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	<title>Bernard-Henri Lévy &#187; Conférences et textes</title>
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	<description>Des raisons dans l&#039;histoire</description>
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		<title>De la question sociale (vidéo) &#8211; Bernard-Henri Lévy</title>
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		<pubDate>Tue, 13 Apr 2010 13:19:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Conférences et textes]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[C’est le 7 février 2010 qu’a eu lieu cette intervention. Bernard-Henri Lévy présidait, à la demande de Jacques-Alain Miller, le prestigieux Forum des Psys 2010 dont le thème était la culture de l’évaluation et ses effets mortifères. Qu’est-ce que le chiffre ? Peut-on chiffrer l’humain ? Est-ce là une nouvelle version du vieux modèle capitaliste [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-4770" title="BHL video psy" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2010/04/BHL-video-psy1-150x150.jpg" alt="BHL video psy" width="150" height="150" />C’est le 7 février 2010 qu’a eu lieu cette intervention. Bernard-Henri Lévy présidait, à la demande de Jacques-Alain Miller, le prestigieux Forum des Psys 2010 dont le thème était la culture de l’évaluation et ses effets mortifères. <span id="more-4733"></span>Qu’est-ce que le chiffre ? Peut-on chiffrer l’humain ? Est-ce là une nouvelle version du vieux modèle capitaliste ? Faut-il détester le capitalisme ? S’y résigner ? Le réformer ? Pourquoi se suicide-t-on à France-Telecom ? Ailleurs qu’à France Télécom ? Qu’en est-il de la misère sociale aujourd’hui ? De la souffrance au travail ? La crise que traverse la planéte est-elle réellement financière ? Proprement économique ? Ou spirituelle ? Telles sont quelques unes des questions abordées ici par un BHL très en verve et qui se révèle beaucoup moins sourd qu’on ne le dit, et qu’il ne le dit lui-même, à la “question sociale”.<br />
<strong>Liliane Lazar</strong>.</p>
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		<title>Ce qu&#8217;il a dit à Durban II</title>
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		<pubDate>Mon, 20 Apr 2009 23:00:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Bernard-Henri Lévy</dc:creator>
				<category><![CDATA[Conférences et textes]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[Commémoration de la Shoah – 20 avril 2009
Place des Nations – Genéve
Tout le Discours de Bernard-Henri Lévy 
Discours de clôture prononcé le 20 avril, Place des Nations à Genève, par Bernard-Henri Lévy
&#171;&#160;Me voici donc, pour la troisième fois en trente ans, investi du redoutable honneur de m’exprimer en ce jour qui est, pour tous les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-full wp-image-44" title="Bernard-Henri Levy, Dublan II" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2009/05/dublan-ii-bhl.jpg" alt="Bernard-Henri Levy, Dublan II" width="140" height="100" />Commémoration de la Shoah – 20 avril 2009<br />
Place des Nations – Genéve<br />
Tout le Discours de Bernard-Henri Lévy<span id="more-1"></span> </p>
<p><strong>Discours de clôture prononcé le 20 avril, Place des Nations à Genève, par Bernard-Henri Lévy</strong></p>
<p>&laquo;&nbsp;Me voici donc, pour la troisième fois en trente ans, investi du redoutable honneur de m’exprimer en ce jour qui est, pour tous les juifs du monde, un jour de deuil et de mémoire. Et me voici, comme chaque fois, plus peut-être que les autres fois, contraint de réexpliquer pourquoi cette commémoration est, non seulement pour les juifs mais pour le monde, un devoir sacré.</p>
<p>Ne faut-il pas, demandent certains, laisser les morts enterrer les morts et l’oubli, le bon oubli, cicatriser les blessures du passé ? Oui, bien sûr, il le faut. Oui, bien sûr, il est toujours bon de laisser les morts enterrer les morts. Et je dirai même qu’il n’y a pas plus juif, pas plus conforme aux commandements de la Torah, que cette injonction évangélique d’enterrer vite, une fois pour toutes, les morts. Sauf… Oui, sauf quand ce sont des morts qui ne sont, justement, pas enterrés. Sauf quand ce sont des morts dont le mourir même impliquait qu’il fût sans tombe ni mémorial. Sauf quand ce sont des morts dont la mort fut programmée pour être une mort sans trace, sans vestige et donc, j’y insiste, sans sépulture. Alor, il appartient aux vivants d’être les tombeaux vivants de ces morts. Et alors, par exception, il est du devoir des survivants, et des enfants des survivants, de porter en eux le souvenir de ces pères qui auront, à jamais, l’âge de leurs enfants.<br />
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs… Nous sommes les tombeaux de nos pères…  Ce sont les mots d’un grand poète français, Charles Baudelaire. Mais c’est, surtout, le cas de ceux qui se refusent à se laver les mains de toute la chair juive parie en cendre et en fumée.</p>
<p>Ce crime, dit-on encore, fut un grand crime assurément. Mais où voyez-vous qu’il ait été un crime plus grand que tous les autres crimes ? Et pourquoi tenez-vous tant à lui conserver, dans cette suite de forfaits qui est la trame même de l’histoire des hommes, cette place d’exception ? Nous ne tenons à rien, naturellement. Rien n’est plus étranger à la mémoire juive de la mort que cette idée d’établir, entre les morts, quelque échelle ou hiérarchie que ce soit. Sauf que, là encore, il s’est produit avec la Shoah quelque chose qui se trouve être &#8211; nous n’y pouvons rien &#8211; sans précédent.<br />
Et ce quelque chose c’est une chasse à l’homme et un massacre qui impliquaient, non seulement l’absence de trace donc de tombeau, mais l’impossibilité pour les victimes de trouver un lieu, un seul, où se soustraire à leurs bourreaux. Les Arméniens, qui furent (et cela est trop souvent contesté) les victimes du premier génocide de l’Histoire, n’étaient pourchassés qu’en Turquie. Les Tutsis, les Cambodgiens, les Darfouris (dont le génocide doit être dénoncé avec la même énergie) pouvaient, en théorie au moins, et pour peu qu’ils trouvent asile dans un pays voisin, échapper aux griffes des assassins. Pas d’échappatoire pour les Juifs visés par une Shoah qui se voulait une destruction totale. L’Europe entière &#8211; bientôt, et en théorie, le monde &#8211; devenus un piège immense pour le gibier juif traqué par les chiens de la Wehrmacht et de la SS. Une extermination &#8211; c’est cela qu’elle eut d’atrocement singulier &#8211; qui ne laissait pas de recours parce qu’elle se voulait sans reste.</p>
<p>Cette notion d’extermination sans reste est importante pour une autre raison encore, très précise, très concrète &#8211; et cette raison c’est Israël. La Shoah n’est pas la cause d’Israël, naturellement. Et il faut tout faire, vraiment tout, pour briser la mauvaise chaîne qui, en liant les deux, a toujours pour résultat de providentialiser, donc qu’on le veuille ou non, de justifier, la Shoah. Mais n’empêche. Il y a une autre sottise, que l’on entend un peu partout, et qui consiste à dire : « oui d’accord un crime ; oui, à la rigueur, un crime singulier ; mais les survivants de la tragédie, pourquoi ne pas les avoir installés en Allemagne ? pourquoi un foyer national juif dans la seule partie du monde qui ne trempa pas dans le crime et qui est le monde arabe ? ». Eh bien la réponse c’est, toujours : c’est le monde même qui fut ce piège pour les juifs ; il n’y eut pas une partie du monde où ne souffla le mauvais vent de cette mort ; et le monde arabe, pas plus que le reste du monde, ne fut en reste dans ce projet d’extermination sans reste… Nous avons, aujourd&#8217;hui, des informations très détaillées sur la question.<br />
Nous avons les Mémoires du Grand Mufti de Jérusalem exprimant, sans relâche, pendant toute la durée de la guerre, son admiration pour Hitler. Nous avons des travaux d’historiens faisant état de l’existence d’une légion SS arabe attendant, à l’arrière de l’armée de Rommel, l’ordre de foncer sur le Yichouv pour y exterminer les 500 000 juifs déjà installés. Nous savons, en d’autres termes, que le nazisme fut une idéologie mondiale qui connut des versions nationales et, en particulier, une version arabe non moins criminelle que sa version européenne. Cela ne change rien, bien au contraire, au nécessaire combat pour la  démocratie dans le monde arabe et, en particulier, dans l’Etat palestinien à naître. Mais c’est un argument de probité qu’il est juste d’opposer, sans relâche, à ceux qui, forts d’une ignorance qui est fille de l’absence de mémoire, tentent de délégitimer Israël &#8211; et parfois, hélas, y parviennent. Commémorer la Shoah c’est, aussi, ce devoir de probité. C’est, aussi, cette lutte contre l’ignorance.</p>
<p>Nous sommes le 20 avril 2009. On aurait pu, quand fut décidé, il y a cinquante ans, d’inscrire cette journée de commémoration dans le calendrier des nations, choisir le jour anniversaire de l’ouverture des camps de la mort. On aurait pu choisir celui de la Conférence de Wansee. On aurait pu se décider pour n’importe quel autre jour témoignant &#8211; ils sont légion ! &#8211; du martyre juif à travers les âges. Eh bien non. C’est le 27 Nissan de l’année hébraïque qui fut choisi. C&#8217;est-à-dire, cette année en particulier, le jour anniversaire du déclenchement de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Et, dans les vives discussions qui présidèrent à ce choix, dans le débat, notamment, entre Ben Gourion et les tenants du judaïsme  religieux, ce détail n’échappa évidemment à personne. Ce qu’il entendait signifier ? Qu’il fallait en finir avec le cliché d’un peuple juif allant à la mort comme bêtes à l’abattoir. Qu’il fallait célébrer, en même temps que le souvenir du crime, celui de ces épisodes  héroïques que furent, après Varsovie, les révoltes de Sobibor, Birkenau, Treblinka. Qu&#8217;il importait, en d’autres termes, de commémorer un massacre mais aussi une résistance.  Pour moi qui suis fils, non de déporté, mais de résistant, cette volonté est essentielle.<br />
Je vous invite à vous souvenir qu’il y a toujours, jusque dans la nuit la plus noire, lieu de s’insurger et d’espérer. Nous sommes là pour rappeler, bien au-delà de nous, à tous les peuples du monde, qu’il est toujours possible, toujours, de se révolter.</p>
<p>Un dernier mot. Puisque nous en sommes aux questions de calendrier, il y a un vrai hasard, cette fois, des calendriers qui fait que s’est ouvert, aujourd&#8217;hui, à quelques pas d’ici, une conférence internationale contre le racisme. Et il s’est trouvé, à nouveau, des voix pour nous dire : « à quoi bon revenir sur les racismes d’hier quand ce sont les racismes de demain qui menacent ? et ne craignez-vous pas, en vous fixant sur les génocides anciens, de manquer ceux qui adviennent, ici, maintenant, sous vos yeux ? ».<br />
Eh bien non, bien sûr, je ne le crains pas. Et je crois même, pour être franc, qu’il y a là une autre raison, au contraire, de commémorer la Shoah.<br />
Car outre que cette conférence est en train de tourner, comme prévu, à la mascarade, je retourne la question. Pourquoi tant d’organisations juives se sont-elles mobilisés pour le Darfour ? Pourquoi les premiers à avoir compris ce qui se passait au Rwanda  furent ils ceux qui, juifs ou non juifs, avaient la Shoah au cœur ? Pourquoi, quand le monde fermait les yeux sur le massacre des musulmans de Bosnie, revint-il  à une poignée d’hommes et de femmes dont le seul point commun était d’avoir en tête le « plus jamais ça » d’Auschwitz, de sonner le tocsin ? Ils n’étaient pas mieux informés que d’autres, naturellement. Ni, encore moins, meilleurs. Ils avaient juste une boussole. Une échelle du mal et du pire Une sorte de radar qui leur signalait, chaque fois, la proximité de la Bête et de son parfum caractéristique. Il faut commémorer la Shoah parce que, loin de nous rendre aveugles aux souffrances du moment, c’est le seul moyen, au contraire, de les rendre intolérables et visibles.</p>
<p>Je rêve, chers amis, d’une Conférence qui, au lieu de servir de tribune aux délires racistes d’un Président iranien psychopathe, au lieu de servir au blanchiment moral d’un quarteron de dictateurs dont la contribution  à l’histoire mondiale de la démocratie et des droits de l&#8217;homme a consisté, jusqu’ici, à pendre les homosexuels, à opprimer les minorités religieuses ou à brûler vives les femmes adultères, aurait été une tribune pour tous les offensés, les sans voix, des génocides oubliés d’aujourd&#8217;hui. Je rêve d’un Durban II qui se serait ouvert sur le témoignage d’un Indien Dalit. Ou d’un survivant du Darfour. Ou d’un Rwandais rescapé des massacres d’il y a quinze ans. Ou du fils d’un de ces morts sans tombe non plus, sans nom, sans visage, sans inscription dans aucune archive ni mémoire, parfois sans nombre, qui ressemblent comme des frères aux morts sans reste de la Shoah et que fauchent, aujourd&#8217;hui même, en Afrique, en Asie ou ailleurs, des guerres qui n’intéressent personne. Ce rêve, il faudra bien qu&#8217;il finisse par devenir réalité. Et c&#8217;est pourquoi, ce soir, depuis cette belle ville qui est, par tradition, symbole d&#8217;hospitalité et de liberté, devant vous qui êtes, par vocation, les avocats naturels de tous ces damnés modernes, j&#8217;appelle à une autre Conférence, vraiment antiraciste, vraiment fidèle aux idéaux des Nations Unies, car scellant la Grande Alliance des ébranlés d&#8217;hier et d&#8217;aujourd&#8217;hui. Oublions Durban 2. Préparons Genève 3.  »</p>
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		<title>Bernard-Henri Lévy poursuit ses &#171;&#160;Mémoires implicites&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Wed, 04 Mar 2009 22:25:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Après &#171;&#160;Ennemis publics&#160;&#187;, sa correspondance avec Houellebecq, voici un long entretien-souvenir avec le directeur de Purple, Olivier Zahm. Purple est ce magazine français, mais écrit en anglais et vendu à New-York, qui est, aujourd&#8217;hui, le plus &#171;&#160;culte&#160;&#187; des magazines underground (on ne le trouve, à Paris, que dans quelques kiosques, très peu nombreux).?Olivier Zahm, son [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Après &laquo;&nbsp;Ennemis publics&nbsp;&raquo;, sa correspondance avec Houellebecq, voici un long entretien-souvenir avec le directeur de Purple, Olivier Zahm. Purple est ce magazine français, mais écrit en anglais et vendu à New-York, qui est, aujourd&#8217;hui, le plus &laquo;&nbsp;culte&nbsp;&raquo; des magazines underground (on ne le trouve, à Paris,<span id="more-882"></span> que dans quelques kiosques, très peu nombreux).?Olivier Zahm, son directeur, est un personnage emblématique des nuits franco-newyorkaises et de la mode ( il apparaît aussi, ici, comme un intellectuel à la fois brillant, informé et expert dans l&#8217;art, redoutable, de relancer le jeu avec son interlocuteur).?Et, quant à cet entretien, on verra qu&#8217;il se déploie sur le registre de l&#8217;énumération des personnages ou, pour parler comme Levinas, des &laquo;&nbsp;Noms propres&nbsp;&raquo;: de Louis Althusser à Alain Delon, de Maurice Blanchot ou Cioran à François Pinault ou <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/francois-mitterrand-2314.html" title="François Mitterrand">François Mitterrand</a>, d&#8217;un jeune Marocain anonyme à la première femme qui ait compté, une sorte d&#8217;autoportrait en creux.?Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es; rappelle-moi qui t&#8217;a fait, je te dirai à quoi tu ressembles ; telle est la logique (classique mais qui prend, ici, des accents de grande sincérité) de cette démarche.?Ce n&#8217;est qu&#8217;un début. L&#8217;autobiographie continue.</p>
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		<title>L&#8217;intégralité de l&#8217;interview que BHL a donnée à Frédéric Begbeider pour le magazine GQ</title>
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		<pubDate>Wed, 25 Feb 2009 16:37:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Conférences et textes]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[L&#8217;intégralité de l&#8217;interview qu&#8217;il a donnée à Frédéric Begbeider pour le magazine GQ et dont celui-ci a publié une version abrégée. Begbeider\BHL : la rencontre, c&#8217;est le moins qu&#8217;on puisse dire, est passionnante. Et, souvent, désopilante. Quand deux vrais écrivains se rencontrent, ils font quoi? Ils baissent la garde&#8230; 
Depuis la publication de sa correspondance [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>L&#8217;intégralité de l&#8217;interview qu&#8217;il a donnée à Frédéric Begbeider pour le magazine GQ et dont celui-ci a publié une version abrégée. Begbeider\BHL : la rencontre, c&#8217;est le moins qu&#8217;on puisse dire, est passionnante. Et, souvent, désopilante. Quand deux vrais écrivains se rencontrent, ils font quoi? Ils baissent la garde&#8230; <span id="more-872"></span></p>
<p>Depuis la publication de sa correspondance avec Michel Houellebecq, une chose incroyable est en train d’arriver à Bernard-Henri Lévy : il redevient « hype ». Même si le livre « Ennemis Publics » (Grasset-Flammarion) n’a pas rencontré le succès escompté, on trouve BHL dans « Purple », le magazine so fashion du destroy Olivier Zahm, et Eric Dahan, oui, le Eric Dahan des « Nuits Blanches » de Libération, vient de réaliser pour France 5 un documentaire intitulé : « Bernard-Henri Lévy, la Déraison dans l’Histoire ».</p>
<p>Il ne manquait plus à la « new street trash credibility » du Nouveau Philosophe qu’un entretien dans « GQ » avec votre serviteur. Voilà qui est fait, dans son bel appartement parisien du boulevard Saint Germain.</p>
<p>GQ : Ca va ? C’est le stress intégral avant votre départ ?</p>
<p>BHL : Pas vraiment, non. Je n’ai jamais mis plus de cinq minutes à faire un bagage. Venez dans mon bureau. Vous prenez quoi ?</p>
<p>GQ : Un Coca pas light. Vous partez où ?</p>
<p>BHL : Nager. A l’Ile Maurice.</p>
<p>GQ : Ce n’est pas un pays en guerre.</p>
<p>BHL : Certes. Encore que je lisais, l’autre jour, qu’on y a empêché Enrico Macias de chanter.</p>
<p>GQ : Pourquoi, qu’est ce qu’il a fait ?</p>
<p>BHL : Rien. Il est juste juif. Comme Arthur. Vous avez vu qu’Arthur, le showman, a été empêché de se produire, à deux reprises, et, cette fois, en France ? C’était juste après la guerre de Gaza. Et, comme Dieudonné a dit, un jour, que les recettes de ses shows servaient à financer Tsahal, vous avez des cons qui sont venus, à l’entrée du théâtre, crier : « Israël assassin, Arthur complice ». C’est n’importe quoi, naturellement. Mais ça fait froid dans le dos. Même chose pour Macias.</p>
<p>GQ : C’est un proche de Sarkozy, il a soutenu Sarkozy.</p>
<p>BHL : Oui, et alors ? Ca change quoi ? Enfin, bref : l’Ile Maurice, j’y vais pour me reposer, nager et travailler.</p>
<p>GQ : Quel hôtel ?</p>
<p>BHL : Le même depuis vingt ans, le Royal Palm.</p>
<p>GQ : Moi j’aime bien le Prince Maurice. Mais la dernière fois que j’y suis allé, il pleuvait.</p>
<p>BHL : Vous préférez vraiment le Prince Maurice ?</p>
<p>GQ : Il est plus récent, c’est une décoration dans le style « Aman », des coussins partout, des grands lits et des villas en bois sur pilotis. Le Royal Palm, c’est là où Chirac allait, c’est plus vieux.</p>
<p>BHL : J’y vais depuis toujours et comme je déteste changer… La mer est comment au Prince Maurice ?</p>
<p>GQ : Elle est moins bien parce que c’est sur un autre côté de l’île et la plage est artificielle. Il faut le reconnaître, c’est une fausse plage.</p>
<p>BHL : Le Royal Palm a un avantage : ce lagon, cette mer chaude. Nous avons l’habitude, avec Arielle, d’y nager longtemps, très longtemps. Et ça, c’est formidable.</p>
<p>GQ : C’est le secret de votre silhouette si svelte.</p>
<p>BHL : C’est l’un des secrets de fabrication de mes livres : je les commence en nageant – c’est en nageant, longuement, que je réfléchis le mieux.</p>
<p>GQ : Il faut que je vous explique. On va faire un entretien d’une légèreté atroce.</p>
<p>BHL s’adresse à son majordome sri-lankais : Harry ? Could you please check with Joel my lunettes de natation. Ok, you put them into my bag. Thank you.</p>
<p>GQ : Je me disais… j’aimerais comprendre la vie que vous menez. (je me lève et j’arpente son bureau) Pardon, je marche parce que vous savez ce que dit Montaigne : « Mes pensées dorment si je les assieds ».</p>
<p>BHL : C’est aussi un truc d’ancien taulard. On reconnaît quelqu’un qui a fait de la prison au fait qu’en pleine conversation, il se lève et se met à marcher. J’ai un ou deux amis dans ce cas : c’est une règle.</p>
<p>GQ : Vous n’avez jamais fait de taule ?</p>
<p>BHL : Si. En Inde, il y a trente cinq ans. Au Pakistan, il y a vingt cinq ans. En Argentine, aussi, à la fin des années 70, sous le régime des généraux fascistes. Mais, chaque fois, brièvement. Et vous ?</p>
<p>GQ : J’ai fait deux nuits. Première nuit au commissariat du huitième et deuxième nuit au dépôt.</p>
<p>BHL : L’histoire des mains sur la voiture et tout ça, c’était deux nuits ?</p>
<p>GQ : Ce n’étaient pas des mains sur la voiture, c’était autre chose ! J’ai été déféré au dépôt à l’île de la Cité.</p>
<p>BHL : Ouais, je me souviens. Je vous avais même envoyé un petit SMS d’amitié, vu l’épreuve abominable que vous traversiez.</p>
<p>GQ : Oui, donc c’est pour ça que je me lève, je suis un repris de justice. Bon, c’est quoi votre vie quotidienne ? Là vous étiez où ? Vous revenez de Gaza ?</p>
<p>BHL : D’Israël. De Ramallah, en territoire palestinien. Et, brièvement, de Gaza.</p>
<p>GQ : C’est fascinant parce qu’on se dit : « il va à Gaza sous les bombes et puis à l’Ile Maurice juste après ». Et ça, c’est quand même un bon résumé de votre vie, non ? La plupart des gens qui vont au Royal Palm ne vont pas faire la guerre et la plupart des gens qui font des guerres, ne vont pas au Royal Palm. Vous êtes le seul à avoir accès à ces deux univers simultanément. Qu’est-ce que ça fait ?</p>
<p>BHL : À moi, rien. Mais aux autres, enfin : à certains autres, ça fait apparemment quelque chose. Et même, je crois, ça énerve. Mais que voulez-vous que je vous dise ? Je fais mon métier d’intellectuel d’un côté. Et j’aime la vie, de l’autre. C’est d’une simplicité absolue.</p>
<p>GQ : Le métier d’intellectuel, c’est pas forcément d’aller sous les bombes. C’est très admirable d’aller en Bosnie, en Afghanistan, et tout, mais on pourrait aussi dire qu’un intellectuel, ça reste dans son lit.</p>
<p>BHL : Oui, absolument. Et c’est tout à fait respectable. Moi, il se trouve que ce n’est pas ça. Mon tempérament… Mes admirations… Les hasards de la vie… Je veux dire par là que ce n’est évidemment pas un « système ». Je ne me suis pas réveillé, à 20 ans, en me disant que j’allais passer ma vie à aller en Afghanistan. Mais voilà. Ça s’est passé comme ça. Quand la guerre de Bosnie éclate, en 1992, j’écris, je manifeste – mais j’ai, aussi, envie d’aller y voir et d’en parler en connaissance de cause.</p>
<p>GQ : D’accord, mais je récapitule. Tout commence en 1971 avec votre engagement au Bangladesh. Et je respecte cette tradition, depuis Voltaire, de l’intellectuel engagé, très bien, qui se mêle de politique. Mais maintenant, vous êtes né en 1948, vous avez 60 ans. Vous pourriez très bien vous dire : « je ne vais m’engager qu’au Royal Palm, dans ma maison à Marrakech, et je vais écrire des textes qui parleront des nuages, de ma femme, de mes enfants. »</p>
<p>BHL : Mouais…</p>
<p>GQ : Non mais c’est vrai, sans blaguer. Je ne dis pas que c’est un ordre que je vous donne. Mais on peut se dire que dans la jeunesse on a envie d’être fougueux et qu’après… Il faut accepter son grand âge mon cher. Qu’est ce que vous pensez de ça ? La bougeotte ne vous quittera jamais ?</p>
<p>BHL : Si, peut-être. Le problème c’est le grand âge qui n’a pas l’air de m’accepter dans son règne implacable. C’est vrai que j’ai 60 ans. Mais, comment vous dire…</p>
<p>GQ : Ce n’est pas tout à fait l’âge de la retraite, mais….</p>
<p>BHL : La vérité est que je n’y pense jamais. Et quand j’y pense, comme là, à cause de vous, ça me semble assez improbable, ça me semble une des choses les plus saugrenues qui soient.</p>
<p>GQ : Donc ?</p>
<p>BHL : Donc, avoir soixante ans n’a pas beaucoup d’importance. Je ne l’intègre pas dans mon concept, dans ma définition de moi-même. Et je ne fonctionne pas de manière tellement différente que lorsque je ne les avais pas. À 20 ans, j’entends l’appel de Malraux, je prends mon billet d’avion et je vais au Bangla-Desh. À 45, je vois les snipers qui tirent sur Sarajevo, je prends une voiture, je franchis les lignes serbes, j’entre dans la ville assiégée. À 60 ans, j’apprends que les Russes marchent sur Tbilissi…</p>
<p>GQ : Et je vais en Ossétie.</p>
<p>BHL : Non, en Géorgie. Ce que je veux vous dire c’est que le temps n’a tellement prise sur tout ça.</p>
<p>GQ : Est ce que ce n’est pas justement une manière de lutter contre le temps, de rester toujours aussi fringuant et vivant, que de sortir de temps en temps de son ghetto doré pour aller dans la poussière et le sang ?</p>
<p>BHL : Là, vous inversez. Ce n’est pas pour rester vivant que je sors de ce que vous appelez mon ghetto doré. C’est parce que je suis vivant !</p>
<p>GQ : Rires.</p>
<p>BHL : Non, mais c’est vrai ! Il y a de moins en moins de gens vivants, autour de nous. Y compris chez les gens jeunes, il y a de plus en plus de morts vivants – des gens qui croient être vivants mais dont des pans entiers de l’être sont comme morts. Moi je suis enthousiaste. Je suis heureux de vivre. J’aime la volupté. L’action. J’aime écrire. Je travaille comme une brute, je m’épuise, je cisèle mes livres presque indéfiniment. Bref, je suis vivant. Aussi vivant qu’il est possible de l’être.</p>
<p>GQ : Il y a deux choses que vous ne dites pas maintenant et comme vous les avez écrites dans des emails récemment, adressés à un écrivain concurrent et néanmoins ami, je vais donc les ressortir, comme ça vous les aurez dit dans GQ : Premièrement, au Lycée Pasteur de Neuilly, vous faisiez vos études secondaires, il y avait un souffre douleur officiel qui s’appelait « Mallah », qui se faisait péter la gueule, qui était persécuté, et vous avez pris sa défense. Et d’ailleurs, je voulais savoir si, après le livre, il s ‘était manifesté.</p>
<p>BHL : Non.</p>
<p>GQ : Donc, peut-être qu’il y aurait ici l’origine de vouloir prendre la défense des opprimés, depuis le Lycée. Deuxièmement, et c’est plus important, vous avez évoqué votre père, engagé auprès de l’Espagne Républicaine puis dans les Forces Françaises Libres. Donc finalement votre goût pour l’action serait une manière d’imiter ce père mystérieux, silencieux, solitaire. Voilà les deux choses que vous ne venez pas de me dire.</p>
<p>BHL : Eh bien je vous les dis. C’est d’ailleurs la conclusion que tire Houellebecq dans sa lettre à lui, celle qui suit juste la mienne : « on n’échappe pas à l’empreinte du modèle paternel. » Lui, Michel, trouve ça un peu navrant. Il dit : c’est quand même con qu’on en revienne toujours là et que même des gens…</p>
<p>GQ  … aussi intelligents que nous.</p>
<p>BHL : … aussi singuliers que deux écrivains en reviennent toujours, finalement, à cette loi vieille comme l’espèce : on n’échappe pas au modèle paternel. Bon. Il a raison, bien sûr. C’est vrai que, moi, par exemple, je vis sous la tutelle invisible d’un modèle paternel très fort. C’était vrai de son vivant et…</p>
<p>GQ : Votre père je ne l’ai rencontré qu’une fois. C’était en 1993 à votre mariage à Saint Paul de Vence. J’étais en train de monter le son de la musique et il m’a pris pour le DJ. Il m‘a dit « Mais mettez le son moins fort ! » Il était très autoritaire. Donc j’avoue que ça ne devait pas être facile.</p>
<p>BHL : Si. Parce que c’était quelqu’un, en même temps, de doux, de bon…</p>
<p>GQ : Toujours sur l’engagement, il y a quand même un portrait très drôle de vous dans le dernier roman de Jean-Paul Enthoven, texte sous-estimé, intitulé « Ce que nous avons eu de meilleur ». Je ne résiste pas au plaisir de vous en lire quelques extraits que vous connaissez. Évidemment, vous n’êtes pas le personnage, c’est un roman, dans le livre il s’appelle Lewis, ça n’a rien à voir…</p>
<p>BHL : Ecoutez. Ça va comme ça. Ça, c’était la comédie qu’on jouait, au moment de la sortie du livre, pour tromper les radars des critiques les plus malveillants. Mais, maintenant, on peut révéler la terrible, l’atroce, l’insoutenable vérité : Lewis c’est moi.</p>
<p>GQ : Alors je cite : « Il écrit des livres retentissants, aime la gloire et la pleine lumière, se sent concerné par le sort de l’humanité. » Et après, ça devient beaucoup plus marrant. Il dit que votre vrai modèle ce n’est pas Malraux mais le Prince Malko Linge, le héros de SAS de Gérard de Villiers. Est ce que c’est vrai ?</p>
<p>BHL : Non, ce n’est pas vrai. Mais attention. Soyons précis. Un, ce n’est pas vrai. Deux, c’est drôle. Et trois, ce qui est exact c’est que je suis un lecteur de SAS.</p>
<p>GQ : Donc quand vous allez à l’autre bout de la planète, vous avez déjà toutes les bonnes adresses de  Gérard de Villiers ?</p>
<p>BHL : Sérieusement, il m’est arrivé de passer par des endroits où il était passé. Et j’ai vérifié, chaque fois, qu’il était plutôt un bon journaliste. Travail de documentation excellent. Enquêtes solides. Bonne vision géopolitique. Au Pakistan par exemple, lors de mon enquête sur la mort de Daniel Pearl, j’ai eu, une fois, le même fixeur que lui…</p>
<p>GQ : C’est quand même marrant.</p>
<p>BHL : On peut dire ça comme ça, oui. En tout cas, le fait est là : quand Jean-Paul me situe entre <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a> et le Prince Malko, il y a un fond de vérité.</p>
<p>GQ : Il écrit aussi : « Entre mon champion mélancolique et celui de « Gâchis à Karachi », des correspondances inattendues s’établirent finalement. » (Rires).</p>
<p>BHL : Ecoutez. Contrairement à ce qu’ont pu dire ou déduire quelques imbéciles, j’aime le livre de Jean-Paul et j’aime le portrait qu’il y fait de moi.</p>
<p>GQ : Mais c’est ce qu’on vient de dire ! Il vous a bien observé, en train d’aller en Israël pendant la guerre puis ensuite au Royal Palm à Maurice. Voici le passage que je préfère de tout le livre : « Quant à Lewis, qui se voulait indifférent aux humeurs du ciel, il s’était réfugié dans son bureau afin d’étudier les Rétractations de Saint Augustin, tout en rédigeant un article véhément pour le Calcutta Daily. »</p>
<p>BHL : (Rires)</p>
<p>GQ : J’ai dîné avec Jean-Paul, qui est votre meilleur ami, et nous en sommes venus à la conclusion que votre modèle ne serait ni Malraux, ni SAS, mais Paul Morand. Même fascination pour les voyages, la vitesse, l’envie de vivre, la littérature bien sûr, et puis un certain luxe, l’appartement où nous nous trouvons en témoigne. Il y a une différence : vous n’auriez peut-être pas épousé une antisémite.</p>
<p>BHL : Il y a deux choses que je trouve insupportables chez Morand. L’antisémitisme, bien sûr – pas seulement celui de sa femme, le sien. Mais aussi sa pingrerie, ce quelque chose d’étriqué qu’il avait et qui contredisait sa vision du monde. Cela étant dit, vivre vite, vivre sur plusieurs registres à la fois, ne pas dissimuler le plaisir que l’on éprouve à vivre ainsi, j’aime tout cela chez Morand. Beaucoup. Je pense, moi aussi, que la vitesse est une vertu. Je pense, moi aussi, qu’avoir plusieurs vies à la fois, éventuellement cloisonnées, est un bien. Et je pense, enfin, qu’il faut arrêter avec l’hypocrisie et que le goût de la vie n’est pas incompatible avec le travail d’écrivain. C’est peut-être l’un des rares points où les années qui passent m’ont un peu changé : je ne suis plus mal à l’aise avec ça ; j’ai acquis, par rapport à ça, une liberté beaucoup plus grande.</p>
<p>GQ : Alors là, pardon, mais ce n’est pas comme ça que votre dernier livre a été perçu. Peut-être à cause de son titre « Ennemis Publics », il a donné l’impression d’une lamentation et d’une plainte face à des « meutes » de journalistes haineux. Ce livre a été mal compris ?</p>
<p>BHL : Par vous, là, sûrement. Car ce livre a deux auteurs, je vous le rappelle. L’un, Michel, dont on peut dire en effet, et à l’extrême rigueur, qu’il « se lamente ». Et l’autre, moi, qui lui dis en substance: « pas de quoi se lamenter ; un, tout ça n’est pas grave ; deux, ces gens sont des nains ; trois, c’est vous qui, à l’arrivée, l’emporterez parce que vous êtes un grand écrivain ». C’est, littéralement, ce que je lui réponds. Et me plaindre, me lamenter,réclamer justice, etc., non, franchement, ça n’a jamais été ni mon genre ni mon cas.</p>
<p>GQ : Vous ne pensez pas que c’était une erreur de lui donner ce titre ? Personne ne vous considère comme un ennemi public. Mesrine est un ennemi public, pas vous.</p>
<p>BHL : Depuis quand un titre serait-il une erreur ou pas une erreur ? C’est le titre, voilà tout.</p>
<p>GQ : Parce que moi je trouve le livre bien meilleur que son titre.</p>
<p>BHL : Eh bien tant mieux. Ce qui peut arriver de mieux à un écrivain c’est que ses livres soient plus intelligents que lui. Et ce qui peut arriver de mieux à un livre c’est qu’il soit meilleur que son titre.</p>
<p>GQ : Est ce qu’il n’y a pas eu aussi ce lancement secret qui a pu agacer aussi ?</p>
<p>BHL : Agacer ? Mais c’est parfait ! Quel bonheur et quelle chance ! Cela étant dit, soyons sérieux une demi-seconde et rétablissons les faits tels qu’ils sont. S’il y a eu « secret » c’est d’abord parce que, pendant longtemps, nous n’étions pas certains, Michel et moi, de vouloir publier ce livre. On l’a démarré quand ? A la Noël 2007, il me semble. Eh bien jusqu’en mai, peut-être juin, on était contents, c’était une vraie correspondance d’écrivains, sincère, en profondeur, et on ne se posait pas tellement la question de savoir si on publierait ou non. Et puis ensuite… Oui, ensuite, quand la décision a été prise, quand il a été clair que ça deviendrait un livre, il y a eu le film de Michel qui allait sortir et qu’il ne fallait pas gêner, auquel il fallait laisser toutes ses chances et que l’annonce du livre, si elle venait trop tôt, allait parasiter… Teresa Cremisi ne l’a jamais dit comme je vous le dis là. Et elle a accepté d’encaisser &#8211; ce qui est tout à son honneur &#8211; son lot d’insultes et de bassesses. La vérité est pourtant celle-là. Elle est aussi simple que cela.</p>
<p>GQ : C’est toujours louche le secret… Récemment il y a eu un film qui n’a pas été montré à la presse, c’est le film d’Etienne Chatiliez, Agathe Cléry, et c’est toujours suspect quand un livre ou un film n’est pas montré. On se dit que ça doit être nul.</p>
<p>BHL : Oui. Sauf que le film de Michel était magnifique et que les critiques de cinéma ont été, comme souvent, grotesques. Cela dit, je vous le répète : où est le problème ? Etre « suspect », qu’est ce qu’on peut rêver de mieux pour un écrivain ?</p>
<p>GQ : Le livre a été plutôt bien accueilli, mais mal compris.</p>
<p>BHL : Bien accueilli, oui. Mais pas trop mal compris, non plus. Après il y a eu, sur internet, un énervement général… Mais ce n’est pas si grave.</p>
<p>GQ : Ce livre est de ma faute puisque je vous ai présenté Michel Houellebecq lors d’un dîner mémorable à l’Esplanade. Je suis le principal coupable.</p>
<p>BHL : Voilà, oui. Vous êtes à l’origine de tout ça. Allez donc vous dénoncer à Bakchich.com.</p>
<p>GQ : Continuons la chronologie. Après l’expédition au Bangladesh, le 27 mai 1977 à Apostrophes, vous devenez le symbole de l’intellectuel médiatique, avec cette fameuse émission qui lance les nouveaux philosophes, qui lance votre deuxième, mais premier vrai essai, La barbarie à visage humain, et les gens découvrent un type beau, jeune, excellent à l’oral, fils de riche, qui devient une célébrité instantanée. Je vous interdis de vous plaindre lors de notre entretien, mais c’est vrai que vous avez immédiatement suscité les jalousies.</p>
<p>BHL : Sur quel ton faut-il vous dire que je ne me plains jamais, absolument jamais, et par principe ? Cela étant dit, c’est vrai qu’il faut sans doute une vie pour payer ce que vous venez de décrire. Plus, peut- être, la deuxième vie, celle qui vient après la mort et où je continuerai, si cela se trouve, à solder mes derniers comptes…</p>
<p>GQ : Vous auriez pu choisir de disparaître, de vous cacher, de faire comme Salinger. Là vous êtes devenu l’écrivain audiovisuel, l’écrivain qu’on voit, qu’on entend et qui s’agite. Et ceci depuis 1977, ça fait 32 ans.</p>
<p>BHL : J’aurais « pu », comme vous dîtes. Mais cela ne m’amuse pas. Et puis, comment vous dire ? Les écrivains qui se cachent ont, par définition, quelque chose à cacher. Moi, c’est peut-être embêtant mais c’est comme ça : il se trouve que je n’ai rien à cacher… J’ajoute une chose. C’est vrai que je suis devenu ce que vous dîtes. Mais c’est vrai, aussi, que je suis un écrivain qui travaille, et qui travaille même beaucoup, seul au fond de sa mine, au bout de sa catacombe intérieure, et sans media pour enregistrer la performance ! Mes livres, on les aime ou on ne les aime pas. Mais ils sont là. Il y en a une trentaine. Ils avancent. Ils ne répètent pas trop. C’est un fait</p>
<p>GQ : Comme dans toute œuvre, c’est inégal, mais il y a certains livres incontestables. Par exemple, Les derniers jours de Charles Baudelaire et Le siècle de Sartre. Je pense que ce sont les deux titres que les gens respectent le plus, et curieusement, deux livres écrits sur quelqu’un d’autre. Est ce qu’aujourd’hui, en regardant votre bibliographie, vous avez le sentiment d’avoir plus travaillé ces deux-là ou est ce que vous avez d’autres préférences ?</p>
<p>BHL : J’ai des préférences, oui. Mais ce ne sont peut-être pas ces deux là. Je dirais plutôt, mon journal de la guerre de Bosnie, Le lys et la cendre ou encore…</p>
<p>GQ : Pourquoi ? Parce que c’est du nouveau journalisme ? C’est subjectif ?</p>
<p>BHL : Mettons, oui. Du journalisme subjectif. Encore que la formule s’applique mieux à un autre de mes livres : celui sur les guerres oubliées. C’est peut être lui, à tout prendre, le livre que je préfère.</p>
<p>GQ : Pour la même raison ?</p>
<p>BHL : Oui. Et parce que c’est un livre pieux dont l’ambition est d’essayer de réparer l’irréparable même, c’est-à-dire ces hécatombes de morts sans nombre, sans nom, sans tombe, sans visage. C’est ça, l’objet de ce livre. C’est de donner une petite tombe de papier aux morts du Burundi, du Sud-Soudan, de Colombie. C’est de rendre leurs noms à quelques uns de ces gens qui sont morts sans trace, sans la moindre archive consignée où que ce soit. Voyez-vous : cette situation-là, la situation de pays où les morts se comptent à cent mille près, où on ne connaît pas leurs visages, où leurs noms mêmes ne sont inscrits nulle part et où il n’y a pas de lieux où les vivants puissent se recueillir et pleurer, c’est, pour moi, la damnation absolue. « Je suis le tombeau de mon père », disait Baudelaire dont le père, comme vous savez, était un prêtre défroqué jeté à la fosse commune. Eh bien les gens auxquels je m’intéresse dans ce livre, ce sont des millions de François Baudelaire, des millions… Et puis il y a un troisième livre encore que j’aime, peut-être pour la même raison, c’est mon livre sur Daniel Pearl…</p>
<p>GQ : Ce sont trois livres que vous avez appelé des « romanquêtes », mais en fait c’est du « non fiction novel ». C’est ce qu’a fait Truman Capote avec « De Sang Froid » en 1966…</p>
<p>BHL : Oui et non. Le Pearl est d’abord une enquête – fouillée, serrée et obéissant (sauf dans un chapitre &#8211; celui où j’imagine le monologue intérieur de Pearl avant la mise à mort) aux canons du journalisme le plus exigeant. Le livre sur la Bosnie est un journal, vraiment un journal, le journal que j’ai tenu pendant les quatre années terribles de la guerre de Bosnie, avec juste ablation des pages les plus intimes. Et quant au livre sur les guerres oubliées, c’est un livre construit un peu à la manière de Nabokov dans « Feu pâle » : un long texte principal, hérissé d’appels de notes qui renvoient aux 300 et quelques pages suivantes.</p>
<p>GQ : Et vous ne citez pas Le diable en tête qui a eu le Prix Médicis en 1984, ni Les derniers jours de Charles Baudelaire, qui a eu le Prix Interallié en 1988.</p>
<p>BHL : En effet, non. Pas aujourd&#8217;hui. Revenez demain. Je suis parfois capricieux, vous savez</p>
<p>GQ : Et pas Le siècle de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a> ? Je me souviens très bien que c’était votre grand retour en l’an 2000, la dernière fois qu’il y a eu vraiment complète unanimité sur un de vos livres…</p>
<p>BHL : Justement !</p>
<p>GQ : Justement, pas besoin de s’en occuper, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a> n’a pas besoin d’aide ?</p>
<p>BHL : Non. Justement, ce genre d’unanimité me semble, pour le coup, bizarre.</p>
<p>GQ : La récompense de la sueur, parce qu’on sentait que vous aviez bossé ?</p>
<p>BHL : Peut-être, oui. 500 pages… Des chapitres sur Heidegger… Une relecture de La Critique de la Raison dialectique… C’est vrai que les gens étaient contents. Surtout après l’aventure du Jour et la Nuit, mon film avec Alain Delon, qui m’avait laminé…</p>
<p>GQ : La Barbarie à visage humain et ce mouvement des nouveaux philosophes, c’était une critique du communisme. En 89 et 91 le communisme a chuté à part en Chine, en Corée du Nord et à Cuba, mais maintenant ça n‘existe quasiment plus, et vous auriez pu à ce tournant-là essayer de critiquer le capitalisme, essayer de voir ce qui n’allait pas dans notre système à nous et qui est démontré aujourd’hui. Au lieu de ça, vous avez trouvé un nouvel ennemi qui est le terrorisme islamiste que vous avez baptisé « fascislamisme ». Pourquoi ne pas avoir eu envie d’analyser ce qui n’allait pas dans notre système occidental ? Vous qui allez souvent aux Etats-Unis, vous avez dû en croiser de ces traders complètement cocaïnés qui ont ruiné la planète !</p>
<p>BHL : Vous avez raison. Mais, d’abord, la vie est courte et on ne peut pas tout faire.</p>
<p>GQ : Rires.</p>
<p>BHL : Et puis, ensuite, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Le « fascislamisme » me semble un danger quand même plus sérieux que l’ultra-libéralisme.</p>
<p>GQ : Notre propre système est en train de s’effondrer, quand même.</p>
<p>BHL : Je ne crois pas. Il est en train de se réformer, de se réguler, de se débarrasser de ses escrocs, de les clouer au pilori, de se donner des systèmes d’alerte plus sophistiqués et à la hauteur de l’extraordinaire sophistication à laquelle étaient parvenus les « traders » dont vous parlez. Mais que le capitalisme soit en train de s’effondrer – là, non, ne rêvez pas…</p>
<p>GQ : Ca c’est quelque chose dont on n’a jamais parlé tous les deux. Moi j’ai senti quand j’ai écrit contre la pub que vous vous en foutiez carrément. Vous pensez que c’est une fausse menace, que l’on vit dans des pays complètement libres, démocratiques ?</p>
<p>BHL : Non, bien sûr. Je crois juste que la société idéale n’existe pas, qu’il faut renoncer à la viser et même à l’espérer et que la politique la moins criminelle est celle qui s’en tient au moindre mal. Alors voilà. La dictature de l’image, la tyrannie de la marchandise, la pub, peut-être que c’est mal ; mais c’est un moindre mal. Peut-être qu’il faut éviter de se prosterner devant ces idoles ; mais ce n’est pas non plus le fascisme. Peut-être qu’il faut les critiquer et j’ai d’ailleurs écrit trente six mille textes plaidant pour la taxe Tobin, contre le capitalisme prédateur, etc ; mais…</p>
<p>GQ : … mais vous êtes davantage préoccupé par la montée d’un nouveau fascisme intégriste.</p>
<p>BHL : Oui. Je pense que l’humanité contemporaine a eu à faire face à trois menaces mortelles : le nazisme, le communisme et, maintenant, la version intégriste de l’Islam, qui est une version arabe du fascisme. Vous m’avez bien entendu, n’est-ce pas ? Dans « fascislamisme », le mot important ce n’est pas « islam », c’est « fascisme ». L’affaire, autrement dit, n’est pas religieuse mais politique – et il faut la traiter politiquement.</p>
<p>GQ : Quelle est la dernière fois que vous avez vu Barack Obama ?</p>
<p>BHL : Il y a deux ans et demi à Chicago.</p>
<p>GQ : Quand vous avez écrit American Vertigo ?</p>
<p>BHL : Non, ça c’est la première fois, deux ans plus tôt, le soir de la Convention de Boston et de son tout premier grand discours. Je vais encore avoir l’air de la ramener. Mais que voulez-vous ? C’est la stricte vérité. Je dois être le premier bipède parlant et écrivant à avoir imprimé, dans un journal américain, que cet homme finirait Président des Etats-Unis. L’article s’appelait « A black Clinton ». A l’origine, et pour être exact, il devait s’appeler « A black Kennedy ». Et ce sont les éditeurs du journal qui m’ont dit : « vos marottes, d’accord ; mais là, vous charriez ; pas touche à Kennedy »…</p>
<p>GQ : Vous ne l’avez pas eu au téléphone depuis ? Il faut le lui rappeler ça !</p>
<p>BHL : Peut-être qu’il s’en souvient, qui sait ? Quand l’artiste italien Francesco Vezzoli a fait, pour la Biennale de Venise, sa fameuse installation où nous jouions, Sharon Stone et moi, deux faux candidats disputant une fausse campagne présidentielle, il voulait que nous soyons aussi crédibles que possible et a fait venir, à Los Angeles, pour Sharon, les conseillers  de Bush et à Paris, pour moi, quelques uns des conseillers d’Obama qui, à l’époque, il faut bien le dire, n’avaient pas encore grand-chose à faire…</p>
<p>GQ : Il faut rétablir le contact avec ce monsieur pour lui dire de contribuer à créer un État palestinien de toute urgence. Ce que peu gens savent, car tout le monde vous imagine soutenant Israël inconditionnellement, c’est que vous êtes pour un État palestinien.</p>
<p>BHL : Je soutiens absolument Israël. Mais c’est vrai que, depuis plus de 40 ans maintenant, je milite pour que justice soit faite au peuple palestinien. La seule chose c’est : pas n’importe quel État palestinien… Pas un État palestinien qui serait une base avancée de l’Iran… Pas un État palestinien qui serait une rampe de lancement de missiles contre l’Etat juif… Pas un État non plus qui, en Egypte, et par contagion, imposerait  la loi des « Frères musulmans » et ferait de l’Egypte un équivalent, en zone sunnite, de ce qu’est l’Iran en zone chiite… C’est ça l’enjeu stratégique de cette affaire. C’est ça qui, par-delà Israël, se joue dans ce drame. Est ce que l’Egypte deviendra au sunnisme ce que l’Iran est au chiisme ?</p>
<p>GQ : (Rires.) Pardonnez-moi mais je n’y comprends tellement rien… Moi je suis plus sensible à d’autres questions, je trouve ça dingue qu’un écrivain se sente obligé d’être super calé en géopolitique internationale.</p>
<p>BHL : Tant mieux pour vous. Mais pour les femmes égyptiennes à qui on demandera peut-être, un jour, de se revoiler, pour celles qu’on recommencera de lapider parce qu’elles auront regardé un autre homme, pour les petites filles qu’on enterrera vivantes, comme au Pakistan,  parce qu’elles auront refusé d’être mariées de force à l’âge de huit ans, la chose, malheureusement, n’est ni « calée » ni « marrante » : elle est juste terrible &#8211; et c’est  autre chose, croyez-moi, que la dictature de la marchandise.</p>
<p>GQ : Je pense que maintenant il est temps pour vous de devenir Cioran. Vous devez n’écrire que des aphorismes glacés et nihilistes, et arrêter de parler du chiisme et du sunnisme. Vous n’êtes pas d’accord ?</p>
<p>BHL : (Rires) Je crois qu’il est surtout temps de faire ce qui me chante. Je ne calcule pas ces choses. Je n’ai pas de stratégie. Je ne suis pas un mauvais tacticien, mais je de fais pas de stratégie.</p>
<p>GQ : Ce que vous dites c’est que vous faites ce qui vous plait, et puis c’est tout. On ne va donc pas vous forcer.</p>
<p>BHL : Voilà. Un écrivain se doit d’être, un peu, tacticien car sinon il serait balayé, marginalisé, enseveli sous les tombereaux d’ordures qu’on lui balance sur la tête. Mais, pour le reste, il faut faire comme ça vient.</p>
<p>GQ : Pas de retour au roman ?</p>
<p>BHL : Si, bien sûr. J’ai un roman en chantier depuis des années et des années, peut-être vingt ans, mais perpétuellement différé. C’est vrai que c’est le mauvais côté de ma vie : je suis toujours pris par autre chose.</p>
<p>GQ : Vous écrivez un roman depuis 20 ans ?! Il va être volumineux !</p>
<p>BHL : Ou, au contraire, complètement émincé, réduit au minimum – qui sait ?</p>
<p>GQ : Oui, mais regardez, on pourrait vous dire qu’un vrai romancier doit faire passer son roman avant tout le reste. Moi si j’écris un roman, il peut y avoir la guerre en Afghanistan, je continue à écrire mon roman sur « ma femme, cette grosse pute ».</p>
<p>BHL : D’accord. Sauf que, pour moi, les livres qui sont venus à la place sont, aussi, des livres qui me paraissaient importants.</p>
<p>GQ : Le roman passe après.</p>
<p>BHL : Si vous voulez. Mais on pourrait dire aussi que c’est comme ça que les choses doivent se passer, que les livres viennent à leur heure et que ce troisième roman viendra quand il sera vraiment mûr. Est-ce qu’on sait quand c’est le moment et quand ça ne l’est pas ? Est-ce qu’on ne s’invente pas des tas raisons de différer un livre, juste parce qu’il n’est pas prêt, que la vie n’a pas achevé de faire son travail  ?</p>
<p>GQ : Il y a quand même une évolution, c’est que vous avez toujours refusé de parler de vous-même, sauf dans un texte que j’aime beaucoup qui s’appelle Comédie, mais qui est une fausse confession. C’est vous qui le dites : dans Ennemis publics vous expliquez que Comédie n’est pas vraiment sincère, que c’était un nouveau masque sur le masque. Et pour la première fois dans Ennemis Publics, il y a une vraie autobiographie, il y a des scènes personnelles, ce qu’on ne trouvait jamais chez vous. Donc, quand même vous évoluez, allez-vous devenir un écrivain autofictif, une sorte de mélange de Chateaubriand et d’Annie Ernaux ?</p>
<p>BHL : « Ennemis publics » est un livre auquel je tiens énormément. Mais ne vous méprenez pas. Et n’en tirez pas de conclusions hâtives. Il ne tient que par le face à face avec Houellebecq. Jamais sans lui, Michel, je n’aurais dit – et jamais je ne dirai plus – ce que j’y dis.  </p>
<p>GQ : Pourquoi ce refus ?</p>
<p>BHL : Parce que ça ne m’intéresse pas. Parler de moi m’ennuie.</p>
<p>GQ : C’est étrange, on peut même se dire que c’est paradoxal. Parce que vous avez quand même un certain exhibitionnisme public et en même temps une pudeur littéraire.</p>
<p>BHL : Oui. Mais c’est l’aspect littéraire qui compte – vous ne croyez pas ? Ma loi, en littérature, c’est : « après vous ».</p>
<p>GQ : Après vous qui ? Lecteurs ?</p>
<p>BHL : Non. Vous, c’est <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a>, c’est Baudelaire, c’est  Daniel Pearl, c’est les anti-héros des guerres oubliées, c’est les Bosniaques, c’est mon voisin, mon prochain, mon ennemi, mon ami – c’est n’importe qui, en fait, sauf moi. C’est ainsi.</p>
<p>GQ : Vous dites « je » quand même.</p>
<p>BHL : Oui. Mais ça, c’est une question de simple honnêteté. Il est important de savoir qui parle, quel corps, quelle âme incarnée, quel sujet. Il y a des philosophes qui font comme s’ils étaient des purs esprits, désincarnés, vivant dans un ciel d’idées platoniciennes. Ils ont tort. Et la probité exige que l’on dise : « voilà ; c’est moi qui parle ; ce corps étroitement situé, déterminé, névrosé ; et il est important de le préciser ».</p>
<p>GQ : Oui, enfin moi je pourrais vous donner une autre hypothèse que je suis en train d’élaborer. C’est que vous manqueriez de confiance en vous, et que vous auriez ce besoin de vous tenir chaud en compagnie de Charles Baudelaire, de <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Jean-Paul Sartre</a>, de Daniel Pearl, par peur de vraiment affronter Bernard-Henri. Là, on est dans du Jacques Chancel, énorme !</p>
<p>BHL : Oui. Peut-être peut-on dire ça. Mais, franchement, je ne le crois pas. Ce n’est pas une question de confiance, c’est une question de curiosité. Et je n’ai pas la curiosité de moi, voilà tout. Les choses sont finalement assez cohérentes, vous savez. Je n’ai jamais fait de psychanalyse. Je n’écris jamais de lettres. À part à Houellebecq, je n’écris quasiment jamais à personne. Et j’ajoute que, si j’ai des états d’âme, des petits secrets, des chagrins, je n’embête jamais personne avec ça, je ne les confie à personne &#8211; même pas à mes meilleurs amis et encore moins à moi-même…</p>
<p>GQ : Mais vous tenez votre journal.</p>
<p>BHL : Oui. Mais c’est un journal. Et il sera instantanément détruit si je meurs demain matin.</p>
<p>GQ : C’est étonnant quelqu’un qui arrive à parler de lui sans parler de lui. Vous devez quand même dire des choses dans votre journal.</p>
<p>BHL : Tout, oui. Tout ce qu’il est possible de dire.</p>
<p>GQ : Il sera publié ?</p>
<p>BHL : Justement non. Et c’est pour ça, je vous le répète, c’est parce que je sais cela, que je peux le tenir.</p>
<p>GQ : Alors ça sert à quoi ? À clarifier les choses sur le papier ?</p>
<p>BHL : Ça sert à faire Le lys et la cendre. Ça a servi de matière première, jadis, à mes romans. C’est un gisement, si vous voulez, où je puise régulièrement et où je puiserai peut-être, un jour, la matière d’un livre ultime. Mais c’est ce que je raconte à Houellebecq : le rendre public en l’état, il n’en est tout simplement pas  question. Et c’est pourquoi j’ai mis au point tout un dispositif, un peu complexe mais sûr, de destruction en cas de pépin…</p>
<p>GQ : Cela va être du boulot pour votre secrétaire de passer tout ça au broyeur. Est ce que notre entretien sera dans ce journal ?</p>
<p>BHL : Tout y est. Tous les jours. Religieusement. Le matin très tôt. Le soir très tard. Sur le répondeur téléphonique de la jeune femme que vous avez vue et qui, en arrivant, le matin, tape…Alors pourquoi pas notre conversation ?</p>
<p>GQ : C’est la méthode Andy Warhol. C’est comme ça qu’Andy Warhol a tenu son journal, par téléphone.</p>
<p>BHL : Warhol dictait à Pat Hackett. Moi, c’est un peu différent. Je dicte à un répondeur que ma Pat Hackett à moi, qui s’appelle Joëlle Habert, débobinera chaque matin, mais sans jamais m’en parler, sans jamais m’en faire commentaire. Trois lignes, dix pages, ça dépend – mais par le truchement, toujours, de la machine.</p>
<p>GQ : Il y a beaucoup de choses de votre vie privée.</p>
<p>BHL : Oui, bien sûr. La mienne. Mais aussi celle des autres. Sans parler des quelques univers que les quarante dernières années m’ont permis de traverser. Beaucoup d’informations. Beaucoup de conversations. Beaucoup d’« envers de l’histoire contemporaine ». Mais, pour cette raison même, impubliable. La règle, autrement dit, ne bouge pas : après vous… misérable tas de secrets… le moi est haïssable, etc…</p>
<p>GQ : Enfin, vous ne pouvez pas dire que vous n’aimez pas Montaigne, Proust, Benjamin Constant ou Jean-Jacques Rousseau !</p>
<p>BHL : Justement. Ce ne sont pas mes écrivains préférés. Je lis plus volontiers Montesquieu, Malraux, Baudelaire ou Voltaire. Sans parler du Hemingway qui raconte sa guerre d’Espagne mais sans jamais se mettre au centre du tableau. Sans parler de Malaparte et de ce « Kaputt » qui est, pour moi, un des plus grands livres du XXème siècle. Et sans parler, enfin, et pour en rester au même XX° siècle, du plus sous-estimé de ses écrivains : le Aragon des « Cloches de Bâle » ou des « Voyageurs de l’Impériale ». J’en suis là. Peut-être dans 20 ans vous dirai-je le contraire. Mais, pour l’heure, j’en suis là.</p>
<p>GQ : Bien, GQ fête ses un an avec un numéro spécial élégance. Quelle est votre définition de l’élégance ?</p>
<p>BHL : Pour un homme ou pour une femme ?</p>
<p>GQ : Pour un homme.</p>
<p>BHL : Qu’elle ne se voie pas, qu’elle soit aussi peu bavarde, aussi peu explicite, que possible.</p>
<p>GQ : C’est une des définitions du dandysme. Vous faites partie des très rares personnes connues en France, peut-être avec Thierry Ardisson, qui portent un uniforme. Vous le portez aujourd’hui. C’est cette chemise blanche un peu ouverte, parfois très ouverte, ça dépend de l’heure et de l’endroit. Vous la portiez déjà dans l’émission de 1977. Quand est-ce que vous avez opté pour la chemise blanche ?</p>
<p>BHL : Je ne sais pas. Toujours.</p>
<p>GQ : Se vêtir toujours de la même façon est-il une manière d’arrêter de réfléchir à cette question ?</p>
<p>BHL : Naturellement.</p>
<p>GQ : La question est réglée depuis 40 ans ?</p>
<p>BHL : Ça doit être ça, oui. A 20 ans, je devais détester les chemises à carreaux,  les chemises de couleur, etc &#8211; donc voilà&#8230;</p>
<p>GQ : Et pas de cravate, jamais.</p>
<p>BHL : Non, jamais. Mais ça c’est de l’ordre de la névrose. La cravate m’étrangle. Elle me donne l’impression d’étouffer.</p>
<p>GQ : C’est peut-être une manière de vous souvenir de vos origines ensoleillées.</p>
<p>BHL : Peut-être. J’aime le soleil. Et j’aime, comme tous les gens qui aiment le soleil, être habillé le moins possible. Je vais d’ailleurs vous faire une confidence qui n’a d’ailleurs, quand j’y pense, pas grand-chose à voir avec mes origines ensoleillées puisque c’est aussi, sauf erreur, le cas de Jean d’Ormesson : quand je travaille, quand j’écris, c’est généralement nu.</p>
<p>GQ : Vous savez que vous nous formulez le gros titre de l’article : « BHL : Je travaille généralement nu ! » C’est trop tard, tant pis pour vous. Vous êtes souvent en costume noir. Là, vous portez un costume en velours lisse. Et la chemise vient d’où ?</p>
<p>BHL : Je ne sais pas… Comme toutes mes chemises, je pense : de chez Charvet.</p>
<p>GQ : C’est marrant. Parce que moi, tous les matins, je suis obligé de me demander comment je vais m’habiller. Je perds un temps fou. Je ne dis pas que j’y passe la matinée, mais… Par exemple aujourd’hui j’ai mis ce pull et ce polo, je me pose des questions emmerdantes mais parfois amusantes.</p>
<p>BHL : Vous voulez dire que vous avez beaucoup réfléchi pour vous habiller…comme ça ?</p>
<p>GQ : (Rires). Salaud ! Les lecteurs vont être étonnés : tiens, BHL balance des vannes ! Là, nous faisons un entretien au mois de janvier, il fait 0 degrés, vous allez vous balader dans la rue avec une chemise ouverte, quasiment torse nu. Vous ne prenez pas froid ?</p>
<p>BHL : Rarement.</p>
<p>GQ : Vous êtes un mystère de la science.</p>
<p>BHL : J’ai un drôle de rapport à la température, c’est vrai.</p>
<p>GQ : Vous avez chaud même quand vous crapahutez dans la neige en Géorgie ?</p>
<p>BHL : Je ne suis pas sûr qu’il y ait tellement de neige en Georgie. Mais c’est vrai, aussi, que je porte rarement un manteau.</p>
<p>GQ : Vous êtes une sorte d’animal à sang chaud. C’est étrange.</p>
<p>BHL : Chambres froides… J’aime dormir dans des chambres froides… Relisez Baudelaire !</p>
<p>GQ : Ah, et beaucoup d’air conditionné ?</p>
<p>BHL : Ah oui, j’aime bien l’air conditionné.</p>
<p>GQ : Comme Johnny Hallyday. Johnny il veut toujours l’air conditionné glacé.</p>
<p>BHL : Eh bien voilà une raison de plus, et que j’ignorais, de trouver Johnny Hallyday sympathique.</p>
<p>GQ : Sinon, est-ce que vous avez des bonnes adresses dans les endroits où vous allez. Il y a New York, Paris, Marrakech…</p>
<p>BHL : Marrakech, je n’y vais plus tellement.</p>
<p>GQ : Pourquoi ? Vous aviez racheté la maison d’Alain Delon. Vous l’avez toujours ?</p>
<p>BHL : Naturellement.</p>
<p>GQ : Et vous n’y allez plus quand même.</p>
<p>BHL : Non. Je passe du temps à New York. Et dans le Midi de la France, à Saint-Paul.</p>
<p>GQ : Vous avez une maison ou vous allez à la Colombe d’or ?</p>
<p>BHL : Les deux, mon capitaine.</p>
<p>GQ : Et Tanger ? Il y a eu un documentaire sur une maison à Tanger construite par Andrée Putman…</p>
<p>BHL : Oui. Mais, là, c’est vraiment ridicule : j’y suis allé une fois trois jours.</p>
<p>GQ : (ires) Mais pourquoi ?</p>
<p>BHL : Je ne sais pas… Pas le temps, je suppose…</p>
<p>GQ : Vous êtes comme Cadet Rousselle, vous avez des maisons extraordinaires sur lesquelles on fait des films, et vous n’y allez pas.</p>
<p>BHL : J’irai un jour. Elles sont là.</p>
<p>GQ : Et les bonnes adresses à New York ?</p>
<p>BHL : Pardon. Mais, là aussi, je suis nul. Quand je suis à New York, je ne bouge quasiment pas. J’ai un endroit…</p>
<p>GQ : C’est là où je vous ai croisé ?</p>
<p>BHL : C’est là où j’habite, oui, à l’Hôtel Carlyle et…</p>
<p>GQ : Je vous ai aussi croisé au Waverly Inn, le restaurant de Graydon Carter.</p>
<p>BHL : Ah oui. Ça, c’est autre chose. Mais c’est rare que je bouge du Carlyle.</p>
<p>GQ : Je dis ça, parce que nous sommes dans un magazine de Conde Nast et il faut rendre hommage au patron de Vanity Fair qui est votre ami.</p>
<p>BHL : Même si ce n’était pas un ami, et même si nous ne parlions pas pour un magazine de Conde Nast, je rendrais hommage à Graydon qui fait un des meilleurs magazines au monde</p>
<p>GQ : Et à Paris vous allez où ?</p>
<p>BHL : Vous voulez dire quoi ? Quels restaurants ? Tout dépend de ce dont j’ai envie. Car c’est comme pour les chemises. J’ai réglé le problème une fois pour toutes. Je ne regarde pas la carte pour savoir ce que je vais manger, je décide du restaurant en fonction de ce que je sais que j’ai envie de manger. Selon que j’ai envie de lentilles, d’un soufflé, de poisson, d’une salade de soja, je vais au Mathis, au Récamier, chez Gaya ou au petit Chinois en bas de chez moi. Voilà. Ça évite de s’embêter à lire des menus en général chichiteux. Autrefois, d’ailleurs, j’avais un test que j’appelais « le test de la pouffiasse » : si je dînais avec une fille qui hésitait pendant des plombes avant de décider ce qu’elle allait prendre, c’était assez mal barré. Et si je lui disais « prenez donc de la morue aux épinards » et qu’elle s’abîmait dans une contemplation encore plus sidérée de la carte en me demandant d’une voix éteinte « ouchais, j’voispas », ça devenait carrément rédhibitoire</p>
<p>GQ : Et Arielle Dombasle elle choisit vite alors ?</p>
<p>BHL : Naturellement.</p>
<p>GQ : Je finis toujours mes entretiens par une question sur les drogues. C’est amusant, par exemple j’ai appris ainsi que Houellebecq avait essayé l’héro, Finkielkraut le LSD… Vous, vous avez souvent raconté que vous prenez des amphétamines pour écrire.</p>
<p>BHL : Plus maintenant. Les effets secondaires sont trop dangereux. Je me suis plutôt mis, du coup, à la cortisone. Quant à l’héro, au LSD, tout ça, j’ai toujours évité. La seule chose c’est, au Mexique, il y a quarante ans, un peu de champignons hallucinogènes…</p>
<p>GQ : Comme Le Clézio !</p>
<p>BHL : Ça a un avantage : on discute avec les morts. C’est vrai : on change complètement de coordonnées temporelles et on se met à être contemporain, soudain, de tout un monde de morts et de spectres. Mais je n’aime pas parler de tout ça. Ça choque mes enfants.</p>
<p>GQ : Cela dit, vos maîtres Malraux et <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a> ne se gênaient pas… Captagon pour l’un, cocaïne pour l’autre.</p>
<p>BHL : Je sais. Et ils ont eu raison. Car ils ont ruiné leur santé, d’accord. Mais ça leur a permis de nous laisser des chefs d’œuvre. Ils servent à quoi, les écrivains ? A ménager leur santé ou à écrire des grands livres ?</p>
<p>GQ : À propos de santé, et pour conclure notre entrevue, n’êtes-vous pas choqué par toutes les mesures de protection de la santé publique ? On ne peut plus fumer nulle part, on met en prison les consommateurs de drogue, tout devient interdit…</p>
<p>BHL : C’est vrai, oui, ce n’est pas bon. Il y a là une obsession hygiéniste qui est d’assez mauvais aloi. C’est d’ailleurs une des thèses que j’ai développées depuis trente ans : s’il y a bien une source commune à toutes les tentations totalitaires, c’est cet hygiénisme, cette volonté de guérir. Alors, nous n’en sommes pas là, bien sûr. Nous en sommes même très loin. Mais bon. Arrière, la volonté de guérir !</p>
<p>GQ : Je suis heureux cette conclusion. Nous avons enfin trouvé une grande cause commune.  </p>
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		<title>Discours de BHL lors du Forum du Théâtre Européen</title>
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		<pubDate>Thu, 11 Dec 2008 16:16:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Liliane Lazar</dc:creator>
				<category><![CDATA[Conférences et textes]]></category>
		<category><![CDATA[Son actualité]]></category>

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		<description><![CDATA[Le 11 décembre dernier, Bernard-Henri Lévy fut invité à ouvrir, sous la présidence de Jorge Semprun, le Forum du Théâtre Européen organisé par Daniel Benoin au Centre Universitaire Méditerranéen à Nice.  
Retrouvez son discours.
SEPT THESES SUR LE THEATRE
Quel travail. Vous pouvez me remercier, en effet, cher Daniel Benoin. Car j’avais oublié quel travail c’était [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-full wp-image-44" title="Discours de BHL lors du Forum du Théâtre Européen" src="http://www.bernard-henri-levy.com/wp-content/uploads/2009/06/bhl-forum-du-theatre-europeen.gif" alt="Discours de BHL lors du Forum du Théâtre Européen" width="105" height="66" />Le 11 décembre dernier, Bernard-Henri Lévy fut invité à ouvrir, sous la présidence de Jorge Semprun, le Forum du Théâtre Européen organisé par Daniel Benoin au Centre Universitaire Méditerranéen à Nice.  <span id="more-867"></span><br />
Retrouvez son discours.</p>
<p><strong>SEPT THESES SUR LE THEATRE</strong></p>
<p>Quel travail. Vous pouvez me remercier, en effet, cher Daniel Benoin. Car j’avais oublié quel travail c’était de lire ces trente et quelques rapports, au demeurant souvent brillants, et de tenter d’en faire la synthèse. La tâche, en vérité, est à la limite de l’impossible. Et je demande d’avance pardon à ceux des rapporteurs dont je vais fatalement appauvrir, réduire, caricaturer, le propos. Mais enfin j’ai essayé. Je vais essayer. Et je vais donc vous dire, comme il y a dix ans, à Saint-Etienne, les lignes de force qui me paraissent se dégager de cette masse de documents. Je le ferai à travers un ensemble de sept remarques. Je le ferai en énonçant sept propositions qui semblent, au candide que je suis, la marque du théâtre contemporain.</p>
<p>Première proposition. Il n’y a pas de société sans théâtre. J’ai lu des rapports qui nous parlent de théâtres pleins (comme en Allemagne) ou moins pleins (comme dans les pays baltes). J’ai lu des rapports qui nous parlent d’un art théâtral qui est, comme en France ou en Espagne, plein de vitalité (la fréquentation des théâtres ne se porte-t-elle pas, en Espagne, presque mieux que celle des cinémas ?) ou au contraire, comme en Roumanie, terriblement mal portant (voire, comme en Lettonie, occupé à orchestrer ses propres funérailles à travers celles, célébrées, l’été dernier, en grande pompe, de la grande actrice nationale qui fut, par ailleurs, membre de feu le Parti communiste, Vija Artmanda ?). J’ai compris qu’il y avait, dans l’Europe d’aujourd&#8217;hui, des théâtres mangés par le Spectacle (le rapporteur espagnol ne nous apprend-il pas que le statut de l’acteur en Espagne est, en contradiction, d’ailleurs, avec ce qu’il nous dit du remplissement des salles, à peine plus flatteur que celui d’un clown et infiniment moins, en tout cas, que celui d’un écrivain ? et, quant à la Roumanie, cela ne serre-t-il pas le cœur de voir les efforts navrants, à la limite de la démagogie, que font les metteurs en scène pour attirer à eux des jeunes gens tenus pour définitivement drogués aux formes les plus pitoyables de l’entertainment contemporain ?) et j’ai compris qu’il y avait d’autres théâtres qui ont inversé le rapport et mangé, dévoré, avalé, les techniques du Spectacle qui prétendait les manger, dévorer, avaler (c’est le cas, en Irlande, de toute une série de pièces abordant la question du terrorisme et intégrant, pour ce faire, les procédés de la comédie musicale la plus légère ; ou bien, en Bulgarie, les expériences du théâtre laboratoire Sfumato ou d’auteurs comme Zarko Uzunov, ou de metteurs en scène comme Vazkresia Viharova qui, ensemble ou séparément, inventent une sorte de théâtre réalité, ou de spectacle multimédia, ou de scène habitée par des images digitales autant que par des corps d’acteurs &#8211; toutes techniques qui permettent à leur travail d’intégrer les techniques les plus expérimentales de la modernité tout en marquant solidement leur territoire et leur différence). Vous avez des rapports qui nous parlent d’un théâtre hanté par sa propre mort, la sentant venir et tentant, de toute ses forces, de la tenir à distance et de la conjurer – et vous  en avez d’autres où l’on devine un théâtre qui s’est fait à cette présence de la mort, qui en a fait, comme en Irlande encore, son thème le plus constant ou qui a fait sienne la conviction qui était celle de Jean Genet et selon laquelle le théâtre vient, précisément, au lieu même, à la place presque physique, où la mort se tient ou que la mort à désertés (vous connaissez, n’est ce pas, les textes de Genet, notamment L’étrange mot d’… qui rêvent de théâtres au milieu des tombes et de spectateurs qui, après le Don Juan de Mozart par exemple, s’en iraient « parmi les morts couchés dans la terre avant de rentrer dans la vie profane ?). Bref. Vous avez tous ces cas de figures. Mais vous avez, à travers tous ces cas, une constante. Il y a, oui, une chose qui saute aux yeux de quiconque se contenterait même de feuilleter tous ces rapports. Il n’y a pas de société sans théâtre. Il n’y a pas un de ces pays d’Europe où la question du théâtre ne soit une question à la fois obsédante et brûlante. On dit souvent : pas de société sans religion. Eh bien, peut-être est-ce la même chose et le théâtre moderne occupe-t-il un peu de la place que la religion occupait. Mais toujours est-il, oui, qu’il ne semble pas y avoir, dans l’Europe d’aujourd&#8217;hui, et à la lecture de vos rapports, de société sans théâtre.</p>
<p>La question de l’argent. C’est, vous vous en doutez, un thème essentiel de ces textes. Et ce l’est, comme il se doit, selon toutes sortes de variantes. Il y a les pays où il n’y a pas assez d’argent (le Portugal, où la génération dite des « bébés d’avril » se plaint d’être condamnée à une précarité extrême ; la Pologne, où des théâtres aussi prestigieux que le Rozmaitosci de Varsovie ou le Legnica traversent des temps très difficiles) et ceux où il y en a presque trop (les Pays Bas qui croulent sous les financements et où il n’y a pas de ville de plus de 50 000 habitants qui n’ait au moins un théâtre – le rapporteur dit, textuellement, qu’il y a « trop de théâtres, trop de troupes et trop d’artistes indépendants » en sorte que l’atmosphère théâtrale devient une atmosphère « étouffante » où l’on ne sait plus distinguer le bon du moins bon ou du carrément mauvais ). Il y a les pays où l’argent vient de l’Etat et de l’Etat seulement (la Géorgie, la Croatie, la Serbie, pour ne citer que trois pays que j’ai, personnellement, des raisons de connaitre un peu) et ceux (la France, l’Allemagne) où l’argent est toujours, certes, un argent public mais où il vient de sources diverses, c&#8217;est-à-dire autant des villes et des régions que de l’Etat central. Il y a ceux (presque tous) où c’est d’argent public qu’il s’agit et il y a le cas, encore, des Pays-Bas où une réprobation très ancienne pèse sur le théâtre et où la manne dont je parle vient, pour l’essentiel, de sources privées. La constante, cependant, est que la qualité des œuvres, leur ton, leur liberté, ne semblent pas affectés de manière vraiment décisive par ce rapport à l’argent. Je ne dis pas que ce soit facile. On voit bien comment les hommes de théâtre ont à ruser, presque partout, avec ceux qui sont tentés d’utiliser l’arme de l’argent pour les mettre au pas ou les contraindre. Et on voit bien comment il faut aussi lutter – comme, de nouveau, au Portugal – sur cet autre front qu’est la marchandisation du théâtre et la notion même de « marché des arts », monnaie courante à Lisbonne. Mais le fait, derechef, est là. Je ne vois, dans aucun des pays de l’Europe anciennement démocratique, un théâtre que la pression des pouvoirs publics aurait contraint à baisser pavillon. Je ne vois, au Portugal par exemple, que des signes de vitalité chez les Bébés d’Avril déjà nommés ou chez les « Artidos Unidos »  de Jorge Silva Melo. Et, quant au reste de l’Europe, quant à l’Europe récemment sortie du communisme et/ou gangrénée par la montée du national-communisme, quelle ne fut pas ma surprise quand je découvris que c’est avec de l’argent public qu’une troupe géorgienne a récemment monté la pièce que vous verrez ce soir et qui est pousse l’esprit frondeur, la méfiance à l’endroit de tous les pouvoirs jusqu’à se livrer à une charge terrible contre le Président en exercice, Micha Saakashvili ; ou quand j’ai compris que c’est avec de l’argent de Milosevic qu’un homme de théâtre, Gorcin Stojanovic, a mis en scène, en 1994, une adaptation des Derniers jours de l’humanité de Karl Kraus où apparaissaient, à peine cryptées, la destruction de Vukovar et la tuerie de Srebrenica &#8211; et qu’un autre, Biljana Srbljanovic, a mis en scène, quelques semaines avant qu’elle n’advînt, sous le titre La Chute, la destitution du tyran ; quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai découvert le cas de cette pièce, en Croatie, qui a mis en scène, avec de l’argent public encore, les responsabilités d’Etat de la Croatie dans les guerres ex yougoslaves et qui l’a fait sans craindre d’exposer les déclarations négationnistes du pouvoir politique en place en 2001 ou des bandes d’actualité, à la fois terribles et grotesques, tournées au moment du 75° anniversaire de feu le Président Fanjo Tudjman&#8230; Est-ce la force intrinsèque de cet art ? L’esprit de résistance de ceux qui le pratiquent ? Une crainte sourde chez ceux qui seraient tentés de les censurer ? C’est, toujours, un fait. Et c’est la deuxième leçon que je tire de cette lecture. L’argent est capital, naturellement. Et la bataille pour l’argent est, pour le théâtre d’aujourd&#8217;hui, une bataille qui n’a jamais de fin. Mais pas dans les termes que croyait, il y a quarante ans, un ministre français de la culture resté fâcheusement célèbre pour avoir enjoint les gens de théâtre de choisir entre la « sébile » et le « cocktail Molotov ». Certainement pas non plus au sens de Rousseau dans cette Lettre à M. d’Alembert sur son article Genève sur laquelle je reviendrai et qui établissait une équivalence, terme pour terme, entre sa haine du théâtre et sa haine de l’argent – nous dirions, aujourd&#8217;hui, entre « l’horreur spectaculaire » et « l’horreur économique ». Ce n’est pas ainsi, non, que le problème se pose. Et l’on voit, à travers ces rapports, apparaître une Europe où le théâtre semble n’avoir aucun scrupule, sous prétexte qu’il vivrait de subventions, à jouer pleinement son rôle de dynamiteur des croyances collectives. Subversion et subvention. Subversion malgré les subventions. Signe de santé, encore. Signe d’un rapport entre théâtre et pouvoir qui a plutôt tendance à tourner à l’avantage du premier. Tant mieux.</p>
<p>Troisième remarque. Si le pouvoir n’agit guère sur le théâtre ou s’il agit, en tout cas, infiniment moins qu’on ne pourrait le redouter compte tenu de cette dépendance économique de fait, l’inverse n’est pas vrai et le théâtre, lui, en revanche, ne cesse d’agir, peser, sur le pouvoir. Bien sûr, il est question, dans ces rapports, de toute une branche du théâtre que l’on peut appeler théâtre de divertissement. Bien sûr, il y a, un peu partout, une tendance au formalisme, au théâtre auto centré et auto référencé,  et, donc, au désengagement. Et il y a même quelques cas, comme le cas de la Tchéquie et de la Slovaquie, où l’on voit s’opérer une régression de ce grand théâtre engagé qui a fleuri après et même, d’une certaine manière, juste avant l’écroulement du Mur de Berlin. Mais j’observe quand même, partout, un retour du théâtre politique et de ses ambitions. C’est le cas, je viens de le dire, des pays de l’ex-Yougoslavie. C’est le cas de la Grande Bretagne où l’on a vu se multiplier, ces dernières années, sous Toni Blair, les pièces fustigeant la guerre en Irak et la part que prit le Royaume Uni dans son déclenchement et sa conduite. C’est le cas de la France comme le montre très bien, dans le rapport de Frédéric Ferney, les cas de Par-dessus bord de Vinaver mis en scène par Christian Schiaretti  ou celui du Rock’n roll de Tom Stoppard mis en scène par Daniel Benoin. Et c’est encore le cas de cette forme de politique que, en opposition à la géopolitique ou à la soi-disant « grande » politique, d’aucuns appelleraient la « petite » politique, ou la politique « de proximité », et qui a sa place, elle aussi, sur les scènes d’aujourd&#8217;hui. Un seul exemple : la Finlande où la question de la misère, juste de la misère, a fait l’objet d’une élaboration théâtrale apparemment tout à fait passionnante et qui s’intitule La Ballade de la soupe populaire. Un autre, en Finlande toujours : ce « Théâtre des Etudiants d’Helsinki » qui s’est contenté de mettre en scène et en espace, sous le titre Interpellation, le verbatim d’un débat au conseil municipal sur la réduction des dépenses de santé dans la capitale. Ou bien, en Slovaquie, tel projet réalisé sur et avec des sans abris. Ou telle relecture et mise en scène, ultra contemporaine, et sur fond, à nouveau, de misère sociale contemporaine, des Bas Fonds de Maxime Gorki. Je pourrais citer d’autres exemples. Beaucoup d’autres. Je pourrais les prendre dans la plupart des rapports qui m’ont été remis. Voici, en tout cas, la troisième proposition. Pas de théâtre sans politique. Un pacte indissoluble, plus que jamais, entre théâtre et politique. Est-ce parce que les deux sont nés ensemble ? Est-ce parce que la même scène, celle de la Grèce, a vu apparaître au même moment et, pour ainsi dire, dans un même bouquet, l’école, la politique et le théâtre ? Le fait, de nouveau, est là. Ce fait, constant, aveuglant, qu’est, aujourd&#8217;hui encore, la vocation spontanément, nécessairement, politique du théâtre. Pour le pire et le meilleur. Parfois pour le pire ; le plus souvent pour le meilleur.</p>
<p>Quatrième remarque. Il y a une vielle loi que connaissent les amateurs de théâtre ainsi que ses théoriciens. A savoir que l’état du théâtre est toujours un indice précieux, et plutôt sûr, quant à l’état d’une société et, en particulier, d’une démocratie. Vous avez, naturellement, le cas des régimes fascistes où le théâtre disparaît complètement au profit de la mise en scène du pouvoir par lui-même, de ses liturgies, de ses grand messes, de son auto célébration, bref, de ce que Walter Benjamin appelait « l’esthétisation du politique ». Vous avez les régimes communistes durs où il ne se fait que dans les lieux de résistance, de dissidence secrète et souterraine (encore que… le rapport sur la situation du théâtre en Pologne brosse un tableau plus nuancé et, au fond, assez décevant des relations entre les gens de théâtre et le régime communiste de l’époque Jaruzelski…). Vous avez le formidable laboratoire que fut notre révolution, la grande, je veux dire la révolution française : on y a vu le théâtre se développer, au début, d’une manière magnifique ; on y a vu le décret du 13 janvier 1791 abolir solennellement la censure d’Ancien Régime et permettre à cent fleurs théâtrales d’éclore et de s’épanouir (plusieurs dizaines de théâtres, en tout cas, dans la seule capitale et dans les seuls premiers mois de la Révolution) ; et on a vu tout ce mouvement retomber, s’éteindre et se figer au pic de la Terreur quand fut promulgué le décret du 2 août 1793 sur la « surveillance des spectacles », puis l’arrêté du Comité de Salut Public du 10 mars 1794 instaurant ni plus ni moins qu’une censure du public et quand fut engagée une guerre sans merci contre le théâtre « girondin » et les théâtres qui le produisaient (songez au cas de L’Ami des Lois de Jean-Louis Laya, cette pièce coupable d’avoir mis en scène, sous des traits odieux ou grotesques, Marat et Robespierre et qui, pour cela, vit ses représentations interdites et ses acteurs jetés en prison). Eh bien cette règle qui indexe les progrès de la démocratie sur ceux du théâtre et inversement, on en voit les effets dans la plupart des rapports qu’il m’a été donné de lire. Eclosion d’un théâtre nouveau, vivant, virulent, dans la Serbie post Milosevic. Même chose dans tel pays qui, comme l’Ukraine, sort du communisme et où c’est là, au théâtre, sur ses scènes et dans ses mises en scène, que se renouent les fils d’une mémoire brisée, que se réparent les trous de mémoire creusés par l’âge communiste, que s’installent, en un mot, les ateliers de la démocratie. Fonction de résistance du théâtre quand l’Autriche, par exemple, a à faire face à la résurgence de quelque chose qui ressemble fâcheusement au fascisme et qu’est créée, en 2000, en réponse à l’intronisation du nouveau gouvernement ÖVP-FPÖ, la pièce de Christoph Schlingensief, Aimez l’Autriche svp, qui imagine un « village de containers » moquant et fustigeant la façon dont on eût aimé, dans l’Autriche de Haider, voir traiter les étrangers. Cas extrême de la Suède où une démocratie qui, non sans naïveté, s’est toujours voulue exemplaire et a toujours eu dans l’idée de bâtir une Folkhemmet, une maison « sûre  et démocratique pour tous », en est quasiment à faire du droit au théâtre un acte additionnel à la liste des droits de l&#8217;homme – et ce, de la Laponie septentrionale à Stockholm. Et puis l’histoire qui m’a, personnellement, peut-être le plus bouleversé : celle de Gori dont le rapporteur géorgien nous raconte comment, quand les troupes russes l’évacuent, quand elles se décident à rendre à ses habitants la ville dévastée, ravagée, brûlée, la première chose qu’ils font, ces habitants, c’est d’improviser des représentations théâtrales devant ce qui reste de leurs pauvres maisons. Le théâtre est le baromètre des démocraties. Dis-moi quel théâtre tu as, je te dirai quelle démocratie tu es. Le théâtre est un mensonge qui dit toujours la vérité.</p>
<p>La question, justement, du mensonge. Celle de l’illusion et de ses rapports avec la réalité. De Platon jusqu’à <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a> en passant par le Corneille de L’Illusion Comique, le théâtre est du côté de l’illusion, de la chimère, du rêve, de l’irréel. Là, dans tous ces rapports, ce qui frappe c’est l’insistance avec laquelle on nous dit littéralement l’inverse, à savoir que le théâtre a à voir, désormais, avec le réel. C’est vrai des thèmes : je viens de vous le dire avec ces pièces, en Finlande, sur les nouvelles figures de la misère. Mais c’est vrai aussi de la forme, comme en témoigne la manière qu’a le théâtre d’aujourd&#8217;hui d’introduire des bouts de réel jusque dans le dispositif matériel de la scène : bien sûr, le théâtre de Piscator de Berlin utilisait déjà, dès les années 1920, des projections de films ; mais un théâtre comme le théâtre bulgare pousse plus loin encore cette réintroduction du récit documentaire, cette réinjection du temps et de l’espace réels, cette présence des corps authentiques sur la scène ; et vous avez cette même tendance, de la Norvège au Portugal et à l’Espagne, dans l’ensemble du théâtre européen (sans parler de la vogue du théâtre « Verbatim » venue, en gros, d’Irlande avec le Bloody Sunday de Richard Norton-Taylor créé en 2005 au Théâtre Abbey et qui mettait en scène, dans une salle qui mimait le prétoire ou la salle d’audience, des témoignages concernant le fameux dimanche sanglant de 1972 qui vit les parachutistes britanniques, à Derry, tuer 13 civils et en blesser 14 autres ; ou avec le Talking to Terrorists de Robin Soan produite par la Calypso Theatre Company et où on voyait le témoignage d’un enfant soldat africain côtoyer celui de Norman Tebbit ; ou encore, en Angleterre, avec les mises en scène, au nord de Londres, du Tricycle Theatre, spécialisées dans les pièces inspirées d’enquêtes judicaires&#8230;). Et c’est vrai, enfin, des acteurs comme l’atteste, en Allemagne et en Suisse, le cas, apparemment passionnant, des « Rimini Protokoll », cette troupe qui utilise, au lieu des acteurs de métier, des gens réels, venus de la vie réelle, qui gardent, jusque sur la scène, leur nom, leur identité, leur métier, réels et d’origine : des acteurs d’occasion, mais sans que cela tourne au théâtre amateur ; des gens avec leurs vrais noms et, pourtant, des personnages de théâtre ; des autobiographies mises en scène et, pourtant, des sortes de fiction – je ne connaissais pas cette troupe mais ce que j’en ai lu dans les deux rapports suisse et allemand m’a paru, je le répète, tout à fait intéressant. Alors, ça veut dire quoi ? Quel sens cette tendance, cette pente, ont-elles ? Et que penser de cette mise en crise de l’illusion au profit d’un réel qui devient, à sa place, la matière première du théâtral ? Je songe, une fois n’est pas coutume, à ce que nous disait Jean Baudrillard des rapports entre l’illusion et le réel. Je pense à cette disparition du réel, à ce règne du simulacre et de la simulation, qu’il aura passé sa vie à décrire et dont il faisait l’une des marques les plus sûres des nouveaux systèmes d’autorité et de maîtrise. S’il a raison &#8211; et je crois que, sur ce point, il avait bien souvent raison &#8211; si le maître est ce maître des simulacres et des leurres, si la réussite des formes contemporaines de maîtrise se voit au fait qu’elles ont su éluder le réel, l’élider, le faire disparaître en fumée et mettre à sa place des dispositifs « à somme nulle » où le leurre le dispute à l’image et au signe et où il n’y a plus d’affrontements, de querelles, de destructions, de Mal, que complètement virtuels, alors, soyons logiques : le geste du théâtre, cette façon qu’il a de sauver le principe de réalité en fabriquant ce que j’ai presque envie d’appeler des bouts d’hyper réel, ce retour du refoulé-réalité grâce au théâtre et sur sa scène, tout cela relève d’une stratégie, consciente ou non, de très profonde subversion ; tout cela produit des dégâts incommensurables dans les machines à produire le consentement new look ; rien mieux que le théâtre ne permet de déranger, désorganiser, ou compliquer, l’ordre du monde ; le geste théâtral, en un mot, est un geste anti maîtrise, c’est un geste et une démarche qui vont contre les modes les plus sournois de la violence contemporaine – et c’est donc, à nouveau, au sens propre, un geste de résistance.</p>
<p>J’insiste sur cette affaire de résistance. Le théâtre d’aujourd&#8217;hui apparaît, en un autre sens encore, comme un lieu de résistance. Car l’autre chose qui frappe dans ces rapports c’est l’insistance à revenir à certains codes, à certaines conventions, à une forme de mentir-vrai, qui sont la mémoire du théâtre. Cela est assez récent, il me semble. Je me souviens comment, il y a quarante ou même trente ans, les gens de théâtre semblaient n’avoir d’autre souci que de dynamiter, au contraire, les codes et les conventions. Je me souviens de ce projet qui était celui du théâtre de Grotowski, du Living Theatre, des pièces inspirées du « théâtre de la cruauté » d’Artaud, et qui consistait à démanteler tous les repères de la Représentation. Je me souviens de tout ce théâtre d’inspiration, au fond, nietzschéenne &#8211; je veux dire le Nietzsche de La Naissance de la Tragédie et l’apologie que l’on y lisait d’un théâtre « dionysiaque » rompant avec les formes figées, sclérosées, pour ne pas dire mortes, de la scène apollinienne traditionnelle – je me souviens, dis-je, de ce nietzschéisme théâtral qui faisait de la parole de l’acteur l’un des grands outils disponible pour la démolition des codes métaphysiques du vieux monde. Bref, nous sortons d’une époque où le fin du fin, le comble de la modernité, consistaient à pulvériser – on disait « déconstruire » &#8211; tout ce qui allait avec les dispositifs classiques de mise en espace et en abyme et donc, en particulier, les grands partages entre la salle et la scène, les acteurs et les spectateurs, l’événement et sa répétition, etc., etc. Eh bien on est loin de tout cela. Pas partout, d’accord. J’ai lu le rapport, par exemple, sur le théâtre danois où j’ai appris l’existence de Signa Sorensen et de ses installations-performances où les spectateurs sont invités à prendre part à la représentation dans la plus pure tradition des années soixante. Et je sais qu’il reste, ça et là, des avant-gardistes impénitents qui continuent de rêver, comme dans les spectacles « off » d’Avignon dans ma jeunesse, d’un théâtre qui serait le deuil de la Représentation. Mais enfin j’ai quand même l’impression que, pour l’essentiel, on en revient au dispositif scénique traditionnel. J’ai quand même le sentiment que la plupart des auteurs et, surtout, des metteurs en scène en reviennent à la partition, jugée jadis obsolète, entre les deux espaces de la scène et de la salle.  Et force est de constater un retour en force, comment dire ? de ce théâtre de la rampe qui était assimilé, jadis, au pire théâtre de boulevard et qui s’impose aux plus modernes d’entre vous. Là aussi, j’ai une explication. Nous vivons, n’est-ce pas, à l’âge du tout puissant internet. Nous vivons, tous, sous l’empire de ce que j’appellerai la loi de l’immédiateté. S’il y a bien une croyance que l’époque nous a imposée et qui s’est popularisée c’est la croyance selon laquelle la distance serait toujours, et par définition, aliénante. S’il y a bien une tendance lourde de notre temps c’est le triomphe, autrement dit encore, de la grande illusion rousseauiste et de son fantasme d’une humanité qui serait pure présence à soi et à autrui, divine improvisation, épiphanie de chaque instant. Et l’antidote à cela, la résistance à ces clichés et, bien souvent, à cette forme particulièrement sournoise de domination et de pouvoir, le démenti à cette nouvelle vulgate, ne pouvaient venir que de lieux où la distance, la médiation, la coupure sémiotique, s’affirment avec le plus de netteté. Les livres sont un rempart. La politique est un rempart. Mais le théâtre aussi, et pour les mêmes raisons, est en train de devenir un rempart. Le théâtre, à condition qu’il joue le jeu de la coupure, est en train de devenir l’un des lieux où se trouve subtilement mise en échec l’idée, terrible, d’une humanité angélique où la fraternité naitrait de la proximité sans médiation des hommes avec leurs semblables. Et c’est en ce sens aussi, c’est pour cette autre et ultime raison, que le théâtre d’aujourd&#8217;hui a une fonction démocratique et de résistance. C’était déjà là, je vous le signale, tout le débat opposant, au XVIII° siècle, au sein du prétendu « bloc » des Lumières, Voltaire et Rousseau. Oui, je vous rappelle, puisque j’ai cité Rousseau, le cas de Voltaire et l’idée qu’il se faisait d’un théâtre de la médiation et de la distance. Je vous rappelle la bataille acharnée des deux hommes, Rousseau et Voltaire, autour de cette question du théâtre et autour de la question de savoir laquelle de leurs deux conceptions allait triompher sur les scènes genevoises qu’ils avaient, l’un comme l’autre, en ligne de mire. La thèse de Rousseau, vous la connaissez : le théâtre, parce qu’il sépare les hommes entre eux et avec eux-mêmes, est un agent de corruption morale, de décadence intellectuelle et politique – et ne trouvait grâce à ses yeux, contre l’horreur théâtrale, que la « Fête » telle qu’il la définit dans, par exemple, La Nouvelle Héloïse. Celle de Voltaire, c’était celle que je développe ici. Son goût du théâtre venait très exactement de ce que je suis en train de vous dire. Il venait, pour le dire d’un mot, de l’idée que le théâtre est l’une des meilleures machines qui soient à produire de la distance, donc de la civilisation, entre les hommes. Nous en sommes là. Nous en sommes plus que jamais là. Mahomet contre Le devin du village. Le théâtre comme raffinement ou comme corruption. Dans la situation du théâtre aujourd&#8217;hui, je vois la victoire, au finish, de Voltaire. La défaite des arguments développés dans la terrible Lettre à M. d’Alembert déjà citée. Et le retour d’un théâtre conçu comme lieu de civilisation et instrument de lutte contre la toujours possible barbarie.<br />
Dernière remarque, enfin. La toute dernière. A quoi bon tant d’argent, demandent certains,  pour un art qui ne concerne que quelques uns ?  Pourquoi, notamment, autant d’argent des citoyens pour des mises en scène dont on proteste, ici ou là, qu’elles ne touchent que quelques initiés ? C’est une question récurrente, en filigrane de la plupart des rapports. C’est une question importante, vous le savez tous, pour l’avenir du théâtre que vous entendez défendre en vous réunissant ici et dans vos salles. C’est peut-être même, allez savoir, la question dont se nourrissent les formes les plus récentes de la théatrophobie et à laquelle il importe donc de répondre. Vous avez la théatrophobie « idéaliste » telle qu’ont pu la formuler, et que la formulent encore parfois, les tenants du mépris platonicien pour ce qui vient privilégier le règne des ombres, des images, des simples formes, des représentations. Vous avez la théatrophobie chrétienne telle qu’elle apparaît, en particulier à travers le regard porté sur les actrices et les acteurs, chez des auteurs comme Augustin, Bourdaloue ou Bossuet. Vous avez la théatrophobie « actionniste » &#8211; celle des héritiers de Duchamp ou, ce qui revient au même, d’Artaud. Eh bien vous avez la forme moderne ou, plus exactement, démocratique de cette théatrophobie avec le discours qui dit : « pourquoi ce souci d’un art dont le public se réduit à une poignée de malheureux spectateurs perdus dans une vague salle ? pourquoi tant de ressources, d’attentions, portées vers un public, une pluralité de sujets, réduits à quelques uns ». Là encore, permettez que je risque une réponse &#8211; et même une riposte.   Cette réponse n’est pas dans les rapports. Mais elle m’est venue, très clairement, à leur lecture. Pluralité des sujets se dit, au fond, en plusieurs sens. Il y a plusieurs modes, pour les individus, de s’assembler et de former une telle pluralité. Vous avez un premier nom de cette pluralité qui est « la foule » et qui désigne ce qui advient de l’assemblement des êtres parlants quand il se place sous le regard d’un seul et, en particulier, sous le regard de cet Un qu’est le chef totalitaire ou fasciste : « foule » est le nom, là, du peuple en tant qu’il est la plèbe &#8211; rassemblée sous le faisceau de l’Un, faisant face au miroir qu’il lui tend et vouée à la répétition  hallucinée et plébiscitaire de son nom. Vous avez un second nom qui est « la masse » et qui désigne la forme de la pluralité quand elle est atomisée, dispersée à l’infini, <a href="http://www.bernard-henri-levy.com/jean-paul-sartre-8181.html" title="Jean-Paul Sartre">Sartre</a> disait « sérialisée », par le règne sans contrepartie ni limite du marché : masse est le nom de ce en quoi la marchandise doit, pour s’imposer et faire régner sa loi sans partage, transformer les humains devenus purs consommateurs. Vous avez un troisième sens qui est celui des nationalismes, régionalismes et autres patriotismes organiques ou naturels : appelons « communauté », ou « communauté naturelle », la forme d’une collectivité humaine qui se prétend fille de la même mère, du même sol, de la même race &#8211; peu importe de quoi, en fait, pourvu que le rassemblement puisse se définir comme bien fondé en nature. Eh bien vous en avez un quatrième. Oui, face à tous ces noms plus ou moins détestables du Divers, vous avez un quatrième nom, beaucoup plus sympathique, qui est le nom d’une quatrième forme de pluralité humaine qui ne ressemble à aucune des trois autres et qui, ô miracle, n’existe qu’au théâtre. Des gens à la fois rassemblés et seuls (donc plus rien à voir avec la « foule »). Isolés et, pourtant, pas sérialisés (donc plus rien à voir avec la « masse » marchande). Des gens qui forment une communauté solide, fervente, mais, en même temps, de pur hasard, de contingence, sans aucune espèce d’ancrage dans aucune sorte de nature, sans lendemain, sans veille, sans autre lien que celui qui se noue là, dans la salle, le temps de la représentation (le contraire, donc, des peu ragoûtantes communautés naturelles). Ce quatrième nom c’est « le public ». Celle collectivité inavouée, paradoxale, antidote  à tous les effets de foule, de masse et de communauté, elle n’advient, je le répète, que dans vos salles de théâtre ; ce n’est que là, au théâtre, dans le moment même du théâtre et de son jeu, qu’elle surgit et prend tournure ;  et rien que pour cela, rien que parce qu’il est l’agent de ce surgissement et de cette invention ininterrompue, rien que parce qu’il est le seul lieu où se fomente ce vivant démenti à toutes les modalités perverses de l’être-ensemble, le théâtre est un lieu qui doit être chéri, célébré, préservé. Nous ne voulons ni de la « foule », ni de la « masse », ni des « communautés » ? Eh bien vive le théâtre ! </p>
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