BHL, Super-héros (Tablet Magazine)

Screenshot 2020-01-20 at 18.32.48

La critique de Liel Leibovitz parue en anglais dans Tablet Magazine à l’occasion de la rétrospective aux Etats-unis des films de l’«homme d’action au grand cœur».

Il y a un an, Martin Scorcese faisait la Une des media non pas tant pour la sortie de L’Irlandais que parce qu’il dénonçait l’hégémonie des super-héros dans les Multisalles. «Le Cinéma est un art qui offre de l’inattendu», disait-il dans Le New York Times. «Dans les films à super-héros, il n’y a pas de risque.»

J’ai repensé à Scorcese en assistant à la rétrospective des films de guerre de Bernard-Henri Lévyau cinéma Quad à New york, et programmée la semaine prochaine au Landmark’s Nuart, à Los Angeles. Si le danger fait qu’un film est du cinéma, je ne vois guère de plus grand cinéaste que ce philosophe français.

Le voici dans Bosna! (1994) pataugeant dans un fossé boueux au coeur d’une forêt prise sous le givre, si près de la ligne de front que l’on sent presque l’haleine gelée des tireurs serbes embusqués à quelques dizaines de mètres de là, armes pointées.

Le voici vingt ans plus tard plongé dans une même épaisseur des lieux, se jetant dans la mêlée aux côtés des Peshmerga kurdes d’Irak, nous faisant vivre un moment émotionnellement terrifiant mais cinématographiquement sublime, quand son opérateur, accompagnant une poignée de soldats partant à l’attaque, lui accroché à la portière du pick-up, saute sur une mine enfouie par Daech. L’explosion est filmée. Suit un grand blanc à l’écran. Puis nous est montrée la caméra totalement déchiquetée, tel un rappel des horreurs de la guerre mais aussi du sacrifice requis par les protagonistes pour rapporter dans un film des histoires vraies et brûlantes.

L’urgence, en effet, est la monnaie émotionnelle la plus précieuse que nous octroie Lévy. Même si les conflits que ponctuent ses documentaires, Bosnie, Libye, Irak, sont derrière nous, il est rappelé aux spectateurs le prix morbide que nous devrons payer à rester à ne rien faire tandis que le monde brûle autour de nous.

Dans Bosna!, le philosophe fustige les Occidentaux pour leur non-intervention, pointant sur un ton sarcastique le soutien tacite des Européens à la Serbie de Milosevic, sur le mode «Recherche despote désespérément», et montrant le coût de cet assentiment.

Dans une scène difficilement soutenable, suspendant son récit, les jugements en cours et les effets filmiques, Lévy donne à voir une rue de Sarajevo juste après un bombardement serbe, les pavés couverts de sang, les blessés hagards assis en silence parmi les morts sous la lumière crue du jour. Il n’est plus question là de politique, encore moins de métaphore ; sont congédiées ces approches auxquelles nombre d’intellectuels américains se complaisent, plus accoutumés à Twitter qu’à fréquenter le terrain. C’est un pleur outragé en défense de la liberté. Et c’est, par-dessus tout, un pleur de compassion humaine.

Un pleur que le public américain, surtout dans le contexte actuel, a grand besoin d’entendre. Le journalisme, nous dit-on de toutes parts, mieux il est pratiqué, plus il se doit de ressembler aux données d’un algorithme. La Presse, nous dit-on encore, doit se garder de toute passion et, objective et distante, chasser comme un essaim de mouches sur le mur qui nous inviterait à décider par nous-mêmes des choses que nous devons rapporter. Et quand nos journalistes se montrent rebelles à cette attente inhumaine, nous jugeons qu’ils ont perdu leur vocation. Lévy, lui, propose une approche intellectuellement et émotionnellement plus saine. Même s’il apporte une couverture à chaud et en temps réel de ce qui est en jeu, il reste avant tout un partisan et un participant, haranguant les puissants afin qu’ils rejoignent le bon combat.

Ce qui arrive parfois. Dans Le serment de Tobrouk, l’ex-Président français Nicolas Sarkozy, le Premier ministre britannique d’alors David Cameron et la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton se prêtent à la caméra, évoquent devant Lévy leur rôle et son propre rôle dans la libération de la Libye du joug de Kadhafi. Il y a là un matériau digne de l’adage qui dit que le journalisme est le brouillon où s’écrit l’Histoire.

Pour autant, le moment le plus prenant du film n’a rien à voir avec ces personnalités. Lévy rend une visite de nuit à un homme, à Misrata, dont le frère a été tué d’une balle en pleine tête. Filmée sous une lumière rudimentaire, la scène donne le frisson, son éclat semble émaner des personnages eux-mêmes. Le fantôme de l’électricité hurlant à travers les os de son visage, Lévy, de nouveau, suspend l’action, passe quelques secondes sans prix à serrer dans ses bras cet homme libyen endeuillé. L’expression sur ces deux visages, l’un plein d’angoisse mais aussi de gratitude pour le moment fugace de chaleur humaine, est plus émouvant et en dit plus long que tout ce que vous pourriez voir chez Robert De Niro ou Brad Pitt.

On jugera peut-être injuste de comparer ces deux acteurs d’Hollywood avec un philosophe en politique tel que Lévy. Mais le charme du Français, pour partie, repose sur l’idée que la politique, la guerre, l’art, la liberté et la loyauté ne sont pas des catégories éphémères qui appartiendraient à des compartiments de l’expérience humaine hétérogènes entre eux. Tous ensemble conspirent à rendre notre espèce si frêle, si corrompue et si glorieuse.

Lévy s’est fait le narrateur de chacun de ses films, les scénarios (souvent co-écrits avec Gilles Hertzog, un compagnon de longue date) sont autant truffés de références littéraires que de faits et de chiffres. Les soldats couverts de neige dans l’une des premières scènes de Bosna !, nous dit Lévy, sont  descendus de leur position pour se reposer et faire provision de cigarettes, cette seconde arme des soldats, comme le dit Orwell dans Hommage à la Catalogne. L’allusion au grand chroniqueur de la guerre civile espagnole n’est pas fortuite. C’est un rappel que le combat contre la tyrannie est une affaire éternellement en cours, prendrait-elle un visage autre à chaque décennie et dans chaque région du monde, et que les artistes sont appelés à combattre la tyrannie au même titre que les soldats et au sens littéral du mot combat.

A voir ces quatre films ensemble, les spectateurs se voient conviés à ajouter eux-mêmes une touche d’immersion dans ce qu’on pourrait appeler, clin d’oeil à Marvel et ses super-héros, l’univers cinématographique de Lévy. Les villes de Libye lui font penser à Sarajevo vingt ans plus tôt, et des séquences de Bosna! irrigueront les films qui suivront, comme un rappel que ne pas soutenir les hommes et les femmes qui combattent vaillamment pour leur liberté est trop souvent le réflexe des démocraties occidentales. C’est aussi un rappel de l’engagement si singulier de Lévy pour la cause de la liberté humaine, ce qui peut paraître une formulation simpliste, mais reçoit une confirmation en acier à le voir, film après film, décennie après décennie, mettre sa vie en jeu pour ses principes. Dans Le serment de Tobrouk, de façon émouvante, il rappelle à certains de ses interlocuteurs qu’il est juif, ce que des documentaristes timorés auraient probablement choisi de cacher. Pas Lévy. Il est le personnage central de ses films, non pas par vanité, comme le sussurent des critiques à petit cerveau, mais parce que ses films, quel qu’en soit le sujet, sont aussi un manuel d’être et de présence au monde.

Quand le soleil se couche, croit-il, nous allons vers ce qu’il y a de plus sombre et nous essayons de faire briller une lumière. Quand la plupart ne font rien, vous vous jetez dans l’action. Quand d’autres font commerce de platitudes vides, vous offrez votre secours et votre étreinte. C’est une approche profondément juive s’il en est, et un modèle pour quiconque aspire à être un envoyé spécial engagé, un intellectuel ou simplement un être humain concerné.


Traduit de l’américain par Gilles Hertzog.

https://www.tabletmag.com/jewish-arts-and-culture/296835/bhl-superhero


Classés dans :,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>