BHL et Franz Rosenzweig

rosenzweigLe soir de Kippour de 1913, un jeune Juif allemand de 25 ans, néo-hégélien, totalement assimilé, au point qu’il a décidé de se convertir au catholicisme, entre dans une petite synagogue orthodoxe de Berlin, sur le pont de Postdam, où il ne connaît personne, pour faire ses adieux en bonne et due forme à la foi de ses pères.  Il en ressort au matin, transfiguré, renonce à se convertir et, par une renaissance symbolique qui est une nuit de Pascal à l’envers, fait retour au judaïsme. Il conservera cette expérience comme un secret, n’en parlera jamais à quiconque. Mais, s’il n’y est fait aucune allusion, en naîtra un maître-livre, cantique de la révélation.

Le judaïsme pour Franz Rosenzweig, qui, quelques années plus tard, sous-officier au cœur de la tourmente de la première guerre mondiale sur le front des Balkans, fera de ce retour la matière de ce maître-livre, l’Etoile de la rédemption, le judaïsme sera une religion du retour. Le juif, loin d’être cet errant que plaint la doxa des Gentils, est « arrivé », il est arrêté, installé hors du temps. Le juif est né juif,  le chrétien doit le devenir. Plus encore, la Création est terminée au soir du sixième jour, et le temps est un retour à l’origine, au Sinaï et son éternité originaire, (d’où le fait que  l’Histoire, le temps historique, pour l’être-juif, seront à jamais contingents). Le temps n’est pas, tel que chez les chrétiens, un temps pensé comme une nouvelle aube, une promesse, un dimanche de l’âme. Il est un retour.

Cette symbolique du retour au judaïsme, qui inspira très tôt Levinas, va fasciner Lévy, « juif du siècle », laïque, athée, à mille lieues, dans sa jeunesse marquée par la triade structuraliste LacanAlthusserFoucault, de toute culture religieuse. Il va, une fois Levinas découvert à trente ans dans l’émerveillement et la jubilation, donner à ce concept de retour une portée proprement philosophique, dans ses articles réunis sous le titre Le génie du judaïsme (Pièces d’identité, Grasset, 2010) Rosenzweig, insiste Lévy, est d’abord hégélien. Il écrit une thèse qui s’intitule « Hegel et l’Etat ».

Mais il  rompra sans retour avec le maître d’Iéna, via l’Etoile de la rédemption, sur deux thèmes : l’identité juive et l’Etat ; la querelle de l’universel.

Pour Rosenzweig, le peuple juif a fondé son identité sur trois piliers : une loi abstraite, une terre imaginaire, une langue morte. Or, pour Hegel, il n’y a pas de peuple sans Etat, et un Etat-nation, ou alors,  ce peuple par défaut est voué fatalement à la déréliction et la dissolution. A ce titre, le peuple juif est un fossile, qui fait injure à la loi d’airain de l’Histoire, et, en conséquence, est appelé, par un biais ou par un autre, à disparaître. Or, dit Rosenzweig repris par Lévy, malgré des persécutions sans nombre, le peuple juif a survécu depuis deux millénaires, quand tous les d’empires en majesté se sont, eux, effondrés. Ce miracle de longévité tient précisément à cette identité trinitaire, à l’écart des Nations : une loi abstraite, une terre imaginaire, une langue morte. Lévy, quand il dit et répète, que la victoire ne fait rien à la vérité s’inspire de cette conception de l’Histoire. Quand il persiste, contre vents et marées, à défendre le judaïsme de l’exil et à plaider son absolue nécessité à côté du judaïsme sioniste, s’inspire de cette idée de « terre imaginaire ». Lévy est, dans sa pensée du judaïsme, constamment rosenzweigien.

Deuxième querelle, l’universel. Hegel, là encore. La Raison dans l’Histoire ; le réel devenu rationnel. L’universel abstrait, l’Esprit absolu, l’Empire universel. D’où vient cet universel abstrait ? De l’addition du Logos grec (l’idée d’un monde totalement intelligible et transparent  à lui-même), de l’idée d’Empire (l’empire romain et tous ses sujets, où qu’ils se trouvent, également citoyens romains) et de la fraternité chrétienne, décrétée par Saint-Paul (un monde où il n’y aurait plus : « ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme »). Logos grec, idée d’empire et fraternité universelle, en vérité, ne font qu’un. Un Un, qui est le triomphe de l’indistinct et la tyrannie du quelconque sur le singulier des noms et sur les infinies distinctions du monde C’est la conviction de Lévy. C’est sa thèse. Et il l’emprunte, cette thèse, à Rosenzweig.

Or cet universel abstrait a échoué, s’est déchiré à l’aube-même de son avènement, à l’aube des Temps modernes. Des nations sœurs, partageant en théorie ce même universel, se sont affrontées dans une guerre affreuse, une guerre à mort, sous les yeux de Rosenzweig au cœur de la mêlée sanglante : la première guerre mondiale. A cet Un qui a échoué, à cet arasement de l’universel et au désastre guerrier qui est allé de pair, s’oppose depuis toujours, et à quel prix !, le nom juif.

Théorème de Rosenzweig, résumé par Lévy : Si l’universel triomphe, le nom juif est effacé. Si le nom juif tient bon, c’est que l’universel, celui-là en tous cas, a échoué.

Lévy, de Rosenzweig, passera naturellement à Levinas qui le prolonge et l’amplifie. Et ce sera, après la Shoah et la réflexion sur Auschwitz, la constitution inédite d’un autre, tout autre  universel, sur les ruines de l’universel hégélien déchu : l’universel juif. Un universel éthique et non plus ontologique ; un universel non plus de l’Etre mais du prochain.

Mais voyez à ce sujet la rubrique BHL et Levinas.

Ajoutons que Lévy fut, lors de la parution, en 1982, de la première traduction française de « L’Etoile de la rédemption« , l’un des tout premiers, si ce n’est le premier, à en rendre compte dans la presse. Son article, paru dans feu Le Matin de Paris, vous le trouverez dans « Questions de principe 1« .

Gilles Hertzog


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