Alberto Moravia

Alberto Moravia


Ecrivain

Les dates-clefs d’Alberto Moravia

28 novembre 1907: Naissance à Rome d’Alberto Pincherle dans une famille bourgeoise. Son père, Carlo Pincherle , né de parents juifs mais athée, est architecte ; sa mère, Teresa Iginia dite Gina, née de Marsanich, d’origine dalmate, vient d’un milieu petit-bourgeois et catholique. On compte, dans la famille du futur Moravia, une romancière et dramaturge ( sa tante, Amelia Pincherle Rosselli), des militants politiques (ses cousins germains Nello et Carlo Rosselli) et une poétesse ( sa petite cousine Amelia Rosselli) – ce qui n’empêchera pas l’écrivain de déclarer au soir de sa vie : « Je ne suis fils que de moi-même ».
1916-1917 : Il connait ses premières crises de tuberculose osseuse.
1923 : Il se lie avec l’intellectuel antifasciste Andrea Caffi.
1924 : Il est hospitalisé dans un sanatorium du Tyrol italien. Il découvre Shakespeare, Rimbaud, Dostoievski, Proust. Il passera huit années en sanatorium.
1926 : Il fréquente à Rome le milieu littéraire et celui des opposants au fascisme.
1927 : Voyage à Paris. Sa nouvelle Lassitude de courtisane est sa première publication : elle paraît en français dans la revue 900, où le pseudonyme flambant neuf de Moravia (patronyme de sa grand-mère paternelle) voisine avec les noms de Curzio Malaparte, Joseph Delteil, Léon-Paul Fargue, Nino Frank et Ilia Ehrenbourg. Suivent de près ses premiers essais critiques.
1929 : Moravia publie, à compte d’auteur, son premier roman, Les Indifférents, qui traite de la difficulté de l’individu à s’intégrer dans une société capitaliste et conformiste, où l’argent et le sexe sont rois. L’oeuvre connait un succès immédiat, mêlé de scandale.
1930 : Il se lance dans le journalisme, donnant des articles à La Gazetta del Popolo et des récits de voyage à La Stampa, journal alors dirigé par Curzio Malaparte. Il noue avec celui-ci une relation amicale et orageuse.
1931 : Moravia est de plus en plus surveillé par la censure d’Etat en raison de son engagement antifasciste et de celui de ses cousins Rosselli.
1935 : Son roman Le Ambizioni sbagliate ( Les Ambitions déçues) est censuré comme « subversif » par le régime de Mussolini.
1936 : Voyage aux Etats-Unis, où il donne des conférences, et au Mexique. Il rencontre à Rome l’écrivaine Elsa Morante, qu’il épousera en 1941.
1937 : En France, à Bagnoles de l’Orne, ses cousins Rosselli sont assassinés par la Cagoule.
1938-1940 : En mai 1938, les livres de Moravia sont interdits à la vente comme ceux d’autres écrivains d’origine juive. – En février 1939, ses ouvrages réapparaissent dans les vitrines et les rayons des libraires, mais ils sont interdits de réimpression. C’est en se cachant derrière des pseudonymes que Moravia peut continuer à écrire des scénarios et poursuivre son activité journalistique.
1941 : Il rédige La Mascherata (Le Quadrille des masques), parodie du gouvernement fasciste.
1944 : Après avoir passé neuf mois parmi des paysans de la Ciociaria (province de Frosinone) – séjour qui renforcera leur conscience sociale -, Alberto Moravia et Elsa Morante peuvent rentrer à Rome et reprendre leurs travaux littéraires et journalistiques au grand jour.
1947 : Après le succès de son roman La Romana (La Belle Romaine), Moravia, qui par ailleurs se révélera comme un excellent critique de films, commence à être adapté au cinéma.
1948 : Il se lie d’amitié en France avec Jean-Paul Sartre, qu’il a rencontré par l’intermédiaire de David Rousset. – A Zurich, il interviewe, pour L’Europeo, Carl Gustav Jung.
1950 : Il réalise son unique film, le court métrage Colpe del sole (C’est la faute du soleil), qu’il a tiré de sa nouvelle La Véranda.
1952 : Son œuvre est mise à l’index par la Curie du Vatican.
1953 : Il fonde la revue Nuovi Argumenti. – Voyage en Syrie et au Liban.
1955 : Il rencontre Pier Paolo Pasolini avec lequel il nouera une solide amitié.
1956 : Voyage en URSS, où il visite Pasternak, qu’il admire, et Cholokhov, qu’il déteste.
1957 : Voyage au Japon. Moravia sera hanté jusqu’à la fin de sa vie par la destruction d’Hiroshima.
1962 : Il se sépare d’Elsa Morante. – Voyage au Ghana, au Togo, au Nigeria, au Soudan, au Yémen (ce voyage inaugure une série de voyages en Afrique avec Pasolini et Dacia Maraini, jeune écrivaine de vingt et un ans, divorcée du peintre Lucio Pozzi et rencontrée à Rome en 1957).
1963 : Voyage en Tanzanie, au Kenya, à Zanzibar, au Tchad. – Le Mépris de Jean-Luc Godard sort en France. Godard décrit ainsi l’oeuvre de Moravia : « Un vulgaire et joli roman de gare, plein de sentiments classiques et désuets, en dépit de la modernité des situations. Mais c’est avec ce genre de romans que l’on tourne souvent de beaux films. »
1964 : Tour du monde avec Dacia. – Voyage en Afrique :Tunisie, Kenya, Tanzanie, Ouganda.
1967 : Voyage au Japon, en Corée, en Chine. – Moravia préside le festival de Venise.
1968 : Il accompagne le mouvement étudiant malgré les réticences à son égard des leaders de ce mouvement.
1970 : Voyage en Bolivie, où Moravia interroge Alfredo Ovando Candia sur l’avenir du pays et sur la lettre ouverte qu’il a reçue de, entre autres, Malraux, Mauriac et Sartre et qui lui demande la libération de Régis Debray, détenu depuis trois ans à Camiri. Ce n’est pas Ovando qui libèrera Debray, mais son successeur Juan José Torrès Gonzalès. – Voyage en Afrique (Côte d’Ivoire : Moravia, Dacia et Pasolini y sont cette fois accompagnés par Maria Callas, et, de nouveau, en Tanzanie et en Ouganda, puis au Mozambique, où Moravia interviewe le vice-président du Frelimo).
1971 : Voyage au Moyen-Orient, notamment en Syrie où Moravia interviewe Yasser Arafat.
1972 : Voyage au Togo, au Tchad et au Cameroun. – Moravia écrit Abraham en Afrique pour le cinéaste Gianni Barcelloni.
1975 : Nuit du 1er au 2 novembre : Pasolini est assassiné sur la plage d’Ostie. Lors de ses funérailles, Moravia prononce l’oraison funèbre de son ami : « L’image me poursuit de Pasolini qui fuit en courant quelque chose qui n’a pas de visage et qui est ce qui l’a tué, une image symbolique de notre pays, une image qui doit nous pousser à améliorer notre pays, comme Pasolini lui-même l’aurait voulu . »
1977 : Voyage au Kenya et en Iran (où il interviewe le shah).
1978 : Voyage au Zaïre avec le photographe Andrea Andermann. – Moravia est menacé par l’extrême-droite italienne.
1980 : Voyage en Yougoslavie, où Moravia interviewe Tito. – Elsa Morante est victime d’une chute qui la rend infirme à vie.
1983 : Rencontre de Moravia avec Carmen Llera, jeune Espagnole de vingt-sept ans, qui donne des cours à l’université La Sapienza de Rome. Moravia enquête en Allemagne sur le nazisme et le nucléaire.
1984 : Moravia est élu député au Parlement européen. Il consignera cette expérience de messager de la paix (il se présentait, en effet, comme un « pacifiste pur ») dans son Journal européen.
1985 : Voyage en Syrie avec Carmen Llera. – Mort d’Elsa Morante.
1986 : En janvier, il épouse civilement Carmen Llera. – Voyage en Chine et en Ethiopie.
1987 : Voyage en Jordanie, en Irak et en Israël avec Carmen Llera.
1989 : C’est sa dernière année comme parlementaire européen.
1990 : Voyage au Yémen et en Irlande. – Le 26 septembre, Alberto Moravia meurt d’un arrêt cardiaque en faisant sa toilette du matin.

Les œuvres-clefs d’Alberto Moravia

1929 : Les Indifférents, roman, trad. Paul-Henri Michel, Rieder, 1934
1935 : Les Ambitions déçues ,roman, trad. Paul-Henri Michel, Plon, 1937
1944 : Agostino, roman, trad. Jeanne Terraccini, Charlot, 1946
1947 : La Belle Romaine, roman, trad. Juliette Bertrand, Charlot, 1949
1948 : La Désobéissance, roman, trad. Michel Arnaud, Denoël, 1949
1949 : L’Amour conjugal, roman, trad. Claude Poncet, Denoël, 1949
1950 : Le Quadrille des masques, roman, trad. Armand Pierhal et Viviana Pâques, Gallimard, 1950
1951 : Le Conformiste, roman, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1952
1954 : La Provinciale et autres récits, nouvelles, trad. Paul-Henri Michel, Flammarion, 1954
1954 : Le Mépris, roman, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1955
1954 : Nouvelles romaines, nouvelles, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1957
1957 : La Cioaciara, roman, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1958
1959 : Autres nouvelles romaines, nouvelles, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1961
1960 : L’Ennui, roman, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1961
1961 : L’Inde comme je l’ai vue, récit de voyage, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1963
1964 : L’Automate ,nouvelles, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1964
1966 : L’Attention, roman, trad. Claude Poncet, Flammarion, 1966
1969 : Le Monde est ce qu’il est, théâtre, trad. Albert Husson, Flammarion, 1969
1971 : Moi et lui, roman, trad. Simone de Vergennes, Flammarion, 1971
1971 : Le Paradis, nouvelles, trad. Simone de Vergennes, Flammarion, 1971
1974 : Une autre vie, nouvelles, trad. Simone de Vergennes, Flammarion, 1974
1975 : Au cinéma, recueil de critiques de films paru en France sous le titre Trente ans au cinéma ,de Rossellini à Greenaway, trad. René de Ceccatty, Flammarion, 1990
1979 : Desideria, roman, trad. Simone de Vergennes, Flammarion, 1978
1982 : Bof! , nouvelles, trad. Simone de Vergennes, Flammarion, 1982
1983 : La Chose, nouvelles, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 1984
1986 : L’Homme qui regarde, roman, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 1986
1987 : L’Ange de l’information, théâtre, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 1987
1989 : Le Voyage à Rome, roman, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 1989
1991 : La Femme léopard, posthume, roman, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 1991
1993 : Promenades africaines, posthume, récits de voyage, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 1993
1994 : Journal européen, posthume, carnets d’un parlementaire, trad. Denis Fernandez-Récatala et Gianni Burattoni, Ecriture, 1994
1995 : La Polémique des poulpes et autres histoires, posthume, nouvelles, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 1995
2000 : Histoires d’amour, posthume, nouvelles, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 2000
2002 : Histoires de guerre et d’intimité, posthume, nouvelles, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 2002
2007 : Les Deux amis, posthume, roman, trad. René de Ceccaty, Flammarion, 2007.

Les premières dates indiquées sont celles de la publication en Italie, les secondes celles de la publication en France, suivies des noms du traducteur et de l’éditeur français.

Alberto Moravia et Bernard-Henri Lévy

Bernard-Henri Lévy considère Moravia comme « l’exemple type du grand écrivain sous-évalué » (Pièces d’identité). Il admire sa liberté de parole, non seulement dans ses romans, mais également dans ses articles ou quand, à la télévision, il lui arriva de traiter de sujets délicats (entre autres, de l’inceste). Il admire celui qui, enfant avait passé des années allongé dans un sanatorium, et qui devint un voyageur si mobile, si ancré dans la réalité de son temps, et passant avec aisance de l’écriture de nouvelles ou de romans à l’écriture de scénarios, de pièces de théâtre, de textes critiques et politiques. Moravia avait une haute idée de l’écriture – une haute idée que BHL partage – , l’idée que, loin d’être un passe-temps raffiné, l’écriture est un outil de connaissance à la fois charnelle et intellectuelle. Et c’est en cela que Moravia rejoint, pour BHL, les grands écrivains du XXe siècle, ceux qui ont su embrasser la diversité du réel, chair et esprit confondus, tels par exemple un Robert Musil ou un Hermann Broch.

Citations de Bernard-Henri Lévy sur Alberto Moravia

« Il y a toute une réflexion, et des tas de confidences, de Moravia sur sa manière d’écrire. Et ce qu’il y a, là, d’assez beau c’est toute une méditation du rapport de la littérature à l’œil, et toute une méditation du rapport de la littérature à l’oreille, et comment il est passé, lui, Moravia, de l’oreille à l’œil, ou l’inverse – bref, des pages et des pages sur le côté physique, littéralement physique, de la littérature. L’œuvre de Moravia, c’est une œuvre à deux voies. Ou à deux voix. Il y a la voie et la voix des gestes, des actes, des opérations de la vie. Et puis il y a la voie, ou la voix, des lettres mises en mouvement. Moravia avait, si vous préférez, deux manières d’opérer qui prenaient le relais l’une de l’autre et ne faisaient jamais double emploi. Une manière d’opérer qui consistait à voyager, bouger, aimer une fille, la désirer, la posséder ou se laisser posséder par elle (le sexe : autre instrument de connaissance, disait-il ; autre machine d’intelligence des êtres et des choses). Et puis une autre manière d’opérer, qui prenait le relais de la première, qui commençait quand la première se révélait impuissante, ou insuffisante, et c’était la littérature. J’aime cela. Je suis frappé par cette consubstantialité entre les gestes de vie et les gestes de la lettre. » ( Un vivant qui ne passe pas – De l’importance – méconnue – d’Alberto Moravia dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle, allocution prononcée le 30 octobre 2007 à l’Institut culturel italien de Paris, et reprise dans Pièces d’identité, pp. 445-451)
« Et puis (…) la politique. (…) Peu d’écrivains au XXe siècle peuvent s’enorgueillir, sur ce terrain, d’un parcours aussi juste. (…) Sur le fond, sa conviction ne varia guère : un antifascisme qui ne se prolongerait pas en antitotalitarisme serait un antifascisme en peau de lapin… Thèse qui, dans l’histoire du XXe siècle, quand on connait un peu l’histoire des grands intellectuels du XXe siècle, n’est (…) pas si fréquente que cela – des antifascistes jusqu’au bout, des antitotalitaires conséquents, des antitotalitaires qui ont tout de suite perçu la dimension fasciste du communisme, la très grande proximité, la très grande solidité, de l’axe Berlin-Moscou, des intellectuels qui ont saisi ce qu’il en est, vraiment, de la figure « prolétaryenne » moderne, ils ne sont pas légion, il n’y en a pas tant que cela et il fut l’un d’eux. » (Idem)


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