BHL – portrait, par Catherine Schwaab pour Paris Match (4/02/2010)

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Sa prétention agace, on a tout dit sur son omnipotence médiatique – il a une chronique au « Point », préside le conseil de surveillance d’Arte, dirige la revue « La règle du jeu » -, sans parler d’une fortune qui lui ouvre toutes les portes. Ce pouvoir, ajouté à son narcissisme, lui a valu la publication de biographies peu aimables qui l’ont affecté. BHL n’est pas mort, mais il a déjà 61 ans. Sartre s’est éteint à 75. Et si le « nouveau philosophe», élève de Derrida et d’Althusser, n’a pas inventé l’existentialisme, en revanche, il a mouillé sa chemise plus que son maître, s’est engagé davantage, s’est fait entarter (quatre fois!), critiquer et railler encore plus souvent. Ça n’a pas usé sa fougue. Car c’est ce qui ressort de ce pavé impressionnant: l’enthousiasme, la foi en l’homme, en ses combats, en son intelligence. BHL n’est pas un «pessimiste lucide», c’est un optimiste sans illusions qui, justement, a su tirer les enseignements des aveuglements d’hier.

PAR CATHERINE SCHWAAB

Il raffole de la psychanalyse, mais pour les autres. L’oreille du monde lui suffit.

Moi? Egocentré? Mais pas du tout! Je ne pense qu’aux autres. Vous n’imaginez pas à quel point! »

Sincèrement stupéfait. Il publie 1320 pages de ses textes, conférences et entretiens, et 150 autres où il décrit sa conception de la philosophie. Mais ça n’est pas son « petit tas de secrets» qu’il confie. Pas ses chagrins, ses traumas, ni son enfance. « D’ailleurs, je n’ai pas de souvenirs », dit-il. Non, dans cette somme toute à lui consacrée, l’auteur veut faire œuvre de salut public. De salut planétaire. Il ne se livre pas, il délivre: ce que pense, fait, dénonce BHL plutôt que ce qui le taraude dans le secret de son âme. Son inconscient ne l’intéresse pas. Il raffole de la psychanalyse, mais pour les autres. BHL a tellement pris l’habitude de se regarder fonctionner publiquement que s’allonger pour se raconter en privé à un autre serait du gaspillage. L’oreille du monde lui suffit.

bhl paris match suite073Son cri primal date de 1971. «Je suis né deux fois. La deuxième fois se situe à mon retour du Bangladesh en guerre. » Des morts, des charniers…

Il avait 23 ans, il en a longtemps fait des cauchemars. Jusque-là. Bernard jouait du piano tous les jours et depuis dix-huit ans.

Il a stoppé net et rédigé « Les Indes rouges». Il s’était trouvé une autre musique. Quarante ans et une trentaine de livres plus tard, l’ensemble fait une œuvre contemporaine. Plus détonante que les fugues et les ballades qu’il jouait adolescent. Dodécaphonique. Son éclairage à lui. Il n’est pas seulement le sismographe de l’actualité, il est son coloriste. Le PS en noir funèbre, la judéité en rayures vivaces, l’Amérique impressionniste en Lurex vert pomme… Il y a cent cinquante chapitres dans ses « Pièces d’identité» (éd. Grasset). Cent cinquante sillons.

Ses identités. BHL déteste confier ses intimes contemplations, mais il se passionne pour son personnage. Il ne le lâche jamais, le met au travail nuit et jour, le rend insomniaque, lui a imposé les amphétamines et la cortisone, la guerre sur le terrain et parfois l’amour. Mais BHL s’abandonne rarement à la langueur. Il n’arrête jamais, il faut qu’il se sente palpiter. Qu’il s’entende penser, dire, résonner dans les médias, devant les micros. D’ailleurs, comme Flaubert en son gueuloir, il se relit à voix haute pour ne pas rater ses effets. Ne pas se laisser engloutir dans le silence.

Conjurer la mort? La mort, il y pense chaque jour, quand il dicte son journal intime sur un magnétophone. Un texte brut de décoffrage qu’il consigne comme un fou: sa vie sans tabou, sans autocensure, sans complaisance que décrypte sa secrétaire, la très précieuse Marie-Joëlle Habert. BHL: « Quand le moment sera venu, je reprendrai tout cela, je rédigerai, je publierai. Pas maintenant, Il y a trop de gens que j’aurais peur de blesser. » Comme il tremble à l’idée de mourir brutalement et que ces écrits crus soient publiés tels quels, il a pris mille précautions pour être certain de les voir détruits. «J’ai tout verrouillé. » Imaginez l’excitation des éditeurs si « BHL le Téméraire », sautait sur une bombe au Pakistan, se faisait kidnapper en Afrique ou se prenait une balle perdue en Israël. La pauve – la riche – Marie-Joëlle Habert serait la cible de toutes les surenchères. «J’ai tout fait pour que ce soit impossible», se rassure son patron, ce grand maniaque du contrôle.

S’il est des tranches de vie qu’il n’ose pas encore publier, quand il décide de nous livrer son « moi », son « surmoi », il y va franco, titrant ses chapitres sans fausse modestie: «Ma vie, mode d’emploi», «Comment j’avance» ou «Pourquoi un type comme moi ne peut pas voter Sarkozy ».

bhl paris match suite074Comme Flaubert en son gueuloir, BHL se relit à voix haute pour ne pas rater ses effets.

La France a-t-elle besoin d’un type comme lui ? Est-il ce « mélange de Sartre et de prince Malko » que décrit son ami Jean-Paul Enthoven?

Un type comme lui est un exemplaire unique. Cerveau brillant, gravure de mode, aventurier millionnaire (on évoque une fortune de 200 millions). Et séducteur obsessionnel. « Je n’ai rien à cacher », rétorque l’homme qui monte aux barricades à visage découvert. Et c’est bien là ce qui donne prise à toutes les railleries. Car, à ne pas se cantonner dans la classe intellectuelle pure, à partir sur les terrains en guerre et à s’y faire photographier, filmer, à poser avec Arielle dans les soirées, à traverser les couches sociales en chemise Charvet, le philosophe est constamment en train de trahir ses étiquettes. Il a même osé se prendre pour Tocqueville redécouvrant l’Amérique, «s’arrogeant des chaussures trop grandes pour lui », ont estimé certains chroniqueurs américains, surpris de l’audace.

«American Vertigo » n’a pas fait l’unanimité là-bas, loin s’en faut. Pas complexé, l’auteur reprend sur son site – bien sûr que BHL a un site! – les méchantes critiques: «Un tissu de lieux communs», « le texte d’un étudiant qui fait du remplissage», « trop court sur les faits, trop long sur les conclusions ». Vous croyez que ça le déstabilise? Pas du tout.
« Les critiques sont intéressantes, ça fait partie de mon histoire. [ … ] Susciter la controverse. » Il propose à ses plus féroces adversaires un duel. Littéraire. Question combat de plumes, il s’y connaît. Il faut lire ses chroniques hebdomadaires dans « Le Point» et dans «Ce grand cadavre à la renverse», ses passages sur les socialistes, sur l’antisémitisme de gauche, sur Chevènement, sur les complaisances de Mitterrand… Il écrit comme il parle, avec des répétitions, des reprises; il scande. Force l’attention comme à la télé où son allure physique fascine autant que son verbe.

Ce,flamboyant virtuose se cite, s’autocélèbre. Mais c est pour la bonne cause: « Moi, c’est toujours après vous. » Traduction: il se situe modestement après ses maîtres, Sartre, Baudelaire, Levinas, après les causes (la Bosnie, l’Iran, le Darfour, le Rwanda…), après ses combats (la gauche toujours). S’il dit « moi je » c’est par honnêteté. « Il faut savoir qui parle. Il a des philosophes qui font comme s’ils étaient de purs esprits désincarnés. Ils ont tort. La probité exige que l’on dise: « Voilà, c’est moi qui parle, ce corps étroitement situé, déterminé, névrosé…..» » Ce corps effilé qu’il affiche en noir et blanc, et qu’il entretient Il ne boit plus. Mange du poisson vapeur. Il a la peau plus nette, il a rajeuni. Il a l’air plus léger.

Est-ce parce qu’il déménage ? Avec Arielle, il quitte ce boulevard Saint-Germain trop connu, trop couru. Trop… gerrnanopratin. En attendant sa nouvelle résidence, le couple s’est installé dans la suite d’un palace rive droite avec terrasse et vue sur les toits. BHL cogite n’importe où, mais il entretient ses réseaux dans le luxe. Levé tôt, il affûte ses prochaines armes. Veut refaire un film, sa revanche sur sa dernière catastrophe industrielle: « Le jour et la nuit», sorti en 1997 (avec Alain Delon, Lauren Bacall, Arielle Dombasle…) fut un flop monumental, assassiné par les critiques. Ce fiasco brûle encore en lui comme une plaie vive. Dans son héros désenchanté (qu’incarnait Alain Delon), il affirme avoir mis beaucoup de lui-même. Quoi? Ce vieil écrivain en perte d’inspiration, sombre, atrabilaire? « Et pourquoi pas? Un personnage repoussoir, un anti-moi… » Sa face cachée morbide? Il joue à se faire peur. Comme Delon. « Alain est un personnage essentiel de ma vie. Quand notre film s’est planté, il a été d’une loyauté impeccable. Je n’en dirai pas autant de Lauren Bacall. » Alain n’a pas fléchi. «Je le revois à mes côtés pendant la conférence de presse. Quolibets, crachats… Et lui qui, alors, se lève et lance à la meute qui nous fait face: « Mesdames et Messieurs, j’avais trois maîtres: Visconti, René Clément, Joseph Losey. J’en ai désormais un quatrième: le jeune réalisateur que vous avez en face de vous. » Quel panache, quel courage, quelle allure! » Entre le gaulliste de droite et le philosophe humaniste, il y a plus, plus intime: « Nous avons tous les deux cette maladie qui est de croire que, à la fin des fins, la vraie vie n’est pas dans la vie. ».

LE MONDE SELON BHL

Dans « Pièces d’identité» (éd. Grasset), aucun sujet ne lui est étranger: l’engagement en littérature, le pétainisme, l’incurie des politiques de tous bords, l’héritage spirituel de !a. judéité, le vide idéologique, l’Amérique, les dictatures, les guerres contemporaines, les grands philosophes. les arts, la morale (il n’a pas hésité récemment à prendre une position claire en faveur de Polanski)… De ses deux parutions, c’est le petit livre «De la guerre en philosophie » (éd. Grasset) qui lui tient le plus à cœur. Impossible de ne pas être bluffé par cette mécanique intellectuelle qui revendique l’émotion, la subjectivité. Ses reportages, ses interviews, ses critiques, ses analyses philosophiques, politiques, ses conférences universitaires, académiques, ses pensées. bref, sa trace dans le monde de 2004 à 2009, depuis que l’Amérique lui a proposé, en 2004, de sillonner le pays sur les traces de Tocqueville.

Une carrière américaine s’ébauche-telle? En tout cas, son intense double vie entre la France et les Etats-Unis semble lui avoir imposé ce bilan. C’est Un testament sans modestie, autant qu’une pédagogie de la réflexion intelligente.

C.S.


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Un commentaire

  • Melle Naïma L. dit :

    Bernard Henri LEVY,

    Bonjour. Je me présente melle Naïma L. Je viens de regarder votr site.
    J’aimerai bien vous questionner une chose. Elle est bien simple.
    Je remarque que le monde de la politique devienne un peu sombre. La guerre, l’haine, la violence, la revanche, le racsime et les mots verbrale n’appartient pas du monde de la sagesse. Ils sont inconnus. Qui sément des mauvaises graines de l’haine, de la racisme et de la violence?. .Je vous dis de la vérité que tous les êtres soient capables de créer leurs bonheurs. Les jeunes sont bien capables de s’aimer en soi même.  » Le nouveau regard et la conscience sont très précieux, c’est la vérité ».
    En vous attendant de la réponse, je vous remercie. Melle Naïma L.
    Ps: Je vous souhaite des bonheurs, de la richesse et de la sagesse.

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