Bernard-Henri Lévy: «J’étais désireux que mon pays, une fois au moins, donne l’exemple» (Le Matin, interview de Michel Audétat, le 12 novembre 2011)

logoLeMatin2Bernard-Henri Lévy n’a pas ménagé ses efforts pour convaincre le président Sarkozy d’intervenir en Libye. Il publie un livre flamboyant et passionnant dans lequel il raconte les coulisses diplomatiques, militaires et intimes de cette guerre. Rencontre à Paris avec l’auteur de «La guerre sans l’aimer».

Dans «La guerre sans l’aimer», vous apparaissez à la fois comme un émissaire de la rébellion libyenne, un conseiller du président Sarkozy, un reporter de guerre, voire comme un philosophe réfléchissant sur le sens des événements en cours.

C’est beaucoup de rôles pour un seul homme?
Non, car je n’en ai joué qu’un seul. Je n’ai fait qu’exprimer la vérité d’un homme désireux que son pays, une fois au moins, donne l’exemple et montre qu’on ne peut pas s’abriter derrière des raisonnements filandreux pour laisser un peuple se faire écharper. C’était ça mon seul rôle. Tantôt j’avais des intuitions militaires que j’essayais de faire partager au président, généralement avec succès. Tantôt j’avais des intuitions littéraires que je consignais dans mes carnets. Tantôt j’avais besoin de convaincre l’opinion et je poussais un coup de gueule dans Le Monde ou Libération. Ce rôle a pu prendre des formes différentes. Mais tout était au service de la même cause.

En contribuant au déclenchement d’une guerre, vous avez pris une très lourde responsabilité. Comment avez-vous vécu cela?
Ce jour de mars où l’intervention aérienne a débuté, je l’ai passé enfermé dans ma chambre, sans prendre un seul coup de téléphone. J’étais tétanisé. Pendant les quatre jours précédents, j’avais été je ne sais combien de fois en contact avec le président: j’avais voulu cette intervention, je l’avais promue et j’étais donc heureux. En même temps, j’étais dévoré d’angoisse à l’idée d’avoir pu contribuer au déclenchement de ces frappes. De même, quand j’ai convaincu le président Sarkozy de recevoir les officiers de Misrata que je considérais comme les seuls capables de prendre Tripoli et de mettre fin à cette guerre, je savais que je prenais à ce moment-là une responsabilité très importante.

Se prononcer ainsi sur des questions militaires, est-ce du ressort d’un écrivain?
En Bosnie, durant les années noires, j’en ai vu des militaires qui en savaient tellement moins sur leurs propres affaires que les humanitaires, les reporters ou les observateurs lambda… La guerre est une chose beaucoup trop sérieuse pour être laissée aux seuls militaires. Au demeurant, les militaires français ont été du bon côté dans cette affaire libyenne. Ils ont utilisé leur outil pour une grande cause et avec succès, en faisant un minimum de victimes. Cela a été un grand moment d’honneur pour l’armée française. Elle en est heureuse et fière. Et moi, qui n’aime pas les armées, je suis également heureux pour elle et pour mon pays.

Cette guerre a-t-elle contribué à vous réconcilier avec une certaine forme de patriotisme?
Oui et non. Il y a une circonstance qui s’est reproduite à plusieurs reprises. En Libye, des drapeaux français flottaient un peu partout. Notamment sur les fronts militaires où ils se mêlaient aux drapeaux libyens de l’ancienne monarchie. Combien de fois ne m’a-t-on mis en mains un drapeau français? Bizarrement, j’ai toujours eu le réflexe de l’échanger contre un libyen. Cela montre que le malaise n’a pas été levé… En même temps, une des choses qui a peut-être poussé Nicolas Sarkozy à intervenir, c’est lorsque je lui ai décrit la scène possible d’un massacre à Benghazi où le sang des victimes aurait pu éclabousser les drapeaux français déployés sur la corniche. Cette phrase, je l’ai prononcée. Elle a ému le président. Elle m’a ému. Mais je ne comprends toujours pas comment j’ai pu la prononcer. Voilà, tout est là.

Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il été en première ligne pour défendre la nécessité d’une intervention?

Je ne sais pas. Cet homme que je croyais connaître me demeure beaucoup plus opaque à l’arrivée qu’il ne l’était au commencement. Il y a pour moi une zone de mystère chez ce président français qui n’est pas des miens, dont tant de choses me séparent, mais chez qui j’ai retrouvé la France que j’aime. Celle des partisans. Celle des engagés volontaires dans la guerre d’Espagne, Celle qui s’est battue pour le capitaine Dreyfus contre vents et marées.

L’intervention n’était-elle pas simplement dans l’intérêt de la France qui devait faire oublier la visite de Kadhafi à Paris, en 2007, et le soutien de la ministre Michèle Alliot-Marie au dictateur Ben Ali alors qu’il était en train de réprimer son peuple?
Cette explication ne suffit pas. L’idée de vouloir effacer ces taches, c’est un peu l’histoire de Lady Macbeth: plus vous cherchez à les faire disparaître, plus elles ressortent. Si Nicolas Sarkozy avait voulu effacer la visite de Kadhafi à Paris, il aurait mieux fait de l’oublier… Non, il y a eu quelque chose qui l’a requis. Mais je ne sais pas quoi. J’aimerais qu’il s’exprime un jour là-dessus. Peut-être le fera-t-il quand il ne sera plus président.

Dans votre livre, vous mentionnez à plusieurs reprises le soutien que vous a apporté Martine Aubry. En 2012, vous allez voter pour François Hollande. Vraisemblablement, oui. Mais avec peut-être moins d’enthousiasme que pour Martine Aubry. On a beaucoup dit que le mandat de l’ONU pour intervenir en Libye avait été dépassé. Ce n’est pas votre avis?

Non, grosso modo le mandat a été respecté. Il disait qu’il fallait empêcher un massacre des populations civiles. Or il est vite apparu que le massacre resterait une menace tant que Kadhafi serait aux commandes. Il ne s’agissait donc pas de le tuer, mais de faire tomber le régime. C’était une version élargie du mandat de l’ONU, mais qui restait dans les clous de la légalité internationale. Dans le livre, je raconte ce moment où le général Younès s’effondre devant moi en me disant: «Vos frappes ont sauvé Benghazi, mais on va la reperdre parce que les troupes de Kadhafi sont en marche et qu’on ne pourra pas les arrêter…» Si je n’avais pas amené le général Younès à Paris, si on ne l’avait pas écouté, si on n’avait livré de nouvelles armes à Benghazi, si on n’avait pas ouvert un second front sur le Djebel Nefousa, que se serait-il alors passé? On aurait gardé les mains blanches, mais on n’aurait pas su empêcher le carnage. Vouloir rester dans l’épure du mandat onusien, c’était défendre en réalité la plus terrible des tartufferies.

Vous citez dans «La guerre sans l’aimer» un message que vous adresse l’écrivain Michel Butel. Il parle de votre engagement libyen comme d’une forme d’accomplissement existentiel. Vous partagez ce sentiment?

J’ai eu en effet cette impression que tous les combats que j’avais pu mener, tous mes espoirs, toutes mes illusions, tous mes échecs, que tout cela s’était donné rendez-vous sur ce théâtre libyen. Il y a eu dans cet événement-là tant de choses qui m’ont habité depuis mon adolescence. Mes rêves, mes nostalgies, ma mémoire familiale…

Après cela, vous avez le sentiment d’entrer dans le reste de votre vie?

Non, franchement non. En revanche, je pense que j’ai écrit mon livre le plus important, ça oui. C’est une chose que je n’ai pas dite souvent. Peut-être deux ou trois fois: pour «l’idéologie française», pour «Qui a tué Daniel Pearl?» et pour «Les derniers jours de Charles Baudelaire». Mais «La guerre sans l’aimer» est un livre plus important que ceux dont je pensais jusqu’ici qu’ils étaient les plus importants. Cela dit, il y en aura d’autres.

Sur l’avenir de la démocratie en Libye, votre livre est à la fois prudent et optimiste. En annonçant récemment un retour à la charia, le président du Conseil national de transition a-t-il tempéré cet optimisme?

De quoi parle-t-on? D’une phrase prononcée dans la chaleur d’un meeting populaire par le président, probablement sur le départ, d’un pouvoir de transition qui n’a pas vocation à faire les lois. Je connais bien Moustapha Abdeljelil. Il a son agenda personnel. Il a certainement la volonté de faire oublier son passé de ministre de la Justice de Kadhafi. Et il a sans doute voulu donner des gages à des islamistes très minoritaires mais aussi très bruyants. C’est peut-être intéressant. Mais ce n’est pas ça qui va façonner la nouvelle Libye. Il y aura bientôt une constituante, des élections, un nouveau gouvernement. Ils sont là les vrais rendez-vous. Tout le monde s’est jeté sur cette phrase avec un enthousiasme pour le moins suspect. Au fond, tant de gens ont envie de dire que ces peuples arabes sont indécrottables et absolument pas mûrs pour la démocratie.

Et le score élevé réalisé par les islamistes d’Ennahda en Tunisie?

Les islamistes existent et on n’éradique pas une opinion comme on noierait des petits chats. Une opinion, on la combat, on la met en minorité, on démontre au peuple qu’elle lui est nocive. Et ça s’appelle la démocratie. Jusqu’ici, en gros, le régime de dictature faisait qu’on avait le choix entre lui et les islamistes. Aujourd’hui, en revanche, l’islamisme représente une opinion parmi d’autres. Et il va devoir rendre des comptes à la population tunisienne.

Que faire pour la Syrie? Vous êtes prêt à soutenir les opposants au régime comme vous l’avez fait pour la Libye?
Plus que jamais, maintenant que l’affaire libyenne est terminée, il faut arrêter Bachar el-Assad. Il faut que quelque chose se passe: on n’a pas le choix. Sous quelle forme? Je ne sais pas: les situations n’étant pas les mêmes, cela ne peut pas se passer de la même manière. Mais je ne suis pas seul à être supposé savoir. En France ou ailleurs, il y a d’autres cerveaux capables de réfléchir à cette question syrienne. Et je suis prêt à me ranger avec beaucoup d’humilité, mais avec autant d’ardeur que j’en ai eue pour la Libye, derrière toute initiative raisonnable qui amènerait à se débarrasser de Bachar el-Assad. Pour la Syrie, je suis réquisitionnable sans délai.


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