Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Son actualité

Bernard-Henri Lévy, tête de philosophe – Le Figaro magazine du 13/02/10

Pièces d'identité, par Jérôme Béglé, pour Le Figaro Magazine

par Jérôme Béglé

Il publie simultanément deux livres qui dévoilent ses ressorts, ses principes et ses marottes philosophiques. L’occasion de se pencher sur l’étudiant qu’il était, comme l’attestent ses camarades, qui témoignent pour la première fois.

BHL_fig mag 13 02 10Riche ? Oui. Mondain ? Oui. Agaçant ? Sûrement. Philosophe ? Tout autant. Et pas un philosophe de façade. Derrière tous les clichés dont il est fréquemment affublé, Bernard-Henri Lévy a laissé un vif souvenir à tous ceux qui l’ont croisé pendant ses études et ses années d’apprentissage. « Nous étions en hypokhâgne ensemble à Louis-le-Grand en 1966-1967, se souvient l’écrivain Jean-Noël Pancrazi. Il était le plus intelligent de nous tous. Nous étions tous des besogneux, sa liberté et sa facilité nous fascinaient. Rien dans son parcours ultérieur ne m’a surpris.»

L’année suivante, BHL entre à Normale sup. Sur les bancs de la rue d’Ulm, il côtoie alors Jean-Luc Marion. Académicien français, philosophe réputé catholique et de droite, celui-ci garde également un bon souvenir du jeune homme. «Bernard a toujours été BHL. bhl louis legrand003Je l’ai vu vraiment pour la première fois quand il a intégré l’Ecole normale supérieure, un an après moi, en 1968. Evidemment, il travaillait beaucoup, avec beaucoup d’efficacité et de talent. Sinon, comment aurait-il intégré dès son premier essai? Mais il ne travaillait pas d’abord ni surtout pour accomplir ses devoirs vis-à-vis de l’institution universitaire. Il avait son propre programme, depuis le début: publier, faire savoir des choses tragiques et, à l’occasion, se faire connaître.» Un programme auquel il s’est tenu et dont il n’a jamais varié, s’attachant déjà à construire sa propre histoire et sa réputation. «La légende disait que, lors de la rédaction de son diplôme d’études supérieures, il avait déclaré vouloir le publier et de fait l’a publié, je crois, chez Maspero, un peu plus tard», poursuit Marion. Si cela avait le don d’agacer ses camarades d’études, une autre anecdote les avait définitivement convaincus que le jeune homme brun avec lequel ils cohabitaient ne voulait pas s’embarrasser des contingences quotidiennes. Marion se souvient que «un mois avant l’écrit, constatant qu’il n’avait absolument pas travaillé sur Aristote, pourtant au programme, il était allé se faire tapiriser (terme technique pour : se faire remettre à niveau par des cours particuliers) par le meilleur connaisseur de philosophie grecque de la promotion. Il l’avait écouté une demi-journée et, le jour de l’épreuve, avait obtenu une meilleure note que lui -et d’ailleurs que moi.» Conclusion amusée du philosophe : «Bernard avait tout pour devenir un professeur d’université. Il ne lui manquait que l’envie. Mais la sienne le portait vers Camus ou Malraux plutôt que vers Merleau-Ponty ou Husserl.»

Derrière l’étudiant perçait déjà l’adulte médiatique

Les pièces du puzzle étaient donc en place. On les retrouve d’ailleurs dans De la guerre en philosophie, le petit livre que Lévy publie ces jours-ci. Pour lui, la seule philosophie qui vaille est celle du combat, et celle qui s’articule autour des questions et des problèmes contemporains, humains, presque quotidiens. Les questions religieuses, les guerres oubliées, le terrorisme, la vindicte populaire, la politique sont le blé à partir duquel l’intellectuel moderne, engagé et responsable doit faire sa farine. Les grands débats désincarnés ne valent pas la peine que l’on s’y attarde. Non à la résignation, aussi brillante soit-elle, ou à l’engagement, aussi contestable soit-il. Cette profession de foi justifie pour son auteur de vivre au milieu des hommes et non pas replié sur son Aventin. New York, Saint-Germain-des-Prés, Marrakech, Jérusalem ou les Seychelles sont dès lors des postes d’observation aussi efficaces que la bibliothèque Sainte-Geneviève, une soupente dans le XXe arrondissement ou la fréquentation de quelques misanthropes. Joignant l’exemple à la démonstration, BHL publie au même moment Pièces d’identité, la somme des articles qu’il a publiés dans le monde entier depuis cinq ans. Tous font écho à l’actualité urgente, parfois décisive, de leur époque.

bhl fig mag manif088Après s’être débarrassé de ses études, le brillant élève, à la fois citoyen intéressé par les soubresauts du monde et jeune homme ambitieux de laisser sa trace dans l’actualité, voire dans l’Histoire, comprend vite que le journalisme est fait pour lui. Il frappe alors à la porte de Philippe Tesson, rédacteur en chef du journal Combat. «C’est Philippe Nemo -philosophe et historien des idées- qui me l’a présenté en 1970, se souvient-il. Il souhaitait que je l’accrédite pour différents reportages à travers le monde. Sa gourmandise, son charme et sa volonté de transformer ses rêves en journalisme m’ont séduit.» Pour le tester, Tesson lui confie un reportage sur la campagne française. Mais BHL est alors dans sa période maoïste. «Il voulait faire entrer le ver de la révolution dans le fruit de la paysannerie, négligeant totalement l’histoire de celle-ci… Il s’est planté, mais c’était très brillant», conclut-il avec bienveillance.

Entre les deux hommes naîtra un respect et une affection mutuels qui ne se démentiront jamais. Pendant quelques années, Lévy part en reportage pour Tesson. L’Inde, le Bangladesh, l’Amérique latine et des prises de position bien senties font beaucoup parler. Au point qu’en 1974, lorsqu’il quitte Combat pour fonder Le Quotidien de Paris, Tesson offre au trentenaire une rubrique quotidienne baptisée « Le mouvement des idées ». «Il s’est entouré d’une bande de copains pigistes comme Michel Grisoni, Michel Butel, Laurent Dispot, Jean-Marie Benoît, qui secouaient le paysage intellectuel du moment. J’en étais ravi, mais quelques mois plus tard, Bernard m’annonce qu’il me quitte pour fonder son propre journal. Je l’en dissuade, mais il n’y a rien eu à faire.»

Où qu’il soit, il ne tient pas en place

L’Imprévu connaîtra une très brève existence et la complicité des deux hommes n’en sortira pas ébréchée, puisque deux ans plus tard, Tesson ouvrira à Lévy les portes des Nouvelles littéraires. «Au bout du compte, j’affirme que Bernard-Henri Lévy a plus fait avancer la pensée française que certains martyrs enfermés dans leurs préceptes, leurs carcans moraux et leurs théories fumeuses. Certes, il a parfois des postures agaçantes, mais, contrairement à la plupart des penseurs, il a l’intuition des évolutions comportementales et politiques, et fait preuve d’une grande générosité.»

Ce mode de vie nomade est l’un des principaux traits de caractère de Bernard-Henri Lévy. Il ne tient jamais en place et ne passe pas un mois au même endroit. La lecture de Pièces d’identité donne le tournis. New York, Jérusalem, Marrakech plusieurs fois par an. Le Mexique, Venise, le Liban, l’ex-Yougoslavie, Los Angeles, le Darfour, l’île Maurice, le Pakistan… sur lesquels il écrit ses impressions ou ses préconisations. Une bougeotte que confirme Justine, sa fille. «Alors qu’il passait son temps sur des théâtres lointains, au bout du monde, en Afghanistan ou ailleurs, il réussissait quand même le tour de force d’être très présent, explique-t-elle. Les téléphones portables n’existaient pas encore, mais dès que les valises-satellites sont apparues, elles n’ont eu d’autre utilité que celle de pouvoir nous joindre, mon frère et moi.» Ainsi, alors qu’il était en pleine campagne américaine pour la sortie de l’un de ses livres, BHL s’est-il engouffré dans un avion pour aller embrasser sa fille qui venait d’accoucher à Paris. Quelques heures en France avant de retourner outre-Atlantique devant des douaniers soupçonneux et paranoïaques face à ce drôle de passager sans bagages qui, pourtant, ne ressemblait pas à un terroriste…

Tel est Bernard-Henri Lévy. De ses années de formation à aujourd’hui, il n’a pas dévié de son mode de vie, de ses convictions, et moins encore de ses amitiés. Celles et ceux qui entrent un jour dans son champ d’intérêt ne le quittent que pour deux motifs. La providence les a de nouveau pris sous son ombrelle ou la trahison rend leur fréquentation insupportable. Appelons ça une éthique et une esthétique de vie…

4 commentaires »

  1. Chère Liliane, Je me permets de vous envoyer un article sur BHL qui vient de paraître dans Le Monde:
    http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/02/15/bhl-contre-bernard-henri-levy_1306033_3260.html#ens_id=1303384
    Enquête
    BHL contre Bernard-Henri Lévy
    LE MONDE | 15.02.10 | 15h16 • Mis à jour le 15.02.10 | 15h16

    ormalien, agrégé de philosophie, auteur prolifique – 36 titres -, Bernard-Henri Lévy, 61 ans, est-il, et pas toujours contre son gré, l’otage de « BHL », riche héritier et star médiatique ? Il a publié, le 11 février, deux livres devant réfuter cette opinion : De la guerre en philosophie (Grasset, 130 p., 12,50 €), né d’une conférence prononcée en avril 2009 à l’Ecole normale supérieure, et un gros recueil de textes, Pièces d’identité (Grasset, 1 340 p., 29€).

    La parution de ces deux ouvrages est, selon lui, une manière de prouver qu’il « travaille énormément », certaines parties, dont « Le Génie du judaïsme » (plus de 250 pages) étant « des livres en soi ». Il s’agit de mettre en oeuvre cette « extension du domaine du matériau philosophique » qu’il préconise dans De la guerre en philosophie : « La seule manière concevable de faire de la philosophie, précise-t-il, est à mes yeux de la faire au contact des choses mêmes. Je l’ai dit dès La Barbarie à visage humain (publié en 1977) et j’y suis resté fidèle. Pour moi, faire de la philosophie serait de peu d’intérêt si ce n’était pas pour s’intéresser, par exemple, à la mort de Daniel Pearl ou aux guerres oubliées. »

    Pièces d’identité, « c’est De la guerre en philosophie à l’oeuvre, c’est quatre ans et demi de travail. Ce gros livre est la mise à l’épreuve de l’autre. J’ai publié les deux ensemble pour cette raison. Dans l’un, j’essaie d’exposer quelques principes de méthode et dans l’autre, j’essaie de montrer à qui veut bien l’entendre ce que ces quelques principes de méthode peuvent concrètement produire ».

    Mais, dès le 4 février, soit une semaine avant la sortie des livres en librairie, on a eu le sentiment que BHL, avec ses relations, ses réseaux, sa volonté de puissance, avait agi, au lieu de laisser la pensée de Bernard-Henri Lévy s’imposer.

    Un entretien de quatre pages dans L’Express, recueilli par le directeur de la rédaction, Christophe Barbier, un portrait de deux pages dans Paris Match, et un de quatre pages, signé Christine Angot, dans Le Point, où, chaque semaine, Bernard-Henri Lévy tient un bloc-notes.

    Et le samedi 6, un entretien dans Le Journal du dimanche – très intéressant – où Bernard-Henri Lévy s’exprimait notamment sur la béatification prévue de Pie XII. Le mensuel Transfuge a fait sa couverture avec Bernard-Henri Lévy et huit pages d’entretien sous le titre « Le dernier engagé ». Ont suivi, samedi 13 février, un portrait de quatre pages dans Le Figaro magazine et un entretien de deux pages dans « Le Mag » de Libération.

    Parallèlement, un fâcheux incident s’est produit. Le site littéraire du Nouvel Observateur, Bibliobs, a révélé lundi 8 février que Bernard-Henri Lévy, attaquant Kant dans De la guerre en philosophie, s’appuyait sur un auteur fictif, « Botul ». Révélation qui a suscité des débats dans la rédaction du Nouvel Observateur, et un article de Jean Daniel, en défense, soulignant son « faible pour ce glorieux cadet ».

    Aussitôt, le balancier médiatique est parti en sens inverse. Radios, journaux, sites divers se sont déchaînés pour discréditer l’ensemble du travail de Bernard-Henri Lévy.

    Sur Internet, certains propos dégagent une odeur franchement nauséabonde. Le site de Libération a décidé de fermer des forums « largement plombés par des dizaines de commentaires souvent insultants et antisémites ».

    Déjà, en 1981, quand Bernard-Henri Lévy a publié L’Idéologie française, livre très polémique, « une manière de comprendre autrement l’histoire de France », à partir de l’idée d’un pétainisme rampant, transhistorique, et opérant autant à gauche qu’à droite, plusieurs historiens avaient relevé des erreurs factuelles et souligné le caractère hâtif de certaines conclusions. Un vif débat – mais sans injures – s’était engagé, Bernard-Henri Lévy et ses partisans estimant que ces remarques de détail étaient seulement destinées à discréditer sa thèse.

    Faut-il, parce qu’il s’est malencontreusement piégé, éviter de lire Bernard-Henri Lévy, tenir pour nuls ses reportages, ses prises de position, ses réflexions sur la littérature, sur la religion ? Et sa réponse à ceux qui lui reprochent de ne pas avoir produit de concept, ses développements sur les concepts de « volonté de pureté » et d’ »idéologie française » ?

    En s’expliquant pour Le Monde, avant « l’affaire Botul », sur ses réflexions, dans De la Guerre en philosophie, à propos de la pensée d’Heidegger et de celle de son maître Louis Althusser, Bernard-Henri Lévy, sans le savoir, faisait allusion à ce qui lui arrive : la manière dont on se saisit de telle ou telle erreur pour invalider tout le travail et toute la pensée de quelqu’un.

    Ainsi de ceux qui expliquent qu’on ne doit pas lire Heidegger et qu’il faut ignorer sa philosophie. « Dès qu’on peut se donner une bonne raison de ne pas lire un penseur, on se jette dessus, dit Bernard-Henri Lévy. Le monde, en principe, préfère ne pas lire des livres. Et il aimerait bien, à la limite, pouvoir les brûler. Depuis toujours. Cela s’appelle la haine de la pensée. Elle prend avec Heidegger la forme de l’exécution en place publique. Certes, Heidegger a été nazi, mais ce n’est pas parce que les philosophes ou les écrivains sont moins grands qu’eux-mêmes, ce qui est la règle, qu’il faut faire l’économie de la lecture de leurs livres. »

    De même pour Louis Althusser, dont il dit tout ce qu’il lui doit. « On se souvient de lui comme d’un assassin. C’est plus facile que de se demander ce qu’il a vraiment écrit, dans cette bizarre aventure de pensée, très mystérieuse dans l’influence qu’elle a exercée, par la fécondité secrète qu’elle a eue. Anti-naturalisme, anti-historicisme, anti-organicisme : tout cela c’est Althusser qui me l’a appris. » Trébuchant sur Botul, Bernard-Henri Lévy s’est exposé, une fois de plus, au risque d’être réduit à l’image de BHL, à la fois surpuissant et fragile.

    Josyane Savigneau
    Article paru dans l’édition du 16.02.10

    Commentaire par stéphanie — lundi 15 février 2010 @ 16:32

  2. L’éthique et l’esthétique de Bernard-Henri Lévy sont les deux faces d’une médaille solaire.

    Commentaire par Florence — lundi 15 février 2010 @ 15:50

  3. Bonjour Liliane.
    Je suis en terminale et je trouve votre site très complet.
    BHL est pour moi un excellent initiateur à la philo (même si mon prof de philo ne comprend pas ce que lui trouve à BHL).
    Que puis-je faire pour vous aider dans l’aventure de votre site?

    Commentaire par Stéphanie — lundi 15 février 2010 @ 14:32

  4. Quand on s’intéresse à la vie et à l’oeuvre de BHL on se rend compte qu’il a fait de sa vie une oeuvre d’art.

    Commentaire par Anna — lundi 15 février 2010 @ 13:09

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