Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy

Le 18 Juin 2009, par Bernard-Henri Lévy, pour Le Point

Avec le peuple iranien plus que jamais

Avec le peuple iranien plus que jamaisTricherie massive ou pas ?

Coup d’Etat d’un nouveau genre ou non ?

Et comment interpréter cette étrange élection dont les résultats étaient annoncés, par la presse liée aux services secrets et aux milices, avant même la clôture du scrutin ?

Vu l’absence d’observateurs internationaux, vu que les scrutateurs mandatés par les rivaux d’Ahmadinejad ont été chassés des bureaux de vote à coups de matraque, vu le climat de terreur dans lequel a baigné l’ensemble du processus, il est difficile de se prononcer avec certitude.

Mais trois choses, en tout cas, sont sûres.

La première est que cette élection n’avait, à bien des égards, que l’apparence de la démocratie. Mir Hossein Moussavi, le principal opposant à Ahmadinejad, n’était pas moins que lui un fils du système. Il avait, sur le sujet clé du « droit » de l’Iran au nucléaire, des positions qui n’étaient pas si différentes des siennes. Et, interrogé sur les déclarations négationnistes de son adversaire, il n’a pas hésité à déclarer : « même s’il y a eu un holocauste en Allemagne (on goûtera la subtilité du « même si »…), quel rapport ceci a-t-il avec le peuple opprimé de la Palestine, victime d’un holocauste à Gaza (tout est dit…) ? » Le Gorbatchev iranien, en d’autres termes, n’est hélas pas encore en piste. L’homme qui oserait une authentique perestroïka demeure inconcevable, et inconçu, dans une république islamiste pour le moment verrouillée. Et les observateurs qui glosaient sur l’« alternative » offerte par un homme, Moussavi donc, qui fut le Premier ministre de Khomeyni ainsi que le tout-puissant directeur de l’équivalent iranien de la Pravda , péchaient par naïveté-un peu comme ceux qui, du temps de l’Union soviétique triomphante, dissertaient sur d’imperceptibles luttes de faction au sein d’un appareil passé maître, lui aussi, dans l’orchestration de sa propre comédie. C’est un fait.

L’autre fait, pourtant, est l’aspiration au changement d’une fraction non négligeable, sans doute même majoritaire, de la société iranienne. Ces électeurs en colère que l’on voit, depuis dimanche, défier les paramilitaires des milices… Ces femmes qui, à Téhéran mais aussi à Ispahan, Zahedan, Chiraz, réclament l’égalité des droits… Ces jeunes, branchés en permanence sur Internet et qui ont fait de Facebook, Dailymotion, ou du site « I love Iran », le théâtre d’une guérilla ludique et redoutable… Ces chauffeurs de taxi hérauts de la liberté d’expression… Les intellectuels… Les chômeurs… Les bazaristes en rupture avec un régime qui les ruine… Bref, les frondeurs contre les fraudeurs. Les blogueurs et les blagueurs contre les sépulcres blanchis de l’appareil militaro-islamiste. L’auteur anonyme, mais relayé par SMS, sur des millions de téléphones mobiles, du mot qui, paraît-il, fait la joie des manifestants : « pourquoi Ahmadinejad se coiffe-t-il avec une raie au milieu ? pour mieux séparer les poux mâles et femelles »… Ils ont voté, tous ceux-là, pour Moussavi. Mais sans illusions. Faute de mieux. A la façon de ces Polonais de Solidarnosc qui, dans les dernières années du communisme, autolimitaient leur révolution en attendant de voir le régime s’autodétruire et s’effondrer.

La troisième certitude, enfin, c’est que l’initiative, du coup, revient plus que jamais aux démocraties. De deux choses l’une, en effet. Ou bien les partisans de la realpolitik l’emportent ; nous nous inclinons devant le prétendu verdict des urnes ; et, à la façon de ce ministre des Affaires étrangères français, qui, en 1981, au moment du coup d’Etat contre Solidarnosc justement, lança son fameux « bien entendu nous ne ferons rien », nous entérinons le pire. Ou bien nous utilisons les moyens dont nous disposons et qui, face à un pays diplomatiquement isolé, face à un régime dont tous les grands voisins souhaitent plus ou moins secrètement la chute, face à une économie exsangue et qui n’est même pas capable de raffiner son propre pétrole, sont bien plus nombreux qu’il n’y paraît ; et nous éviterons cette double catastrophe que serait, d’une part, une intensification de la répression, peut-être un bain de sang, à Téhéran-et, d’autre part, l’irrésistible renforcement d’un Etat djihadiste qui, doté d’un armement nucléaire dont il n’a jamais caché qu’il serait instantanément mis au service de l’Imam caché et de son apocalyptique retour, serait un terrible danger pour le monde.

Résumons. De ces trois certitudes, pensées ensemble, résulte une obligation claire : aider et renforcer, de toutes nos forces, la société civile iranienne en révolte. Nous l’avons fait, jadis, avec l’URSS. Nous avons fini par comprendre, après des décennies de lâcheté, que, parvenu à un certain stade de pourrissement, le totalitarisme n’était fort que de nos faiblesses. Et nous avons su organiser des chaînes de solidarité avec ceux que l’on appelait les dissidents et qui finirent par avoir raison du système. Il existe, en Iran, l’équivalent de ces dissidents. Ils sont même, nous sommes en train de le découvrir, infiniment plus nombreux et puissants qu’au temps du soviétisme. C’est eux qu’il faut appuyer. C’est eux qu’il faut encourager. La « main tendue » d’Obama ? Puisse-t-elle l’être aussi, tendue, en direction de cette jeunesse-honneur d’un peuple qui a produit Avicenne, Saadi, al-Ghazali, Rumi et tant d’autres. Tel est l’enjeu

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