BHL : « Un individu peut faire bouger l'Histoire » (Lesoir.be, le 8 novembre 2011, article de Alain Lallemand)

logo_Le_SoirNi les penseurs ni les journalistes ne vont aimer le dernier ouvrage de Bernard-Henri Lévy. Pourtant, en livrant les coulisses d’une guerre qu’il a matériellement favorisée, l’homme se hisse – enfin – sur les épaules de Malraux.

L’écrivain en action, pesant sur l’Histoire par ses actes avant de les transformer en livres, voilà le modèle inédit qu’exprime La guerre sans l’aimer, dernière livraison d’un BHL qui ne peut prétendre ici à l’épaisseur philosophique – l’action prime parfois sur la simple réflexion – et dont les exploits libyens ne seront approuvés par aucun correspondant de guerre disposant d’une once de déontologie. Et pourtant, quel livre ! Car l’homme nous revient de Libye avec une de ces histoires qui fondent l’Histoire, un récit qui donne un point de vue – donc un sens – au printemps libyen, et qui risque bien, dans la sphère francophone et sous réserve de démentis ultérieurs, de tenir lieu de document de première main, de vérité historique immédiate.

Parti trop tard pour couvrir une révolution égyptienne qui ne l’a pas attendu, BHL s’était plongé en février 2010 dans l’insurrection libyenne au point d’en épouser la cause et de se mettre à son service : il appelle Sarkozy, pousse le président à recevoir puis reconnaître le CNT, convainc la France d’entrer en guerre et d’y impliquer ses alliés, conseille le président intérimaire Jibril sur le nombre de forces spéciales qu’il faudrait demander au sol. BHL, encore lui, écrit les discours de Jibril, se mêle de stratégie insurrectionnelle, et finit même un jour par devoir adresser la parole à un marchand d’armes s’inquiétant de savoir qui – de lui BHL, de Sarkozy, ou des généraux libyens – aura à payer les livraisons d’armes qui alimentent la rébellion. Oui, cette guerre de Libye a été un peu celle de BHL, voilà qui est reconnu.

C’est cette plongée de huit mois hors de toute philosophie, dans les coulisses d’une diplomatie hasardeuse mais volontaire, celle qu’il a lui-même mise sur pied au nom de la dignité arabe, que nous plonge BHL. Il n’y a pas d’autres mots : c’est du Malraux flamboyant, celui des brigades d’Espagne. Ses détracteurs évoqueront le Malraux moins glorieux des années d’Indochine, celui qui révère l’action pour l’action, par-delà le bien et le mal. L’Histoire jugera. Il reste aujourd’hui une révolution gagnée. Et ce livre-témoin.

ENTRETIEN

C’est votre livre le plus en prise dans l’action, dans l’Histoire : est-ce là le livre qui vous hantait depuis 1971, la rencontre avec Malraux ?

Ce qui s’est passé là en Libye est en effet l’aboutissement de beaucoup de choses que j’avais esquissées depuis quarante ans. Et ce livre rend compte de cet aboutissement. Malrusien ? Le titre du livre est tiré d’une phrase de Malraux dans Les noyers de l’Altenburg, et l’ombre de Malraux – en particulier de son engagement espagnol – court à travers les pages du livre. C’est un livre dont la référence malrusienne est explicitement assumée.

Il y a d’autres références, Sartre sur son tonneau – lorsque vous descendez du camion sur lequel vous avez harangué la foule de Benghazi –, Chateaubriand, seul « précédent d’un écrivain français déclenchant une guerre ». Où en est BHL de son Panthéon personnel ?

Je ne me situe pas. Pendant toute la période d’écriture, je lisais ceux que vous mentionnez : j’ai relu les Mémoires d’outre-tombe pendant la guerre de Libye, de même que certains textes engagés de Sartre, et j’avais en tête l’histoire des écrivains qui se sont engagés physiquement dans la guerre d’Espagne. C’étaient là mes livres de chevet durant ces huit mois : l’Hommage à la Catalogne de George Orwell, Pour qui sonne le glas d’Hemingway, puis ces Mémoires d’outre-tombe ainsi que l’histoire de Chateaubriand, seul écrivain dans la littérature qui ait décidé d’une guerre.

A un moment, vous vous interrogez : « Suis-je encore dans mon rôle ? » Mais qu’est-ce que votre rôle dans ce récit où vous n’êtes ni philosophe, ni reporter, ni littérateur ?

Il n’y a pas d’étiquette, c’est bien cela qui me trouble à plusieurs moments dans cette aventure, et je fais état très honnêtement de mon trouble et de mes doutes. Il est vrai que les circonstances, les hasards ont fait que je me suis retrouvé là à une bizarre croisée des chemins, à jouer un rôle qui n’était pas répertorié dans le grand théâtre littéraire tel que nous le connaissons.

Même aux Etats-Unis, ce rôle de « BHL en Libye » est sans équivalent…

Je n’ai pas réfléchi mais probablement pas. Il fallait en effet une bizarre conjoncture, par définition unique, il fallait être à la fois assez proche – et assez loin – d’un président de la République, il fallait avoir le goût de l’aventure et de l’engagement physique, il fallait avoir la confiance des dirigeants d’une insurrection dans un pays du Maghreb, il fallait avoir en tête les références littéraires dont je vous ai parlé… Il fallait tout cela, probablement, pour que cela puisse se passer : un concours – très improbable – de circonstances.

Vous livrez un récit très personnalisé : vous, Sarkozy, Jibril, Clinton, des individus qui façonnent une Histoire. Mais finissez tout de même par citer Tolstoï : en substance Napoléon n’est que le pantin de l’Histoire. Alors, quelle est la leçon finale ? L’individu BHL a fait bouger l’Histoire, ou c’est l’Histoire qui vous a fait bouger ?

C’est bien sûr l’Histoire qui m’a forcé à bouger, qui m’a déstabilisé, « intranquillisé », qui s’est emparée de moi. Mais tout ce que raconte ce livre est que des individus peuvent faire bouger les choses : le président de France – qui est devenue un pays de taille moyenne – a réussi à entraîner la communauté internationale, et un écrivain sans mandat – qui ne représentait personne – a réussi à contribuer à faire bouger ce président et a parfois réussi à faire bouger les dirigeants d’une insurrection arabe. S’il y a une leçon à tirer de cette histoire, c’est que ceux qui disent que « tout est joué », qu’il n’y a rien à faire au niveau individuel, ceux-là se trompent : un individu peut faire bouger les grandes structures immobiles de l’Histoire.

Face à la Libye, il est deux peurs auxquelles vous faites un sort : l’éclatement du pays et l’islamisme post-révolutionnaire, que vous n’écartez pas mais dont vous dites qu’il ne pourra être contré que par ceux qui auront soutenu la rébellion. C’est toujours votre position : pas de crainte sur l’éclatement ou sur l’islamisme ?

Des craintes, oui : le livre est traversé de craintes, et parfois vertigineuses. Il est des moments où je me demande si je ne me suis pas complètement fourvoyé, si je n’ai pas héroïsé ce peuple. Bien sûr que j’ai constamment des doutes. Mais aujourd’hui, le plus probable est que la Libye n’éclatera pas, et que l’islamisme radical – qui existe, je l’ai rencontré – sera soluble dans la démocratie libyenne. Le pari que je fais, c’est que la seule façon d’aider les vrais démocrates musulmans, d’aider ceux qui sont déjà en chemin vers la laïcité, c’est d’être là et non pas de fermer la porte a priori. Être à leurs côtés et non pas les laisser aux prises avec leur propre Histoire.

Question d’actualité : le double discours Libye-Syrie. Dans le livre, vous rejetez l’idée d’une intervention en Syrie : il n’y aurait pas dans ce pays d’« espoir raisonnable de succès ». La Syrie est peut-être une guerre juste mais pas opportune ?

Je ne dis pas « opportune ». Ce jour-là, je pensais qu’une intervention militaire aurait peu de chance de succès. Aujourd’hui, je pense en tout cas qu’on ne peut pas détrôner Kadhafi, s’être soucié des civils libyens et se laver les mains des civils syriens. Maintenant, comment faire ? Je suis certain que ce n’est jamais le même scénario. La communauté internationale doit trouver le moyen – nouveau, spécifique, différent – de réussir en Syrie ce qu’elle a réussi en Libye. Ce ne sera peut-être pas la même chose, peut-être pas une intervention aérienne ni même une intervention militaire du tout… Je ne sais pas. Il faut trouver.

Il y a tout au long du livre l’envie d’un film, « Libya Hora ! », à l’instar de « Bosna ! ». Le film est-il en chantier ?

Oui, oui, vous le verrez. Toute cette aventure incroyable, ces scènes qui me stupéfient moi-même, elles ont été filmées. Ces scènes, il est probable que je les sentais moi-même tellement hallucinantes que j’ai éprouvé le besoin de les fixer, sans avoir au départ le projet d’un film : les scènes sur les lignes de front, les rapports avec les combattants, etc. La matière est tellement riche, l’histoire tellement hors norme que j’ai convaincu un producteur de me suivre dans cette aventure. Il sortira en avril ou peut-être en mai.


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