Assassinat de James Foley – Bernard-Henri Lévy interviewé par Charles de Saint-Sauveur (Le Parisien, le 21 août 2014)

JamesFoley_0712_01-307Depuis des mois, l’État Islamique (EI) se rend coupable d’actes de violences terribles. L’exécution du journaliste américain James Foley marque-t-elle un tournant dans l’horreur ?
Un tournant, je ne sais pas. Car il y a tout de même eu, il y a douze ans, le cas de Daniel Pearl. Et, en Irak même, ces dernières semaines, toutes ces décapitations, crucifixions, mutilations sexuelles de Yazidis et de Chrétiens. Mais un sommet, oui, sûrement. La mise à mort, la mise en scène, la mise de ces images, en direct, sur internet, tout cela soulève le cœur et marque, oui, un saut dans la cruauté mondialisée.

Vous avez consacré un livre au cas de Daniel Pearl. A quoi correspond, selon vous, ce recours à la décapitation ?
J’ai passé des mois, en effet, au Pakistan, à identifier les assassins de cet autre journaliste qui ressemblait à Foley comme un frère et qui s’appelait Daniel Pearl – et à passer au crible leur discours. L’idée était très claire. Traiter sa victime comme une bête. L’égorger comme on égorge un animal. Le vider de son humanité en même temps qu’il se vide de son sang. Et puis il faut imaginer la lame qui cherche, qui tâtonne, qui s’y reprend à plusieurs fois avant de trouver le point où elle pourra trancher : il y a aussi, dans tout ça, dans ce cérémonial abject, la volonté sadique que la victime vive sa mort, en face, et dans la pire des souffrances.

Que vous inspirent les dernières paroles de James Foley ?
C’est très difficile à dire. Dans le cas de Daniel Pearl, j’avais fini par découvrir que c’était un message codé, une sorte de célébration, destinée à sa famille, de sa judaïté martyrisée. Là, cette façon de s’adresser, non seulement à Obama, mais à son propre frère, pour leur faire porter le poids de sa mort imminente, c’est l’infamie absolue et je ne sais pas, à ce stade, comment l’interpréter. Ces phrases lui ont-elles été dictées ? Nourrit-il le fol espoir qu’il échappera, en les prononçant, au sort qui lui est promis ? L’a-t-on drogué ? Retourné ? Dans tous les cas, on est dans le tourbillon d’une horreur sans limite et qu’amplifient encore les ressorts de la Société du Spectacle.

Une telle mise en scène ne peut que susciter l’indignation générale dans le monde, et parmi la communauté musulmane. Que vise l’EI à procéder ainsi ?
Il faut croire que l’indignation n’est pas aussi générale que vous le dîtes. Ou que les dirigeants de l’EI pensent qu’il y aura, dans le monde, nombre de pervers et de salopards pour trouver normal, voire héroïque, de tuer un homme ainsi. Quand je travaillais sur le cas de Pearl j’avais déniché, sur des marchés ou dans des boutiques de Karachi, des vidéos de la décapitation mises en vente au même titre que les cassettes de Ben Laden ou du matériel de propagande d’Al Qaïda. Il y a, hélas, un marché pour ça. Et le calcul de ces gens, de ces apôtres d’un Mal siglé XXI° siècle, est de faire des nouveaux émules en leur offrant un nouveau modèle, une nouvelle forme de terreur, une nouvelle arme. Effroi, mode d’emploi : c’est insensé, mais c’est ainsi

L’Etat islamique représente-t-il un plus grand danger qu’Al Qaida, quand elle semblait toute puissante ?
Bien entendu. Ne serait-ce que parce qu’il est en train de se tailler un territoire, un vrai, avec ce potentiel financier, pétrolier, militaire, dont vous avez été les premiers, ici, à révéler l’étendue. Et puis il y a ce vieux rêve qui date de la Secte des Assassins, puis des Frères Musulmans pronazis, et que ces djihadistes de troisième génération sont en train de réaliser à marche forcée : l’éradication des Chrétiens sur la dernière terre au monde où l’on parle encore la langue du Christ. Si on laisse faire cela, si on n’entre pas très vite en résistance, c’est un désastre incalculable pour la civilisation et pour le monde.

Que peuvent faire les grandes puissances ?
Ce qu’elles ont commencé à faire : intervenir militairement, et sans états d’âme. Mais pourquoi seulement les grandes puissances ? Est-ce que ce n’est pas aussi, sinon d’abord, l’affaire du monde arabe ? Et cette grande Conférence à Paris que vient d’annoncer François Hollande, pourquoi ne pas y inviter les Qataris, les Saoudiens, les Emiratis, d’autres encore, qui formeraient, sans délai, le noyau d’une coalition militaire mettant fin au Califat des meurtriers ? Ces pompiers pyromanes ont, avec l’Iran, joué avec le feu de l’islam radical et du djihadisme. Il est temps qu’ils prennent leurs responsabilités. Il en va, aussi, de leur propre survie.

Livrer des armes aux Kurdes et les frappes aériennes, est-ce suffisant ?
Commençons déjà par ça. Mais vraiment. Pas seulement en belles paroles. Et, encore une fois, au coude à coude avec les pays de la Ligue Arabe. On verra bien, à ce moment-là, si c’est suffisant ou non.

La communauté religieuse musulmane, en France notamment, doit elle faire plus pour condamner les exactions de l’EI ?
Oui. De Ryad au Caire et à Paris, de hautes autorités spirituelles ont condamné, heureusement, cette barbarie qui défigure et déshonore l’Islam. Mais ces foules qui défilaient, hier, pour la Palestine et pour Gaza ? Qu’attendent-elles pour redescendre dans la rue et prendre la défense de leurs frères chrétiens, yazidis et musulmans menacés d’extermination au nom du drapeau noir qui flotte sur les charniers de l’ancienne Ninive ?


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