BHL : Autoportrait en miettes, indirect et en creux (3) – Purple Magazine

isabelle doutreluigneIsabelle Doutreluigne

Isabelle, votre première femme, mannequin quand vous étiez encore étudiant à L‘Ecole Normale Supérieure rue d’Ulm. Vous l’avez rencontrée quand ?
Le 19 décembre 1967. Je n’étais pas encore Normalien. J’étais juste en khâgne. Mais le fait est que, pour un jeune intellectuel de ce temps-là, pour un khâgneux qui fréquentait les milieux marxistes, sortir avec un mannequin qui faisait la couverture des Purple de l’époque, était une provocation. J’assumais cet écart. J’ai toujours, toute ma vie, aimé assumer l’écart. Mais, là, plus que jamais… Cela étant dit, je corrige. La provocation n’était que relative. Car la réalité c’est que, avant d’être mannequin, elle était la dernière femme surréaliste, la petite cousine de Nancy Cunard, ou de Denise Lévy, ou de Gala, la femme de Dali. C’était une femme de cette trempe-là. On l’aurait dite sortie d’un cadre de Man Ray. Un personnage à la fois lumineux et tourmenté, d’une extrême beauté, fantasque, irrégulière, ne se reconnaissant aucune loi, aucun maître, considérant qu’elle faisait partie des êtres qui avaient le droit de définir leur propre morale et de n’être jugés que par rapport à elle, refusant donc absolument le jugement de la société et prenant, à ce titre, des risques terribles qui lui ont coûté d’ailleurs très cher, se mettant dans un péril total, vraiment total. Voilà. J’ai rencontré peu de femmes aussi belles, aussi fantasques, aussi courageuses qu’Isabelle Doutreluigne – et aussi décidées à prendre le risque d’une liberté qui l’a conduite, hélas, au désastre.

Jacques Lacan

Est-ce que vous avez rencontré ou côtoyé ou croisé Jacques Lacan ?
Oui. Un peu. Mais j’ai surtout suivi son Séminaire, à l’époque où il se tenait à l’Ecole Normale Supérieure et où j’étais, toujours, en hypokhâgne et en khâgne. Je me revois faire le chemin du Lycée Louis le Grand, rue Saint- Jacques, à la rue d’Ulm comme on va en pèlerinage. Pour rien au monde je n’en aurais manqué une séance. J’arrivais deux heures à l’avance, parfois trois, car il fallait bien cela pour être sûr d’avoir une place. Quand je ne pouvais pas être là car j’étais cadenassé dans une salle de cours à Louis Le Grand, j’envoyais un copain avec un magnétophone qu’il fallait poser, au milieu d’une forêt d’autres, devant lui, sur sa table ou à ses pieds, sur l’estrade. Il a été un maître à penser absolu. Un psychanalyste génial, sans doute. Un clinicien hors pair. Mais aussi un philosophe immense. Un très grand penseur du XXème siècle. Quelqu’un qui, avec Althusser et Foucault, a formé le trio constitutif, fondateur, de ma génération. S’il y a eu, en France, un moment philosophique d’une importance comparable au moment grec de Socrate, ou au moment allemand autour de l’hégélianisme et du post- hégélianisme, eh bien, de ce moment français, Jacques Lacan a certainement été le pivot.

Vous aviez seize, dix-huit ans. Comment pouviez-vous avoir cette information sur le fait qu’il ne fallait pas manquer les séminaires de ce personnage à part ?
J’avais lu les Ecrits, tout simplement. C’est même, si vous voulez tout savoir, un livre que j’ai volé à la librairie des Presses Universitaires de France, Place de la Sorbonne, l’année de mon hypokhâgne. C’était un très gros livre. Mille pages, ou presque. Difficile à dissimuler. J’avais une sorte de parka militaire dans la poche intérieure de laquelle je l’avais glissé. C’était vital, pour moi, d’avoir ce livre ! Je savais qu’il était plus important de lire ça que de maîtriser la Métaphysique d’Aristote ou les dialogues de Platon. Or il était si gros, donc, que je me suis fait prendre. Je revois encore le visage goguenard du vigile qui m’arrête au moment où je m’apprête à franchir le seuil pour me sauver. On me fait remplir un formulaire. On m’emmène au commissariat du quartier. Et, bien sûr, cela déclenche un drame familial de grande ampleur. La question, pour moi, ce n’est donc pas pourquoi j’ai assisté au séminaire. Mais c’est comment j’ai pris le risque de voler ce livre, de me faire prendre et de me retrouver dans cette situation humiliante – ramené par des policiers chez mes parents…

Aujourd’hui encore, Lacan n’est pas forcément reconnu comme un philosophe au rang des plus grands, alors que vous, à 17 ou 18 ans, vous étiez au courant…
C’était évident. Je ne dirais pas qu’on était des millions à le penser, Mais enfin nous étions quelques uns. Et pour quelqu’un qui, comme moi, fréquentait les cercles révolutionnaires, les milieux maoïstes ou pré-maoïstes, l’UJCML, la Gauche Prolétarienne, etc., l’importance de Lacan était incontournable, elle crevait les yeux, il fallait être un imbécile ou un ignorant pour ne pas s’en aviser.

Comment se passaient ses séminaires ?
C’était public, très ouvert et, en même temps, étrangement confidentiel. Il y avait là un mélange de Normaliens, de jolies femmes, de journalistes, d’écrivains et, bien sûr, de psys. C’était une faune extrêmement composite, avec cette forêt de magnétophones disposés devant le maître… Quand il arrivait, c’était toute une mise en scène. Du grand et bon théâtre. Car, en plus d’être ce penseur immense, il était un excellent acteur, fantaisiste, inventif, parfois farceur. Il ne faut jamais oublier que l’acte de naissance de Lacan, sa scène primitive, c’est le surréalisme. Ou le crypto surréalisme de Georges Bataille. Son sol originaire c’est cette région du surréalisme qui va de Breton à Bataille et à Leiris en passant par le Collège de Sociologie. Il avait un vrai côté surréaliste dans son attitude, son goût de l’exposition et de la provocation, sa parenté vague avec Salvador Dali, sa façon d’arriver au Séminaire avec des manteaux en fourrure extravagants, des énormes cigares et un mépris d’acier pour ceux qui ne faisaient pas l’effort de le suivre et de le comprendre. Et puis ce goût mallarméen de l’obscurité… Cette idée, au fond, qu’il fallait bien un peu d’obscurité pour faire taire, dans les têtes, le bruit de fond de la doxa… Et pour cela, donc, une difficulté de langue voulue, programmée, stratégique… Moi, j’ai toujours pensé le contraire. J’ai toujours cru qu’il fallait, pour forcer l’attention, la plus grande simplicité, la plus grande clarté de style, la neutralisation maximale des effets de sens parasite. Ce n’était pas l’opinion de Lacan.

François Pinault

Si ça ne vous ennuie pas, on passe à un personnage de la vie économique, financière et de la mode aussi, François françois-pinault-01.Pinault. Ce personnage est discret, c’est une des plus grandes fortunes de France, mais il a aussi un rôle culturel avec sa fondation d’art contemporain à Venise et il a joué un rôle dans votre vie pour avoir dirigé une entreprise directement concurrente de celle de votre père.
Le fait que ce soit une des plus grandes fortunes de France, m’est un peu égal. Le fait qu’il ait constitué une des plus belles collections d’art moderne au monde m’intéresse déjà davantage mais n’est non plus le cœur de mon rapport avec lui. L’affaire est, en réalité, plus intime. C’est vrai que François Pinault a été, en affaires, l’adversaire et le concurrent de mon père. Mais il a aussi été son ami. Et le fait est que, quand mon père est mort il y a treize ans, il a pris, dans ma vie, un tout petit peu de la place qu’avait mon père. C’est ainsi.

Et puis ?
François Pinault est aussi l’homme à qui mon père a téléphoné un jour, un an avant sa mort, à l’époque où je voulais tourner Bosna !, mon film-document sur la Bosnie en guerre, et que je ne trouvais pas de financements pour me suivre dans un projet jugé déraisonnable par tous les producteurs français. Mon père, donc, lui téléphone un dimanche soir. Il lui dit : « voilà, Bernard veut tourner un film sur cette guerre de Bosnie ; primo, je le lui interdis ; secundo, il va me désobéir ; tertio, gagnons du temps – quitte à me désobéir, autant qu’il le fasse vite, bien, et que sorte de là un beau et grand film utile au peuple martyr de la capitale bosniaque assiégée ; quarto, retrouvons-nous donc, demain, au petit bar tabac de la rue Saint Ferdinand où nous avons nos habitudes et où nous créerons, si vous le voulez bien, la société de production ad hoc qui l’aidera dans son entreprise ». Pinault, sans en demander davantage, sans faire la moindre objection, a aussitôt dit d’accord. Ils se sont retrouvés, le lendemain matin, au bar tabac. Et le film a été produit dans un délai et dans des conditions exemplaires…


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