Bernard-Henri Lévy : «On a eu tort de laisser la santé aux seuls médecins» (Le Parisien)

BHLPARISIEN

«Nouveau chemin» voulu par Emmanuel Macron, risques liés à la percée des écologistes, effets parfois dévastateurs du confinement de la planète à cause du Covid19… le philosophe Bernard-Henri Lévy, qui vient de publier un essai, livre ses vérités.

Le philosophe Bernard Henri-Lévy, qui vient de publier « Ce virus qui rend fou » (Grasset, 108 p., 8 euros), revient sur la gestion de la crise sanitaire du coronavirus, les élections municipales et le remaniement. Il réagit fortement sur le confinement et revient sur son acceptation par nos concitoyens.

Dans votre livre, vous alertez sur les effets du confinement. Cet épisode a abîmé la démocratie?

BERNARD-HENRI LÉVY. Oui, bien sûr. Il a accentué des tendances déjà à l’œuvre dans nos sociétés : fermeture sur soi, souverainisme, poussée des nationalismes et puis, bien sûr, un acquiescement très inquiétant à la réduction de nos libertés.

Il y a une demande de pouvoir autoritaire ?

Non. Mais force est de le constater. Chaque fois, depuis 30 ans, qu’on dit aux gens : « on vous garantit plus d’égalité, plus de sécurité ou plus de santé, mais ce sera au détriment de la liberté », ils sont d’accord. Là, c’est net. Contre le fallacieux espoir d’« éradiquer » le virus, on est prêt à être tracés, surveillés, mis au piquet, bref à accepter ces modèles de surveillance de type chinois qui nous faisaient horreur il y a encore six mois.

C’est aussi la manifestation d’une solidarité avec les plus fragiles, les plus âgés…

Que les médecins aient traité les plus âgés comme les plus jeunes, qu’ils aient refusé le choix du diable consistant à mettre les uns plutôt que les autres sous respirateur, c’est vrai et c’est à l’honneur de nos systèmes hospitaliers. Mais, pour ce qui est de la solidarité de la nation avec ses Anciens, je suis sceptique. Et je ne l’ai pas plus sentie qu’au moment de la canicule de 2003. Des vieilles personnes sont mortes du Covid-19. Mais beaucoup sont mortes de solitude et de chagrin. Et nous n’avons pas beaucoup protesté, nous, les en bonne santé, quand on nous a demandé de nous confiner c’est-à-dire de les laisser tomber.

A qui la faute dans cette acceptation du confinement ? Aux politiques, aux scientifiques, à chacun de nous ?

Tout ça à la fois. Les sachants, bien sûr, qui, en réalité ne savaient rien mais qui nous terrorisaient avec leurs fausses informations. Mais aussi les médias qui ne donnaient la parole qu’à eux alors qu’ils auraient très bien pu faire aussi parler des psys, des enseignants, des chômeurs, des patrons, des responsables d’ONG en charge des SDF, des collectifs de femmes battues que le confinement exposait encore davantage, bref, le reste de la société civile. La santé est une affaire sérieuse. On a eu tort de la laisser aux seuls médecins.

Le politique a failli à sa responsabilité ?

Au début, oui. Ne serait-ce que pour une raison. Ils avaient peur. Ils avaient, sur la tempe, le pistolet de ces « collectifs de victimes » qui menaçaient de les traîner en justice et de déclencher – cela s’est dit! – un « Nuremberg du Corona ». Regardez, d’ailleurs, Edouard Philippe. A peine a-t-il quitté Matignon que la Cour de Justice de la République annonce les premières enquêtes judiciaires. C’est insupportable…

Donc le politique, selon vous, a démissionné ?

L’exécutif s’est vite repris. Mais les autres pouvoirs? Le Parlement s’est confiné. La justice s’est mise en vacances. Le Conseil constitutionnel a été aux abonnés absents. Le Conseil d’Etat a validé sans débat les mesures sur l’état d’urgence. Pas une instance démocratique n’a tenu. Pas une n’a eu le minimum de sang-froid qui aurait permis de résister à la peur, de prendre du recul, de débattre.

Vous parlez de première peur mondiale : c’est une guerre ?

Non, ce n’était pas une guerre. C’était juste une pandémie. Et des pandémies comme celle-là, plus graves que celle-là, il y en a eu tout au long de l’Histoire et, en particulier, au XX° siècle. La grande escroquerie est de nous avoir dit et répété que cette pandémie-ci était sans précédent. J’ai écrit ce livre pour dire aux gens : « la prochaine fois, ayons moins peur ».

Dans quel état sort-on de cet épisode ?

Plus égoïstes. Plus apeurés. Et avec, dans la tête, cette idée stupide et monstrueuse qu’il faudrait choisir entre « la vie » et « l’économie ». Car il veut dire quoi, ce choix ? Que l’économie c’est la mort…

On a attenté à l’économie ?

On a attenté à la vie. Car l’économie, ce sont des emplois, des salaires, c’est une prospérité plus ou moins bien partagée, bref c’est aussi la vie. Cette alternative de l’économie et de la vie, cette idée que l’économie est un gros mot, une chose sale, une mécanique mauvaise qu’on pourrait interrompre comme on fait sauter un disjoncteur, c’est un poison lent qui n’a pas fini de produire ses effets dans le monde déconfiné.

Pourtant on souhaite un retour des services publics, une revalorisation des métiers en première ligne, soignants, éboueurs, caissières…

Ça, c’est bien. Car la France a tenu, en effet, sur les épaules de ces invisibles. Et l’avoir reconnu est un des rares effets positifs de cette crise. Espérons juste qu’on saura s’en souvenir. Espérons que ça se traduira en revalorisation vraie, c’est-à-dire salariale. Et n’oubliez pas qu’une heure après avoir applaudi les soignants aux fenêtres, on écrivait au syndic de l’immeuble pour dénoncer l’infirmière qui s’était installée à l’étage en dessous.

Le président Macron vient de changer de Premier ministre, en nommant Jean Castex. C’est une réponse suffisante pour affronter l’après Covid-19 ?

Arrêtons avec cette histoire d’« après Covid ». Je vous le répète : ce n’est pas l’événement du siècle ; il n’y aura donc pas d’avant et d’après.

Il évoque un nouveau chemin : à quoi cela doit-il ressembler ?

Là où il est très bon, c’est dans son côté « maoïste », quand il va à la rencontre de la colère populaire et dit : « Feu sur les quartiers généraux ». Il l’a fait avec le Grand Débat, après les Gilets Jaunes. Puis, sentant la vague écolo monter, avec la Convention Citoyenne sur le climat. Pourquoi pas, avant la Présidentielle, face à la multiplication des colères, l’ouverture de Cahiers de doléances dans les mairies ?

Vous croyez à la convergence de ces colères ?

Non. C’est comme l’histoire de « convergence des luttes ». C’est une invention de chefs populistes ambitieux, genre Assa Traoré ou François Ruffin. Quand Michel Foucault créait, il y a 50 ans, des collectifs de lutte sur les prisons, les asiles psychiatriques, le travail en usine, etc., il précisait bien que, si on voulait réussir, si on voulait vraiment des résultats, il fallait prendre ces luttes une à une, chacune selon sa stratégie propre – et que cette histoire de « convergence » ne servait qu’à noyer le poisson.

L’écologie sort renforcée, sur le plan politique, avec le succès des écologistes aux élections municipales dimanche. Est-ce un bon signe ?

Si ça veut dire qu’on intègre enfin au « nouveau chemin » le drame du changement climatique, c’est formidable. Mais si ça veut dire qu’on commence à distinguer entre voyages en avions indispensables et non indispensables ou, comme vient de le déclarer le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, qu’on va limiter, voire interdire, l’usage de la voiture, alors non. Car, de nouveau, atteinte aux libertés. Il y a ça chez les écolos. Il y a ce mauvais démon anti humaniste.

C’est-à-dire ?

Le mauvais côté de l’écologie c’est quand elle oppose le sauvetage de la planète et celui des humains.

Vous craignez donc des effets néfastes de l’écologisme ?

Essayez juste d’écouter les partisans de la décroissance et du grand carême planétaire avec l’oreille d’un travailleur précaire du Bangladesh ou du Mali… On entend vite la sale petite musique du malthusianisme – c’est-à-dire de l’idée qu’il y a trop d’hommes sur la planète. Et ça, c’est terrible.

Entretien mené par Henri Vernet.

Photo : LP/Frédéric Dugit

https://www.leparisien.fr/politique/bernard-henri-levy-on-a-eu-tort-de-laisser-la-sante-aux-seuls-medecins-04-07-2020-8347338.php

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