Bernard-Henri Lévy : "L'art aide à conjurer le pire" (Le JDD, le 22 juin 2013)

Bernard-Henri-LevyVisite en avant-première de son exposition, Les Aventures de la vérité, à la Fondation Maeght.

Après la guerre, l’art. De la Libye, où il s’est fait le chevalier de la liberté, à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence, c’est à un autre corps-à-corps que se livre Bernard-Henri Lévy. Il devient commissaire d’exposition et raconte, à travers 126 peintures et sculptures de toutes les époques, les liens, l’attraction et la confrontation de la philosophie et de l’art. Les plus grands noms figurent dans ce brillant accrochage où des peintures célèbres, anciennes ou contemporaines, dialoguent avec des découvertes. Chaque œuvre a été choisie par BHL avec autant de soin qu’il a écrit le catalogue, un véritable traité philosophique.

Cette exposition est la somme de toute une vie. Elle a pour origine ces leçons de piano au cours desquelles le jeune Bernard-Henri Lévy, pour distraire son regard du décolleté de sa professeure, fixait le tableau abstrait d’un artiste inconnu accroché au-dessus de l’instrument dans le salon de ses parents.  » Cinquante ans après, je le vois encore. » Cela ne lui a pas donné le virus du collectionneur – « Je pense que les œuvres sont faites pour les musées, pas pour les maisons » – mais un amour insatiable de l’art. « Dans les musées, j’ai l’impression d’échapper aux servitudes du temps, de me promener dans l’intemporel. » Va-t-il toujours vers les mêmes œuvres ? « Non, on n’aime pas les mêmes choses aux mêmes heures de sa vie. »

Une histoire entre l’art et la philosophie

Dans le décor lumineux de la Fondation Maeght, la première peinture est aussi méconnue que symbolique. Due au Flamand Joseph Benoît Suvée (1743-1807), elle évoque le mythe fondateur de la peinture née de la passion d’une femme pour son amant : afin de retenir son image, elle trace sur un mur, dans l’ombre, à la lueur d’une lampe, les contours du visage aimé. Une scénographie personnelle fait voisiner l’amour avec la terreur. Ainsi un paysage dévasté par la barbarie humaine, d’Anselm Kiefer, créé spécialement pour l’exposition, ou encore une Crucifixion (1939), de Jackson Pollock, gouache découverte chez le marchand américain Larry Gagosian : « Elle m’a foudroyé comme l’huile de Mark Rothko de 1950, jamais présentée en France. » Autre coup de foudre, une peinture majeure de Jean-Michel Basquiat, choisie pour la couverture du catalogue : Le Prophète. « Dans ce visage étrange, qui a quelque chose du regard de Sartre, il y a toute l’épouvante dont sont capables les hommes ; prendre acte de l’horreur et la conjurer, c’est un tableau de désespoir et d’espérance. L’art n’apprend rien. Il aide à conjurer le pire. »

Une école d’intranquillité !

L’art, terrain d’intelligence ou de sensibilité et de beauté ? BHL tranche ce dilemme : « L’art est fait pour dire la vérité, rendre apparent l’obscur secret de l’être. La peinture n’est pas antagoniste de l’intelligence. Au contraire. La peinture rend intelligent. Elle n’a rien à voir avec une quelconque sensualité animale. Le Joueur de guitare (1918), de Juan Gris, Les Pyrénées (1912), d’Albert Gleizes, s’adressent à l’intelligence de l’œil, invitent à associer, à dissocier, à synthétiser, à analyser la civilisation et la barbarie, la technique et la nature, le temps et l’éternité, l’accident et la nécessité. »

Raconter une histoire entre l’art et la philosophie, tel était le propos de BHL. « Mon idée, c’était de montrer comment l’Occident a pensé, valorisé la vérité. Je me suis rendu compte qu’il fallait sortir de la philosophie. » L’exposition ne présente pas d’œuvre extérieure à la civilisation occidentale : « Je sais combien j’en connais peu. S’intéresser à l’art islamique, par exemple, c’est l’affaire d’une vie. Je suis trop kantien pour faire du méli-mélo. On ne peut pas tout mélanger. »

Pour certains tableaux dont il avait gardé le souvenir, le philosophe a dû jouer au détective pour retrouver, par exemple, le troublant panneau du peintre italien du XVe siècle Cosmè Tura, sur lequel une inquiétante Pietà évoque, dans les chairs meurtries, la dégénérescence et le travail de la mort. Une autre Pietà, tout aussi terrible, lui répond, celle en marbre blanc du plasticien-chorégraphe provocateur Jan Fabre : la vierge a une tête de mort ; le Christ, les traits de Fabre ; et des insectes cannibalisent les personnages. Un seul Picasso, mais prodigieux, le dernier portrait (1953) de Françoise Gilot où, entre le peintre et son modèle, s’en sont allés le désir, la sensualité et l’érotisme : un vide obsédant.

À travers ces œuvres admirées, analysées, que cherche BHL ? « Elles me troublent, m’inquiètent, me déstabilisent, m’intranquillisent. La peinture pour moi est une école d’intranquillité! »  Mais sa pièce fétiche ce sont Les Philosophes grecs (1925), de Chirico : ces philosophes sans visages, masqués, la tête dans les nuages, ne cherchent pas à guérir l’humanité du nihilisme. Ils semblent rigoler. Comme avec acidité, BHL le suppose dans la légende : « Ils se gondolent ? ».

Les Aventures de la vérité
Fondation Maeght, 623, chemin des Gardettes 06570 Saint-Paul-de-Vence
Du 29 juin au 11 novembre
Tél. : 04 93 32 81 63
Catalogue (éditions Grasset). 440 p., 30 euros


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