BHL répond aux internautes de l'Express ( le 9 novembre 2011 )

photo express chatL’avenir de la Libye avec ses nouveaux maîtres, l’attitude controversée de Nicolas Sarkozy face à Kadhafi, l’ingérence… Bernard Henry-Lévy a répondu aux questions des internautes de L’ EXPRESS.fr ce mercredi à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, « La Guerre sans l’aimer« .

LordJIM: Prenons une carte du monde, et parcourons-la. Partout des conflits qui méritent notre engagement – ne serait-ce que dans la politique française. Cette politique française a aussi un gout d’aventure, pourquoi, ne pas vous y engager?

Je me suis si souvent engagé! Peut-être trop! Et là, en Libye, à corps perdu! Si je pouvais faire davantage, croyez-moi, je le ferais.

Jessedarvas: Pourquoi le sort des populations civiles de Syrte, Touarga et Bani Walid, accusées d’avoir soutenu Kadhafi et punies par la destruction de leurs maisons et l’impossibilité de rentrer chez eux, ne semble-t-il intéresser personne? Ne risque-t-on pas de semer un ressentiment des vaincus, source de futurs conflits?

Vous avez raison. C’est une conversation que j’ai eue, plusieurs fois, ces derniers jours, avec des membres du CNT. La qualité morale d’un vainqueur se juge aussi à la façon dont il traite le vaincu. Sans doute y-a-t-il des commandants insurgés qui, ici ou là, peinent à le comprendre. Mais, au CNT même, à l’Etat-major des forces de la nouvelle Libye, il me semble que l’on est très conscient de cela.

Benny-lavie-omar-jules: Au-delà de toutes polémiques et passions, si c’était à refaire, le referiez vous? Qu’auriez vous envie de dire aux gens qui bien souvent ne vous comprennent pas?
Bien entendu, je le referais. La chute d’un dictateur, l’entrée dans la démocratie, même si elle est semée d’embûches, même si ce n’est pas un chemin de roses, même s’il y a des retours en arrière, c’est toujours un événement extraordinaire. Je suis heureux et fier d’avoir été associé à cet événement. Je suis heureux et fier que mon pays, la France, y ait tenu ce rôle majeur.

Amelie: Allez-vous vous mobiliser pour la Syrie?

Je suis déjà mobilisé pour la Syrie. Je suis indigné, comme vous, sûrement, par ce « deux poids et deux mesures » insupportable. Mais tout le monde ne peut pas tout faire! Et on ne peut pas tout faire en même temps! C’est insupportable. Mais c’est ainsi. J’aimerais tellement que d’autres prennent le relai. J’aimerais tellement, si la France ne le fait pas, qu’un autre pays prenne l’initiative et qu’elle, la France, suive.

Varmed: Aider la Libye contre Kadhafi, n’est ce pas hasardeux? Le monde arabe est certainement plus demandeur d’Islam que de démocratie telle que nous, occidentaux, la concevons. Même si Kadhafi était un dictateur, une grande partie de son peuple ne s’en plaignait pas. Au final; n’allons nous pas permettre le pire?

Une grande partie de son peuple, vous êtes sûr? J’ai, moi, dans l’oeil, et dans les oreilles, les images des manifestations anti-Kadhafi de février dernier. A Tripoli, a Benghazi, dans toute la Libye, c’est tout le peuple libyen qui était dans la rue.

Afrikain: Bonjour M. Lévy, vous avez accompagné et aidé les Libyens avec détermination en révolte contre Kadhafi. Vous avez aussi convaincu Sarkozy la nécessité de cette guerre. Pourquoi cette détermination à élminer Kadhafi? Il y avait plusieurs moyens de faire partir Kadhafi, pourquoi avez vous choisi la guerre?
Merci d’avance.

C’est Kadhafi qui, à l’époque, a choisi la guerre. La communauté internationale a tout essayé. Elle a tout fait pour le raisonner et pour ramener ce régime criminel à la raison.

Il y a eu un moment, hélas, où, comme tous les dictateurs, il est apparu définitivement fermé à ce discours de raison. C’est le moment où son régime promettait de noyer la révolte dans des rivières de sang. C’est le moment où l’on procédait, dans toutes les villes de libye, à des exécutions sommaires. C’est le moment où les chars commençaient de marcher sur Benghazi. A ce stade, hélas, il n’y avait, je vous le répète, plus d’autre solution, si l’on voulait protéger les populations civiles, que de clouer les avions au sol et de détruire les chars.

Perpetuel: Quelle est votre analyse à ce jour? Les Libyens sont-ils partis pour des années de guerre tribale, comme en Irak ou en Afghanistan?

Je ne crois pas. Cette affaire de rivalités tribales est, me semble-t-il, très exagérée par les observateurs occidentaux. D’autant que cette guerre, terrible comme toutes les guerres, atroce parfois, a eu, si j’ose dire, un mérite: elle a contribué à créer un sentiment d’unité nationale qui n’avait jamais existé auparavant à ce degré. C’est une ruse de l’histoire, sans doute. Le peuple libyen, dans un monde idéal, s’en serait peut-être bien passé. Mais c’est un fait.

LucOb45: Et maintenant? Jouerez-vous un rôle dans l’après Kadhafi en Libye?

Le seul rôle que je serais tenté de jouer c’est de continuer à parler à mes amis libyens, de continuer de leur donner mon avis, lorsqu’ils me le demandent. La seule chose que je peux peut-êter faire c’est de contribuer à convaincre ceux qui en doutent peut-être que les valeurs de l’islam ne sont pas incompatibles avec la démocratie. Que les droits de l’homme ne sont pas, loin s’en faut, une spécialité occidentale. J’aimerais aussi que le CNT rende publics, aussi vite que possible, les résultats des commissions d’enquête sur la mort de Kadhafi. Etc. Etc.

Solmucol: Comment étiez-vous protégé, une fois en Libye? Aviez-vous des gardes du corps, étaient-ils ceux de l’État français?

Pour mes cinq ou six premiers voyages, j’avais un ou deux anges gardiens, mais qui n’étaient pas ceux de l’Etat français. C’est moi qui les avais personnellement embarqués dans l’aventure.

La toute dernière fois, lorsque je suis entré dans Tripoli, au lendemain de sa libération, la configuration fut différente. J’avais avec moi des policiers du SPHP. Ils m’accompagnaient, depuis quelques jours déjà, et à la demande du ministère de l’Intérieur, à Paris. Ils m’ont suivi à Tripoli. Je dois d’ailleurs rendre hommage à leur extrême professionnalisme ainsi qu’à leur infinie courtoisie. Je crois, par ailleurs, qu’ils n’étaient pas fâchés d’être parmi les premiers Français à pouvoir entrer dans cette capitale de la douleur que venaient de libérer des insurgés appuyés par la France.

Bibibubu: Pensez-vous que les Français vont retenir que la Libye était une guerre voulue par la France ou bien une guerre voulue par deux hommes, vous et le président Sarkozy?

La France, je ne sais pas. Peut-être pas. D’ailleurs, à plusieurs reprises dans le livre, c’est ce que dit le président: « Oh la France, vous savez… Il n’y a pas tant de gens, en France, pour soutenir cette guerre… » Si l’on veut être honnête, je crois qu’il faut dire ceci. Cette guerre a été possible à cause de la détermination d’un président, du soutien de celle qui était à l’époque la patronne de la gauche, Martine Aubry, et puis aussi de la presse qui, dans son ensemble, a tout de suite compris les enjeux historiques considérables qui se trouvaient mobilisés là. On en sait quelque chose, ici, à L’Express, qui a été, aussitôt, par cette urgence humanitaire, morale, et historique. Un président donc. Une cheffe de l’opposition, souvent arcboutée contre une grande partie du PS. La presse et les reporters de guerre. Quelques intellectuels. Voilà la coalition, apparamment hétéroclite, mais en réalité solide comme le roc, qui a rendu cette guerre et cette victoire possible.

Ashkar: Selon vous, quel est le sentiment de Nicolas Sarkozy après le départ de Kadhafi? Est-il satisfait? Fier? A-t-il des regrets?

Je ne peux pas parler à sa place. Mais je dirais: des regrets, sûrement. Il dit à un moment, dans une conversation que je rapporte dans le livre: « la place des grands criminels est dans le box des accusés d’une cour pénale internationale ». C’est une scène hallucinante où il répond à un officier de Misrata que j’ai amené à Paris et qui reproche à la France de « ménager » la personne de Kadhafi. « Vous avez les moyens de le tuer, dit cet officier au président. Pourquoi ne le faites-vous pas? » Sarkzoy, à ce moment-là, a une sorte de haut-le-coeur. Et il fait la réponse que je vous dis. Donc des regrets, oui, très probablement.

Ebgdae: Qui avait le plus intérêt à faire taire définitivement Kadhafi? Pourra-t-on tout de même juger ses crime post-mortem?

Je crois que personne n’avait d’intérêt à faire taire Kadhafi. Je sais qu’il y a des théories qui fleurissent sur la Toile et qui évoquent des redoutables secrets dont il aurait été dépositaire et qu’il aurait rendu publics s’il avait comparu devant une cour pénale. Allons! Ne pensez-vous pas qu’il avait mille fois le temps de le faire pendant les huit mois de guerre? Croyez-vous qu’il se serait privé, s’il avait disposé de ces terribles « dossiers », de s’en servir comme d’une arme de guerre?

Gone n rosette: Victoire? Vous parlez de victoire concernant la Libye? Alors que l’on va assister à l’émergence d’un pouvoir islamiste?

Je ne crois pas que l’on verra l’émergence d’un pouvoir islamiste. Que l’islamisme existe en Libye, bien sûr. Qu’il soit une opinion, parmi d’autres, dans le débat, dans l’affrontement des opinions, qui seront la marque de l’après-Kadhafi, évidemment. Mais pourquoi cet islamisme radical l’emporterait-il? Pourquoi les femmes de Benghazi qui ont tant donné à cette révolution accepteraient-elles de passer d’une dictature à une autre?

Ce n’est pas leur intention. Ce n’est pas l’intention, dans leur majorité, des membres du CNT. Je fais le pari qu’il en ira de cet islamisme radical comme de toutes les forces extrêmes, voire de toutes les forces fascisantes, dans toutes les démocraties: il sera contenu, présent mais contenu.

Sylviebibi: Bonjour Monsieur Bernard-Henri Lévy,
Quelques questions auxquelles vous aurez l’amabilité de répondre, je l’espère.
1/ Les extraits de conversation avec N. Sarkozy sont-ils relatés de « mémoire » ou y a-t-il eu enregistrement ?
2/ Je suppose que vous avez du obtenir l’autorisation du Président pour publier, quels arguments avez-vous utilisé ?
Cordialement.

1. De mémoire naturellement. Mais, la plupart du temps, dans les minutes qui suivaient les conversations.

2. Non, bien sûr, aucune autorisation. Un écrivain ne demande l’autorisation à personne de publier! La seule chose que je peux vous dire, c’est que le président de la République a lu ce livre. Je lui en ai fait porter, esprit républicain oblige, le tout premier exemplaire. Et il m’a appellé quelques jours plus tard pour me dire qu’il l’avait lu, qu’il l’avait trouvé « intéressant » et qu’il n’avait rien à redire au verbatim des conversations que j’ai donc, de ma propre initiative, rapportées.

Bruce: Pourquoi aimez-vous tant susciter la critique, constructive comme négative, et le clivage intellectuel?

Parce que c’est ainsi que fonctionne le débat intellectuel. A quoi bon les écrivains si c’est pour produire du consensus? Pour répéter, pas forcément en mieux, ce que le sens commun pense déjà?

Ebgdae: Déplorez-vous qu’il n’y ait pas assez d’écrivains français de combat?

Non. Chacun fait comme il veut. Et comme il sent. Ce que je déplore peut-être, c’est qu’il y ait, dans le pays tout entier, trop souvent, une tiédeur face aux grands enjeux qui devraient nous requérir. L’époque est sombre. Peu ardente. L’Europe est rarement à la hauteur de sa vocation. Pareil, la France. C’est bien la raison pour laquelle je me suis réjoui de la voir, la France, prendre cette position courageuse et qui faisait honneur à son histoire.

Astor: Pourquoi appeler votre oeuvre La guerre sans l’aimer quand votre site personnel est titré « L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre »?

Parce que j’aime la guerre dans la philosophie. Mais je ne l’aime pas lorsqu’elle a à faire aux corps réels, aux humains de chair et de sang. Cette guerre-là n’est plus métaphorique. Je la déteste. Elle me fait peur.

Jeanphi11: N’est-ce pas un peu difficile de recevoir Khadafi en grande pompe, être prêt à lui vendre des centrales nucléaires… et quelques mois plus tard être crédible en défenseur désintéressé de la démocratie?

Oui. C’est le problème de Sarkozy. Mais en même temps… Est-ce qu’on peut reprocher à un homme d’avoir pris le mauvais parti et puis, quelques années plus tard, de s’en être avisé et d’avoir réparé? J’étais de ceux, en 2007, que cette visite à Paris indigna. Je suis de ceux qui, aujourd’hui, se réjouissent que notre pays ait tourné le dos à cette attitude de compromission.

Freresnow: Comment expliquer que Kadhafi ait changé entre la réception avec tous les honneurs qu’il a eue à Paris par le président de la république et maintenant?

Je crois qu’il était le même. C’est nous qui avons changé, pas lui. Il était un dictateur qui, à l’époque, la veille encore de son arrivée à Paris, à Lisbonne, faisait toujours l’éloge du terrorisme international. A l’époque, nous faisions semblant de ne pas entendre. Quelques années plus tard, la France et le monde se sont réveillés. C’est cela l’événement. Et c’est tant mieux.

Seb: Pourquoi aimez vous l’ingérence? en êtes vous fier?

Parce que je suis fidèle à une idée qui fut une idée-phare de ma jeunesse et qui s’appelle l’internationalisme. Il me semble que ce qui se passe à l’autre bout du monde nous concerne, vous concerne, me concerne. S’il se produit, au Bangladesh ou en Libye, en Bosnie ou au Darfour, au Rwanda ou au Sud-Soudan, un massacre, un génocide, une violation flagrante des droits de l’homme, si nous en sommes alertés, si nous avons les moyens de l’empêcher et si nous n’en faisons rien – alors nous perdons notre âme. C’est ça, l’ingérence. Et que l’Europe ait inventé ce concept, puis qu’elle l’ait appliqué, là, en Libye, pour la toute première fois, il y a tout lieu, en effet, d’en être fier.

Dodu: Votre épopée libyenne avec Sarkozy a-t-elle changé votre approche de la politique française?

Il me semble que non. J’ai mon socle de valeurs. Mes fidélités fondamentales. Je me vois mal en dévier.

Bruce: Votre relation avec le président Sarkozy parait douce-amère, où vous l’aidez à assoir la position française à l’international, mais lui rappelez sans gêne -d’après votre livre- le côté éphémère et presque contre-nature de votre entente. Comment la qualifierez-vous?

Comme vous. Vous avez tout dit. Une alliance de circonstance. Etant entendu, naturellement, que la circonstance était de taille.

Bibibubu: En quoi un poste au sein de l’équipe de Nicolas Sarkozy pourrait vous intéresser ou vous rebuter?

Je crois, hélas, que je ne serai jamais dans l’équipe de personne. Et que les « postes », ce n’est pas pour moi. Trop indépendant. Trop jaloux de ma liberté et trop persuadé, aussi, que c’est comme ça, en ne dépendant que de moi-même, que je peux, peut-être, parfois, servir à quelque chose.

Physicien: Que pensez-vous de la possible intervention israélienne en Iran? Cela rappelle grandement les armes de destructions massives en Irak sous l’ère Bush Jr ou la légendaire 4ème armée du monde sous Bush Sr.

Ne mélangeons pas tout. Qu’une intervention militaire en Iran soit hautement risquée, peut-être pas souhaitable, c’est une chose (et, pour vous dire la vérité, je n’ai pas suffisamment d’éléments pour avoir, sur ce point, une position assurée). En revanche, que l’Iran soit sur le point d’avoir des armes de destruction massive, qu’elle en ait l’intention et qu’elle soit au bord de réaliser son programme, ça, c’est à peu près sûr, personne de sérieux n’en doute (la vraie question étant de savoir à quel stade Téhéran en est, à quelle distance ils sont du seuil nucléaire critique…)

Gui: Que pensez vous du rôle de la France en Afghanistan et la position du Pakistan? Merci.

Sur le Pakistan, je n’ai jamais varié depuis mon enquête sur Daniel Pearl. Je pense que c’est, pour la paix du monde, l’un des pays, sinon le pays, le plus dangereux. Il a, lui, l’arme nucléaire. Il n’est pas, comme l’Iran, sur le point de l’avoir, il l’a. Et il a, hélas, répandue dans les cercles dirigeants, l’idéologie qui est capable de mettre ces armes à feu et qui s’appelle le djihadisme. Le feu nucléaire plus le djihad. C’est le cocktail terrible. Et c’est celui que, hélas, nous prépare le Pakistan.


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