"BHL / Weber au corps-à-corps", Marie-Françoise Leclère (Le Point, 4 septembre 2014)

Hôtel Europe - Le Point Sur la scène, un homme seul. Nous sommes dans une chambre de l’hôtel Europe, à Sarajevo, le 27 juin 2014. Dans deux heures, cet homme doit prononcer un éloge de l’Europe à l’occasion de la commémoration du déclenchement, voilà un siècle, de la guerre de 1914. L’idée lui semble étrange – d’ordinaire, on célèbre plutôt la fin des guerres –, et notre homme est perturbé. Il n’a encore rien écrit. Au surplus, que dirait-il quand ne lui viennent à l’esprit que des doutes et des chagrins ? Comment hisser haut le drapeau de l’idée européenne dans un pays où s’est déroulée, entre 1992 et 1995, une guerre que l’Europe, celle des Lumières et du « plus jamais ça », n’a pas su empêcher ? Trois ans de siège, « sniper alley », près de 11 000 morts à Sarajevo, ville martyre… Dans la solitude de cette chambre, l’homme n’arrive pas à écrire.

Tel est l’argument d’« Hôtel Europe », la nouvelle pièce de Bernard-Henri Lévy, un texte de théâtre en cinq actes qui, fort classiquement, respecte la règle des trois unités. Unité de lieu : une chambre de l’hôtel Europe, celui-là même où BHL et son ami Gilles Hertzog se retrouvèrent lors de leur premier voyage à Sarajevo, en juin 1992. Unité de temps : deux heures, temps de la fiction et temps du réel coïncidant exac- tement. Enfin, l’intrigue peut se résumer à cette seule question : l’homme réussira-t-il à écrire son discours ? Difficile de faire plus simple quant à l’unité d’action. Le résultat ? Un stupéfiant monologue, magnifiquement interprété par Jacques Weber.

Princesse orientale. Sous nos yeux, un homme, qui ressemble à BHL, tente de trouver des raisons de croire encore à une Europe attaquée de toutes parts, agonisante. Il s’accroche, construit une démonstration, la démolit aussitôt, enrage, rugit, prend un bain pour se calmer, rêvasse, ironise, flingue à tout-va, délire. Passent les morts. Surgit un mythe, celui d’Europe, petite princesse orientale enlevée par Zeus déguisé en taureau ailé. Et puis voici Husserl et ce qu’il nommait en 1935 « la cendre de la grande lassitude », voici des souvenirs intimes et d’autres, burlesques, voici des fonctionnaires européens médiocres et des populistes déchaînés. Enfin voici les grands hommes, les sauveurs dont il espère le retour. Du dehors montent des rumeurs de fête, il y a ce portable qui n’arrête pas de sonner, et cet ordinateur sur lequel pianote le héros en quête d’informations, d’inspiration. Des images défilent, sinistres le plus souvent. Un choc.

Pour BHL, tout a commencé en 2013, quand il apprend qu’il va être fait citoyen d’honneur de Sarajevo, une ville avec laquelle il entretient, selon ses mots, « un rapport amoureux et douloureux ». Tant de voyages et tant de combats en effet pour une ville, et pour un pays, la Bosnie, qui lui apparaissaient comme «un miracle de civilisation », « une sorte de cellule souche de l’identité de l’Europe ». On sait ce qu’il advint, les accords de Dayton en décembre 1995, la division en deux entités, les institutions bizarres – trois présidents supposés représenter les trois « peuples constitutifs » du pays, une centaine de ministres –, une Bosnie-Herzégovine en équilibre précaire que nul ne semble pressé de voir intégrer l’Europe. Au même moment, alors que s’amplifie le vacarme des antieuropéens, on évoque devant BHL la commémoration à venir. Il veut faire quelque chose. Mais quoi? Un essai? Un pamphlet ? La forme du monologue s’impose peu à peu. Ce sera du théâtre. En quelques mois, dans l’urgence, cette pièce « de colère et de raison » est terminée.

Pour se colleter avec un rôle pareil et relever un tel défi physique, il fallait un acteur exceptionnel. Jacques Weber, qui, ici, fait parfois songer à Pierre Brasseur et sait ce que « jouer corps et âme » veut dire, a le métier et la démesure nécessaires. Lorsque le philosophe le contacte, il y voit un « signe ». Il est mal. Un échec avec une pièce d’Ibsen l’a mis à terre. Son maître, François Florent, lui a écrit : tu dors, où est passée ta flamboyance ? Il veut se reprendre. « Hôtel Europe » tombe à pic. Lui qui s’indigne de ce qu’un Deleuze ait traité le théâtre d’« art nostalgique » et qui plaide pour « un théâtre qui soit une traversée ponctuelle de notre époque », lui qui dans la politique et l’état du monde décèle « des mines de sujets » et qui naguère, dans le rôle de Giscard face à Balmer/Mitterrand, interpréta les deux débats télévisés des présidentielles de 1974 puis de 1981, il trouve donc là tout ce dont il rêve. «Le 11 Septembre, les Américains ont su le mettre au théâtre. Depuis l’Antiquité, les Grecs mettent la politique, la cité sur la scène. Et nous, on passerait à côté ? ».

Les deux hommes ne se connaissaient pas. Weber raconte que, lors de leur premier rendez-vous, le gamin qui s’est arrêté au BEPC tremblait devant l’agrégé. Mais très vite il est séduit : comment résister à ce « côté chevaleresque », à « cet affectif qui se dissimule », dit-il ? Ne déplore-t-il pas, lui aussi, que « personne ne parle européen » ? Seul obstacle : il doit perdre 30 kilos. Sinon il mourra : un monologue aussi intense, un texte aussi dense, électrique ? le cardiologue est formel. Alors il a, comme il dit, « adopté une conduite ». Arrêté de boire. Et maigri. Ensuite, il a fallu apprendre ce texte infiniment complexe, travailler sous la direction de Dino Mustafic, ce metteur en scène bosniaque que BHL a rencontré en 1992 à Sarajevo et dont Weber salue l’exigence. Un labeur vertigineux, dans l’urgence. Comme toujours avec l’hyperactif BHL.
Et puis est venu le soir de la première, très symboliquement organisée le 27 juin dernier au Théâtre national de Sarajevo. Les spectateurs qui, peut-être, redoutaient un exposé de froides théories, ont chaviré. Au milieu des applaudissements, ça pleurait. A la Fenice de Venise, le 11 juillet, la scène s’est répétée. Comme à Odessa, où c’est cette fois le philosophe qui a lu la pièce. Elle arrive à Paris. Réservez votre chambre à l’« Hôtel Europe ».


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