Bernard-Henri Lévy, François Mauriac et la Libye (Est Républicain, entretien avec Michel Vagner, 1er avril 2011)

logo_estrepublicainLe philosophe analyse la situation alors que les insurgés marquent le pas.
« Pourquoi pas deux Libye ! »

Malgré les frappes aériennes, les insurgés ne parviennent plus à progresser face à l’offensive des forces de Muammar Khadafi…

Attendez. L’opération ne dure que depuis onze jours. Oui, onze jours face à 42 ans de dictature kadhafiste. Et, pendant ces onze jours, les alliés ont sauvé Benghazi ; les insurgés ont repris Brega et Ras Lanouf ; et Kadhafi a montré ses premiers signes de faiblesse. Ce n’est pas si mal.

Doit-on leur fournir des armes ?

C’est l’éternel problème. Et l’éternelle tartufferie des pacifistes doctrinaires. Rappelez-vous la Bosnie. On avait le même déséquilibre entre milices surarmées et civils sous équipés. Bien sûr que, dans un cas comme celui-là, il faut travailler à corriger le rapport de forces. Car c’est, au fond, la seule façon, en tenant les tueurs en respect, de parvenir à la vraie paix. D’ailleurs Juppé l’a dit. Les Américains l’ont fait comprendre et s’y emploient peut-être déjà. Protéger les civils de Benghazi, Misrata et Syrte, casser la machine de guerre Kadhafiste en Libye, fabriquer de la paix, C’EST armer les insurgés.

Toute intervention militaire au sol étant exclue, ne va-t-on pas assister à terme à une partition de la Libye ?

Personne ne le souhaite. Et moins que quiconque le Conseil National de Transition. Il a dit, et redit, que la seule capitale possible pour la Libye de demain c’est Tripoli. Maintenant…

Maintenant ?

Maintenant, il ne faut pas, non plus, être rigide. L’unité de la Libye n’est ni un fait de nature ni un dogme religieux. Vous vous souvenez du mot de Mauriac ? J’aime tellement l’Allemagne, que j’aime l’idée qu’il y en ait deux. Eh bien on pourrait dire la même chose ici : j’aime tellement la Libye que je n’ai rien contre l’idée qu’il y en ait, non plus une, mais deux voire trois… Ce n’est, évidemment, pas l’idéal. Mais ce ne serait pas non plus l’apocalypse.

Vous aviez annoncé la nomination d’un ambassadeur de France à Benghazi. Il est arrivé. Un diplomate américain devrait le rejoindre. Quel devrait être leur rôle ?

Le Président de la République française a été on ne peut plus clair. Le Conseil National de Transition installé, transitoirement, à Benghazi est le seul représentant légitime du peuple libyen. Notre ambassadeur, autrement dit, est un vrai ambassadeur qui fait un vrai travail d’ambassadeur et représente la France auprès de ce pays ami, plus qu’ami, qu’est désormais la nouvelle Libye.

Vous êtes actuellement aux États-Unis. Que pensez-vous de l’attitude dans cette crise libyenne de Barack Obama, critiquée y compris par des démocrates, pour son ambiguïté ?

Obama n’a pas vraiment tranché entre ceux qui, au sein de son administration, voient dans le combat libyen un avatar des valeurs, du credo, du pacte fondateur américain – et ceux qui estiment que l’Amérique n’a rien à faire dans cette galére où ne sont en jeu ni ses intérêts stratégiques ni sa sécurité. Les USA ont l’obsession de l’Arabie Saoudite. Et ils pensent – enfin : le Pentagone et les Services pensent – que, si le vent de la démocratie arrivait jusque-là, si le prochain domino à tomber était le royaume des Saoud, ce serait une très très mauvaise nouvelle pour eux. Que la Maison-Blanche entende, aussi, ces sirènes-ci n’est, hélas, pas surprenant.

Propos recueillis par Michel Vagner


Tags : , , , , , , , ,

Classés dans :,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>