Bernard-Henri Lévy au «Soir»: «Les Européens ne peuvent pas rester les bras ballants face aux populistes»

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Face au populisme qui monte, BHL a écrit une pièce, «Looking for Europe», pour rappeler les valeurs européennes. Il va la défendre sur scène dans toute l’Europe. Et à Bruxelles, au Théâtre Le Public, le 7 mars.
Devant la montée des populismes et face à la perspective de voir le Parlement de l’Union européenne envahi par des formations euroseptiques après les élections du 26 mai, Bernard-Henri Lévy a décidé de prendre son bâton de pèlerin. Du 5 mars au 20 mai, il va interpréter, seul sur scène, dans 25 capitales et grandes villes européennes, une pièce qu’il a écrite pour l’occasion, Looking for Europe. Il fera halte à Bruxelles le 7 mars, au Théâtre Le Public. Nous l’avons rencontré pour évoquer cette initiative mais aussi, plus largement, cet air du temps chargé de miasmes.
L’Europe ne va pas bien, ces derniers temps. Êtes-vous inquiet à quatre mois des élections européennes?
En fait, elle ne va pas si mal que ça: on est injuste. C’est quand même l’Europe qui a contribué à empêcher le chaos et la guerre civile en Grèce. C’est l’Europe qui a réussi à empêcher les pires folies du gouvernement de clowns italien. Et le psychodrame autour du Brexit a, là encore, prouvé la solidité de roc des institutions européennes. Donc, ce n’est pas non plus la catastrophe. En revanche, je suis inquiet pour deux raisons. La première, c’est qu’en ce moment, au conseil des chefs de gouvernement et des ministres européens, siègent une demi-douzaine de dirigeants qui ne partagent pas les valeurs de l’Europe. Et la deuxième, c’est que, si la poussée populiste, c’est-à-dire de l’extrême droite, est aussi forte qu’on l’annonce, nous risquons d’avoir un parlement qui sera ingouvernable. Et dans cette Europe qui souffre tout de même d’un déficit de démocratie, si l’institution démocratique par excellence qu’est le parlement venait à être paralysée par la montée des «ilibéraux», là ce serait évidemment un désastre.
Comment expliquez-vous ce mécontentement croissant vis-à-vis de l’Europe, y compris dans les pays historiquement les plus europhiles?
D’abord, l’Europe, c’est comme la démocratie, c’est comme la liberté: c’est difficile. C’est difficile parce que c’est un objet politique totalement nouveau. On n’a jamais vu vingt-huit – vingt-sept… – nations, peuples, avec des histoires différentes, qui se sont fait des guerres, qui parlent des langues différentes, former une entité politique unique. Donc, ce n’est pas facile. Deuxièmement, on ne réduit pas en deux jours la force du nationalisme. Et puis troisièmement, les forces de décomposition qui sont à l’œuvre à l’intérieur de nos pays sont puissamment aidées de l’extérieur. Aujourd’hui, pour des raisons différentes, trois opérateurs sont à l’œuvre pour compliquer la tâche de M. Juncker et de ses commissaires: Trump, Poutine et Erdogan. Et ces trois-là ne sont, hélas, pas tout à fait n’importe qui! A cela s’ajoute le fait – et là, c’est la responsabilité collective des dirigeants européens, des dirigeants nationaux et des intellectuels – que l’on n’a pas suffisamment alimenté le «désir d’Europe».
De fait, en 2003, vous écriviez que le plus grand mérite de l’Europe serait «de pouvoir dire, comme moi: je ne suis plus français mais européen d’origine française». Quinze ans plus tard, ce rêve ne s’est pas vraiment réalisé…
D’abord, le propre des rêves c’est, contrairement aux choses, de ne jamais vraiment mourir. Et puis, il y a des rêves qui tardent à se réaliser. Je pense que celui-là se réalisera. Vous savez, il a fallu longtemps aux Américains, qui aujourd’hui ont le culte du drapeau, pour être citoyens des États-Unis; il a fallu un siècle et une guerre terrible, la guerre de Sécession… On n’en passera pas par là, grâce au Ciel.
La France n’est pas en guerre, tant s’en faut, mais les gilets jaunes ne désarment pas. Quelle sortie de crise voyez-vous?
La sortie de crise, elle est là: c’est ce grand moment de grandeur populaire, de grandeur démocratique et de grandeur républicaine, qu’est le Grand débat national lancé par Emmanuel Macron. Ce président de la République qui, sans pour autant changer de cap – car le cap, c’est ce pour quoi il a été élu – demande à ses concitoyens de se presser dans les préaux d’écoles, dans les mairies, sur internet pour venir exposer leurs idées, les vérités qu’ils ont en eux. Je n’ai pas le souvenir de quelque chose de ce genre dans une démocratie! La sortie par le haut, elle est là: transformer en énergie positive l’énergie nihiliste qui animait trop souvent les gilets jaunes, c’est ce que Macron est en train de faire. Je me rappelle, quelques jours après le saccage de l’Arc de Triomphe, un sociologue déclarait à la télé: je suis fier d’être français. Eh bien moi, ce qui me rend fier de mon pays c’est de voir mes concitoyens tenter le pari du Grand débat. Ce passage du phénomène «gilets jaunes» au phénomène «Grand débat», c’est quasiment tout l’acte III de ma pièce, Looking for Europe.
Quel est le message de «Looking for Europe»?
Qu’il faut que les 200 millions de votants européens donnent une raclée électorale aux populistes. Et il faut que chacun s’y mette. Quand je vois, en France, Le Pen et Mélanchon qui multiplient les œillades obscènes, quand je vois que les œillades entre Salvini et Di Maio, en Italie, se sont transformées en franches embrassades, quand je vois Orban qui tourne le dos à toutes les valeurs européennes en Hongrie et qui n’est pas sanctionné pour autant, quand je vois la ministre des affaires étrangères autrichienne Karin Kneissl, qui valse avec notre pire ennemi, Vladimir Poutine, le jour de ses noces… je ne peux pas rester les bras ballants. Chacun, à sa place, doit essayer de faire quelque chose.
Votre pièce ne risque-t-elle pas d’être vue principalement par des Européens convaincus?
Pas forcément, non! Il y a, dans l’organisation même de la mise en scène, quelque chose qui me permettra de répondre directement, sur scène, pendant la représentation, à des euroseptiques ou même des europhobes de probité, qui se posent de vraies questions. Quant aux gens convaincus, c’est important de leur parler aussi, parce que parfois ils se sentent seuls, découragés ou démunis. Et quand on se sent démuni, on a besoin de munitions. Mettons que j’essayerai de faire que les Européens convaincus sortent du théâtre avec, en mains, quelques munitions supplémentaires. Venez. Vous verrez.
Photo : Selon Bernard-Henri Lévy, trois opérateurs extérieurs sont à l’œuvre pour compliquer la tâche de Juncker et de ses commissaires : Trump, Poutine et Erdogan. – Sylvain Piraux.
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