Bernard-Henri Lévy : « Les Perses changèrent la dénomination officielle de leur pays en Iran sur proposition de la légation à Berlin » ( La Règle du Jeu)

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La rubrique CheckNews de Libération, qui se présente comme un outil permettant de «démêler le vrai du faux», a dédié sa publication du 10 avril à une question qui leur avait été posée par les internautes : «Est-ce vrai, comme le signale Bernard-Henri Lévy, que la Perse a été renommée Iran en référence aux théories raciales de l’Allemagne nazie?»
C’est, en effet, l’un des points abordés dans le dernier livre du philosophe : L’Empire et les cinq rois (Grasset).
Et si la question est fortement documentée et bien connue des historiens de l’Allemagne nazie et de l’Iran, elle l’est beaucoup moins du grand public qui l’a vraisemblablement découverte en même temps que les journalistes de CheckNews lors de l’intervention de Bernard-Henri Lévy dans l’émission On n’est pas couché du 7 avril 2018.
Contactés donc par CheckNews, quatre spécialistes ont livré leurs avis sur la question.
Tous se sont accordés sur le fait qu’en 1935, Reza Shah, l’empereur de la Perse (Iran) de 1925 à 1941, a imposé par décret le seul terme d’«Iran» aux chancelleries étrangères.
Tous ont déclaré que ce nom était déjà utilisé de manière interne mais qu’il était méconnu à l’étranger qui employait, depuis toujours, le terme «Perse» pour désigner le pays – chose que rappelle, aussi, Bernard-Henri Lévy (page 216 de son livre : «Bien sûr les descendants des Achéménides se sont toujours aussi appelés, en farsi, Iraniens» et «Bien sûr, le mot Ariaoi apparaît, dès Hérodote, pour désigner le cœur de cet empire qui s’étend entre le Danube et le Nil»).
Alors, quel est le point de désaccord ? Si les spécialistes choisis par CheckNews confirment tous que «Iran» signifie bien «terre des Aryens», ils nient la motivation de Reza Shah pour forcer ce changement de nom en 1935.
Tout au plus certains admettent-ils que la Perse voulait, en se débaptisant, «se présenter comme un pays moderne» (sans se demander ce que voulait dire «moderne» dans un pays alors soucieux, ne serait-ce que pour s’éloigner de l’Angleterre et de l’URSS, de se rapprocher de l’Allemagne hitlérienne – mais c’est une autre histoire et nous y reviendrons si la polémique se poursuit).
Bernard-Henri Lévy a donc répondu à CheckNews qui a eu la courtoisie de publier sa réponse.
Il l’a fait factuellement, documents en main, en livrant : 1. les témoignages d’autres historiens, en désaccord avec ceux de CheckNews ; 2. le témoignage, dans ses Mémoires, du propre fils du Shah signataire du décret ; 3. d’autres références comme, par exemple, les Mémoires du Ministre Plénipotentiaire allemand von Blücher, en poste à Téhéran au moment des faits ; 4. le cliché photographique qui illustre cette publication et qui, montrant Hitler entouré de deux hauts dignitaires iraniens n’est pas de nature à disculper le Shah d’alors et son régime.
Nous aurions pu y ajouter des fac-similés de documents officiels de l’époque.
Ou mille détails qui vont dans le même sens et illustrent le vent de propagande nazie qui soufflait sur la Perse dans les années 1930.
Nous aurions pu rappeler comment telle publication «iranienne», proche du pouvoir d’alors («Nameh-ye Iran-e Bastan», n° 28, août 1933) se réjouissait que la Swastika, «signe du triomphe aryen» soit «partout», c’est-à-dire «aussi bien sur le drapeau de l’Allemagne» que dans le brassard qui «embellit le bras d’Hitler».
Mais voici la mise au point de Bernard-Henri Lévy.
Maria de Franca


Le texte de Bernard-Henri Lévy : 

« Ainsi donc vos «chercheurs» consultés vous ont «fait part de leur surprise, voire de leurs ricanements, en découvrant l’histoire» que j’ai racontée chez Laurent Ruquier et qui reprenait celle, citée dans L’Empire et les cinq Rois, du changement de nom, en mars 1935, de la Perse en Iran ?

Je ne veux pas, ici, polémiquer.

Mais à vos lecteurs qu’auraient ébranlés ces «ricanements» je recommanderai, entre beaucoup d’autres, les historiens suivants.

Charles Bloch qui, dans Le Troisième Reich et le monde, Imprimerie nationale, 1986, pp 255 et 256, écrit : «Le shah Riza Khan et ses collaborateurs se souvinrent que les Persans étaient des Aryens et par conséquent changèrent la dénomination officielle de leur pays en Iran sur proposition de la légation à Berlin».

Frédéric Sallée qui, dans Sur les Chemins de terre brune, Fayard, 2017, p. 389, écrit aussi : «Suite à ses visites en Turquie et en Allemagne, le 21 mars 1935, le Shah Reza Pahlavi décréta la transformation sémantique de la nation. La Perse devint l’Iran.»

Antoine Fleury qui, dans La Pénétration allemande au Moyen-Orient, 1919-1939, Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales, 1977, p 267, parle de la «volonté d’appartenance» du Shah à «un groupe de nations considérées comme supérieures» et évoque cette question, qui obsède les Iraniens de l’époque : «leurs titres de naissance ne placent-ils pas les Persans sur un pied, sinon d’égalité, du moins de fraternité aux côtés des Germains ?»

Barry Rubin et Wolfgang G. Schwanitz, Nazis, Islamists and the making of the modern Middle East, Yale University Press, 2014, Page 114 : «The German-Persian relations were so successful that the shah’s decision, in 1935, to change the country’s name from Persia to Iran (derived from the word Aryan) is often attributed to a suggestion from Iran’s ambassador to Berlin».

Kenneth M. Pollack, The Persian Puzzle, Random House, 2004 : quand le Shah prend sa décision et signe le décret royal qui va lancer son coup d’État sémantique, «he clearly was affected by Hitler’s methods».

Ou encore le témoignage de Ehsan Yarshater, professeur d’études iraniennes à Columbia University et, surtout, concepteur et directeur de la monumentale Encyclopedia Iranica qui consacre un article entier à cette histoire de renomination.

Ou celui de Wipert von Blucher, représentant de l’Allemagne à Téhéran dans ces années qui, à la page  324 de son livre, Zeitenwende in Iran. Erlebnisse und Beobachtungen (en français, quelque chose comme «Changement d’époque, Expériences et observations»), dit la même chose.

Ou, enfin, les Mémoires du dernier Shah, propre fils de celui qui signa le décret. Que dit-il, en 1979, au soir de sa vie, des motivations de son regretté papa ? Il dit (c’est aux pages 61 et 62 de l’édition française du livre) que son Shah de père a «délibérément encouragé les relations entre la Perse et l’Allemagne». Et il ajoute (je cite toujours) que les nationaux socialistes poussèrent à la roue en mettant lourdement l’accent sur «les origines communes de nos deux peuples».

La presse de l’époque, d’ailleurs, ne s’y trompe pas.

C’est l’article de «Je suis Partout» que je cite dans mon livre et dont je tiens le fac-similé à votre disposition.

Ou c’est le New York Times qui, dès le 1er janvier 1935, soit trois mois avant le décret, annonce ce pacte des Aryens ; ou qui, le 26 juin 1935, dans un nouvel article intitulé «New Names of places : change of Santo Domingo to Trujillo recalls others», écrit, une fois de plus, que c’est bien : «sur la suggestion de la légation perse à Berlin» que «le gouvernement de Téhéran, lors du Nouvel An perse, substitua le nom d’Iran à Perse en tant que nom officiel du pays» et ajoute : «dans cette décision, l’influence du regain d’intérêt nazi pour les races appelées aryennes, ancrées dans l’ancienne Perse, est visible.»

Merci de porter ces précisions à l’attention de vos lecteurs.

Car il n’y a, au fond, pas tellement de quoi ricaner. »

https://laregledujeu.org/2018/04/16/33734/la-perse-rebaptisee-iran-la-reponse-de-bernard-henri-levy-aux-sceptiques-et-aux-revisionnistes/

 

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Hassan Esfandiari, membre du parlement iranien, Mussa Nuri Esfandiari, futur ambassadeur iranien auprès du Deutsches Reich, et Adolf Hitler.

 

 

 


 

 

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L’Empire et les cinq rois, 288 pages, aux éditions Grasset, sortie le 4 avril 2018. 


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