BHL et la Corse : mise au point (24 Ore, 12 mai 2011)

96592Pourquoi cet appel au boycott?

D’abord ce n’est pas un « appel » au boycott. C’est, si vous m’avez bien entendu, une question que je pose. Et ma question c’est : face à cette criminalité grandissante, face à cette prise en otage de la société corse par une minorité de profiteurs et de bandits, face à cette horreur des meurtres en série qui endeuillent votre région, est-ce qu’on peut continuer de faire comme si de rien n’était? Est ce qu’il n’y a pas un moment où il faut dire stop, frapper un coup, se réveiller?

Vous vouliez donc provoquer des réactions…

Ce qui me stupéfie, c’est que tout le monde a l’air de trouver la situation normale. Et, quand je dis tout le monde, je pense aux Corses eux-mêmes, qui sont les premières victimes de ce terrorisme, mais qui le vivent trop souvent comme une sorte de fatalité. De chose contre laquelle on ne pourrait rien, de fait, de nature.
Mais je pense surtout aux autres Français, aux concitoyens des Corses et, en particulier, aux responsables de l’ordre l’ordre républicain qui, eux aussi, ont l’air de trouver tout ça logique : une espèce de folklore local, presque de microclimat, au même titre que le soleil, les plages, les falaises et les paysages magnifiques. C’est
révoltant. Cette accoutumance au pire est pire encore que le pire.

Oui. Mais pourquoi rapprocher ces deux éléments, grand banditisme et tourisme ?

Parce qu’ils sont liés, structurellement liés, et que le propre des économies mafieuses c’est que le banditisme imprègne et corrompt les couches vives de la société. Il n’y a pas besoin d’être Jean-Toussaint Desanti (un des plus grands philosophes français du XXème siècle – et Corse…) pour savoir qu’une société est un tout, que ses infrastructures et superstructures communiquent, qu’elles s’interpénètrent et que le grand banditisme, comme vous dites, n’est jamais un corps complètement étranger, plaqué sur un monde qui, par ailleurs, resterait sain.

D’accord. Mais pourquoi, alors, vouloir couper du monde une société déjà en difficulté, en proie à cette violence ?

Il ne s’agit pas de couper qui que ce soit du monde. Il s’agit – c’est juste le contraire ! – de réveiller le monde en lui disant : pendant que vous venez profiter de vos résidences secondaires, prendre le soleil, goûter les plaisirs de la culture corse, il y a des commerçants qui se font racketter, des politiques qui se font assassiner, des meurtres en série. Ma phrase s’adressait, en d’autres termes, à ceux qui, comme moi, aiment la Corse. Elle s’adressait à celles et à ceux qui viennent, quelques jours ou quelques semaines par an, profiter des bons côtés de la Corse en fermant soigneusement les yeux sur ses zones d’ombre. Et, à ces gens-là, je dis: « dites quelque chose ; faites quelque chose ; arrêtez avec vos clichés sirupeux sur l’Ile de Beauté, etc ».

Et… n’y allez plus en vacances !

Après, que cette histoire de « boycott » soit à « double tranchant », c’est exactement ce que j’ai dit dans cette interview à Canal Plus. Que ce ne puisse être qu’une chose « symbolique » et répondant à des situations « extrêmes », c’est également, et en propres termes, ce que j’ai dit. Mais qu’il faille se bouger, faire quelque chose, qu’il faille sortir de ce sentiment d’évidence mécanisée (« un mort de plus en Corse? une ancienne élue abattue? ah bon…. »), c’est, me semble-t-il, une absolue nécessité et une urgence.

Donc vous ne regrettez pas les propos que vous avez tenus dimanche ?

Bien sur que non ! Et le fait qu’ils aient déclenché cette polémique me conforte encore dans les raisons qui me les ont fait tenir. Je vous le répète, encore et encore : on ne peut pas continuer de considérer les meurtres mafieux en Corse comme une réalité statistique qui ferait partie du paysage. On ne les voit plus. Ils sont sous nos yeux, mais, au sens propre, on ne les voit plus. Et c’est cela qui me révolte. Il faut tout faire pour qu’on recommence de voir, déjà de voir, ce scandale absolu qu’est l’assassinat d’un homme, en pleine rue, sous les yeux de son enfant.

Pourquoi boycotter le tourisme en Corse et non au Maroc, en Libye, en Chine et dans tous les pays en proie à l’absence d’état de droit ? Dans ces cas là, on ne va plus nulle part en vacances…

Je n’aimais pas tellement, vous savez, l’idée qu’on aille passer ses vacances, comme si de rien n’était, dans la Libye de Kadhafi ! Et je trouverais extrêmement bizarre, pour ne pas dire plus, quelqu’un qui irait, en Chine, s’enfermer dans une bulle de luxe et de volupté pendant que, à quelques centaines de mètres de lui, on met une balle dans la tête des opposants. Mais, de grâce, ne mélangez pas tout. Il y a une différence entre la Chine et la Libye d’une part, et la Corse de l’autre. D’abord, et grâce au ciel, la Corse n’en est quand même pas là et c’est à vous que, pour le coup, je laisse la responsabilité de ce parallèle inconsidéré. Mais, surtout, la Corse c’est la France. Elle est justiciable des mêmes lois que n’importe quelle région française. Et je me refuse à cette idée qu’elle serait un « territoire perdu de la République » où règneraient des lois qui ne seraient plus tout à fait les lois républicaines. C’est le sens de mon intervention.

Propos recueillis par Aurélie Thépaut


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2 commentaires

  • Catherine Bucholzer dit :

    C’est plus que parfait !
    Sur le fronton de la mairie de Troyes, y figure notre devise républicaine dans son intégralité :
    Unité, indivisiblité de la République
    Liberté-Egalité-Fraternité ou la mort !

    Lié à Danton bien sûr et c’est très rare en France.

  • Pirouli dit :

    Alors là bravo !!!

    Mais vous prenez des risques Bernard. Parce que les Corses ils utilisent autre chose que des tartes à la crème.

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