Anish Kapoor, le Genesis Prize et les migrants, par BHL

Anish Kapoor at Lisson Gallery, London, on March 2017. Photo Jack Hems, courtesy Lisson Gallery.

Anish Kapoor at Lisson Gallery, London, on March 2017. Photo Jack Hems, courtesy Lisson Gallery.

Peu connu en France mais qualifié par la presse américaine de «prix Nobel du monde juif», le Genesis Prize couronne, chaque année, une personnalité ayant oeuvré pour le rayonnement des «valeurs juives» et leur contribution au «bien de l’humanité».

Fondé par des philanthropes américains et russes, proclamé chaque année à Jérusalem et attribué au terme d’un processus de sélection complexe où interviennent des autorités morales américaines (jusqu’à sa mort, Elie Wiesel), israéliennes (l’ancien héros de la dissidence soviétique, devenu président de l’Agence juive, Natan Sharansky) ou européennes (le grand rabbin britannique lord Jonathan Sacks), il a couronné, jusqu’à présent, des personnalités aussi différentes que l’ancien maire de New York Michael Bloomberg, l’acteur Michael Douglas, le violoniste Itzhak Perlman ou, l’an dernier, le plasticien Anish Kapoor.

Mais sa principale originalité est : 1. qu’il est doté de la considérable somme de 1 million de dollars ; 2. que le lauréat ne touche pas à ce million et a obligation de le reverser à des organisations humanitaires actives dans la «grande cause» qu’il a désignée par avance et dont l’originalité, ou l’urgence, aura pesé dans la décision du jury ; 3. que cette double générosité (celle de la Fondation Genesis à l’origine du prix, puis celle du récipiendaire) a pour effet de déclencher une sorte de mimétisme philanthropique, de levier d’évergétisme et de bienveillance, dont le résultat est que la somme finalement allouée à la cause élue par le lauréat sera multipliée par deux, dix, parfois bien davantage.

Cette histoire est passionnante à deux titres.

D’abord, bien entendu, à cause de ce mécanisme de surenchère philanthropique dont je ne suis pas sûr qu’il y ait, en Europe,
d’équivalent.

Mais aussi, et surtout, parce que le lauréat de l’année dernière, Anish Kapoor, vient d’annoncer que c’est à la cause des réfugiés, exilés et autres personnes déplacées qu’il a décidé de dédier son prix – et que la presse américaine est pleine, ces jours-ci, d’articles détaillant la façon dont il a choisi d’allouer cette manne.

Soutien aux réfugiés fuyant le Soudan du Sud en guerre, vers l’Ouganda…

Fourniture d’eau potable, à travers l’International Rescue Committee, aux Rohingyas de l’Etat de Rakhine, en Birmanie…

Financement, à travers l’organisation étudiante Hillel International, d’une campagne de sensibilisation des campus à la tragédie syrienne et à ses millions de damnés fuyant le double piège de l’islamisme et des forces gouvernementales de Damas…

Dans les camps de réfugiés syriens du Liban, de Jordanie ou de Turquie, l’équivalent de 20 millions de dollars d’équipement médical convoyé par la Multifaith Alliance for Syrian Refugees…

Ou encore le renforcement de la plateforme digitale Refugee. info qui a pour mission d’informer sur leurs droits – et, hélas aussi, sur l’enfer administratif qui les attend – les migrants débarquant à Lampedusa ou en Grèce…

C’est beaucoup.

C’est, issu d’une initiative privée, le programme le plus ambitieux d’aide concrète à ces 65 millions de femmes, d’hommes et d’enfants fuyant la guerre et la misère dont les agences internationales, débordées, nous disent qu’ils constituent une vague dont l’ampleur a, d’ores et déjà, dépassé celle qui suivit la Seconde Guerre mondiale.

Eh bien, j’aime l’idée que cette initiative soit attachée au nom d’Israël.

J’aime que soit ainsi rappelé – et, dans les déclarations d’Anish Kapoor ou de Mikhaïl Fridman, le cofondateur du prix, avec quelle force ! – qu’être juif c’est, aussi, se souvenir que l’on a été étranger, non seulement il y a trois mille cinq cents ans en Egypte, mais hier, il y a tout juste trois quarts de siècles, dans l’Europe sous la botte du nazisme.

Et j’aime que soit ainsi reformulée et, surtout, mise en oeuvre cette obligation d’accueil dont le premier énoncé connu figure dans le Deutéronome et le Lévitique et dont les prescriptions ont rarement été si pressantes qu’en cette heure, proprement tragique, où l’état de «sans-droits», certains disent d’«homme nu», rejeté de tous, dénué de tout et, d’abord, de dignité, tend à devenir un état comme un autre, normal, presque banal, de l’humanité contemporaine.

Comment réparer le tort fait par cette condition d’homme de rien aux principes intangibles sans lesquels il n’y a plus d’unité, ni de l’espèce humaine, ni du monde ?

Comment, quand ce n’est pas un Ulysse, mais des millions, qui débarquent, démunis, sur les plages grecques, rester fidèle à cet esprit de Nausicaa qui, lui aussi, fonde l’Occident et qui fait qu’elle adjure son roi de père de recueillir, accueillir, vêtir, l’étranger juste surgi ?

Et que veut exactement dire Levinas quand, en dialogue avec cette leçon grecque mais aussi, plus originairement encore, avec cette autre parole fondatrice de l’Occident qu’est, dans la Bible, l’exhortation à traiter l’autre, c’est-à-dire, à la fin des fins, l’étranger, comme s’il était un double de soi-même – que veut-il dire, au juste, quand il oppose cette réquisition sans réplique que m’adresse l’infini du visage de l’étranger avec la réponse concrète qu’il faut bien lui apporter à l’intérieur du cadre fini de cette cité-ci ou de celle-là ?que veut-il dire, oui, quand, à la façon de Kant inscrivant au coeur de son «droit cosmopolitique» le concept d’«hospitalité sous condition», il distingue la loi de l’hospitalité qui n’est pas une «région de l’éthique» mais l’«éthicité même» et les lois d’une hospitalité qui doit composer, elle, avec le droit, les institutions, le sens social de la justice ?

Ces questions sont vertigineuses.

Ce sont, aujourd’hui, pour une République, les plus difficiles de toutes.

Il faut savoir gré à un artiste de prendre ainsi le relais de ces grands penseurs – mais avec tout le poids, cette fois, d’une raison devenue pratique.

Bernard-Henri Lévy

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