BHL : Ségo, Sarko et moi

BHL : Ségo, Sarko et moiDans « Ce grand cadavre à la renverse » (Grasset), Bernard-Henri Lévy, en homme qui se veut indéfectiblement à gauche, s’en prend à un PS en état de décomposition avancée. Et raconte son rôle auprès de Ségolène Royal et sa résistance à Sarkozy.

On le sait depuis Proust : c’est pour des êtres qui ne sont « pas votre genre » qu’on se prend en général de passion. C’est ainsi qu’avant de connaître Ségolène Royal Bernard-Henri Lévy – dépité par l’échec de DSK dans la course à l’investiture du PS – n’a d’abord affiché que méfiance pour la candidate socialiste, pour son côté « Immaculée conception néosocialiste » , son éloge du « terrain qui ne ment pas » , son parfum de « travail-famille-matrie ».

Et puis, il y eut, en février, un dîner au Raphaël, organisé par une amie commune, la romancière Fred Vargas. Loin de sa caricature médiatique, la Jeanne d’Arc de Poitou-Charentes apparut ce soir-là au philosophe tout à la fois sérieuse et drôle, forte et vulnérable. Disposée, surtout – hormis un désaccord assez cocasse sur la notion de « droits de l’homme », à laquelle elle préférait de moins machistes « droits de l’humain » – à le suivre dans ses croisades pour l’Europe, l’ouverture au centre, et surtout le Darfour.

Le rôle de coach joué ensuite durant toute la campagne par BHL – bien au-delà de ses « Bloc-notes » du Point -, n’est un secret pour personne. Hélas ! Dans l’essai qu’il publie aujourd’hui, sous le titre « Ce grand cadavre à la renverse », on n’en apprendra guère plus sur cet étonnant pas de deux qui, au printemps, fit jaser le Tout-Paris et enrager l’entourage de Mme Royal.

Que s’est-il dit, lors de ces « cinq à sept » stratégiques où la candidate du PS, désertant son QG du boulevard Saint-Germain, venait, à quelques numéros de là, recueillir les oracles béhachéliens, dans le vaste bureau lambrissé où trône un Lénine déstructuré par Arman ? Tout juste peut-on le deviner entre les lignes, quand le philosophe insiste, pas peu fier, sur les corrections de dernière minute apportées aux discours prononcés à Villepinte ou ailleurs. Ou bien quand il cite ce poème de Victor Hugo, communiqué à Ségolène, où l’on s’aperçoit qu’un « sauvageon » du XIXe siècle qui a mis le feu, non à une médiathèque mais à la bibliothèque des Tuileries, ne sait pas lire.

Simple flirt politique entre quinquas toujours verts ? Jeu de séduction un peu vain entre people cernés par la célébrité ? Non : aux yeux de BHL, mettre ainsi Ségolène sous influence, c’était, nous apprend-il, la tirer des griffes de son vieil ennemi Jean-Pierre Chevènement, l’autre gourou de sa campagne. A lire ces pages enfiévrées, tout ce qui, dans les discours de la candidate de gauche, fleurait la « France moisie » – encadrement militaire pour les délinquants, « ordre juste », et aussi cette odieuse manie de brandir à tout bout de champ le drapeau français ou de chanter « La Marseillaise » – serait imputable non au côté « fille du colonel » de Marie-Ségolène, mais à l’ancien ministre de la Défense. Profitant de l’amateurisme de l’entourage ségolénien, Chevènement, dépeint comme une sorte de Dr No maurrassien, de bouffon vert national-républicain, s’apprêtait tout simplement à droitiser le propos de la candidate. Heureusement, chaque fois, la nouvelle amie de BHL se reprenait, truffant in extremis ses discours de tirades sur la Tchétchénie, la Bosnie et autres éloges de Mai 68 en tant que « révolution antitotalitaire »…

Consterné

Quatre mois plus tard, le « Che » paraît hors d’état de nuire, mais, aux yeux de Bernard-Henri Lévy, le problème reste entier. Car la vraie vedette de son essai, l’objet de tous ses soins, n’est pas tant cette candidate malheureuse (qu’il dépeint avec une tendresse intacte, mordillant son stylo, tour à tour inflexible ou effrontée), que la gauche en état de décomposition avancée, ce « grand cadavre à la renverse » qui donne son titre au livre. Inébranlablement fidèle, sinon au camp des travailleurs, du moins à celui des luttes antifascistes, BHL se dit aujourd’hui consterné de voir la gauche infectée par la haine du libéralisme, l’oubli de l’Europe, la détestation de l’Amérique et l’antisionisme. A peine guéri de sa tentation totalitaire, voilà que, par haine de la mondialisation, c’est-à-dire de l’Amérique, c’est-à-dire d’Israël, le camp du progrès virerait au vichysme rampant. Ce que l’auteur résume en un raccourci d’un narcissisme superbe : la gauche n’a, en somme, répudié la « barbarie à visage humain » que pour sauter à pieds joints dans l’ « idéologie française ».

Les preuves de cette dérive ? Elles peuvent se lire dans le non de gauche à l’Europe comme dans les écrits d’Alain Badiou, ou la complaisance diffuse pour l’islamisme. Qu’on ne compte pas, à l’inverse, sur BHL pour critiquer les « plombiers polonais », partir en croisade contre l’Amérique de Bush ou diaboliser l’argent-roi ! Au point qu’on se demande parfois, à lire ces envolées atlantistes, libérales et européennes, ce qui, au fond, sépare le grand ami de Ségolène de l’actuel président de la République – du moins l’homme d’ouverture qui a appelé à ses côtés Bernard Kouchner et propulsé Strauss-Kahn au FMI.

Et justement : Nicolas Sarkozy, apprend-on au début du livre, a tenté, dès le mois de janvier 2007, d’intégrer son vieil ami Bernard dans son casting présidentiel. Ce qui donne, en guise de scène inaugurale, un dialogue aussi percutant que savoureux, où le futur président, « mi-affectueux, mi-menaçant » , fait la danse du ventre devant le philosophe. Peine perdue : notre héros, resté droit dans ses boots, refusera de jouer les Malraux de Sarko. Question de « réflexes » , dit-il : on n’a pas le droit d’instrumentaliser, comme le fait Sarkozy, des questions aussi graves que l’immigration, la repentance, etc.

Avant de rouler pour Ségolène, Bernard-Henri Lévy fut pourtant un intime du maire de Neuilly – les deux hommes, apprend-on, ont même skié ensemble lors de vacances communes ! Mais c’est peut-être parce qu’il est si proche à tout point de vue de l’hôte de l’Elysée que BHL, justement, n’a pas craqué. Comment aurait-il pu se laisser prendre à cette boulimie de grandes causes et de symboles, ces rêves d’omnipotence et cet art d’occuper l’espace qu’il décrivait dans un récent article du New York Times, et qui font de Sarkozy son parfait jumeau dans l’ordre politique ?


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