Art et Philosophie (Traduction française de l'article de Katie Roiphe, paru dans le New York Times du 31 mai 2013)

well-levy-blog480Le plus célèbre des intellectuels français, Bernard-Henri Lévy, devient commissaire d’une nouvelle exposition passionnante sur le combat éternel pour la vérité. (Cliquez ici pour le diaporama.)

Il y a fort à parier qu’assis, devant un thé vert dans le hall du Carlyle, avec Bernard-Henri Lévy vous expliquant le projet ambitieux de sa nouvelle exposition à la Galerie Maeght dans le sud de la France, vous aurez quelque difficulté à saisir d’emblée le concept. Vous vous demanderez si vous n’avez pas la tête un peu vide pour ne pas arriver à le suivre sur les sommets de la pensée en compagnie de Kant et Goethe. Vous resterez néanmoins convaincu que l’exposition est fascinante et importante tant Lévy est un grand conteur, tant il a l’art d’éveiller l’excitation et de séduire les esprits des plus naïfs aux plus méfiants, même et surtout dans son anglais, dont il s’excuse d’avance avec panache.

L’exposition, « Les  Aventures de la  Vérité » qui débutera le 29 juin, se veut porteuse d’ambitions tellement hautes, à la fois rétrospective et baroque dans sa complexité, qu’il faudrait une somme pour arriver à en expliquer le propos. Le polémiste français a d’ailleurs écrit un ouvrage de 400 pages qui constitue le catalogue.

L’accrochage émerge de la relation intense et fructueuse entre l’art et la philosophie : c’est une histoire des idées composée de 170 œuvres d’art, groupées en sept « stations » intitulées  par exemple « La fatalité des ombres » ou « Le Tombeau de la  philosophie ». Elles seront accompagnées par des textes expliquant la complexité des idées en jeu. Il y aura aussi des films en noir et blanc d’artistes comme Kehinde Wiley, Jeff Koons, Jake et Dinos Chapman ou Matthew Day Jackson lisant des extraits d’ouvrages philosophiques, et qui sont, selon Lévy, « le cœur battant de l’exposition. »

L’un des prémisses les plus intrigants de l’exposition, c’est que l’art a très peu à voir avec son lieu d’origine et son époque. L’accrochage mêlera l’ancien et le moderne, le contemporain et le classique, une crucifixion de Pollock avec une autre de la Renaissance ; Lévy est intéressé par la tension entre les deux, la façon dont chaque œuvre interroge l’autre, les vérités qu’elles arracheront à cette confrontation. Comme il l’explique :  « Je mélange les époques de façon à créer un ordre. Je veux qu’un Basquiat dialogue avec un Bronzino. »

Nous avons tellement l’habitude de visiter des galeries où ne sont exposés qu’un seul peintre, qu’une seule période ou qu’un seul thème, que cette exposition est destinée à défier et réveiller les habitudes muséographiques. Sorties de leur contexte ordinaire, les œuvres d’art nous demandent de les voir autrement et nous interrogent avec provocation.

Le directeur de la Fondation Maeght, Olivier Kaeppelin, a rencontré Lévy la première fois avec cette idée d’exposition lors d’un dîner dans le midi, en août 2011.  Le lendemain, Lévy s’envolait pour la Libye afin de réaliser un film sur la chute de Kadhafi. C’est pendant la finalisation de ce projet qu’il a commencé à tourner son attention vers le sujet moins volatil de l’art.

Il est très rare que la Fondation Maeght invite quelqu’un d’extérieur à imaginer une exposition. Le plus célèbre exemple a été , il y a quarante ans,  quand André Malraux a conçu son éblouissant et ambitieux « Musée Imaginaire » en 1973, visité par Lévy âgé alors d’ une vingtaine d’années.

Lévy m’a dit qu’il n’était pas collectionneur, ce qui semble surprenant de la part de quelqu’un disposant de ses moyens et de sa culture. Il a précisé que son père, très politisé, n’approuvait pas le fait de collectionner. Pour lui, l’art devait être pour tous et les collections étaient élitistes. Une idée qui s’est communiquée d’une certaine façon à son fils. Si bien que ce sera la première collection de Lévy, sans être strictement la sienne. « Elle s’échappera de mes mains comme le sable »  ajoute-t-il.

L’idée du philosophe roi  nous est familière mais y aurait-il  une nouvelle espèce en voie d’apparition, le philosophe commissaire d’exposition ? Un autre philosophe médiatique, Alain de Botton, a tourné, lui aussi, son attention vers l’art et supervise des expositions, nourries à sa propre philosophie et mélangeant également les époques. Elles se tiendront l’an prochain à Amsterdam, Melbourne et Toronto. «  Beaucoup de visites dans les musées sont souvent frustrantes sur le plan intellectuel et la philosophie peut nous aider à trouver de nouvelles façons de donner à l’art plus d’espace dans nos vies » dit-il. « L’art peut nous dire des vérités que nous ne trouverons pas dans la philosophie mais il peut être nécessaire d’avoir un philosophe pour extraire ces vérités. »

On pourrait supposer que les artistes s’insurgent devant l’intrusion bruyante des philosophes dans leur espace de création. Marina Abramovic m’a dit, le jour lugubre et pluvieux où Lévy était entré avec « son air de star de cinéma » dans son atelier à Soho, « Je ne l’avais jamais vu avant et j’ai pensé, oh mon dieu mais il a vraiment la chemise ouverte ! Et puis il s’est installé et m’a précisé en quelques mots de quoi il était question. Il était parfaitement clair. Les philosophes peuvent vous parler de votre travail et d’aspects que vous ne connaissiez pas. Ils peuvent voir ce qui se passe plus vite que les artistes parce que les artistes travaillent à partir du subconscient, au-delà des mots. Les philosophes, en quelque sorte, mettent de l’ordre dans l’art. »

Plus tard, j’ai demandé à Lévy  ce qu’il avait dit qui avait capturé aussi précisément ce qu’exprimait Abramovic dans son travail et dans son futur institut à Hudson dans l’état de New York. Voici ses mots : « Nous avons tué l’utopie et vous êtes peut-être en train de la ressusciter. Une utopie joyeuse, modeste, mélancolique. Une utopie sans sa part d’ombre maudite, sans son risque d’envahissement totalitaire. J’aime votre façon de redéfinir l’espace, le temps et leur relation. C’est en cela que vous faites de la philosophie. »

Pour se représenter la bagarre décrite par Lévy entre l’art et la philosophie au cours des siècles, il suffit d’imaginer qu’elle est relativement du même ordre que celle qui a dû se produire pour faire ses films avec les artistes.  Prenons Bernard-Henri Lévy arrivant dans toute sa magnificence à l’atelier et tendant aux artistes pour lecture le texte censé définir leur œuvre.  Sont-ils d’accord ? Ont-ils leurs propres idées de ce qu’ils veulent lire ? Est-ce que cela contrarie Lévy qui, en tant qu’écrivain et intellectuel, est habitué à un certain pouvoir sur le monde extérieur ? Il prétend que cela ne lui a jamais posé de problèmes. Il ajoute que la collaboration est une part de la « fiction Borgésienne » de l’expérience. Il va jusqu’à dire :  « Quelques fois on en vient même à la discussion. »

Il me cite pour exemple sa visite à Jeff Koons dans son atelier. Il avait apporté « La Critique de la Faculté de Juger » de Kant pour que Koons puisse lire le passage se référant au sublime. La première chose que lui dit Koons c’est qu’il ne peut pas le lire. Il est contre le jugement. Lévy lui répond : « Ce passage n’est pas sur le jugement, c’est sur le sublime. » Koons refuse de lire le passage. Finalement, ils ont choisi un texte tiré d’Aristote. Koons arpentait son studio tout en le lisant et tout le monde était content.

Un peu plus tard dans le mois, la vision de Lévy prendra corps quand s’ouvriront les portes de l’exposition. Après que le champagne aura été bu, que les visiteurs se seront évanouis dans la douceur de la nuit estivale, que les gardiens seront rentrés dans leur foyer et que les lumières seront éteintes dans les grandes salles vides, on se demande ce qui se passera ?  Le Basquiat commencera-t-il à parler au Bronzino ? Commenceront-ils à se chamailler pour savoir qui est ennuyeux ou qui est fou, ou si c’est bien du sang sur le Basquiat,  ou encore si le métro de New York est un lieu plus sacré qu’une chapelle à Florence, ou à quoi ont servi les souffrances du Christ pendant que les « Studies of Jackie »  entameront à voix basse un doux dialogue  avec « Le Voile de Sainte Véronique » ?

Photo : Bernard-Henri Lévy devant « l’Intouchable » 2007, par Gloria Friedmann, à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence en France, où son exposition sur la relation entre l’art et la philosophie ouvre ce mois-ci. (c) Robi Rodriguez


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