BHL, le lire ou pas (Revue des Deux Mondes, article de Michel Crépu, le 14 novembre 2011)

logo revue des deux mondesTout de même, ce qui ne cesse de stupéfier, avec BHL, c’est la violence du déni à son endroit. Trouverait-il le remède contre le cancer, qu’aussitôt on le suspecterait de l’avoir inventé à son avantage. Voilà quelqu’un qui s’est jeté la tête la première dans une affaire qui aurait pu mal tourner, rien moins que la chute de Kadhafi et la libération de la Libye tout entière. Il se trouve, par extraordinaire, que l’affaire a bien tourné. Un cas dans les annales des bêtises à ne pas commettre : se faire, un moment, et cela contre tout le principe de sa philosophie, le conseiller du prince, et pousser avec lui jusqu’au résultat final.

Eh bien, pour une fois, la chimie a pris, le job, comme dirait Barack, a été effectué et le tyran est tombé. L’ouvrage qui vient de paraître chez Grasset, sous le titre La Guerre sans l’aimer, est le carnet de bord de cette aventure. Question simple aux détracteurs : pourquoi ne pas le lire ? Pourquoi ne pas proposer, poliment – car ils sont nerveux – à ceux qui poussent des cris d’orfraie au seul énoncé de son nom : « Jetez un œil, faites-vous une idée. » Vœu pieux, on le sait bien, tandis que les cris reprennent de plus belle : « Théâtre ! Mise en scène personnelle ! Argent à gogo ! »

Ah et puis zut.

Or à quoi  avons-nous donc assisté ces derniers mois ? À la tentative de mise en musique d’un principe éthique de révolte contre une situation moralement inadmissible avec un principe concret d’action militaire. Principe dont on sait bien dans les casernes qu’il ne sert pas seulement à illustrer la page de garde de la Critique de la raison pure, ouvrage fort lu dans les chambrées, mais qu’il sert justement à avoir des mains pour s’en servir. Il est tout de même intéressant de suivre le déroulé de cette initiative où la ténacité sarkozyenne a joué son rôle. (Là dessus, les cris d’orfraie reprennent : Électoralisme ! Campagne ! Manipulation !) Est-ce donc si impardonnable ? Certains démocrates sourcilleux eussent préféré voir le tampon des postes aux avions Rafale (les mêmes hurlaient au traître De Gaulle en partance pour Londres : qui lui avait délivré le tampon ? on se le demande). C’était çà où le bain de sang, quasiment à la minute près. On aura opté, en haut lieu, pour ignorer le tampon des postes (celui de chez nous, s’entend, car pour ce qui est du bureau de l’ONU les choses ont été faites dans l’ordre.)

Où était donc M. Hessel pendant ce temps ? Où portait son indignation ? De quel côté penchait sa petite balance ? M. Hessel avait sans nul doute à redire à l’inadmissible présence d’avions de l’Otan sur le théâtre des opérations. Pensez ! Des avions de combat, prêts à semer la mort pour les coloniaux de toujours ! Ce qu’il y a de passionnant dans le livre de BHL et même de drôle, c’est que nous sommes précisément aux antipodes du hessélisme à bonnet phrygien. Non l’indignation abstraite, mais la riposte : n’y a-t-il pas lieu de se réjouir que la France, pays de Voltaire et du général de Gaulle, puisse être encore un des rares endroits de ce monde (le seul ?) où de telles choses puissent se produire ? Le président et son homologue David Cameron ont eu le triomphe modeste et les paroles prononcées à Tripoli devant la jeunesse libyenne étaient de sagesse minimale. À la Libye de jouer désormais son jeu tandis que le rideau se lève sur Damas, où M. Assad vient d’apprendre que la Ligue arabe le « suspendait ». Expression de sinistre augure qui a dû lui gâcher son petit-déjeuner.

M. Assad a trois jours pour corriger le tir, si l’on veut bien nous permettre cette expression. Inutile de se voiler la face, la partie qui s’annonce va être autrement coriace que celle qui vient de se jouer dans les sables de Benghazi. Mais encore une fois, n’en déplaise aux jamais contents, il ne s’agit pas ici d’un concours de stratégie, fût-il organisé par un ancien élève de la rue d’Ulm. Il se trouve que, avec ou sans Bernard-Henri Lévy, l’Histoire continue de parler dans tout le monde arabe et qu’elle ne paraît pas d’humeur à avoir épuisé son temps de parole. Cela, M. Assad n’y pourra rien. Le compte à rebours a commencé pour lui.


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