BHL sur les traces du père (Le JDD, 23 octobre 2011, article de Marie-Laure Delorme)

logo-jddBernard-Henri Lévy a tenu son journal de la guerre en Libye de février à septembre 2011. Du grain à moudre pour ses admirateurs comme pour ses détracteurs.
Le rideau se lève puis tombe dans l’attente des applaudissements. Il met tout en scène. On doit se pincer pour se rappeler qu’on est dans la réalité d’une guerre sanglante et non dans le scénario d’une pièce captivante. Alors, quel rôle exactement? Un rôle important, indéniablement. Quand on pose la question en privé à Nicolas Sarkozy, le président de la République répond par un oxymore bien choisi : « Le problème, avec Bernard-Henri Lévy, c’est qu’il a du talent. » La Guerre sans l’aimer, expression empruntée à André Malraux, redore son blason en un tour de main. Il faut voir sa trajectoire de phénix renaissant de ses cendres. À un mauvais film (Le Jour et la nuit) succède un bon livre (Comédie) ; à une polémique médiatique (référence à un philosophe fictif dans De la guerre en philosophie) succède un engagement sincère (la défense de la Libye libre dans La Guerre sans l’aimer). Bernard-Henri Lévy a tenu son journal, du 23 février au 15 septembre 2011, sur le printemps libyen. C’est entre dessous des cartes, restauration de sa propre statue, plongée dans un conflit meurtrier. Son écriture hypnotique nous fait avaler les pages comme lui engloutit les kilomètres.

Les séjours en Libye au cœur des affrontements, les multiples conversations avec Nicolas Sarkozy, les avancées à pas de géant vers la fin de la guerre. On suit tout ça. Bernard-Henri Lévy se donne le premier rôle dans la reconnaissance du CNT (Conseil national de transition) comme seul représentant légitime du peuple libyen ou dans la décision d’une intervention militaire au nom du principe d’ingérence ou dans la venue des officiers libres de Misrata pour les armer ou dans la rupture du Sénégal avec le dictateur libyen. Ses nombreuses tentatives, pour éviter de tomber dans la « spirale de la faiblesse » propre aux observateurs sur canapé, sont décrites avec minutie. Le printemps arabe est vécu par les hommes de sa génération comme un événement à la hauteur de la chute du mur de Berlin. Il veut y être ; il va y être : il en sera. Tout le pousse à influencer et à intervenir. Les échecs de la France avec l’Histoire (Rwanda et Bosnie) ; les figures familiales (le père résistant) ; les écrivains de son panthéon personnel (Malraux, Semprun) ; les guerres non vécues (la guerre d’Espagne). C’est une des caractéristiques de Bernard-Henri Lévy que de vouloir être un héros dans une époque sans héroïsme.

Quand il évoque son père, il baisse sa garde et rabat de sa superbe

Les portraits sont bien sentis, bien vus, bien pris. Bernard-Henri Lévy saisit Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Jean-David Levitte, Rama Yade. Leurs fêlures, leurs fondations, leurs fractures. Il décrit chacun des protagonistes libyens du CNT avec une acuité humaine. On aimerait qu’il se portraiture comme il portraiture les autres. Dans le clair-obscur et l’humour à vif. Il abandonne pourtant toute nuance quand il s’agit de sa propre image. On souhaiterait aussi parfois qu’il se pousse un peu sur la photo pour laisser de la place aux autres. Il arrive même à faire de Nicolas Sarkozy une guest star dans son propre show. C’est seulement quand il évoque le souvenir de son père qu’il baisse sa garde et rabat de sa superbe. La Guerre sans l’aimer est aussi un livre sur la figure paternelle. Les hommes y soufflent sur les braises de leurs pères pour le meilleur ou pour le pire. Passages sur les contradictions de Saïf Al-Islam, fils du dictateur Kadhafi, pris entre les tenailles de la fidélité et de la trahison.

Le tout est rythmé à la diable. On passe de l’hôtel Raphaël, à Paris, à la ville martyre de Misrata. On passe d’un dialogue avec le général Abdel Fattah Younès à un dîner avec l’écrivain Carlos Fuentes. On passe du luxe de la Colombe d’or au désespoir de Benghazi. Conciliabules secrets, intimidations, fraternités, pourparlers avec l’ennemi. Scènes drôles, quand Bernard Henri-Lévy se rend en Israël, où la seule chose qui intéresse ses interlocuteurs se trouve être l’affaire Dominique Strauss-Kahn. Parce qu’il sait que son journal est à la gloire d’un Président qu’il montre à la hauteur de la tragédie, il souligne qu’il ne votera pas pour Nicolas Sarkozy. Parce qu’il sait que la stabilisation démocratique en Libye n’est pas du domaine de la certitude, il prend soin d’espérer que les révolutions arabes tiendront leurs promesses. Si l’histoire ne se répète pas, elle se rejoue. L’auteur de Qui a tué Daniel Pearl? présente la guerre en Libye comme le moment majeur de sa vie intellectuelle et politique.

Le moment majeur de sa vie intellectuelle et politique

Du grain à moudre pour ses amis comme pour ses ennemis. Ses détracteurs lui reprochent sa droitisation, son star-system, son atlantisme. Ils ne vont pas désarmer avec Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen. C’est du condensé. On peut s’exaspérer ou s’extasier à loisir. On y voit ses limites (sa mise en discours) et on y voit ses grandeurs (sa mise en actes). On y voit son égotisme et sa générosité. Et comment les défauts se mettent au service des qualités pour le faire aller là où les autres ne vont pas. Mais son incroyable paradoxe reste le même : son discours théâtral tue nombre de ses actes purs et simples.

Journal d’une guerre, journal d’un homme, journal d’un homme dans une guerre. Les migraines, les médias, les moyens financiers déployés, l’énergie, les souvenirs, les brouilles entre amis. Un fils y marche sur les traces de son père. Bernard-Henri Lévy évoque les silences d’André Lévy sur son combat en faveur de la France libre. « Parce qu’il était ce bloc de secret et que, comme tous les héros, il était modeste et discret. » Bernard-Henri Lévy n’est modeste et discret que face à André Lévy. Moments de grâce où le personnage et la personne se séparent. La Guerre sans l’aimer parle de la révolution libyenne, de la confrontation d’un intellectuel avec la réalité, de l’avenir du monde, des bien-fondés du devoir d’ingérence. Et puis, en fait, d’autre chose. Du rendez-vous réussi d’un fils avec son père.

La Guerre sans l’aimer Journal d’un écrivain au coeur du printemps libyen, Bernard-Henri Lévy, Grasset, 650p., 22 euros (en librairie le 9 novembre).



Tags : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Classés dans :, ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>