Bataille de Mossoul : sur le front avec les Peshmergas, par Bernard-Henri Lévy

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Retour au Kurdistan. Mon premier mouvement est d’aller, aux monts Zartik, me recueillir sur les lieux où Magdid Harki, le jeune général aux cheveux blancs, héros de « Peshmerga », vécut ses derniers instants. Rien n’a changé. Ni les sacs de sable aggloméré qui lui furent un trop mince rempart. Ni la casemate dont il mettait un point d’honneur à ce qu’elle ne soit pas mieux fortifiée que celle de ses soldats et où ceux-ci ont pieusement conservé, pendue au mur près de la porte, sa gourde où reste la dernière gorgée d’eau qu’il n’a pas bue. La seule différence, c’est que ce sont les forces spéciales américaines qui ont investi la place. L’un scrute à la jumelle la vallée d’où les hommes bombes de Daech peuvent surgir à tout moment. L’autre se tient derrière une lunette qui porte, 20 kilomètres plus bas, jusqu’aux faubourgs de Mossoul. Un troisième, cheveu long et blond, moustache à la Errol Flynn, rattrape un drone qui vient, dans un tourbillon de poussière, d’atterrir à nos pieds. Un autre, gueule d’intello, très cartographe du 112e régiment de San Antonio de Norman Mailer, déchiffre les données qui parviennent, à l’ombre d’un auvent, sur son PC. Et un autre, enfin, le plus gradé, originaire du Tennessee, transmet. Qui sont ces jeunes Américains, écrasés par la chaleur et qui scrutent la lumière tels des aveugles la nuit ? Que font-ils ? Ils sont, Mossoul à leurs pieds, l’avant garde de la coalition qui s’est enfin décidée, en appui des peshmergas et de l’armée régulière irakienne, à réduire la capitale de l’Etat islamique.

 

Je suis, dans la zone de Khazir, à Sheikh Amir, le dernier village libéré avant la ville chrétienne martyre de Qaraqosh. Surgit, à bord de trois Toyota flambant neuves, une escouade d’hommes en uniforme noir dépareillé qui n’est pas l’uniforme des peshmergas. « Que faites-vous ? proteste le général Hajarqui m’accompagne depuis Erbil. Vous n’avez pas à être là ! – Là, c’est chez nous, répond un homme mal rasé, mauvais regard, menaçant, qui semble être le chef du groupe. – Non, répond Hajar montrant, dans le lointain, des préfabriqués que nous avions pris, depuis la route, pour un camp de réfugiés. Chez vous, c’est là-bas ; les accords sont clairs, vous n’avez pas à sortir de votre campement tant que vous n’êtes pas à l’offensive. – On t’emmerde, fait un autre des hommes en noir, on est chez nous partout. » Comme Hajar, à son tour, force le ton et que l’altercation va mal tourner, le chef marmonne une vague excuse et, faisant remonter son monde dans les pick-up, reprend le chemin du camp où nous distinguons, dans le lointain, trois hélicoptères en train d’atterrir. Tout est allé très vite. Mais les hommes en noir, vérification faite, faisaient partie des milliers de miliciens chiites que Bagdad a incorporés, à la hâte, dans les forces régulières irakiennes. Et l’incident, même mineur, en dit long sur les tensions qui règnent entre les différents participants (peshmergas d’un côté, armée de Bagdad, à majorité chiite, de l’autre) appelés à libérer le Berlin de l’Etat islamique.

 

Autre signe. Nous sommes, quelques kilomètres plus loin, dans le village chrétien de Manguba. Daech, ici, a très peu résisté. Mais il a laissé, dans sa retraite, un semis d’explosifs cachés dans des bouteilles de soda, des jerricans, parfois un Coran. Et Anouar, commandant peshmerga chrétien, est l’un des rares à s’être risqué à aller reconnaître ce qui reste de sa maison. Il nous a donné rendez-vous sur une terrasse voisine, la plus haute du village, qui, à en juger par le ballon de foot crevé et les calots de verre multicolore mêlés aux douilles vides, a dû servir aux enfants de terrain de jeu avant de devenir, aujourd’hui, le poste de guet de l’unité. « C’est terrible, raconte-t-il. Il ne reste rien de ma maison et ils ont brûlé l’église. » Puis, réprimant un sanglot : « mais il y a un autre problème, monsieur Lévy ; certes ces salauds sont partis et, si Dieu veut, ils ne reviendront pas ; mais après ? qui, après eux, sera chargé de protéger notre communauté ? nous avons bien une brigade chrétienne, en formation chez les peshmergas ; mais que deviendra-t-elle après la victoire ? sous quel commandement passera-t-elle ? » Anouar, pressé par les questions de mon ami Gilles Hertzog, finira par le dire clairement. Ni lui ni aucun des fidèles chrétiens de cette région de Qaraqosh n’ont plus confiance dans l’Irak. Sa femme, ses enfants, il ne les fera revenir que si les Kurdes, et les Kurdes seuls, assurent la protection de la plaine de Ninive. Sous quelle forme ? Une province ? Une autonomie sous garantie kurde ? Et pense-t-il que les Irakiens, ainsi que les Américains des monts Zartik, seront d’accord avec son idée ? Il hoche la tête : la vie, le salut des soldats de Dieu ne se négocient pas.

 

Hasan Sham. Près de la ville chrétienne de Bartala. Encore le même spectacle de terre brûlée, débris de camions suicides, feux mal éteints des réserves d’essence incendiées. Et, soudain, à mes pieds, un grand trou. Je crois, d’abord, à un puits. Mais non. Il y a une échelle que je descends, avec mon photographe, à la suite d’un démineur. Et je découvre, 3 mètres plus bas, un boyau d’un mètre de large, à la voûte bombée et aux murs tantôt cimentés, tantôt grossièrement empierrés, où un homme de ma taille peut se tenir debout. Au bout d’une centaine de mètres de marche prudente, sans autre éclairage que celui de la torche du démineur, nous tombons sur une autre ligne, perpendiculaire et identiquement caissonnée, où il ne faut pas s’aventurer car on y distingue encore des pains de plastic et des fils de contact. Puis, des deux côtés du boyau, des chambrées où traînent une douzaine de matelas en désordre et sales. Puis, toujours symétriquement disposée, une double salle de commandement où l’on a laissé derrière soi un paquet de journaux en arabe. C’est une feuille noir et blanc, 8 pages, sorte de bulletin pour combattants de Daech intitulé « Les nouvelles ». En une, sous la photo d’un homme en train d’être décapité, la manchette : « Comment on identifie les traîtres ». En pages intérieures, un article sur une opération terroriste dans le Sinaï ; une « analyse » sur les « droits illimités » d’un « shahid » qui a débarrassé le monde d’un « kafir » ; une information sur la présence de cellules dormantes à Kirkouk ; et, en page 2, un bilan de l’année très spécial : « 1031 nouvelles, 110 infographies, 50 cartes et 112 exécutions de traîtres »… Si l’on a pris la peine, dans ce village perdu, de creuser un pareil ouvrage, que découvrira-t-on à Mossoul ? Quel entrelacs de chausse-trapes et de pièges ? Quelle ville secrète et souterraine, pour quelle sale guerre ?

 

Nous avons repris la route, plein nord, jusqu’aux abords de Dohuk, à 13 kilomètres du barrage de Mossoul. L’homme que nous venons voir s’appelle Rawan Barzani. C’est le frère cadet du Premier ministre. Il est le commandant du 1er bataillon des forces spéciales kurdes. Et la base où il nous reçoit n’est qu’à 300 mètres de la ligne de front. J’observe, dans son bunker meublé d’une simple table et d’un lit spartiate, cet officier au visage poupin qui a l’âge des généraux de Napoléon. Je l’écoute expliquer, dans un anglais parfait et alors que l’on entend le tonnerre des départs et des arrivées de mortiers, sa théorie d’un Daech composé 1. de « fous » (les chauffeurs de camions suicides), 2. de « rats » (les planqués des tunnels) et 3. de « chiens de guerre » (qui opposeront, pense-t-il, une résistance acharnée). Comment un gradé de son rang peut-il être à ce point exposé, si près de la zone de combat et ne pouvant me donner, par exemple, qu’une poignée de secondes pour une photo en extérieur ? La légendaire bravoure des commandants kurdes se tenant, non à l’arrière, mais en avant de leurs soldats… Son nom, qui pourrait nourrir un soupçon de népotisme et qui l’oblige d’autant plus… Mais, surtout, Daech tient là, à quelques kilomètres de ce barrage géant dont le sabotage inonderait toute la région jusqu’à Mossoul et Bagdad, l’une de ses positions les plus stratégiques. Et la coalition, dès lors, n’a pas le choix : ni hommes en noir ; ni miliciens sunnites recrutés à la hâte pour faire de la figuration à leurs côtés ; mais du sérieux, du solide, des commandos aguerris pour aller, derrière les lignes ennemies, mener les coups de main les plus audacieux – et, à leur tête, un petit-fils du héros de la nation kurde, père de tous les peshmergas, Moustafa Barzani…

 

Un envoyé de l’état-major est venu nous chercher dans la nuit. Direction Nawaran, à l’est, où se prépare la prise de Bashiqa, dernier verrou avant Mossoul. L’habituel embouteillage de chars, engins blindés et Toyota. Deux drones, dans les lueurs de l’aube, semblables à celui qui, voilà deux semaines, a lâché une bombe sur le camp français d’Erbil, mais que les peshmergas, dans un feu d’artifice de kalachs et de mitrailleuses 12.7, parviennent à abattre avant qu’ils touchent le sol. Nous nous glissons dans le dernier des cinq transports de troupes blindés qui montent en première ligne. Nous laissons derrière nous les monticules de terre levée où la troupe attend l’ordre d’avancer. Puis un paysage de hameaux, entrepôts et maisons fantômes d’où l’on redoute de voir surgir, à tout instant, un kamikaze. Ici reste un sniper, que neutralise, depuis sa tourelle, notre artilleur. Là, un autre dont la balle frôle Camille Lotteau, notre chef opérateur en train de filmer, au côté de l’artilleur – celui-là s’évaporera dans la nature. Un moment d’anxiété quand résonnent les impacts sur le blindage du véhicule. Un autre quand on comprend, à travers les échanges talkie-walkie avec les pelleteuses devant nous, que la route est minée et qu’on va en tracer une nouvelle, sur la gauche, dans le terrain vague. Il faut deux heures de cette conduite, presque aveugle, sans autre indication que celle du villageois embarqué dans le bulldozer de tête, il faut deux heures de cahots, embardées dans la poussière, embourbements, pour franchir les 8 kilomètres qui nous séparent du village de Fazliya – que la colonne a ordre de reprendre.

 

De la séquence qui suit, j’ai les images réalisées par mon second cameraman, Ala Tayyeb, après que le commandement opérationnel a fait rebrousser chemin à notre véhicule. Les transports de troupes et les chars T-55 ont encerclé le village. Les hommes ont mis pied à terre, rejoints par une unité d’élite Zeravani, et avancent à découvert. Et, soudain, depuis des maisons, puis une oliveraie, qui semblaient abandonnées, des tirs fusent. Le colonel, dans son talkie-walkie, demande un soutien aérien. La voix, au bout de la ligne, le lui promet, comme c’est de rigueur, dans les minutes qui suivent. Mais les tirs continuent de plus belle. Les djihadistes, dans l’oliveraie, surgissent, maintenant, par trois côtés et ce sont eux qui encerclent les peshmergas.

 

Sept peshmergas sont touchés. Ceux que leurs camarades hissent, pour les mettre à l’abri, à l’arrière des blindés sont visés par les snipers. Quand deux assaillants brandissent un drapeau blanc et qu’Ardalan Khasrawi, un autre personnage de « Peshmerga », s’approche pour recevoir leur reddition, c’est encore un piège, car les deux hommes font feu et le blessent très grièvement. Les ordres et les contre-ordres fusent. La confusion est totale. On ne sait si les véhicules doivent faire cercle ou, au contraire, se disperser. Et le fait, oui, est là : pendant les deux heures et demie que durera l’embuscade, pendant ces interminables minutes d’enfer sur terre où le commandant de l’unité ne cessera de réclamer le soutien des avions et où celui-ci ne cessera de lui être promis et promis encore, rien ne viendra. La brigade a été livrée à elle-même. Abandonnée des dieux, des hommes et des alliés. Et c’est à leur seule vaillance que les Kurdes doivent d’avoir triomphé des djihadistes et d’avoir fini – mais à quel prix ! – par libérer le village.

 

Deux heures plus tard, nous sommes chez le président Barzani, dans son camp de base des monts Zartik, en haut d’une route en lacets protégée par les forces spéciales américaines. C’est moi qui ai demandé à le voir. Mais il a, visiblement, des messages à faire passer. Oui, son armée, dans les villages arabes qu’elle reprend, se conduit de manière exemplaire. Non, celle-ci n’a pas l’intention, du moins pour le moment, d’entrer dans la ville même de Mossoul que les accords interalliés « réservent » à l’armée irakienne. Oui, il avait un plan pour le « jour d’après », et il déplore que ses partenaires, tout à leur hâte d’en finir avant les élections américaines, ne l’aient pas davantage écouté. Mais je lui trouve le visage fermé. L’œil noir, sans sa malice habituelle. Les commandants et dignitaires, assis tout autour du hangar de fortune qui fait office de QG, n’ont pas l’air, eux non plus, exagérément euphoriques. Il répond à peine quand je lui parle du courage de ses soldats. Il se dérobe quand je lui demande s’il pense conjurée la menace d’un corridor chiite allant de Bagdad à la Syrie et à l’Iran via Mossoul dont j’avais cru comprendre, lors de notre entrevue de septembre, qu’elle était sa hantise. Et, quand Hertzog lui rapporte l’histoire de ces chrétiens qui n’ont confiance que dans le KRG, il se contente d’un laconique « ce sera à eux de décider et à la communauté internationale de prendre ou non ses responsabilités ». La vérité – je le saurai quelques heures plus tard, de la bouche de son principal conseiller – c’est qu’il a passé tout le temps de la bataille de Fazliya en communication avec l’ambassadeur américain en Irak à exiger un soutien aérien pour ses peshmergas. Et la raison de son humeur, pour ne pas dire de son courroux, c’est qu’il se sent, à cette heure, lâché par ses alliés – pas loin de considérer qu’il a rempli sa part du contrat et que la guerre, pour lui, est finie.

 

Car, de nouveau, pourquoi l’« air support » n’est-il pas venu à Fazliya ? Pourquoi, au mépris de toutes les règles d’engagement, aucun appareil n’a-t-il décollé des bases d’Erbil et de Qayyarah ? Pourquoi, alors qu’un hélicoptère Apache venait, au même moment, non loin de là, de secourir un soldat américain blessé à mort, ne s’en est-il pas trouvé un autre pour prêter main-forte aux peshmergas pris au piège ? D’aucuns, à Washington et Paris, plaideront le raté tragique dans la chaîne de commandement. D’autres incrimineront le changement d’itinéraire, quand notre colonne a réalisé que la route était minée et qu’il fallait en tracer une autre. Mais ici, à Erbil, l’explication la plus autorisée est, hélas, moins reluisante. Nous sommes les meilleurs, disent les Kurdes. Nous volions de victoire en victoire au moment où l’armée régulière irakienne reperdait deux des villages qu’elle avait repris la veille. Eh bien, nos alliés occidentaux ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils voulaient un succès équitablement partagé entre tous ses artisans – Kurdes, armée d’Irak à majorité chiite, milices sunnites destinées à rassurer les populations arabes de Mossoul. Et, dans ce savant équilibre qu’ils ont conçu, dans la distribution des rôles âprement négociée avec, en particulier, Bagdad et ses parrains iraniens, dans le cadre, donc, de l’engagement qu’ont pris les Américains de ne pas laisser les peshmergas presser le pas et prendre un avantage qu’il faudrait, le moment venu, rétribuer au prix fort, c’est-à-dire au prix de l’indépendance du Kurdistan et de la « déstabilisation » supposée de l’Irak et de la région, il n’était pas forcément mauvais de voir notre colonne piétiner à Fazliya.

 

L’explication est probablement trop simple. Mais je me souviens, après tout, d’un prédécesseur de Barack Obama envoyant le regretté Richard Holbrooke prévenir le président bosniaque Izetbegovic qu’il cesserait de bénéficier de la couverture aérienne américaine s’il persistait dans sa fâcheuse idée d’entrer dans Banja Luka. Nous nous souvenons tous de la peine qu’eut un certain général de Gaulle à obtenir d’un autre président américain le droit de faire entrer une division française libre dans Paris insurgé. Et il n’est peut-être pas absurde d’imaginer, alors, des capitales alliées enfermées dans leurs vieux schémas souverainistes et prêtes à tout, ou presque tout, pour complaire à telle puissance nouvellement réhabilitée (l’Iran), préserver telle pseudo-nation (l’Irak) et ne pas se trouver exagérément endettées vis-à-vis d’un peuple qui ne manquerait pas, à l’heure des règlements, de réclamer sa juste part des fruits de la victoire (ce malheureux peuple kurde qui n’en finit pas, depuis un siècle, d’être le dindon de nos farces). Si tel était le cas, si le grand jeu des chancelleries devait être celui-ci, si l’on persistait à demander aux peshmergas d’ouvrir les portes de Mossoul mais de ne surtout pas les franchir et si le retour des chrétiens dans la plaine de Ninive devait être suspendu, enfin, à ces arrangements misérables, alors la bataille serait bien mal engagée – et la défaite morale de Daech moins assurée qu’il n’y paraît.

Légendes photos : En Irak, sur le front avec les Peshmergas.

 

AzizOthman

 

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