Bernard-Henri Lévy : « Tout mettre en en oeuvre pour empêcher le FN de faire de nous la risée et la pitié de l’Europe. » (Le Parisien, le 6 décembre 2015)

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Interview accordée par Bernard-Henri Lévy au journal Le Parisien peu après l’annonce des résultats du premier tour des élections régionales, qui voient le Front national de Marine Le Pen en tête dans 6 régions, selon toutes les estimations nationales. Une marée noire politique, historique et symbolique.

Le Parisien : La France est-elle à un tournant ? 

BHL : Oui et non. Cette course en tête du Front National, on la voyait déjà aux dernières européennes et aux dernières départementales. La grande nouveauté, c’est le symbole. Car des régions effectivement présidées par des lepénistes, une partie de la vie quotidienne des Français d’Alsace, du Nord ou de Provence dictée par les lubies ou les fantasmes de Madame Le Pen et des siens, ça, ce serait un vrai basculement symbolique. Et ce serait, pour les gens, pour les citoyens, un authentique désastre.

 Le Parisien : Pour quelles raisons, au juste ?

BHL : On ne prend pas bien la mesure de ce qu’est ce Parti. On nous dit qu’il n’a pas de vrai programme, qu’il ne construit rien, qu’il n’a pas de solution réelle aux problèmes du chômage ou de l’insécurité, etc. – et c’est vrai. Mais il y peut-être plus grave encore. C’est un parti dont a vu, lors de précédentes élections, qu’il est bourré de repris de justice. C’est un parti dont on sait qu’il a du mal à cacher, lorsqu’ils s’étalent sur les réseaux sociaux, les nostalgiques du nazisme qui militent dans ses rangs. C’est un parti qui, chaque fois que notre pays est confronté à une situation de crise internationale et, plus grave encore, chaque fois que, comme au Mali, ou en Syrie, ou en Libye, il est en situation de guerre, prend systématiquement le parti de l’ennemi. C’est en ce sens que le Front National n’est pas républicain. Ses chefs peuvent répéter tant qu’ils voudront qu’ils sont élus par « le peuple » et que la démocratie c’est « le peuple » : il leur manque, pour être véritablement démocrates et républicains, ce souci de la chose publique, cet amour sincère de la France.

 Le Parisien : Qu’est-ce que cela révèle de l’état de la société française ? 

BHL : Depuis quelques heures, j’entends partout dire que cela révèle une colère, un malaise, une exaspération, etc. Et c’est à qui se fera l’oreille la plus fine pour entendre (c’était le grand mot de la soirée électorale !) le message de détresse que ce vote Front National est censé adresser. C’est vrai, sans doute, pour un certain nombre d’électeurs. Encore que je trouve tout de même un peu gros de nous présenter comme une alternative au fonctionnement des partis traditionnels un parti qui est, bien souvent, la caricature de ce fonctionnement : regardez le népotisme qui règne entre les trois générations des Le Pen ! ou regardez les affaires de corruption que Madame Le Pen traine après elle ! Cela étant dit, je pense qu’il faut arrêter avec ce discours de commisération et de paternalisme sur le supposé « message de désespoir » que nous enverraient les gens qui votent du Front National. On peut être chômeur et ne pas voter Front National. On peut être paupérisé et ne pas se reconnaître dans cette France rance, peureuse, haineuse, déshonorée. Et je crois que, chez ceux qui le font quand même, chez ceux qui choisissent de donner à leur désarroi le visage de Mesdames Le Pen, il se passe autre chose qui n’a rien à voir, bien souvent, avec ces explications économistes ou sociologisantes.

 Le Parisien : Quoi, alors ? 

BHL : Il y a quelque chose, en France, qui s’appelle l’« Idéologie française » ou, si vous préférez, l’extrême-droite. C’est un bloc de discours qui fonctionne à la haine de l’autre, à l’esprit de revanche, de pénitence ou de ressentiment, à la haine aussi de soi. Eh bien c’est ça qui revient en ce moment. Cette France là était tenue en lisière par les forces conjuguées du gaullisme, de la droite libérale orlénaniste et de la gauche social démocrate. Mais, aujourd’hui, elle relève la tête. Et ça ne sert à rien de se le cacher, sous prétexte de « ne pas culpabiliser les électeurs ».

Le Parisien : Que doivent faire les partis, selon vous, face à cela ? 

BHL : Tout faire, entre les deux tours, pour empêcher ces factieux soft de faire de nous la risée et la pitié de l’Europe.

Propos recueillis par Jannick Alimi pour Le Parisien. 


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