n’imaginais pas qu’il pût tromper mes espérances quelque malheur qui m’arrivât, que ma confiance en lui tenait à la foi que j&#8217;avais en moi-même.<br />
De telles dispositions me destinaient, croira-t-on, à fréquenter les casinos. Et bien non ! j’en ai horreur. Mes amis ne m&#8217;ont pas vu risquer un franc à la roulette. C’est simple, je n’y mets pas les pieds. D’ailleurs, j’ai vite cessé de jouer aux dés. L’idée seule d’en jeter sur le tapis, de dépendre aussi peu que ce fût de ce petit cube qui roule, me révulse. Je suis devenu le contraire d’un joueur, ce qui détrompera mes ennemis qui n’ont, parlant de moi, que ce mot à la bouche.</em></p>
<p><strong>&lt; Je ne calcule pas, je sens &gt;</strong></p>
<p><em>Ma vie politique est ainsi faite : incapable d’avancer d’un pas sans avoir rassemblé toutes les ressources de ma raison, incapable de m’arrêter sans avoir épuisé les réserves de ma volonté. Je n’abandonne désormais au hasard que la part qui lui revient. Est-ce jouer encore ? Beaucoup le penseront qui sont les éternels traîne-patins de l’Histoire. Mais aussi étranger que je sois aux jeux du hasard, je considère que l’homme d’Etat se distingue à sa capacité de prendre en compte les terres inconnues, une fois le reste exploré.<br />
Ces mots tracés, je les corrige. L’inconnu n&#8217;est pas tout à fait l’inconnu quand je l’aborde. Quelque chose en moi qu’on appellera l’intuition, à moins que ce ne soit une très vieille science transmise depuis que le monde est monde et qui s’inscrit dans un recoin du code génétique. Je ne calcule pas, je sens. Mais l’instrument de mesure reste approximatif surtout lorsqu&#8217;il s’agit d’apprécier la vitesse du temps. Si je me trompe de vingt ans tant pis pour moi.<br />
Diable ! Je m’aperçois que j’ai changé dans la continuité, formule qui faisait sourire l’an dernier quand l’exprimait un autre qui, lui, me paraissait immuable dans ses amusantes variétés. Celui que j’étais je le suis ou plutôt, pour rendre raison à Watt Whitman, je le deviens. Du petit garçon qui était moi et qui visite ma mémoire à la façon de l’aiguille sur le disque rayé, glissant toujours vers les mêmes sillons qui poussent les mêmes notes, je ne sais plus grand-chose hors trois ou quatre situations fixées une fois pour toutes, et dont l’éclat brille alentour.</em></p>
<p><strong>&lt; &#8230; notre géographie familiale &gt;</strong></p>
<p><em>Un chemin creux que notre géographie familiale nommait le raidillon conférant à ce diminutif une majesté singulière, une allée plantée de pommiers qui traversait des champs de blé, un mur au haut duquel je m’étendais, une fenêtre de grenier qui sentait le maïs et d’où je contemplais par-delà les tilleuls le paysage français qui a commandé à jamais l’idée que j&#8217;ai du paysage français.</em></p>
<p><em>Inutile de raconter ici sinon pour indiquer qu&#8217;il y avait des chênes, des saules, une rivière et la vallée qui se relevait pour se fondre dans le bleu horizon, couleur de circonstance des années d’après-guerre, à hauteur assez honorable pour qu’on pût se flatter d&#8217;avoir devant soi des collines.<br />
Les conversations du soir, dans le noir, ma grand-mère rêvant, les doigts noueux sur son ouvrage un moment délaissé, regardant la nuit s’étendre sur le jardin et peu pressée de se lever pour allumer le manchon du gaz du plafonnier. Les paroles jaillissaient à distance avec des épaisseurs d&#8217;ombre entre elles. Elles avaient un ton grégorien. Cela finissait par des oui et des non qui ne répondaient à rien ni à personne. Chacun partait en voyage sur les étriers de l&#8217;imagination et hop! plus vite que les fusées du Cap Kennedy franchissait les frontières du temps.</em></p>
<p><strong>&lt; Roi ou pape &gt;</strong></p>
<p><em>Je ne cherche pas à égrener des souvenirs. Ceux que j’évoque ici me servent à cerner la vérité que m’imposent vos questions et je n’ai pas besoin d’en dire plus. De cette salle à manger, barque ou nacelle, où nous rêvions nos vies jusqu’à ce jour où je vous écris, dans mon bureau de Nevers, en ce samedi soir qui m’envoie les pétarades des moteurs, les annonces de la Foire-Exposition et l’Angélus électronique, s’il y a des ruptures elles n’ont touché que les surfaces. Se perpétue en moi un mouvement qui a commencé avec moi. C’est la même poussée qui me meut.<br />
Mais vous me ramenez à la politique. Vous voulez savoir si je me voyais roi ou pape. Rassurez-vous, effrayez-vous, à votre gré. Si cette idée m’a visité elle a durée moins d’un été. Ce monde dont je ne connaissais que les villages d’une province, j’avais l’intolérable sensation de le supporter tout entier. Je communiquais si totalement avec lui que je m&#8217;en attribuais la vocation sublime. Bref, j’étais plus proche de moi-même et des autres à 15 ans qu’aujourd&#8217;hui.</em></p>
<p><strong>François Mitterrand</strong></p>
<p>_____________________________________________________________________________________________________________________________________________</p>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-4896" title="limprevu foucault" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/limprevu-foucault.JPG" alt="limprevu foucault" width="658" height="950" /></p>
<h2>L&#8217;Imprévu</h2>
<p><strong>MICHEL FOUCAULT : LA POLITIQUE EST LA CONTINUATION DE LA GUERRE PAR D’AUTRES MOYENS (retranscription page 16)</strong></p>
<p><em>Professeur au Collège de France, Michel Foucault n’est pas un philosophe en chambre. Attentif à tous les évènements de la société, il répond aujourd’hui aux questions de</em> L’Imprévu <em>sur cette vraie &#8211; ou fausse &#8211; nouveauté : La crise.</em></p>
<p>- <strong>La crise, un mot qui vous fait rêver ?<br />
</strong>- M. Foucault : Ce n’est qu&#8217;un mot qui marque l’incapacité des intellectuels à capter leur présent ou à l’escalader ! Voila c’est tout!<br />
- <strong>Ce n’est pas un mot qui vous inquiète ?<br />
</strong>- M. Foucault : Absolument pas ! Ce qui me fait rire, c’est qu’il y a encore des gens qui l’emploient. Je crois qu’il faut prendre conscience qu’une fois encore la crise est une sorte d’accompagnement théorique que se donnent les politiciens, les économistes, les philosophes et quelques autres encore pour donner statut à un présent pour lequel ils n’ont pas d&#8217;instruments d&#8217;analyse. Si vous voulez, la crise, c’est le perpétuel présent. Il n’y a jamais eu un moment de l’histoire occidentale moderne qui n&#8217;ait eu la conscience très grave d’une crise éprouvée vivement, jusque dans le corps des gens.<br />
- <strong>Cette crise, on semble vouloir la conjurer en lui donnant un qualificatif : crise de l’énergie.<br />
</strong>- M. Foucault : On assiste en effet à une transformation des rapports de force. Mais par cette notion de crise on parle d’autre chose que simplement de cette transformation. On vise la pointe d’intensité dans l&#8217;histoire, on vise la coupure entre deux périodes radicalement différentes dans cette histoire, on nomme l’échéance d’un long processus qui vient à éclater. A partir du moment où l’on emploie le mot crise on parle évidemment d’une rupture. On se donne aussi la conscience que tout commence. Mais il y a aussi quelque chose de très enraciné dans le vieux millénarisme occidental, c’est le second matin. Il y a eu un premier matin de la religion, de la pensée, mais ce matin-là n’était pas le bon, l’aurore était grise, le jour était pénible et le soir était froid. Mais voilà la seconde aurore, le matin recommence.<br />
- <strong>Comment expliquez-vous qu’en ce moment on ne puisse porter aucun diagnostic, faire aucune prévision, en bref que l’intelligence semble se casser la figure ?<br />
</strong>- M. Foucault : C’est tout de même lié au statut de l’intellectuel dans le fonctionnement du pouvoir de nos sociétés. Il est toujours marginal, à côté. Il est à une certaine distance, parfois infime, parfois immense, qui fait que ce qu’il écrit ne peut être que descriptif. Après tout, il n’y a qu’un langage qui soit au présent, c’est celui de l&#8217;ordre, de la consigne.<br />
- <strong>L&#8217;ordre ne se trompe pas mais ne peut jamais se tromper.</strong><br />
- M. Foucault : Non, bien sûr, il peut commettre des erreurs stratégiques mais il ne se trompe pas. La seule forme véritablement actuelle du discours, c’est l’impératif, c’est-à-dire le langage du pouvoir. Et à partir du moment où l&#8217;intellectuel fonctionne en marge, il ne peut penser le présent qu&#8217;en tant que crise.</p>
<p><strong>&lt; JE RIS DES PHILOSOPHES &gt;</strong></p>
<p><strong>- Mais cette crise, c’est aussi un ensemble de faits concrets : les exercices de débarquement des marines sur les côtes de la Méditerranée par exemple.<br />
</strong>- M. Foucault : Je crois que ce n’est pas exactement le problème. J’aurais tort de dire que ça a toujours existé mais je crois que dans la notion de crise, ce qui a relancé le débat, c&#8217;est la contradiction : qu’un certain processus est arrivé, en se développant, à un point de contradiction tel qu’il ne peut plus continuer. La contradiction n’est là qu’une image. L’avancée même de l’un des adversaires le met en péril. Et plus il avance, plus il donne prise à son adversaire au moment même où il le bouscule. Si l’on a bien dans l’esprit que ce n’est pas la guerre qui est la continuation de la politique mais la politique qui est la continuation de la guerre par d’autres moyens, l’idée que la contradiction devient telle que ça ne peut plus continuer, est une idée qu’il faut abandonner. Concrètement, la crise de l’énergie est un excellent exemple : à partir du moment où l’avance stratégique de l’Occident ne reposait que sur le pillage du tiers monde, il était clair que cet Occident accroissait sa dépendance. Dans cette mesure la crise est tout le temps là.<br />
- <strong>Mais comment réagissez-vous lorsque vous entendez parler de cette crise ?<br />
</strong>- M. Foucault : Lorsque j’en entends parler d’une façon journalistique, je ne ris pas. Mais lorsque j’en entends parler d’une façon sérieuse, philosophique, là je commence à en rire. Car c’est le journaliste qui a le rôle sérieux, c’est lui qui la fait fonctionner de jour en jour, d’heure en heure.</p>
<p>______________________________________________________________________________________________________________________________________________</p>
<p><strong>Retranscription de l&#8217;organigramme (page 16)</strong></p>
<p>Directeurs et rédacteurs en chef : Michel BUTEL, Bernard-Henri LEVY<br />
Rédactrice en chef adjointe : Françoise LEVY<br />
Conseiller à la rédaction : Pierre-François REZAY<br />
Rédaction : Véronique BONNET-NORA, Denis BOURGEOIS, Jean-Michel CAROIT,  Nathalie COMBIN,  Laurent DISPOT, Jean-Jacques GROUVEL, Gilles HERTZOG, Jean-Claude LANDAIS, Alain LUC, François MADINIER, Jean-Hugues MALINEAU, Philippe MANO, Gabriel MONTOYA, Jean REMBART, Jean-Paul RODRIGUE, Gérard-Julien SALVY, Wang  HFUEH- WEN<br />
 Direction artistique : Vincent LERY<br />
Maquette : Catherine COT, Isabelle DOUTRELUIGNE<br />
Secrétariat de rédaction : Jacques VINCENT<br />
Dessinateurs : Jacques BRUSSON, Misha GARRIGUE, Michel VERGEZ-SOULAS<br />
Photos : David HARALI, Gérard TAUBMAN, collaboration de : Edouard BOUBAT, Marie-Laure de DECKER<br />
Documentation photos : Bertrand TARISIEN<br />
Documentation : Anne de VOGÜÉ, Ghislaine BERNIER<br />
Secrétariat : Anne-Marie TARISIEN, Elisabeth SEBILLEAU, Muriel PINOLE<br />
Direction des relations extérieures : Françoise LERY, Michèle DOKAN<br />
Conseil administratif : Jean-Claude VERNIER<br />
Vente : Antoine de GAUDEMAR, Claudine DREUILHE, François DUCHESNE, Joseph TOURNEL, Jean GUISNEL<br />
Abonnements : Bertrand KAMINSKI</p>
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		</item>
		<item>
		<title>En novembre 2002&#8230;</title>
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		<pubDate>Tue, 13 Apr 2010 13:40:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy pénètre, au coeur de de Karatchi, dans le sanctuaire des talibans.
Dans le livre de Bernard-Henri Lévy, &#171;&#160;Qui a tué Daniel Pearl ?&#160;&#187;, il y a un chapitre tout à fait impressionnant. C&#8217;est celui où l&#8217;auteur parvient à entrer, en plein Karachi, dans la madrasa de Binori Town. Je ne sais ce qu&#8217;il en [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy pénètre, au coeur de de Karatchi, dans le sanctuaire des talibans.</strong></p>
<p><img class="alignleft size-medium wp-image-4775" title="PEARL MOSQUEE PHOTO 2" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/PEARL-MOSQUEE-PHOTO-24-300x204.jpg" alt="PEARL MOSQUEE PHOTO 2" width="300" height="204" />Dans le livre de Bernard-Henri Lévy, &laquo;&nbsp;<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/qui-a-tue-daniel-pearl-2-95.html">Qui a tué Daniel Pearl</a> ?&nbsp;&raquo;, il y a un chapitre tout à fait impressionnant. C&#8217;est celui où l&#8217;auteur parvient à entrer, en plein Karachi, dans la madrasa de Binori Town. <span id="more-4697"></span>Je ne sais ce qu&#8217;il en est aujourd&#8217;hui. Mais ce lieu est, à l&#8217;époque, interdit aux étrangers et, en particulier, aux non musulmans. C&#8217;est un lieu d&#8217;enseignement et de spiritualité mais c&#8217;est aussi une véritable base arrière, au coeur de la ville, des groupes Talibans les plus radicaux et les plus proches d&#8217;Al Qaida.  <img class="alignright size-thumbnail wp-image-4776" title="PEARL PHOTO MOSQUEE" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/PEARL-PHOTO-MOSQUEE4-150x150.jpg" alt="PEARL PHOTO MOSQUEE" width="150" height="150" />Autant dire qu&#8217;il n&#8217;en existe, alors, pas d&#8217;images. Et que ces deux photos, prises par Bernard-Henri Lévy, à l&#8217;intérieur même de la mosquée, sont donc extraordinairement rares et précieuses. Elles se trouvent dans un stock de documents et d&#8217;archives qu&#8217;il compte confier à l&#8217;IMEC. Je suis heureuse de pouvoir en donner la primeur aux habitués de Bernard-Henri-Levy.com. A ceux qui voudraient en savoir plus sur ce que montrent ces clichés, sur leur contexte et sur leur sens, je recommande la lecture des pages 343 à 363 de &laquo;&nbsp;<a href="http://www.bernard-henri-levy.com/qui-a-tue-daniel-pearl-2-95.html">Qui a tué Daniel Pearl ?</a> &laquo;&nbsp;.</p>
<div><strong>Liliane Lazar.</strong></div>
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		<title>Le 12 juin 2002&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 12 Apr 2010 14:21:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230;. BHL se rend, faubourgs de Karachi, dans la maison où fut assassiné Daniel Pearl.
 Voici deux documents sans équivalent. Ce sont les photos, prises par Bernard-Henri Lévy, du lieu de détention et de torture de Daniel Pearl  &#8211; l&#8217;une de l&#8217;extérieur, l&#8217;autre de l&#8217;intérieur. Ce lieu, découvert par la police le 17 mai 2003 après [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;. BHL se rend, faubourgs de Karachi, dans la maison où fut assassiné Daniel Pearl.</strong><br />
<img class="alignleft size-medium wp-image-4743" title="PEARL PHOTO 1 détention" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/PEARL-PHOTO-1-détention-300x199.jpg" alt="PEARL PHOTO 1 détention" width="300" height="199" /> Voici deux documents sans équivalent. Ce sont les photos, prises par Bernard-Henri Lévy, du lieu de détention et de torture de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/daniel-pearl-3051.html">Daniel Pearl</a> <span id="more-4705"></span> &#8211; l&#8217;une de l&#8217;extérieur, l&#8217;autre de l&#8217;intérieur. Ce lieu, découvert par la police le 17 mai 2003 après des semaines d&#8217;enquête, avait été, au bout de quelques heures, interdit à la presse. Et quand Bhl parvient à s&#8217;y rendre, début juin, dans des conditions qu&#8217;il raconte dans son ouvrage, les quelques clichés qu&#8217;il en prend sont donc absolument uniques. <img class="alignright size-medium wp-image-4744" title="PEARL PHOTO détention 3" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/PEARL-PHOTO-détention-3-199x300.jpg" alt="PEARL PHOTO détention 3" width="199" height="300" />. Il a bien voulu m&#8217;en confier deux, bouleversants pour quiconque a lu son livre, suivi l&#8217;affaire Pearl et tenté d&#8217;imaginer le supplice et les derniers instants du journaliste martyr.<br />
Une image vaut dix mille mots. C&#8217;est, ici, le cas.<br />
Merci, Bhl.</p>
<p><strong>Liliane Lazar</strong></p>
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		<title>Octobre 1970 et en janvier 1971&#8230;</title>
		<link>http://www.bernard-henri-levy.com/en-octobre-1970-et-en-janvier-1971-4636.html</link>
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		<pubDate>Mon, 05 Apr 2010 12:37:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; deux lettres inédites de Louis Althusser à Bernard-Henri Lévy. 
Voici deux documents passionnants, que je tiens d’Olivier Corpet et de l’IMEC. Ce sont deux lettres de Louis Althusser au très jeune Bernard-Henri Lévy, alors élève à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, et que je verse au dossier, déjà fourni, et plusieurs fois [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230; deux lettres inédites de Louis Althusser à Bernard-Henri Lévy. </strong></p>
<p>Voici deux documents passionnants, que je tiens d’Olivier Corpet et de l’IMEC. Ce sont deux lettres de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/louis-althusser-2323.html">Louis Althusser</a> au très jeune Bernard-Henri Lévy, alors élève à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, et que je verse au dossier, déjà fourni, et plusieurs fois évoqué dans ce site, des rapports de Bernard-Henri Lévy avec son « vieux maître », Louis Althusser .</p>
<p><span id="more-4636"></span><span style="color: #800000;"><em><span style="color: #000000;">Au moment de la première lettre, datée d’octobre 1970, Bernard-Henri Lévy est encore un philosophe débutant puisqu’il a commencé sa scolarité à l’Ecole dans la section « Histoire » avec, pour projet, de faire l’agrégation d’’Histoire et qu’il vient, quelques jours, peut-être quelques semaines seulement, avant cette lettre, de faire un virage sur l’aile et de passer à la philosophie.</span></em></span></p>
<p><img class="alignleft size-large wp-image-4686" title="lettre althuser oct 70 page3140" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/lettre-althuser-oct-70-page31403-717x1024.jpg" alt="lettre althuser oct 70 page3140" width="600" /></p>
<p><img class="alignleft size-large wp-image-4687" title="lettre althuser oct 70 page2139" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/lettre-althuser-oct-70-page21392-717x1024.jpg" alt="lettre althuser oct 70 page2139" width="600" /></p>
<p><em>Quelques mois plus tard, janvier 1971, deuxième lettre : Lévy a travaillé, progressé et cela se sent au ton de son Professeur, beaucoup plus encourageant. Deux remarques, juste. Ce genre de lettres personnelles d’Althusser à ses élèves sont assez rares ; il en existe, à ma connaissance, très peu ; et elles témoignent du rapport très singulier qui s’était instauré entre les deux hommes. </em></p>
<p><em><img class="alignleft size-large wp-image-4691" title="lettre althuser janvier 71141" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/lettre-althuser-janvier-71141-629x1024.jpg" alt="lettre althuser janvier 71141" width="600" /></em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Et puis à noter que, quelques mois après cette deuxième lettre, Lévy passe effectivement l’agrégation de philosophie et y est reçu du premier coup, au rang de &#8230;huitième ! Les leçons d’Althusser ont porté leurs fruits.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></em></p>
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		</item>
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		<title>En février 1981&#8230;</title>
		<link>http://www.bernard-henri-levy.com/en-fevrier-1981-3879.html</link>
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		<pubDate>Fri, 29 Jan 2010 11:56:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230;Raymond Aron attaque l&#8217;Idéologie Française et Bernard-Henri Lévy lui répond.
En février 1981, en pleine bataille de l&#8217;Idéologie Française, l&#8217;Express consacra sa Une au livre de Bernard-Henri Lévy et à son cas. S&#8217;affrontèrent les deux grandes plumes du journal. D&#8217;un coté Jean-François Revel qui soutenait Bernard-Henri Lévy. De l&#8217;autre Raymond Aron qui mettait tout son prestige dans la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>&#8230;Raymond Aron attaque l&#8217;<em>Idéologie Française et </em>Bernard-Henri Lévy lui répond.</strong></p>
<p><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-3888" title="aron" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/01/aron1-150x150.jpg" alt="aron" width="150" height="150" /><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-3889" title="BHL 1981063" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/01/BHL-19810631-150x150.jpg" alt="BHL 1981063" width="150" height="150" />En février 1981, en pleine bataille de l&#8217;<em><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/lideologie-francaise-306.html">Idéologie Française</a></em>, l&#8217;Express consacra sa <em>Une</em> au livre de Bernard-Henri Lévy et à son cas. <span id="more-3879"></span>S&#8217;affrontèrent les deux grandes plumes du journal. D&#8217;un coté Jean-François Revel qui soutenait Bernard-Henri Lévy. De l&#8217;autre Raymond Aron qui mettait tout son prestige dans la balance de l&#8217;autre bord. L&#8217;Express en fit sa couveture sous le titre (d&#8217;un gout douteux): &laquo;&nbsp;Faut-il brûler l&#8217;<em>Idéologie Française </em>?&nbsp;&raquo;. Et Bernard-Henri Lévy repondit, la semaine suivante, dans les <em>Nouvelles Litteraires</em>, alors dirigées par Philippe Tesson et Paul Guilbert. Je mets en ligne, ici, le texte de Aron. Puis celui de Lévy.<br />
Des documents pour l&#8217;Histoire.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong></p>
<p><img class="alignleft size-medium wp-image-3881" title="aron" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/01/aron-260x300.jpg" alt="aron" width="260" height="300" /><br />
<em>Provocation</em>, par Raymond Aron.<br />
l’Express le 07/02/1981</p>
<p>Un auteur qui emploie volontiers les adjectifs infâme ou obscène pour qualifier les hommes et les idées invite le critique à lui rendre la pareille. Je résisterai autant que possible à la tentation, bien que le livre de Bernard-Henri Lévy présente quelques-uns des défauts qui m&#8217;horripilent: la boursouflure du style, la prétention à trancher des mérites et démérites des vivants et des morts, l&#8217;ambition de rappeler à un peuple amnésique la part engloutie de son passé, les citations détachées de leur contexte et interprétées arbitrairement. Pis encore, le doute subsiste à la fin de la lecture: la violence du ton, maintenue d&#8217;un bout à l&#8217;autre du pamphlet, révèle-t-elle une indignation authentique ou le goût du scandale et de la diffusion de masse?</p>
<p>Allons plus loin: le livre ne se prête guère à une discussion objective, selon le mot consacré dans les universités. II n&#8217;apporte aucun fait, aucun document, aucun texte que l&#8217;on ne trouve dans les quelques livres dont Bernard-Henri Lévy a tiré, pour l&#8217;essentiel, la matière qu&#8217;il triture à sa manière. Ce qui lui appartient en propre, c&#8217;est une certaine mise en place d&#8217;un corpus de mots ou de phrases. Or, cette mise en place est à tel point commandée par le propos de l&#8217;auteur que l&#8217;on se demande s&#8217;il vaut la peine de discuter avec un «philosophe» qui s&#8217;arroge le rôle de justicier.</p>
<p>En quoi consiste le propos? D&#8217;abord, un procès du pétainisme et de la Révolution nationale, en particulier la mise en cause d&#8217; «Esprit» et d&#8217;Uriage. A partir de là, la définition de l&#8217;idéologie française &#8211; non pas «une», mais «la» &#8211; dont Vichy révéla la persistance et la force souterraine, d&#8217;autant plus menaçante aujourd&#8217;hui que le fascisme français ne fut pas épuré à la Libération.</p>
<p>Le vichysme ou le pétainisme, nous le savons, et je le sais depuis 1940, fait partie intégrante de l&#8217;histoire politique de la France. Certes, sans la défaite et l&#8217;occupation de la moitié du pays par les Allemands, probablement les artisans de la Révolution nationale n&#8217;auraient-t-ils jamais accédé au pouvoir. L&#8217;Action française exerçait une grande influence sur les officiers de la Marine nationale (ou Royale), dans des milieux limités, mais qui souvent occupaient des positions clefs (sans compter l&#8217;Académie); en revanche, elle ne parvenait pas à faire élire un seul député sous la IIIe République (une seule fois, Léon Daudet siégea à la chambre). Or, pendant les premiers mois après la défaite, c&#8217;est la pensée de l&#8217;Action française qui, par l&#8217;intermédiaire de Raphaël Alibert, René Gillouin, et d&#8217;autres encore, domina Vichy et inspira les lois effectivement «infâmes» (le statut des Juifs, la remise en question des naturalisations postérieures à 1927, la suppression de la loi qui avait été votée en 1938 pour lutter contre la propagande hitlérienne et l&#8217;exploitation des haines raciales).</p>
<p>La conception même d&#8217;une Révolution nationale sous le regard des vainqueurs, alors que la guerre continuait, me parut, à l&#8217;époque même, non pas monstrueuse ou obscène, mais déraisonnable. En effet, ou bien le IIIe Reich l&#8217;emporterait, et, en ce cas, les vichystes seraient balayés par les vrais nazis; ou bien le IIIe Reich serait finalement vaincu, et, en ce cas aussi, les vichystes disparaîtraient au profit des ci-devant de la IIIe et d&#8217;une nouvelle élite.</p>
<p>Le phénomène Révolution nationale n&#8217;eut d&#8217;équivalent dans aucun pays de l&#8217;Europe occupée, de même que nulle part ailleurs un Etat légal ne s&#8217;interposa entre les autorités d&#8217;occupation et la population. Les maîtres de cet Etat ne se contentèrent pas d&#8217;administrer, ils voulurent régénérer la nation, renouveler les institutions, préparer l&#8217;après-guerre, que la plupart des vichystes, dans l&#8217;année 1940, croyaient tout proche. La masse de la population, traumatisée par une défaite à l&#8217;avance inconcevable, s&#8217;accrocha au Maréchal et souscrivit à la condamnation du «régime aboli». Or, pendant les années 30, nombre de groupes et d&#8217;intellectuels, «Esprit» et Ordre nouveau, Emmanuel Mounier, Arnaud Dandieu et Robert Aron, menaient campagne contre les démocraties capitalistes, alors que montaient, à travers tout l&#8217;Europe, les régimes autoritaires ou totalitaires.</p>
<p>«Esprit» s&#8217;efforça de prendre ses distances par rapport au fascisme et au national-socialisme, non sans peine, parce qu&#8217;il partageait avec eux les mêmes ennemis.</p>
<p>Après la défaite, le Maréchal, les hommes de la Révolution nationale tenaient un langage dans lequel Emmanuel Mounier ne pouvait pas ne pas retrouver nombre de ses idées. D&#8217;où les controverses sur les sentiments et les prises de position de Mounier en 1940-1941. D&#8217;où la présence d&#8217;hommes aujourd&#8217;hui encore respectés, voire révérés, tel Hubert Beuve-Méry, dans des organisations subventionnées par Vichy, par exemple Uriage. Celui qui voudrait instruire le procès de la politique de Mounier n&#8217;a qu&#8217;à lire l&#8217;ouvrage rédigé par un fidèle d&#8217; «Esprit», Michel Winock. Dunoyer de Segonzac, admirable combattant, demeura longtemps maréchaliste, en dépit des lois «infâmes».</p>
<p>Je ne reproche pas à Bernard-Henri Lévy de mettre en lumière la parenté entre certains thèmes d&#8217; «Esprit» ou d&#8217;Ordre nouveau et ceux de la Révolution nationale. Il n&#8217;en résulte pas qu&#8217;Emmanuel Mounier ait adhéré à l&#8217;ensemble du vichysme et célèbré le culte du Maréchal. L&#8217;argent d&#8217;Uriage venait de Vichy (celui du «Figaro» partiellement aussi), Beuve-Méry ne fléchit jamais dans son opposition radicale au national-socialisme. Chacun peut apprécier librement Uriage, «qui tient de l&#8217;histoire de la chevalerie, du roman d&#8217;éducation, du grand jeu secret de la fondation d&#8217;un ordre monastique, sur un fond d&#8217;idéalisme moral qui peut nous paraître un peu naïf et grandiloquent, et aussi passablement pétainiste, mais qui fut, notons-le, commun au vichysme et à la Résistance» (Jean-Michel Jeanneney et Jacques Julliard).</p>
<p>Ce qui m&#8217;irrite, c&#8217;est le style dans lequel Bernard-Henri Lévy évoque ces moments tragiques de l&#8217;Histoire de France, sans la moindre compréhension des cas de conscience qui se posèrent à d&#8217;innombrables bons Français. Ceux qui passèrent, comme Mounier, de longs mois dans les prisons, accusés d&#8217;incarner un certain esprit de résistance, ceux d&#8217;Uriage, qui partirent tous ensemble dans le maquis les armes à la main, ont droit au moins à un certain respect. Il est légitime de critiquer les décisions qu&#8217;ils ont prises, les textes qu&#8217;ils ont écrits et publiés entre 1940 et 1942 ou 1945: encore convient-il de les critiquer sérieusement, sans oublier les circonstances, sans excommunier le nationalisme de Péguy ou la pensée communautaire, quel que soit le jugement que l&#8217;on porte sur eux.</p>
<p>Nous savions depuis longtemps que la pensée raciste et l&#8217;antisémitisme ne sont pas monopole de l&#8217;Allemagne. Lequel des deux pays fut en avance sur l&#8217;autre? Lequel influa le plus sur l&#8217;autre? Sur toutes ces questions, des études sérieuses nous instruiraient, mais non pas l&#8217;utilisation, plus ou moins fantaisiste, des livres sérieux auxquels Bernard-Henri Lévy emprunte sa documentation.</p>
<p>Je m&#8217;en tiendrai à un point, à vrai dire essentiel. Qu&#8217;est-ce que cette idéologie française que ce livre s&#8217;efforce d&#8217;amener au jour en la baptisant? L&#8217;idéologie française, multiforme, insaisissable, partout présente, se situe aussi bien à droite qu&#8217;à gauche. Proudhon est farouchement antisémite. Maurras aussi, à l&#8217;autre extrémité de l&#8217;éventail. L&#8217;argent se confond avec le judaïsme, et la dénonciation de l&#8217;un et de l&#8217;autre se retrouve, presque identique, dans la littérature contre-révolutionnaire et dans la littérature socialiste. («La Question juive», le texte le plus antisémite de Marx, illustre cette confusion volontaire.) Tout cela n&#8217;est pas neuf et nullement caractéristique de la France.</p>
<p>En quoi consiste la francité de cette idéologie, du «fascisme aux couleur de la France»? Quels sont les traits communs à Proudhon, Barrès, Maurras, Sorel, Péguy, Bernanos? Je ne vois d&#8217;autre réponse que celle-ci: ils détestent la démocratie individualiste, liée au capitalisme, la Republique bourgeoise et libérale, celle de Benda (avant son ralliement au communisme) et de Bernard-Henri Lévy. Le patriotisme charnel, les communautés concrètes, les tendances à la vision organiciste du lien social, Bernard-Henri Lévy, lui, déteste ces manières de penser et de sentir; il se fait inquisiteur et rejette dans la nuit, dans la «France noire», au hasard de ses lectures et de ses citations, Péguy et Bernanos, bien d&#8217;autres qui s&#8217;étonneraient de se retrouver en pareille compagnie. Simone Weil aurait mérité de figurer dans cette galerie des ancêtres.</p>
<p>Si l&#8217;on objectait à Bernard-Henri Lévy qu&#8217;il viole toutes les règles de l&#8217;interprétation honnête et de la méthode historique, il répondrait avec arrogance qu&#8217;il se moque des pions de l&#8217;Université. Mais peut-être consentira-t-il à réfléchir un instant sur un fait indiscutable: le fascisme n&#8217;a jamais «pris» en France, comme une mayonnaise ne prend pas. Les idéologies des années 30, de type communautaire, anti-individualiste, n&#8217;ont jamais débouché en dehors des cénacles de l&#8217;intelligentsia parisienne. Elles ont accédé au pouvoir à la faveur d&#8217;une catastrophe nationale. Là encore elles sont demeurées un mixte de traditionalisme et de parafascisme.</p>
<p>Les «rénovateurs», en quête d&#8217;une nouvelle droite, rompent avec l&#8217;héritage de la contre-révolution qui paralysa le développement d&#8217;un vrai fascisme. Les tentatives d&#8217;unir le nationalisme au socialisme ne manquèrent pas, mais il n&#8217;y eut pas de national-socialisme, et les Français, avant 1940 comme après 1945, votèrent pour la République et la démocratie parlementaire.</p>
<p>J&#8217;en viens à l&#8217;épilogue, raison d&#8217;être de cet article. Il se peut que certains adversaires de Bernard-Henri Lévy lui fassent payer son succès trop rapide, ses lecteurs trop nombreux. Je n&#8217;en veux pas à Bernard-Henri Lévy, et je garde la nostalgie du jeune homme que j&#8217;ai connu, il y a quelques années, pas encore guindé dans son personnage, tout au contraire disponible, comblé à la naissance par les dons des fées et les faveurs de la société. Je fus sensible à son talent, à son charme, et, je le crus, à la noblesse de ses sentiments, quand, à la suite d&#8217;un entretien avec moi, il rédigea l&#8217;interview publiée au «Nouvel Observateur» avec un tact sans faute.</p>
<p>Le voilà maintenant Fouquier-Tinville, lui qui prêche la démocratie. Il oublie que la démocratie devient aisément, elle aussi, inquisitoire, sinon totalitaire. Juif comme moi, il exclut de la France et rejette dans la France noire d&#8217;innombrables écrivains ou penseurs de notre commune patrie.</p>
<p>Nombre de Juifs, en France, se sentent de nouveau guettés par l&#8217;antisémitisme et, comme des êtres «choqués», ils amplifient par leurs réactions le danger, plus ou moins illusoire, qu&#8217;ils affrontent. Que leur dit ce livre? Que le péril est partout, que l&#8217;idéologie française les condamne à un combat de chaque instant contre un ennemi installé dans l&#8217;inconscient de millions de leurs concitoyens. Des Français non juifs en concluront que les Juifs sont encore plus différents des autres Français qu&#8217;ils ne l&#8217;imaginaient, puisqu&#8217;un auteur acclamé par les organisations juives se révèle incapable de comprendre tant d&#8217;expressions de la pensée française, au point de les mettre au ban de la France.</p>
<p>Il nous annonce la vérité pour que la nation française connaisse et surmonte son passé, il jette du sel sur toutes les plaies mal cicatrisées. Par son hystérie, il va nourrir l&#8217;hystérie d&#8217;une fraction de la communauté juive, déjà portée aux paroles et aux actes du délire. œuvre d&#8217;intérêt public, écrivait en conclusion le compte rendu du «Nouvel Observateur». Intérêt public ou danger public?<br />
<strong>Raymond Aron</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p align="left"><img class="alignleft size-medium wp-image-3882" title="BHL 1981063" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/01/BHL-1981063-215x300.jpg" alt="BHL 1981063" width="215" height="300" /></p>
<p align="left"><em>Réponse à Raymond Aron</em>, par Bernard-Henri Lévy <em><br />
Les Nouvelles Littéraires,</em> Février 1981<br />
(<em>Questions de Principe II</em>, p. 303 à 308)
</p>
<p align="left">J&#8217;ai lu, cher Raymond Aron, l&#8217;article que vous venez de consacrer à mon <em>Idéologie française</em>. Il m&#8217;a laissé, je vous l&#8217;avoue, un assez pénible senti­ment. Et je me devais, au nom même de cette familiarité ancienne dont vous gardez, me dites-vous, la « nostalgie », de vous dire en quelques mots pourquoi.</p>
<p align="left">Ce n&#8217;est pas que, sur le fond, nous soyons toujours en désaccord puisque je constate, au contraire, que vous corroborez sur bien des points nombre de mes analyses ; que vous expliquez par exemple comment le pétainisme, loin d&#8217;être l&#8217;improbable parenthèse que veut certaine légende, fit et fait bel et bien « partie intégrante de l&#8217;histoire politique de la France » ; que vous montrez, vous aussi, mais avec l&#8217;inestimable autorité que vous confère votre passé, en quoi notre Révolution nationale « <em>n&#8217;eut d&#8217;équi­valent dans aucun pays de l&#8217;Europe occupée</em> » ; qu&#8217;évoquant, même, les origines de ce « <em>fascisme aux couleurs de la France</em> », vous allez jusqu&#8217;à convenir que Sorel, Bernanos, Maurras, Péguy et quelques autres eurent tous ce point commun — qui est la propre définition de ce que j&#8217;appelle «<em> idéologie française</em> » — de nourrir la même haine</p>
<p align="left">des principes de démocratie, de libéralisme, d&#8217;indi­vidualisme&#8230;</p>
<p align="left">Ce n&#8217;est pas davantage que je vous range, à cause de cet article, au nombre des truqueurs qui jouent, depuis quelques semaines, à bricoler mon livre et, derrière lui, plus gravement, l&#8217;histoire de notre pays. Car, là aussi, j&#8217;ai été plutôt sensible à la façon que vous avez de rappeler à la petite troupe que sa fameuse « <em>École d&#8217;Uriage</em> » fut purement, simple­ment, et incontestablement une institution vichyste, « subventionnée », dites-vous, par le régime. Je ne puis que me féliciter de lire enfin, sous une plume comme la vôtre, que l&#8217;animateur de l&#8217;école, l&#8217;« admirable combattant » Dunoyer de Segonzac, n&#8217;entra en Résistance qu&#8217;à l&#8217;aube de l&#8217;année 1943 et « <em>demeura </em>— je vous cite, — longtemps <em>maréchaliste en dépit des lois infâmes</em> ». Mieux, j&#8217;aurais mauvaise grâce à ne pas me réjouir quand je vous vois préciser, à propos d&#8217;un autre, le désormais fameux Emmanuel Mounier, qu&#8217;il ne « <em>pouvait pas</em> — je vous cite toujours — <em>ne pas retrouver nombre de ses idées dans le &laquo;&nbsp;langage&nbsp;&raquo; tenu par &laquo;&nbsp;les hommes de la révolution nationale</em>&nbsp;&raquo; ». Oui, de tout cela, je pourrais vous savoir gré. Je vous en sais gré, de fait, tant ces menus points d&#8217;histoire ont monopolisé l&#8217;attention. Et n&#8217;y aurait-il que cela dans votre texte, que je vous remercierais d&#8217;avoir ainsi mis un terme à cette obscure et grotesque polémique où l&#8217;on a voulu, jusqu&#8217;ici, m&#8217;enfermer&#8230;</p>
<p align="left">Seulement voilà. Il n&#8217;y a pas que cela, justement, dans votre texte. Vous ne vous contentez malheu­reusement pas de rappeler ainsi à l&#8217;ordre les tenants de ce que Revel nomme drôlement le « lobby d&#8217;Uriage ». Mais tout se passe comme si vous le faisiez à regret, poussé par on ne sait quelle fâcheuse nécessité, de cet air légèrement bougon que je vous connais bien et qui vous pousse, aussitôt, à poser cette singulière question : ces vérités d&#8217;évidence dont nous convenons tous deux, fallait-il vraiment les dire et les rendre si publiques ? Cette « <em>part engloutie de son passé </em>», était-il absolument néces­saire de venir la « <em>rappeler à un peuple amnésique » </em>qui s&#8217;accommodait fort bien, selon vous, de sa benoîte torpeur ? Ces « <em>plaies </em>» dont nous savons, vous et moi, qu&#8217;elles béent au flanc de la France et que, purulentes jusqu&#8217;à aujourd&#8217;hui, elles ne se sont jamais tout à fait « cicatrisées », y avait-il urgence à les sonder de nouveau ? Vous répondez que non. Je pense, moi, que oui. Et là commence notre &laquo;&nbsp;débat — et le malaise dont je parlais en commençant.</p>
<p> Car enfin, quel extraordinaire aveu, tout de même, dans la bouche d&#8217;un homme qui, comme vous, a toujours vu dans la lucidité et le service de la vérité, l&#8217;honneur et la grandeur des intellectuels ! Quel renfort inespéré au camp des receleurs de morts, qui savent mieux que quiconque que c&#8217;est en aveu­glant les hommes aux blessures de la veille qu&#8217;on les rend si parfaitement vulnérables aux armes du lendemain ! Quelle formidable caution à ces experts en révision qui, de plus en plus hardiment, vont partout clamant que l&#8217;heure est venue d&#8217;oublier, de baisser enfin la garde et d&#8217;entrer doucement dans la douce saison du sommeil ! Votre article, curieu­sement, m&#8217;a fait penser à celui d&#8217;un de vos disciples qui propose, lui, ailleurs, d&#8217;« <em>oublier </em>» tout bonne­ment mon livre, sans s&#8217;aviser, le malheureux, qu&#8217;il ne fait que reprendre ainsi l&#8217;argument d&#8217;un procu­reur pétainiste suggérant, en 1945, de « <em>rayer» </em>de notre histoire les quatre années de la honte. J&#8217;ai cru y retrouver aussi, et jusque dans les termes, la voix du législateur irresponsable qui, tenant celée l&#8217;archive, et donc la mémoire de cette France de la honte, fabrique méthodiquement, depuis trente-cinq ans maintenant, des générations de somnambules, errant dans leur présent. Et je dois vous dire enfin, pour être franc, qu&#8217;il y a là, dans cette farouche et insistante passion d&#8217;ignorance, un mystère que j&#8217;ai quelque difficulté à comprendre.</p>
<p>Oh ! Je sais bien — car vous l&#8217;écrivez — que ce qui, dans mon livre, vous tourmente le plus, c&#8217;est, au fond, sa signature. Que le fait d&#8217;être « <em>juif </em>» aurait dû m&#8217;incliner à davantage de réserve. Et que mon <em>« hystérie » </em>risque d&#8217;accréditer l&#8217;idée que nous sommes, nous, les juifs, « <em>encore plus différents que ne l&#8217;imaginaient les Français non juifs »&#8230; </em>Mais j&#8217;ai trop d&#8217;estime et de respect pour vous pour penser un seul instant que vous accordiez vous-même le moindre crédit à un argument de cette nature. Il m&#8217;est difficile de croire que vous puissiez reprendre sérieusement à votre compte un reproche que je rencontre d&#8217;habitude dans les colonnes de tels hebdomadaires satiriques insinuant que <em>L&#8217;Idéologie française </em>serait le combat de la « <em>judéité </em>» contre la <em>« francité </em>». Et puis, vous m&#8217;avez lu de trop près, j&#8217;en suis sûr, pour ignorer que c&#8217;est en français et comme Français que, comme n&#8217;importe quel autre philosophe français, je me suis risqué à cette enquête sur la France noire, dont le thème central, vous ne pouvez l&#8217;ignorer non plus, n&#8217;est au demeurant pas celui de l&#8217;antisémitisme.</p>
<p>Je sais aussi, bien sûr, que vous prétendez ne rien savoir de cette France noire justement, et que vous assumez, depuis quelques années, le rôle un peu ingrat de l&#8217;anti-Cassandre professionnel. Je n&#8217;ai pas oublié par exemple votre pathétique apparition télévisée, au lendemain de la rue Copernic, quand, face à un pays hébété par le retour inopiné de la Bête, vous nous avez assuré que rien, ou presque, ne permettait de soupçonner un retour du fascisme à la française. Je me souviens aussi de tel navrant éditorial où, quand faisait rage la fameuse querelle autour de la « nouvelle droite », vous avez si imprudemment affirmé n&#8217;avoir jamais trouvé la moindre trace de racisme dans les textes de M. de Benoist. Mais je ne suis jamais parvenu, là non plus, à vous prendre vraiment au sérieux. Je vous ai toujours soupçonné d&#8217;en dire, chaque fois, un peu plus — ou un peu moins — que vous n&#8217;en pensiez. Et même si cette explication me satisfait davantage que l&#8217;autre, elle me paraît, elle aussi, un peu courte.</p>
<p> Alors ? Alors, je finis par me demander s&#8217;il n&#8217;y a pas autre chose. Si, à l&#8217;origine de vos tenaces, récurrentes et mystérieuses dénégations, il n&#8217;y aurait pas un autre ressort encore. Et si, en bref, vous n&#8217;auriez pas simplement et très platement <em>peur</em>, une peur atroce, une peur panique, une obscure et folle terreur qui, chevillée au corps, vous nouerait aussi la langue&#8230; Car c&#8217;est bien de cela — d&#8217;une affaire de <em>pure langue</em> — qu&#8217;il s&#8217;agit peut-être au fond. Car c&#8217;est bien sur une question de mots — vous parlez de mon « style », de mon goût de la « diffusion de masse » — que vous avez choisi de me chicaner. Car c&#8217;est bien sur le rôle, les pouvoirs, les propriétés du discours en tant que tel, que, finalement, nous divergeons le plus. Comme si vous ne saviez, à ce discours, de pouvoirs que maléfiques — cette sourde et inquiétante sorcellerie qu&#8217;aime à figurer la vieille mentalité magique et à laquelle vous revenez quand vous dites, et répétez, que c&#8217;est en « <em>en parlant</em> » qu&#8217;on réveille et qu&#8217;on ressuscite les démons assou­pis.<br />
Permettez-moi de vous dire dans ce cas que je me fais, moi, de ma langue, une bien plus haute idée. Qu&#8217;aux archaïques superstitions auxquelles vous semblez adhérer, je préfère cette autre idée que les Grecs, une fois, inventèrent et qui s&#8217;appelle <em>la catharsis</em>. Qu&#8217;au petit jeu des silences apeurés, frémissants, et lourds, toujours, de très sombres menaces, je préfère le jeu plus rude, mais beaucoup plus efficace, de cet examen dont la grande tradition judéo-chrétienne nous a légué les clefs. Que, répu­gnant à prendre le risque d&#8217;un hideux et sanglant retour du refoulé, j&#8217;ai appris des freudiens la fonc­tion d&#8217;un <em>travail du deuil</em> qui, enchaînant les démons à l&#8217;ordre du discours, les apprivoise et les conjure. Et que l&#8217;Histoire est là, enfin, qui nous enseigne que c&#8217;est bien souvent la guerre des mots, la guerre dans les mots et par les mots, qui économise et exorcise la guerre des chairs et des humains.<br />
Car tranquillisez-vous, cher Raymond Aron. Je pense que le jour viendra où nous pourrons enfin, et pour de bon, oublier Philippe Pétain. L&#8217;heure n&#8217;est peut-être pas loin, où nous saurons congédier nos fantômes, increvables morts-vivants, ensablés dans nos consciences. J&#8217;ai foi, moi aussi, en une France de lumière qui aura su consommer l&#8217;arbi­trage, si lent à se jouer, de sa part de résistance et de ses éternels collabos. Mais je pense simplement qu&#8217;il y faudra autre chose que ces pieuses frayeurs dont vous nous donnez présentement l&#8217;exemple. Et que seuls y auront contribué ceux qui, à mesure de leurs moyens, et à leurs risques et périls, auront pris le parti de rendre la parole à la mémoire.</p>
<p><strong>Bernard-Henri Lévy</strong></p>
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		<title>Le 25 février 2007&#8230;</title>
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		<pubDate>Sun, 27 Dec 2009 07:57:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard Henri Lévy entre au Darfour avec une unité combattante de l&#8217;ALS.
Le témoignage de Abdul Wahid Al Nour, président du Mouvement de Libération du Soudan. 
&#171;&#160;Ce jour là BHL était à Bahaï dans le nord est du Soudan. Il attendait. Il attendait depuis longtemps et les heures passaient lentement dans la monotonie d’une sorte [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2009/12/bhl-darfour-8-1.jpg"><img src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2009/12/bhl-darfour-8-1-150x150.jpg" alt="bhl darfour 8-1" title="bhl darfour 8-1" width="150" height="150" class="alignleft size-thumbnail wp-image-6897" /></a><strong>&#8230; Bernard Henri Lévy entre au Darfour avec une unité combattante de l&#8217;ALS.</strong><br />
Le témoignage de <strong>Abdul Wahid Al Nour</strong><em>, président du Mouvement de Libération du Soudan.</em> <span id="more-3520"></span><br />
&laquo;&nbsp;Ce jour là BHL était à Bahaï dans le nord est du Soudan. Il attendait. Il attendait depuis longtemps et les heures passaient lentement dans la monotonie d’une sorte de Fort Sagane en plein désert, sans rien à faire sinon attendre des nouvelles. Il attend le passage prévu depuis des heures mais les Occidentaux ne savent pas attendre et son impatience est palpable depuis Paris !<br />
Il m’avait été présenté par notre ami commun Richard Rossin, que nous appelons « docteur Richard » et qui avait été le premier, depuis des années, à faire une incursion clandestine de plus de 500 km au Darfour où nous sommes confrontés à une guerre génocidaire.<br />
Bernard avait vu les camps de réfugiés au Tchad où les nôtres qui ont tout perdu attendent un avenir que le monde leur refuse mais en assurant malgré tout un présent dont la précarité se répète jour après jour. Mais l’homme est courageux et a voulu plus, voir plus, savoir plus, afin de pouvoir témoigner plus.<br />
On parlait peu à l’époque de notre calvaire pour marcher vers un Soudan démocratique et laïc dans lequel tous auraient des droits égaux et c’est ce qui intéressait Bernard au-delà du désastre humain. Richard m’avait convaincu de l’importance du témoignage de Bernard et je n’ai pas été déçu.<br />
Ce jour-là, en fait, mes hommes nettoyaient le terrain pour son passage ; ils avaient été accrochés par une colonne de Janjawids ; et Roko et Nimir ne sont pas hommes à laisser place au risque prévisible ; alors Bernard attendait, impatiemment, mais sans savoir le combat en cours et les heures succédaient aux heures, de rendez vous retardé en rendez vous retardé. La sécurité de notre hôte était notre première priorité. Pendant que j’étais en contact permanent avec mes commandants, Richard était régulièrement en ligne avec son ami depuis Paris. Évidemment le doute sur notre sérieux grandissait chez Bernard. Mais, à l’heure du départ enfin décidé, Bernard-Henri Lévy a surmonté ses doutes et a quitté le camp spartiate du désert où il rongeait son frein pour les pistes difficiles du Darfour dans nos mauvais pick up et les nuits à la belle étoile avec les combattants.<br />
Depuis, personne d’autre n’a osé ce périple.<br />
Tous les autres temoignages sont passés, à ma connaissance, par le filtre gouvernemental.<br />
Bernard-Henri Lévy, lui, a pu témoigner des femmes violées, des villages brûlés et des charniers vus ; il a pu rencontrer le général Tarada et parler librement avec mes hommes et surtout aussi avec les villageois.<br />
Il m’a remercié de la liberté qu’il a eue dans ses rencontres et m&#8217;a dit avoir été impressionné par la popularité et le comportement de mes hommes avec la population.<br />
Non seulement il a pu faire connaître notre combat dans de nombreux journaux en Europe et en Amérique mais, en plus, il nous a reversé ses honoraires de journaliste.<br />
Il a été un artisan essentiel d’un grand meeting à Paris dans lequel les candidats aux élections présidentielles en France se sont engagés à ne pas nous oublier.<br />
Bernard-Henri Lévy est un ami et, lorsque Roko est passé à Paris, il a tout de suite voulu le voir et l’embrasser. Notre situation n’a pas changé, son engagement non plus. Ils sont peu nombreux les vrais amis qu’on a dans la détresse et le silence des Nations.&nbsp;&raquo;</p>
<p><strong>Abdul Wahid Al Nour</strong>,<em> président du Mouvement de Libération du Soudan.<br />
</em></p>
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		<title>Le 5 octobre 1977&#8230;</title>
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		<pubDate>Wed, 02 Dec 2009 11:47:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy rencontre Albert Cohen.
Les deux hommes se verront régulièrement jusqu&#8217;à la mort du grand écrivain, le 17 octobre 1981. Leurs rencontres auront toujours lieu à Genève, au 7 avenue Krieg où l&#8217;auteur de Belle du Seigneur vivait avec sa femme Bella. Albert Cohen a ardemment désiré que Bernard-Henri Lévy incarnât son Solal dans [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-full wp-image-3415" title="albert cohen" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2009/12/albert-cohen.jpg" alt="albert cohen" width="86" height="112" />&#8230; <strong>Bernard-Henri Lévy rencontre Albert Cohen.</strong><br />
Les deux hommes se verront régulièrement jusqu&#8217;à la mort du grand écrivain, le 17 octobre 1981.<span id="more-3412"></span> Leurs rencontres auront toujours lieu à Genève, au 7 avenue Krieg où l&#8217;auteur de <em>Belle du Seigneur</em> vivait avec sa femme Bella. Albert Cohen a ardemment désiré que Bernard-Henri Lévy incarnât son Solal dans un projet de film qui, hélas, ne vit jamais le jour et où il semble que Catherine Deneuve ait été pressentie pour jouer le role d&#8217;Ariane. Plusieurs réunions eurent lieu au 17 avenue Krieg, à ce sujet. Accompagneront Bernard-Henri Lévy Daniel Toscan du Plantier alors à la Gaumont et Martine Offroy, son adjointe. Bernard-Henri Lévy m&#8217;a confié plusieurs lettres du maitre, très émouvantes, et m&#8217;a autorisée à les reproduire.<br />
<strong>Liliane Lazar.</strong></p>
<p> </p>
<p>&nbsp;&raquo; le 12 mars 1978</p>
<p>Cher Bernard-Henri Lévy,</p>
<p>J&#8217;ai le plus souvent oublié la présence de votre petit enregistreur. Certains passages devront donc être modifiés ou même supprimés par moi. Je vous demande donc de considérer cet enregistrement comme confidentiel et à vous seul destiné. Seul un texte approuvé et complété par moi pourra être publié. Merci déjà.</p>
<p>Je vous dis la grande joie que m&#8217;a apportée votre visite.&nbsp;&raquo;<br />
<strong> </strong></p>
<p><strong>Albert Cohen</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-</p>
<p><img class="alignleft size-medium wp-image-3417" title="lettre Albert Cohen023" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2009/12/lettre-Albert-Cohen0231-243x300.jpg" alt="lettre Albert Cohen023" width="243" height="300" /></p>
<p> </p>
<p> </p>
<p>&laquo;&nbsp;13 mars</p>
<p>J’ai soudain envie de vous écrire parce que j’ai pensé à vous, à cette longue merveilleuse visite durant laquelle j’ai été devant une intelligence juive dont plus tard le nom véritable sera sans doute génie.<br />
Salut au Prince de Samarie.&nbsp;&raquo;</p>
<p><strong>Albert Cohen</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;</p>
<p>Sans date</p>
<p>&laquo;&nbsp;Cher Solal, merci de l’envoi du Testament et merci aussi de la dédicace dont votre bienveillance me dote. Je ne vous ai pas encore lu parce que la sortie de Carnets m’a apporté et m’apporte du tumulte. Je vais bientôt en sortir et j’aurai enfin la joie de vous lire et admirer.</p>
<p>Amicalement à vous.&nbsp;&raquo;<br />
<strong></strong></p>
<p><strong>Albert Cohen</strong></p>
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		<title>Le 12 octobre 1993&#8230;</title>
		<link>http://www.bernard-henri-levy.com/le-12-octobre-1993-3402.html</link>
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		<pubDate>Tue, 01 Dec 2009 11:55:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ce jour-là...]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8230; Bernard-Henri Lévy rencontre Samir Landzo, en pleine guerre de Bosnie.
Le témoignage de Samir Landzo.  Ce jour, cette année, la Bosnie et Herzégovine était en pleine guerre. Triste et incompréhensible période pour la plupart des habitants.On vivait, on luttait, on défendait Sarajevo et la Bosnie en ayant l’impression d’être seuls au monde, abandonnés par le [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft" title="bosnie guerre022" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2009/12/bosnie-guerre022-300x192.jpg" alt="bosnie guerre022" width="200" height="128" /><strong>&#8230; Bernard-Henri Lévy rencontre Samir Landzo, en pleine guerre de Bosnie.</strong><br />
Le témoignage de Samir Landzo. <span id="more-3402"></span> Ce jour, cette année, la Bosnie et Herzégovine était en pleine guerre. Triste et incompréhensible période pour la plupart des habitants.On vivait, on luttait, on défendait Sarajevo et la Bosnie en ayant l’impression d’être seuls au monde, abandonnés par le monde entier, avec un embargo sur le dos qui nous empêchait de nous procurer des armes pour nous défendre. Ce goût amer d’une vie soudainement brisée, remplie de questions auxquelles nous n’avions pas les réponses. C’était la période des résolutions UN auxquelles on ne faisait plus attention et qui ne nous rendaient ni plus heureux ni plus tristes que cela car tout simplement elles ne voulaient rien dire et n’obligeaient à rien ceux qui tiraient sur Sarajevo et ses habitants.</p>
<p>Comme tout le monde, je me suis engagé dans l’armée bosniaque. Au début, toutes nos unités étaient organisées par quartier et empêchaient les tchetniks de pénétrer dans la ville. Avec le temps, ces unités ont commencé à former l’armée bosniaque. Une armée avec peu d’armes mais avec beaucoup de soldats de toutes nations et religions prêts à défendre Sarajevo et la Bosnie.</p>
<p>Sans éducation militaire mais grâce à mon expérience et au nombre de combats auxquels j’ai participé, je suis devenu le chef des opérations de mon unité. Avec le temps, j’ai eu le grade d’un lieutenant-colonel. Comme mon unité était une unité d’intervention, j’ai fait presque toute la Bosnie en guerre.</p>
<p>C’est à cette période, le 12 Octobre 1993, que j’ai été convoqué d’urgence à l’état major de l’armée bosniaque. Dans le bureau du Commandant de l’armée je rencontre pour la première fois Bernard-Henri Lévy qui s&#8217;apprête à tourner &laquo;&nbsp;Bosna!&nbsp;&raquo;, son grand film-document sur la Bosnie en guerre.</p>
<p>Après une courte présentation on s’est tous assis dans le bureau. Lors de la discussion qui a suivi entre notre état majeur et Bernard, je me rends compte que nos généraux sont au courant de tout ce qu’il fait pour la Bosnie. Je ne peux pas intervenir et dire que moi aussi, comme la plupart des habitants de Bosnie et Herzégovine, j’ai entendu parler de ce philosophe français qui a levé sa voix et qui était à la tête de ce mouvement des intellectuels français pour la Bosnie. Comme partout, la hiérarchie militaire m’empêche ! Je sens quand même que j’aurai l’occasion de le lui dire après. Je le regarde. Il est accompagné par le plus proche assistant du Président Izetbegovic ce qui, en même temps, me rend heureux car cela veut dire que les vrais amis de ce pays oubliés sont « welcomed » comme il faut.<br />
Contrairement à tous les usages, je reçois des instructions précises d’accompagner Bernard sur toutes les lignes de front, de tout lui montrer et de ne rien cacher, lui un civil et en plus étranger ! Pour les besoins de son film, les archives militaires seront à sa disposition ainsi que celles de la Télévision bosniaque. Il a le droit de voir et filmer ce que bon lui semble pour le film. Je regarde avec les yeux grands ouverts car c’est du jamais vu !</p>
<p>Pour lui il n’y pas de « fausses premières lignes » que l’on montre d’habitude pour des questions de sécurité. Il n’y pas de situation trop dangereuse, comme c&#8217;est l&#8217;habitude pour les non-militaires. Pendant la réunion je vois que Bernard-Henri Lévy est très ferme. Il veut absolument voir le front, les premières lignes, les soldats &#8211; parler avec eux, voir nos bases militaires, les prisonniers&#8230; Je commence à comprendre qu’il veut, comme il a plusieurs fois dit pendant la réunion, vivre la guerre avec la caméra, la voir tel qu’elle est en réalité et la montrer dans son film. Je comprends aussi qu’à part le film et la caméra, il veut en tant que Bernard-Henri Lévy, le philosophe qui défend la cause bosniaque, voir comment est et comment se comporte cette armée bosniaque.</p>
<p>Je tourne mon regard de temps en temps vers lui. Sa détermination, surtout son courage, me surprennent. Il est jeune, en pleine forme, beau… Pas du tout l’image que j’avais d’un philosophe. Pas vieux, pas a peine vivant, pas de phrases incompréhensibles… Je dois avouer que c’est la première fois que je rencontre un vrai philosophe moderne. Je suis très heureux d’être celui qui va l’accompagner dans sa « mission ». Je sais déjà que ça va être une exploration de la Bosnie en guerre, une « mission dangereuse » qu’on a rarement l’occasion de faire de si près. Des mines partout, des obus, des tirs&#8230;</p>
<p>Est-il obligé de le faire? Nous, les soldats bosniaques nous sommes condamnés à le faire. C’est notre devoir, notre destin. Mais est-ce le devoir de celui qui défend une cause à laquelle il n’est pas lié par ses racines, sa famille ou son pays?</p>
<p>Et je ne me suis pas trompé. C’est un homme courageux. Il a assisté à la libération de villes bosniaques « en direct ». Il est entré dans des villes pendant que les combats de rue duraient encore. Il a dormi avec nos soldats dans des cabanes, des tranchées, en plein air&#8230; Il a su parler avec ces soldats épuisés, désespérés&#8230; Il a parlé de l’Espagne, de la résistance française, de son père&#8230; Dans le regard de nos soldats j’ai vu qu’ils en avaient besoin. Il y a une seule chose qu’il n’a jamais voulu faire, même pas pour rigoler : c’était de prendre un fusil. Il nous disait que son arme est son stylo, ses pensées et la façon de les dire, de les écrire&#8230; On a tous très bien compris cela et on n’a pas insisté.</p>
<p>Il a assisté au retour des gens sur leurs terres dévastées, maison détruites et j’ai senti une joie sincère de sa part. Une compréhension sincère de ces Bosniaques qui quelques heures après les combats seulement essayaient de rentrer chez eux d’où ils avaient été chassés auparavant.</p>
<p>C’est pendant ces moments là où je le regarde partager le sort des soldats et réfugiés affamés et épuisés que je me suis rappelé quelques journalistes français de Sarajevo. Quand je leur ai dit que j’ai rencontré BHL et que je vais l’accompagner à travers la Bosnie, il m’ont dit : il n’en a rien à foutre de vous les Bosniaques, vous êtes des Musulmans, il est Juif. Il ne vous aime pas, il le fait pour sa propre promotion, pour la gloire&#8230; Il vous déteste, il ne sait même pas ce qui se passe ici&#8230; Il lui faut un hôtel, il va repartir tout de suite&#8230;<br />
Déjà, avant de partir j’étais sûr qu’ils avaient tort. Après avoir passé avec Bernard des heures, des journées et semaines sous les bombes, sous la pluie, dans la neige, après avoir vécu des situations très dangereuses, j’en étais sûr et j’en étais témoin. Non seulement ils avaient tort mais ils n’ont jamais rien compris de cet homme.</p>
<p>Aujourd’hui il n’y a plus de guerre en Bosnie. Nous n’attirons plus l’attention mondiale mais Bernard-Henri Lévy est toujours là, il s´intéresse, il demande, il appelle, il vient, il soutient le plus grand projet pour enfants de Bosnie et Herzégovine. Là aussi, je pense qu’il a raison, il faut travailler avec les enfants, notre futur, car nous, nous sommes trop empoisonnés par le passé.</p>
<p><strong>Samir Landzo</strong></p>
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