BHL camusien…

1 Les Dernières Heures AlbertCamus6A première vue, cela semble évident.
BHL, fils de Camus. L’anti-totalitarisme en héritage. Le pessimisme historique en commun.La même inquiétude métaphysique ; la vie, oui, comme une cause perdue. Un même tourment. Même effroi devant la Machine à terreur, la machine silencieuse à ployer les hommes. Et leur folie, et leur amour de la servitude. La condition humaine toujours en prise avec la part maudite des hommes. Le Pouvoir contre la Loi ; le mauvais Prince toujours en puissance, toujours demain l’Etat ce Monstre froid. Le Mal comme une fatalité, l’Histoire sans cesse enténébrée, sa litanie des massacres. L’Histoire, un cauchemar toujours récurrent. Le pire déjà là, toujours dans l’ombre. Le retour toujours possible de la Bête. Les aubes nouvelles n’existent pas. Les bonnes sociétés, introuvables. Les hommes réconciliés avec eux-mêmes, une illusion. Le Meilleur des mondes, un cauchemar sans appel.
Face à cela, un même Que faire ? Le même principe de résistance. Une même posture : ne pas changer le monde ; l’empêcher seulement de se défaire. Le réparer avec des mots. L’homme révolté. L’homme engagé. Un même soucis d’ Autrui. Contre la fraternité-terreur, contre les bonnes communautés et le groupe en fusion toujours pogromiste : le singulier contre le Tout, le multiple contre l’Un, l’Autre contre le Même. L’Autre comme un visage. Camus, BHL lévinassiens. La même sollicitude indignée pour les humbles, les humiliés, les oubliés, les vaincus de l’histoire, les hommes sans nom et sans visage, les damnés de la guerre. La force du témoignage ; Camus, BHL, journalistes métaphysiques en terres oubliées : le même combat, l’aîné en Kabylie, le cadet au Darfour, en Angola, en Bosnie, tous ces Anus mundi jumeaux. Et puis enfin le style. L’homme Camus, l’homme BHL. L’âme polémique des deux, une même philosophie « voyou », une même philosophie en guerre. La philosophie à l’estomac. L’écriture comme un acte, une militance, une empoignade, drapeau au vent. Et puis aussi la lumière méditerranéenne, l’héliotropisme en partage. Lourmarin ; la Colombe d’or. Tipasa ; Tanger-Marrakech. Et puis les femmes. Camus le séducteur, BHL qui plaît aux femmes. Camus-BHL : Quand les philosophes ont de belles gueules. La flamboyance des deux. Tous deux « heureux avec furie ». Encore, toujours encore, la vie à grande bride. Contre la solitude de l’écrivain, la condition serve de l’écriture, la mise au rouet : le besoin de reconnaissance, l’amour de la gloire. La scène publique, le feu des medias, le Nobel. Vivre, oui, à grande vie. BHL camusien, O combien !
Quant à la politique des idées et à la grande querelle du progressisme dans ce siècle de fer que fut le XXème siècle, Camus l’impeccable !
L’auteur de l’Homme révolté n’est-il pas l’homme qui, avec Arthur Koestler, Hannah Arendt, Georges Orwell, Manès Sperber, Czeslaw Milosz, l’auteur de La pensée captive, et quelques autres esprits européens, sut d’emblée déceler derrière le mensonge des mots l’emprisonnement des hommes. N’est-il pas, cet homme de gauche qui, au sortir de la guerre contre le fascisme, refusa, seul ou presque de son espèce, de céder aux sirènes du progressisme, en sa version stalinienne. Le Camus qui, inlassablement, dénonce les camps de concentration soviétiques, n’est-il pas, à l’heure du Goulag, des Procès de Prague, du Complot des blouses blanches, alors que tant d’intellectuels, à Saint-Germain des Près et ailleurs, jouaient les compagnons de route, les yeux clos, la bouche fermée pour ne pas désespérer Billancourt, n’est-il pas à lui seul l’honneur de la conscience de gauche ? Camus, une belle âme. Le grand Vigilant.
« Tout pour plaire », comme dirait l’autre, aux yeux du Lévy anti-totalitaire.

Et pourtant…

Qui n’a pas entendu parler de la brouille, devenue légendaire, entre Sartre et Camus, en 1952, à la suite de la parution de l’Homme révolté et sa descente en flamme par Francis Jeanson, dans les Temps Modernes, la revue de Sartre, suivie de la lettre de Camus indignée à celui-ci («Monsieur le Directeur») et de la réponse méprisante du pape de Saint-Germain des Prés («Dites-moi, Camus, par quel mystère ne peut-on discuter vos œuvres sans ôter ses raisons de vivre à l’humanité ? (…) Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ?» ).
Lévy, dans son Siècle de Sartre, revient longuement sur l’affaire, commence par donner raison à Camus, salue l’homme moral et son esprit de révolte, en proie à la perfidie et l’arrogance sartriennes, Sartre en plein compagnonnage, alors, avec les communistes et Moscou, aux pires heures du stalinisme.
Mais passé cet hommage à l’homme aux justes réflexes, au moraliste intraitable et à l’humaniste têtu, BHL va, O surprise, basculer du côté de Sartre. Une bascule philosophique.
Camus ? L’héliotrope, l’homme des ruines romaines de Tipasa, l’homme de l’acquiescement au monde, à l’indicible beauté du monde, à ses belles aubes, ses enchantements cosmiques, à la grande nature et sa pureté immémoriale, son innocence, l’homme des épousailles avec la terre. Noces de Camus. Camus l’épicurien, le voluptueux, un chantre du oui. Camus, homme païen, plus, bien plus, au final, que celui qui se voulait irréconcilié avec son temps et avec l’espèce humaine. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », conclut Camus dans Le mythe de Sisyphe.
A ce Camus païen, BHL oppose sans appel un Sartre dépris du monde, homme du non au monde. Non à la matière, à la nature, à toute société possible, à la procréation, au regard d’autrui, cet enfer. Sartre ? Le vrai rebelle, l’homme révolté, le vrai ! Plus, bien plus que Camus.
Et Lévy de conclure : « Il y a plus à prendre et à penser dans la philosophie sartrienne de la contingence que dans les orgies cosmiques ou les murmures bénisseurs de L’Eté. »

Alors BHL camusien ? En politique, oui. Pas en philosophie.
Par-dessus tout, BHL sartrien. Le philosophe indépassable de notre temps.

Gilles Hertzog


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