Bernard-Henri Lévy au «Soir»: «Le complotisme, l’idéologie dégueulasse»

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Bernard-Henri Lévy ne laisse jamais indifférent. La preuve avec l’interview qui nous a été accordée en marge d’un dîner-conférence organisé jeudi soir par le Festival d’Hulencourt, en collaboration avec Le Soir. Dans l’actualité du philosophe français: la sortie aux États-Unis de son ouvrage L’Empire et les cinq rois, essai dans lequel il propose sa lecture des barbaries contemporaines. En résumé, l’Occident déchiré de l’ère Trump voit se dresser dangereusement devant lui les «royaumes» renaissants que sont la Russie, l’Iran, la Chine, l’Arabie et la Turquie.
Il redit son amour de l’Union européenne à un moment où de nouveaux scénarios s’esquissent autour du Brexit et du retrait contrarié du Royaume-Uni. Il y a aussi Looking for Europe, sa pièce. Cet homme embrasse large…
«Looking For Europe» vous permet d’exprimer votre amour pour l’Union européenne. Vous l’avez joué au Théâtre Le Public, à Bruxelles, le 7 mars dernier. Quel message vous renvoient les gens?
J’ai joué ce spectacle un peu partout déjà et je suis surpris de voir le succès rencontré. Je partais avec l’idée que l’Europe n’était plus désirée, qu’elle était un angle mort de la conscience occidentale. Je me rends compte que ce n’est pas le cas. Il y a un enthousiasme pour l’idée d’Europe, pour la petite princesse portée sur les épaules d’un Zeus sournois venant la déposer sur les rives de la Crète. Cette nostalgie-là est présente chez les Européens d’aujourd’hui. Mais il y a deux «mais: l’Europe est froide et n’est pas assez généreuse. Froide, car il n’y a pas assez de politique, de recherche de la vérité. L’Europe est noyée dans la technocratie, dans la technique au sens heideggérien du mot. C’est la «mort de la pensée». C’est ce que ressentent les gens: une Europe sans pensée, acéphale. L’Europe n’est pas suffisamment clémente et aimante pour ceux qui n’ont pas, pour les non nantis, les affligés d’Europe et du monde.
Comment réenchanter cette Europe-là?
Dans dix ans, il n’y aura plus un pays d’Europe dans le G7 ni le G20. Et je crois qu’il n’y aura plus d’Europe non plus, ni d’euro. Si l’UE demeure dans l’état de corps sans tête où elle se trouve aujourd’hui, même sa monnaie unique disparaîtra. C’est un miracle que l’euro ait tenu vingt ans. Si les Européens n’apprennent pas à mieux vivre ensemble dans les dix ans, l’euro mourra.
Les gilets jaunes estiment que le président Macron a les pieds et les poings liés par l’Union européenne. Quel regard portez-vous sur l’évolution de ce mouvement?
Ma position n’a pas changé. J’ai toujours pensé que les revendications des gilets jaunes étaient justifiées lorsqu’elles sont intelligibles et articulées. Il est justifié que des gens demandent d’avoir plus, d’être moins malheureux. Après, il y a le principe de réalité. Et la politique est évidemment l’art du possible. Dès le premier samedi de revendication des gilets jaunes, j’ai pensé qu’il y a quelque chose de profondément corrompu et mortifère dans la rhétorique de ce mouvement. Attaque contre l’Arc du triomphe, gestes antisémites, atteintes à la liberté de circuler… A aucun moment, les gilets jaunes ont dit que cela n’avait pas été fait en leur nom. C’est la preuve qu’il n’y a pas de bons et de mauvais gilets jaunes, que le mouvement n’a pas été corrompu par des méchants casseurs, comme on peut le lire dans la presse. Dans les mouvements populaires que j’ai fréquentés tout au long de ma vie, il y avait toujours une dimension d’espérance, de fraternité, même dans les profondeurs de la détresse. En mai 68, on envoyait des pavés. Mais il y avait une espérance, une intelligence. Ici, on a affaire à une sorte de crétinisme.
Le week-end dernier, le débat médiatique et politique s’est focalisé sur le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner et le rôle des forces de l’ordre beaucoup plus que sur les violences des gilets jaunes. N’est-ce pas paradoxal?
C’est le complotisme qui incrimine le gouvernement de la République, lui prêtant des objectifs inavouables. Macron et Castaner auraient laissé faire pour mieux reprendre le contrôle de la situation prétendent les complotistes… Cette pensée complotiste est aujourd’hui dominante. Après le fascisme et le marxisme, le complotisme est la dernière et la plus dégueulasse des idéologies. Il a ceci de formidable qu’il donne l’impression aux gens d’être immensément intelligents. Il est diabolique: on a toujours l’air con face à un complotiste et face à ses explications soi-disant intelligibles des réalités bien sûr cachées.
Deux philosophes français sont têtes de liste pour les élections européennes: Raphaël Glucksmann et François-Xavier Bellamy. Quel est votre sentiment face à cet engagement?
Depuis Platon, on sait qu’il y a une tentation parmi les philosophes à s’inscrire dans la politique. Certains d’entre eux ont l’assurance de pouvoir dessiner la cité idéale. Platon, qui a tenté le coup et s’est fait avoir, a fini par dire «jamais plus». Je pense que le travail d’un philosophe consiste à fabriquer des modèles, à penser des paradigmes. De temps en temps, il doit mettre les mains dans le cambouis. Et s’il n’y a personne pour le faire, il doit aider à «réparer le monde». Mais devenir philosophe-roi, voilà bien la tentation contre laquelle la Lettre VII de Platon m’a très vite vacciné et probablement guéri.
Pourtant, la presse française vous souvent qualifié de ministre «bis» des Affaires étrangères…
Oui, mais pendant 5 minutes. Quand, après quatre années de calvaire vécu par Sarajevo et de lâcheté de l’Occident, j’ai fait partie de ceux qui ont convaincu François Mitterrand et Jacques Chirac de faire quelque chose, ça a duré 5 minutes. Idem pour la Libye, pour l’Ukraine, pour les Kurdes. Cela agace les ministres en charge des Affaires étrangères, mais en réalité mes interventions n’ont chaque fois duré que 5 minutes.
La situation en Algérie inquiète. Le Monde écrit que les Algériens auraient aimé avoir des élections sans Bouteflika. Mais pour finir, ils ont Bouteflika sans élections. Votre réaction?
Nous nous sommes trop vite réjouis quand le président Bouteflika a annoncé qu’il ne serait pas candidat à sa propre réélection. La formule du Monde est sans doute très juste: on a désormais une tyrannie sans élections. Mais en revanche, si vous comparez les gilets jaunes français aux gens qui occupent les rues d’Alger ou d’Oran, la dignité, la sagesse, l’esprit de responsabilité et le sens démocratique ne sont pas à Paris, mais à Alger.
On parle beaucoup de climat en Belgique. Chaque jeudi, des jeunes descendent dans la rue pour sommer les politiques de prendre des mesures efficaces contre le réchauffement climatique. Quelle est votre position de philosophe sur cette problématique?
C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que la fin du monde est une hypothèse historique. Jusqu’ici, il s’agissait d’une hypothèse mythique, millénariste. Pour la première fois, les scientifiques sérieux sont tous d’accord pour dire que dans les temps historiques, si nous ne faisons rien, le monde finira. Ce n’est pas un hasard si ce sont des jeunes qui descendent dans la rue. Ils ont compris que la fin du monde n’est pas l’invention d’un hurluberlu, mais de scientifiques. Je les accompagne. Je marche pour le climat. Sinon dans la rue, du moins dans ma tête. Nous sommes en train d’approcher du moment fatidique où l’inévitable sera inscrit dans l’ordre des temps. Je suis prêt à tout faire pour que cela ne soit pas.

 


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