Bernard-Henri Lévy est-il un terroriste? par Pascal Bacqué (Le Figaro, le 7 novembre 2018)

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Des bombes pleuvent sur Sarajevo, mais aussi à New York. Le mitraillage est intense, nourri, continu. Un acharnement de migraineux, qui s’arrache à lui-même chaque geste de plus en se promettant qu’il sera le dernier, alors que la situation est plus grave, car c’est l’espace alentour, le temps certes mais l’espace surtout, ce maillage d’hommes dans les interstices duquel se loge un peu de «terre» (qu’ils disent), de «planète malade» (qu’ils disent), qui a la migraine.

Alors notre jeune terroriste se secoue, et repart à l’assaut ; c’est sa jeunesse qui lui attise ce fer rouge en dedans ; quand il sera vieux, la douleur ne sera plus si cuisante, à moins que l’air du monde, à présent qu’il est un amas d’hommes, devienne entièrement résistant aux antalgiques.

Les bombes sont des mots. Mais je n’écris pas là une de ces métaphores bonasses pour membre du Pen Club ou reporters primés à la pointe de leur bic. De ces gens qui disent que leurs armes sont des idées et leurs combats des cahiers où ils «écrivent ton nom, liberté». Pas non plus, donc, de ces poètes qui criaient, ou chantaient, la France en s’abattant. Car les poètes, du moins avant le passage foudroyant de l’art contemporain, écrivent des poèmes, et ce qui se produit là n’est pas un poème. Notre époque désabusée a un nom pour une technique de communication, héritée sans doute du «Je me souviens» de Pérec, sinon des jeux de rhétoriqueurs et des blasons des blasonneurs, le «name dropping». Ce goût de la liste, de l’enchaînement des noms qui constitue, en somme, une arme de séduction, qu’on soit politique, marchand ou historien, le name dropping satisfait notre besoin d’autorité, comme, savent les experts, le beating continu nous flatte dans nos errances chez Zara ou chez Gucci.

Nous appartenons à un flux, notre main se jette dans les bacs en rythme, et c’est à peine si nous ne tapons pas résolument notre code CB, pour les uns, en le doublant, pour les autres, en le syncopant. Le name dropping, dans le monde fait d’hommes, est devenu une technique de communication, donc de pouvoir.

Notre jeune terroriste le sait – mais lui, justement, use des armes du pouvoir contre le pouvoir. C’est ce que fait toujours un terroriste.

Alors il s’avance, sur la scène de New York, dans un théâtre sold out en une heure, face aux happy few de la ville, et misbehaves, «s’inconduit», faudrait-il inventer si le Français vivait encore, en leur balançant des noms qui explosent sur leurs têtes. Des noms énormes. Toutes les gloires de l’Europe, donc du monde – d’hier, bien entendu, je n’ai rien dit, pardon. Comme s’il défaisait pierre à pierre l’église Sainte Geneviève dite Panthéon, et la leur balançait sur le crâne pour les en défoncer. Dante, Byron, Shakespeare, Kant – la migraine du jeune terroriste est à la fois son grand mal et son bien le plus cher ; il faut qu’ils s’en convainquent ; il faut qu’ils sortent la tête douloureuse.

Certes, il leur ménage des plages, entre deux napalms verbaux ; certes, il les invite ici à rire, là à s’interroger. Mais sitôt qu’ils s’interrogent, ils s’interrogent sur lui. Comment fait-il pour paraître sans fard, ici, et, délaissant la pellicule protectrice de la fiction, du déplacement, de la sophistication qui tient à distance les gens pour mieux les captiver (art de l’élite, divinisé par Mallarmé, évangélisé par Lacan), pour se montrer tel qu’en lui-même, volontairement obvie, prêt à se faire entendre de tous, dans la langue de tous, dont il s’était voulu, avant sa radicalisation, le jeune ami? Lui qui, par exemple, avait décidé de parler aux femmes, à toutes les femmes, parce qu’il les aime (beaucoup trop)? Lui qui n’avait pas la patience de parler pour l’instant d’après la mort, ainsi qu’on fait dans la culture: inaudible vivant, tonitruant dans la tombe? Et qui, brûlant d’appartenir pour s’en libérer (si cela est possible), appartint depuis son premier jour au monde des hommes, et s’y fraya, politique avec volupté, c’est-à-dire amoureux des foules, une voie faite de mots simples, connus de tous, pour les inviter à le suivre et à comprendre le monde avec lui?

Au premier instant de sa jeunesse, il avait le loisir de croire qu’on embrayerait son pas ; cet univers céphalique avait été si atroce, qu’il comptait sur les bonnes volontés. Les trips d’alors, amphèts pour les uns, drogues pour les autres, fuyaient le souvenir brûlant des Nazis et des goulags, qui battait à leurs tempes.

Mais à l’instant, sans qu’il ne se rendît compte de rien car il avait la même jeunesse, ses foules virèrent, préparant leur nouvel élancement.

Le jeune terroriste le vit, et ne démordit pas. Il fallait continuer, un bref instant – celui d’une vie.

Aujourd’hui, retranché sur la scène, il a fait ce qu’il a toujours fait: il s’expose, se montre, sans aucune gêne.

Il a confiance – dans sa propre grâce, c’est-à-dire dans sa propre jeunesse. Il les voit, il sait qu’à présent, la migraine deviendra tumeur, tumeur généralisée. Il a une seule arme, celle qu’il s’est fabriquée pour l’occasion: un texte-réservoir, modulable selon les lieux où il se rend, où il concentre, autant qu’il le peut au point d’en avoir encore plus mal à la tête, toutes ses bombes verbales. Et ces foules qu’il a tant aimées, faites de femmes possibles et d’amis potentiels, il les violente et les brusque de sa migraine, il leur inocule, autant qu’il lui est possible, à coups de ces bombes verbales, sa terreur devant un monde qui se délite.

Ils lui cèdent parce qu’il a la grâce de la jeunesse – encore, à soixante-dix ans. Comme cela passe vite! Ou ils se cabrent – mais alors, la migraine les tenaille. Car ils sont leur migraine.

A New York, quand ils sortent, ils voient passer, dans les pots d’échappement, les relents fascisants de droite et de gauche, ceux des hystériques de metoo et des soudards pétroliers, des antisémites de campus et des Gunners porcins, mais lui, pour les y préparer, leur a cassé la tête avec Virgile, Husserl et ses ministères rêvés du Temps et de l’Absurde. Peu importe si les personnes s’emparent d’aucun de ces noms, si nul ne vient fiévreusement retrouver, à cause de lui, un vers de Virgile ou de la Commedia. Qui, après tout, désire encore être une personne?

Lui, tout seul avec lui-même, retourne à son paquetage, et recharge. Nouvelles bombes pour nouveaux lieux. Il aura toujours vingt ans. Il aura toujours sa grâce, incontestable, dégingandée, faussement maladroite, parfaitement souple.

Il fend la foule.

Pascal Bacqué, écrivain.

(Son dernier ouvrage, La guerre de la terre et des hommes a été publié en 2018 aux Éditions Florent Massot.)

http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/07/31001-20181107ARTFIG00360–bernard-henri-levy-est-il-un-terroriste.php


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