BHL : Autoportrait en miettes, indirect et en creux (5) – Purple Magazine

jacques derridaJacques Derrida

Et Jacques Derrida, votre autre maître de la rue d’Ulm ?
Pas le même niveau. A mon avis, pas le même niveau. Mais un très grand professeur. Et puis – comment vous dire ? – quelqu’un à qui je reste d’autant plus attaché que je l’ai transformé en personnage d’un de mes livres : Comédie.

Ahmed Mohamadialal

Un autre personnage ami qui a traversé votre jeunesse étudiante et militante, c’est ce jeune Marocain qui s’appelle Ahmed Mohamadialal.
C’est le parrain, avec Gilles Hertzog, de ma fille Justine. C’est une autre victime de cette fin des années soixante. Un autre de ces « suicidés de la société », comme disait Artaud. Il est toujours vivant, lui, grâce au ciel. Mais suicidé, d’une certaine manière. Pas à la hauteur des promesses dont il était porteur. Il fait partie de ces gens qui ont pris très au sérieux les mots d’ordre révolutionnaires de la fin des années soixante et qui, face à l’échec de cet espoir, ont fait comme si la conclusion était : « continuez sans moi ! que cette société dégueulasse contre laquelle nous nous sommes battus continue, soit, mais ce sera sans moi… »

Et avec élégance ?
Oui. Beaucoup d’élégance.

Donc un jeune Marocain qui décide de venir en France…
Élève des Jésuites, standardiste à l’école Sainte-Geneviève de Viroflay, près de Versailles, où je suis moi-même professeur. J’ai 18 ou 19 ans. Il en a 17. On devient amis. Inséparables. On drague les filles ensemble. C’est un séducteur incroyable. On joue à se donner des défis absurdes du type : « le premier qui ramènera une rousse d’un mètre soixante dix sept avec un grain de beauté sur le genou ». Et c’est toujours lui qui gagne ! Lui qui trouve la femme philosophale! Et puis, surtout, il pensait, nous pensions, que la société telle qu’elle était organisée ne méritait pas notre respect. Moi, j’ai changé. J’ai fini par penser qu’il n’y avait pas d’alternative, que l’idée d’une bonne société était une chimère dangereuse. Lui il me semble qu’il n’a pas changé. Il a décidé de ne pas s’accommoder de cette société. Et c’est pour ça qu’il a fini par dire, comme le héros de Melville : « l’d better not »… Continuez, encore une fois. Continuez, si vous y tenez – mais sans moi…

Il est tombé amoureux à Tanger, de cette française, issue de l’aristocratie jet set, Diane de Beauvau Craon
Oui, il a eu un enfant avec elle. Un fils. Avec, ensuite, une histoire compliquée, très compliquée. Privé.

Gilles Hertzog

Le compagnon, depuis trente ans, de la plupart de mes reportages.
Avec Jean-Paul Enthoven, l’autre ami incomparable. Et le dernier des mousquetaires.

Vous avez aimé le portrait de vous qu’a brossé Jean-Paul Enthoven, dans son roman, « Ce que nous avons eu de meilleur » ?
Naturellement ! Le roman est magnifique. Et j’aime ce portrait, oui, bien sûr. Sans la moindre réticence. Ceux qui en douteraient n’auraient pas très bien compris de quelle alchimie relève, quand elle s’empare des vivants, la littérature.

Justine Lévy

Parlons de votre fille, Justine Lévy, écrivain vivant à Paris. Qu’est-ce que vous diriez d’elle ?
Que c’est la meilleure romancière de sa génération.

Ce n’est pas un avis exagéré de la tendresse paternelle ?
Non, c’est l’avis du lecteur, de l’écrivain et de l’éditeur que je suis. Je pense vraiment qu’elle est, dans la famille que je qualifierai, pour aller vite, de « durassienne » – refus du bel écrire et de la littérature en gants blancs et majesté, écrire comme on respire, coller au plus près de son souffle retrouvé, la légèreté comme une ruse, la vie comme une fiction – je pense vraiment qu’elle est, dans ce genre, et depuis la mort de Guillaume Dustan, la toute première. Je suis désolé. C’est ainsi.

Vous l’avez prénommé Justine Juliette, selon une double référence à Sade !
Oui. Sans doute pensais-je que je la plaçais, de cette façon, au centre de gravité des passions humaines. Une Juliette qui aurait l’âme d’une Justine. Ou l’inverse : une Justine qui ne serait plus cette victime qu’elle était chez Sade. En lui donnant ces deux prénoms extrêmes, l’idée était vraiment, je crois, de conjurer le double piège du vice et de la vertu, d’inoculer à l’un l’antidote absolu qu’est l’autre et vice versa – l’idée était de l’encourager, de loin, à puiser dans ces deux gisements passionnels ce qu’ils avaient de propre à conjurer ce qui, à l’époque, début du féminisme, m’apparaissait sans doute comme la malédiction féminine.

Charles Baudelaire

Vous lui avez consacré un livre. On ne vous attendait pas sur ce poète. Qu’est-ce qui, tout d’un coup, vous ramène à Baudelaire ?
Sa métaphysique. Ça peut sembler bizarre mais c’est pourtant vrai : il y a une métaphysique de Baudelaire et c’est cette métaphysique qui est le vrai sujet du livre que je lui ai consacré. Le Baudelaire disciple de Joseph de Maistre… Le Baudelaire antinaturaliste… Le Baudelaire qui fait, contre la spontanéité, l’éloge du maquillage et de l’artifice… Le Baudelaire qui n’aime les femmes que fardées… Le Baudelaire qui croit que les amis déclarés du genre humain ont de bonnes chances de devenir ses assassins… Le Baudelaire qui déteste Robespierre… Le Baudelaire qui ne croit pas aux communautés… Le Baudelaire qui sait que les hommes naissent seuls, meurent seuls et traversent la vie presque aussi seuls… C’est ce Baudelaire-là qui m’a fasciné. C’est lui qui, aujourd’hui encore, vingt ans après le livre où je me mettais dans sa peau pour vivre son agonie, m’accompagne.

Barack Obama

Vous l’avez rencontré ? Il y a une interview je crois dans votre parcours américain…barack-obama.2
Alors là, honnêtement, ça peut paraître prétentieux, mais il se trouve que c’est la vérité : j’ai dû être le premier européen, sinon à imprimer son nom, du moins à parler de lui comme d’un possible président américain. C’était il y a quatre ans. Juste quatre ans, jour pour jour, à l’heure où nous parlons. Je le vois surgir sur la scène de la salle de Congrès où se tient la précédente Convention démocrate, celle qui va investir John Kerry. La salle est presque déserte car il est tard. C’est un des derniers orateurs car il est, à ce moment là, presque complètement inconnu. Et il y a, dans la façon qu’il a d’entrer sur cette scène, dans la manière qu’il a d’habiter un texte qu’il n’a sans doute pas écrit lui-même, dans l’éclat dont il irradie, quelque chose qui m’impressionne si profondément que je cherche à le revoir, dès le lendemain, et écris aussitôt un petit texte que je donne au magazine pour lequel je travaille, Atlantic Monthly ; qui sera repris, ensuite, dans « American Vertigo » ; et qui s’intitule « Un Clinton Noir » – pas mal vu, non ? La vraie vérité, d’ailleurs, c’est que le vrai premier titre que j’avais donné à ce petit texte c’était « un Kennedy noir ». Mais mes copains américains ont été si surpris, et si choqués, ils me l’ont tellement jouée « écrivez ce que vous voulez mais n’allez quand même trop loin – la mémoire de Kennedy, franchement, vous poussez… » que j’ai accepté un compromis et ai changé « Kennedy » pour « Clinton »…


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