Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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Affaire Battisti (pièces et documents additionnels et largement inédits)

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cesare battistiVoici 5 documents, soit non connus du public français (la visite à Battisti de Mai 2007 qui parut dans une version courte dans Le Point et qui ne parut dans cette version longue, donnée ici, que dans le Corriere della Sera) soit peu connus (une Lettre Ouverte à Lula, que je donne ici dans ses 3 versions – française, anglaise et brésilienne) soit totalement inédits (la lettre au Président du Conare, le Conseil national pour les réfugiés, et les deux lettres au Ministre de la Justice Tarso Genro). Ces documents sont importants pour l’Histoire. Ils sont intéressants pour comprendre comment fonctionne un grand intellectuel au travail, quand ce travail se déroule, si j’ose dire, à couvert et dans la discrétion. Mais ils sont également passionnants pour qui veut bien comprendre la position de Bernard-Henri Lévy dans cette délicate affaire, ses motifs, ses raisons. Je sais que nombre de ses amis et partisans n’ont, pour l’heure, pas bien compris. Eh bien, s’ils prennent la peine de lire, et de lire jusqu’au bout, ils comprendront.
Liliane Lazar.

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PREMIER DOCUMENT

Visite à Cesare Battisti dans sa prison brésilienne

Il est amaigri. Le cheveu ras. Une barbiche qui lui allonge le visage. Et l’œil qui, ce matin-là, me semble étonnamment brillant, presque joyeux.

La conversation n’est pas facile vu que nous sommes, dans cette prison haute sécurité de la banlieue de Brasilia, séparés par une vitre blindée et obligés de nous parler à travers une sorte de téléphone – les autres visiteurs procédant de même avec les autres détenus, et le tout faisant un terrible vacarme.

Je lui pose, sans attendre, la question qui me brûle les lèvres depuis mon départ de Paris : on a dit qu’il était, au moment de son arrestation, pisté depuis plusieurs mois par les polices brésilienne et, sans doute,  française – est-ce vrai ?

«  Oui. Depuis un an, je pense. Je louais un appartement – ils louaient l’appartement du dessus. J’allais au restaurant – ils avaient réservé la table à côté. J’étais dans ma salle de bains – je les voyais, suspendus par un harnais et se balançant, dans le vide, devant ma fenêtre. Je changeais de ville, d’Etat, je faisais des milliers de kilomètres dans ce pays grand comme quinze fois la France : chaque fois, ils étaient là ; chaque fois, je les retrouvais ; tantôt se contentant de me suivre, de me narguer, de m’observer de loin ; tantôt venant, au milieu de la nuit, sonner ou cogner à ma porte – et, quand j’allais ouvrir, il n’y avait évidemment personne… Au bout d’un moment, ça rend fou. Vous vous demandez si vous ne rêvez pas ; si ce n’est pas vous, à force, qui êtes en train de les filer ; si vous n’êtes pas devenu complètement paranoïaque – et, de fait, vous le devenez un peu…

-      Jusqu’à… ?

-      Jusqu’à ce fameux matin, juste avant vos élections, où on a décidé de me vendre à Berlusconi. Les types, alors, ont reçu l’ordre d’intervenir. Ils m’ont accosté. Courtoisement. Sans histoire. Alors, Cesare, on y va ? On y va, j’ai répondu. Désolé pour les menottes, ils ont ajouté, mais c’est le règlement. Pas de problème, j’ai rétorqué - de toutes façons, je vous attendais. Voilà. C’était fini. Je n’avais pas complètement rêvé. »

Il raconte son histoire en souriant, sans émotion particulière, un peu comme dans ces romans – les siens – où arrive toujours le moment où la vie du fugitif, le souci de se cacher, l’obligation de se tenir sur ses gardes, de mentir, de bien penser à ne jamais trahir son identité  d’emprunt, deviennent littéralement intenables et où l’arrestation semble, du coup, et en comparaison, une forme de délivrance. Je change de sujet.

« Et sinon ? Les prisons brésiliennes ? Comment sont les prisons brésiliennes ?

Cela va à peu près. Le vrai problème c’est la taille des cellules et leur surpopulation. Quinze mètres carrés pour, en ce moment, sept détenus. On est obligés de coller les matelas les uns contre les autres.

- Quel genre de détenus ?

- Des jeunes. D’habitude, dans ces trucs-là, j’étais toujours le plus gamin. Là, non. Je suis le plus vieux. Une sorte d’ancien. Considéré et respecté comme tel. »

Il rit. D’un bon rire – qui le fait paraître, au contraire, enfantin.

« Mais encore ? Plutôt des droits communs ? Ou plutôt des politiques ?

-      Des fédéraux. Vous êtes, ici, dans une prison fédérale. Donc ce sont plutôt des gros bonnets du crime. Avec, pourtant, ce détail absurde : des petits délinquants, parfois des clochards, qui vont, dans les chantiers, sur les poteaux téléphoniques, dans les gares, les installations électriques, voler des fils de cuivre. Or le cuivre étant considéré, au Brésil, comme propriété de l’Etat, on les retrouve parmi les fédéraux… »

J’essaie de plaisanter sur « L’achat du Cuivre », cette pièce de Bertold Brecht que lisaient, autrefois, les jeunes marxistes-léninistes et j’enchaîne sur ses lectures d’aujourd’hui. Est-ce qu’il arrive à lire, dans ces conditions ? Et quoi ?

« Oh oui ! rit-il à nouveau. Bon qu’à ça, comme dit Beckett. Et, en plus, rien d’autre à faire. Le problème c’est que le règlement ne me donne droit qu’à un livre par semaine et que je lis vite. Dites donc bien à notre amie Fred Vargas qu’il faut m’envoyer des gros livres, bien copieux, genre Pléiade, papier bible, etc. La semaine dernière, c’était bien : j’ai eu tout Kafka, sauf « Le Château ». Et là, cette semaine, les œuvres complètes de Dostoïevski dans la nouvelle traduction, géniale, d’André Markowicz. Vous la connaissez ? »

Puis, sans attendre ma réponse et un éclair d’inquiétude – le premier – dans le regard.

« Mais attendez. Votre permis de visite n’est que d’une heure. Et j’ai tant de choses à vous dire. D’abord ça – si vous pouvez noter et transmettre, également, à Fred ainsi qu’à Tatiana, la jeune visiteuse qui fait le lien entre mon avocat et moi. »

Il me montre, à travers la vitre, un papier d’écolier où il a dressé la liste, en portugais, de ses menus besoins : savon en poudre ; briquet ; timbres postes et enveloppes ; un bic compact, et tout d’un bloc, car l’habitude de la Maison est de désosser les stylos pour ne leur laisser que le réservoir d’encre sans l’enveloppe ni le capuchon de plastique – comment écrire dans ces conditions ?

Puis, un autre papier avec le nom  d’Angelo Gioia, le « Delegado », on dirait en français le « chef maton », avec lequel il faudrait entrer en contact car lui seul est capable, semble-t-il, de prendre une décision qui changerait tout : le faire accéder, au moins quelques heures par jour, à cette autre cellule que l’on appelle « l’Ecole » et qui est, à l’étage, une cellule un peu plus grande, plus lumineuse et avec l’immense avantage de disposer d’une table.

« Car enfin, enchaîne-t-il, il y a l’essentiel : le roman dont je suis en train de terminer le tout dernier chapitre et que j’écris, cette fois, en français… »

Il voit mon air surpris.

« Oui. Car il s’est passé, à partir de l’instant où j’ai posé le pied dans ce pays, une chose très bizarre et même extraordinaire. Je pense toujours à l’Italie, naturellement. Je pense aux victimes, par exemple, des groupes terroristes en Italie. Et c’est même la première fois que j’y pense vraiment, profondément, pas juste pour me disculper, dire et répéter que je n’ai pas tué, le prouver. Mais écrire en italien, ça, non, je n’y arrive plus ; c’est plus fort que moi ; c’est comme une porte qui se serait fermée ; et c’est la raison pour laquelle je me suis mis, donc, au français. Bref. Ceci pour dire que je termine le livre ici mais que tout le début est dans mon ordinateur et que mon ordinateur est resté dans mon dernier appartement, sans doute saisi par la police. Ma question est : croyez-vous qu’il y ait un moyen de le récupérer ?

- Peut-être, dis-je. Oui, il y a peut-être une solution. J’ai vu, avant-hier, le nouveau ministre brésilien de la justice et…

- Le ministre lui-même ? Tarso Genro ? »

A mon tour d’être surpris par sa surprise. Le contenu de la rencontre étant, depuis hier, du fait du ministre lui-même qui a tenu à convoquer la presse, relaté dans tous les grands journaux du pays, il faut croire qu’il a droit à Dostoïevski mais pas aux journaux.

« Oui, Genro. J’étais à Porto Alegre, sa ville, pour une conférence sur l’Amérique. Et j’ai profité de la circonstance pour lui demander un rendez-vous et venir lui dire ce que je dis, partout, depuis le début de votre affaire. A savoir que le terrorisme est, pour moi, le mal absolu et n’a, naturellement, aucune espèce d’excuse, jamais. Mais que l’hypothèse de votre innocence me semble être une hypothèse plus que sérieuse. Et que vous extrader vers un pays, l’Italie, qui ne rejuge pas les contumace équivaudrait à vous envoyer, sans vrai procès et sur la seule foi des accusations du repenti Pietro Mutti, à la case prison à vie…

- Et alors ? »

Je sens une telle attente dans cet « et alors » que j’hésite, cette fois, à lui répondre.

« Alors, je ne sais pas. Il m’a semblé attentif. Amical. Par moments, presque encourageant. Et me citant le cas, notamment, de ces Colombiens des FARC qui sont, eux, contrairement à vous, des assassins et que la Cour Suprême a décidé, pourtant, de ne pas extrader. D’autant…

- Oui ?

- D’autant que les Brésiliens sont des gens sérieux qui ne plaisantent pas avec le droit et qui, selon mes informations, n’ont pas tellement aimé la façon dont Rome a essayé de les rouler dans la farine. Savez-vous que le ministre italien de la Justice, sachant que le Brésil a supprimé de son Droit pénal la peine de prison à vie et risquait donc, ne serait-ce que pour cette raison, de refuser l’extradition, a cru malin d’écrire puis de téléphoner à son homologue brésilien pour lui dire « ne vous faîtes pas de souci ; il ne fera pas sa perpétuité ; on aménagera sa peine et il sortira, bien sûr, au bout de quelques années» ? Et ce, alors que, dans le même temps, il fanfaronnait dans la presse de son pays – et à l’adresse, cette fois, des familles de victimes et de l’opinion – en déclarant très exactement l’inverse : « non, non ; ne craignez rien ; si Battisti est extradé, on ne lui fera aucun cadeau ; il purgera jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à son dernier souffle, la peine à laquelle il a été condamné… »

« Oui, d’accord, m’interrompt-il, une pointe d’impatience dans la voix, et se rapprochant de la vitre blindée comme si, ce qu’il avait à me dire maintenant, il voulait me le chuchoter à l’oreille. D’accord, j’ai bien compris cela. Mais mon ordinateur ? Est-ce que vous pensez qu’on peut lui parler, aussi, de mon ordinateur ? »

Cesare Battisti joue sa liberté et, au sens propre, sa vie. Mais il est d’abord, à cet instant, un écrivain emprisonné.

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DEUXIEME DOCUMENT

Lettre à Tarso Genro, ministre de la Justice de Lula, le 3 Janvier 2008

Monsieur le Ministre,

Si j’ai, il y a deux ans, pris fermement parti contre la décision d’extrader Cesare Battisti vers l’Italie et si, aujourd’hui, non content de persister et de signer, je prends la responsabilité de m’adresser personnellement à vous, c’est pour des raisons, de forme et de fond, qui n’ont rien à voir avec je ne sais quelle complaisance avec la lutte armée qui embrasa l’Italie dans les années 70.
Je n’ai – faut-il le préciser ? – aucune espèce de sympathie pour le terrorisme.

Il n’a jamais, selon moi, ni circonstances atténuantes ni excuses d’aucune sorte.

Il n’y a jamais, nulle part, de situation qui justifie que l’on tue, de sang-froid, un civil.

C’est vrai au Pakistan.

C’est vrai au Proche-Orient.

Et c’était vrai, de la même façon, dans cette Italie des années de plomb où je disais déjà, à l’époque, face à des assemblées d’« autonomes » de Milan ou d’« extraparlementaires » de Bologne tentés de basculer, que le choix de la « lutte armée » était un choix terrible, inscrit dans l’histoire des fascismes et n’ayant plus qu’un très lointain rapport avec les idéaux d’émancipation.

Mais, déjà, première question… Et, concernant cette Italie des années de plomb, première incertitude : convient-il de parler de “terrorisme” ? comment définir la violence des groupes armés d’extrême gauche de l’époque ? Il y a là un vrai débat d’historiens, sur lequel je suis tenté d’écouter, au moins d’écouter, l’analyse de l’un des hommes les mieux placés pour en juger : Francesco Cossiga, qui fut ministre de l’Intérieur pendant ces années de plomb, organisa la répression, suspendit les lois normales et instaura les lois d’exception. Or que dit, au juste, Cossiga ? Il définit cette période italienne comme « une sorte de guerre civile de basse intensité ». Il plaide pour l’amnistie, estimant que “la guerre est finie” et que les “prisonniers doivent rentrer chez eux.” Et, dans une lettre à l’un de ces prisonniers, Persichetti, il écrit (nous sommes en 2002) : “« j’estime que l’extrémisme de gauche, n’était pas un terrorisme au sens propre » ; c’était « plutôt une « subversion de gauche », comme l’avait été à ses débuts le bolchevisme russe, c’est-à-dire un mouvement politique qui, se trouvant dans la situation de combattre un appareil d’État, usait de méthodes terroristes comme l’ont toujours fait tous les mouvements de libération, y compris la Résistance (l’assassinat d’un grand philosophe comme Giovanni Gentile – bien qu’il fût fasciste – alors qu’il marchait tranquillement dans la rue par des résistants des GAP [NdT : Groupes Armés Partisans, d'orientation communiste] florentins peut être jugé favorablement ou négativement, mais, d’un point de vue théorique, il n’en reste pas moins un acte de terrorisme), en croyant amorcer – et c’est là qu’était l’erreur, ne serait-ce que sur un plan formel – un mouvement véritablement révolutionnaire. ».

Je fus l’auteur il y a trente ans, Monsieur le Ministre, d’un livre qui s’intitulait « La Barbarie à visage humain » et qui plaidait sans indulgence pour ce bolchévisme dont parle Cossiga. Et je ne crois pas non plus que l’on puisse comparer, comme il semble le faire dans ce texte, l’épopée de la Résistance antinazie à l’aventure léniniste. Mais enfin Cossiga sait de quoi il parle. Nul n’est, moins que lui, enclin à manifester la moindre indulgence à l’endroit des soldats perdus de ces années italiennes et il refuse, pourtant, la qualification de « terroriste » pour les hommes comme Battisti. La liberté et, peut-être, la vie d’un homme étant en jeu, je suis enclin, je vous le répète, à entendre son argument et, en tout cas, à en tenir compte.

Mais bon…

Quel que soit le nom que l’Histoire donnera à la violence italienne de ces années, j’ai pris fermement la défense, donc, de Cesare Battisti. Et je voudrais vous redire ici, par écrit, comme lors de notre conversation, à Brasilia, dans votre bureau, il y a quelques mois, pourquoi.

Il y a des raisons, d’abord, qui ne vous concernent qu’indirectement et que je n’évoque donc que pour mémoire : elles touchent à l’état de l’Etat de droit en France.

Peut-être François Mitterrand a-t-il eu tort de donner asile, comme il l’a fait en 1981, à tous les anciens terroristes ou présumés tels, condamnés en Italie, mais qui avaient renoncé à la violence.

Mais voilà.

Les choses sont ce qu’elles sont.

Et ce sont neuf gouvernements successifs, de droite comme de gauche, qui ont entériné sa décision d’accueillir, sans exception, pour peu qu’ils aient déposé les armes, tous les anciens tenants de la « guerre révolutionnaire » en Italie.

Le problème, à partir de là, était simple.

On ne peut pas, quand on est un Etat de droit, instaurer une règle, la confirmer au fil des décennies et, un beau jour, sans crier gare, annoncer qu’elle ne vaut plus.

On ne peut pas dire à un homme et, en l’occurrence, à un écrivain : « vous pouvez nous faire confiance car les lois, la jurisprudence, la tradition françaises vous protègent », on ne peut pas lui donner l’hospitalité, le laisser s’installer chez soi, se marier, faire des enfants, avoir son nom dans l’annuaire, vivre à visage découvert, on ne peut pas lui donner une carte de séjour, le laisser publier ses romans, participer à des Salons du livre, des émissions de télévision, de radio – et puis, tout à coup, sans élément nouveau, lui signifier qu’on s’est trompé et qu’il retourne à la case prison.

Aurait-on eu la preuve que, sous ses dehors de père tranquille et d’auteur de romans, Battisti faisait des braquages, entretenait un réseau clandestin ou était lié à tel groupe renouant avec la violence – j’aurais compris le revirement.

Mais tel n’est pas le cas.

Personne, ni en Italie ni en France, n’a jamais dit rien de semblable.

Personne, nulle part, n’a contesté le fait que l’auteur de Cargo Sentimental et autres romans, au demeurant excellents, ait, sinon changé son âme (ce qui se passe dans l’intimité des cœurs ne regarde pas les tribunaux), du moins réformé sa conduite et tourné la page (la seule chose dont, en démocratie, la justice ait à connaître).

Personne n’a jamais nié qu’il soit devenu, sur la scène française et européenne, un vrai bon écrivain, soucieux de ce seul destin et respecté, à ce titre, par ses pairs et, en particulier, par votre serviteur.

Et c’est pourquoi il était choquant, que dis-je ? révoltant  de venir lui dire, du jour au lendemain, que c’est nous qui changions d’avis et que sa place était en Italie.

Question de principe.

Première question de principe qui, je le répète, nous concerne, nous, Français, citoyens d’un Etat de droit dont il n’était  pas pensable que les règles puissent varier ainsi, au gré des gouvernements – mais qui ne peut pas ne pas intéresser, Monsieur le Ministre, l’homme de principe et de droit que vous êtes aussi.

Je comprends qu’un ancien garde des Sceaux français, partisan de l’extradition, puisse se sentir « ému » – sic – chaque fois que viennent à sa conscience les images des victimes des PAC.

Mais la justice se fait avec des règles, pas avec des émotions.

Elle s’appuie sur une jurisprudence, pas sur les états d’âme de tel ou tel, fût-il ministre.

Et elles sont précisément faites, ces règles et ces jurisprudences, pour refroidir les passions – fussent-elles vertueuses et compassionnelles.

Il y a des raisons qui, ensuite, tiennent à l’Italie et aux particularités de sa justice pénale – et là, Monsieur le Ministre, votre gouvernement est concerné au premier chef.

Je n’ai jamais prétendu que cette Italie d’aujourd’hui, qui vous demande de lui livrer Battisti,  ne fût pas un pays démocratique.

Je crois juste qu’il arrive à toutes les bonnes justices de commettre des erreurs et que le risque est redoublé quand existent, dans un code pénal, des failles qui, exposées à une situation exceptionnelle, produisent des effets eux-mêmes exceptionnels.

Dans le cas de l’affaire Battisti, je vois deux failles de cette sorte – sur lesquelles je me permets, comme lors de notre  rencontre de l’an dernier, d’attirer votre attention.

Le statut des repentis, d’abord, c’est-à-dire de ces criminels qui, non contents de rompre avec leur passé, décident de se mettre à table et, en échange des informations qu’ils détiennent ou prétendent détenir, pour prix des noms d’anciens complices qu’ils donnent à la justice et qui permettront à l’enquête d’avancer, obtiennent, pour eux-mêmes, des remises ou des suppressions de peine.

Non que le principe soit incompréhensible.

Et tant mieux si, par ce biais, l’on brise la loi du silence qui est au cœur de toutes les menées mafieuses et, en particulier, des menées terro­ristes.

Mais peut-on bâtir un réquisitoire sur des témoignages qui, si précieux soient-ils, sont d’une fiabilité relative ?

Peut-on envoyer un homme finir ses jours en prison sur la seule foi d’un criminel dont on sait que le châtiment sera inversement proportionnel à la quantité de crimes qu’il lui aura mis sur le dos ?

C’est très exactement ce qui s’est passé dans le cas de Battisti comme d’ailleurs, ultérieurement, dans celui d’Adriano Sofri.

Le dossier comporte d’autres éléments, sans doute. Il contient des témoignages de gens qui, présents à proximité des lieux des meurtres d’Antonio Santoro et Andrea Campagna, jurent l’avoir reconnu, sans en être vraiment certains, tout en le prétendant quand même. Mais ce sont des témoignages fragiles. Ce sont des témoignages de mineurs ou de déséquilibrés. En sorte que le seul élément solide, la seule déposition clairement à charge, la seule pièce du dossier sur la base de laquelle a pu être prononcé le décret d’extradition de la France vers l’Italie et sur laquelle se fonde, de nouveau, l’Italie pour demander  au Brésil de lui livrer Battisti, c’est la parole de ce fameux Pietro Mutti dont je répète qu’il achète son salut en accablant son ancien camarade…

Cela est-il juste ?

Peut-on accepter, la conscience tranquille, pareil marché?

Et la première des précautions ne serait-elle pas d’entendre, juste entendre, dans l’enceinte d’un tribunal où il comparaîtrait en personne, la parole de celui qui, face à ces accusations terribles, ne cesse de répéter : « eh bien non, justement… j’ai été membre d’une bande armée… j’ai appelé à la violence… mais il se trouve que tuer, de mes mains vraiment tuer, cela non, je ne l’ai pas fait… » ?

Car c’est là qu’apparaît la seconde faille – c’est là que le droit italien révèle sa seconde zone problématique et, en la circonstance, catastrophique : le régime de la contumace et le fait qu’un individu condamné, comme Battisti, en son absence n’aura, si vous l’extradez, pas droit à un nouveau procès où il puisse, cette fois, s’expliquer.

Je sais, bien entendu, que cette règle est une règle ancienne qui n’a rien à voir avec les lois d’exception promulguées dans les années soixante-dix.

Je sais qu’elle résulte d’une tradition qui, à l’inverse de la France où l’on traîne, s’il le faut, les prévenus de force en cour d’assises, leur laisse le choix, s’ils le veulent, de ne pas se défendre eux-mêmes.

Et je sais surtout comment, en réponse à un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme stigmatisant ce principe ancien mais jugé, à juste raison, non conforme à la pratique judiciaire en vigueur dans les autres pays de l’Union, un décret-loi de février 2005 a proposé que ladite règle ne vaille que pour autant : 1. que le condamné ait eu « connaissance des poursuites engagées contre lui » ; 2. qu’il ait « renoncé de manière claire à son droit à comparaître » ; et 3. qu’il ait été « représenté par un avocat de son choix ».

Mais justement.

Outre que cet arrêt prouve bien que le régime italien de la contumace n’était pas conforme aux normes de la Cour des droits de l’homme de Strasbourg, outre qu’il donne raison à ceux des adversaires de l’extradition qui, comme moi ou comme l’ancien candidat centriste à la Présidence de la République François Bayrou, s’inquiétaient de ce qu’un homme puisse, en Europe, passer le restant de ses jours en prison sans avoir eu la possibilité de répondre des faits qui lui sont reprochés, il n’en pose que mieux la question de fond.

Cesare Battisti a toujours déclaré qu’il n’avait pas été informé des procès engagés contre lui.

Son avocat Giuseppe Pelazza a témoigné, sous serment,  devant la chambre de l’instruction de Paris qu’il n’avait pas eu de contacts avec lui entre 1982 et 1991.

Ses avocats d’aujourd’hui, français et brésiliens, sont en mesure de prouver que les documents produits par les juges et censés démontrer qu’il avait désigné, depuis le Mexique, ses défenseurs, étaient des faux.

Que se serait-il passé, alors,  s’il avait été extradé ?

Que se passerait-il, maintenant, s’il était livré ?

Tomberait-il dans la catégorie heureuse des condamnés qui ont droit à un nouveau procès ? ou refuserait-on de l’entendre, considérerait-on qu’il a eu connaissance de tout, qu’il a défini lui-même, à distance, sa ligne de défense et qu’il n’entre donc toujours pas dans l’épure de la loi revue et corrigée ?

Vos interlocuteurs italiens s’entêtent, je vous le répète, dans une détermination qui est un défi à la raison.

Ils persistent, contre l’évidence, à refuser de voir, par exemple, que les documents produits étaient des faux.

Et c’est pourquoi Battisti, s’il rentrait aujourd’hui en Italie, n’aurait aucune chance de bénéficier du procès équitable auquel, comme tout homme il a droit.

Repenti plus contumace…

Un homme accusé sur la seule foi d’un ancien complice qui achète, en l’accusant, sa propre liberté – et un homme qui, s’il était aujourd’hui livré, n’aurait pas le droit élémentaire d’être confronté à son délateur…

Il y a là quelque chose qui ne va pas.

Il y a là une injure au sens commun à laquelle il est difficile de se résoudre.

Je ne demande pas le pardon : ces crimes, si Battisti les avait commis (ce qui, je le répète, reste à prouver et dont, personnellement, je doute), seraient des crimes terribles ; et seuls les survivants, ou les ayants droit des victimes, seraient fondés à pardonner.

Je ne suis même pas certain que, dans cette hypothèse, je demanderais de gaieté de cœur l’amnistie : encore que trente ans, après tout… une démocratie ne peut-elle, au bout de trente ans, quand un homme a refait sa vie, considérer l’hypothèse de l’amnistie ? la France qui, quatre ans après, quatre ans ! amnistia les criminels de l’OAS était-elle fondée, vraiment, à se draper, sur ce point, dans la posture de l’intransigeance ? et vous, amis Brésiliens, quelle serait votre position face à des crimes commis sur votre sol il y a trente ans et que l’intéressé, au demeurant, nierait farouchement avoir commis ?

Mais la question, de toute façon, n’est pas là.

Je plaide juste pour un procès équitable, dépassionné, conforme aux principes du droit européen et du bon sens – je plaide pour que Cesare Battisti soit assuré de pouvoir faire face, en personne, à son passé et son destin.

Et cela n’est pas possible dans l’Italie telle qu’elle est aujourd’hui.

Et puis il y a les questions, enfin, liées à l’histoire du terrorisme européen

Car dire que le terrorisme n’a pas d’excuse ne veut pas dire qu’il n’a pas d’histoire.

Et tous les observateurs de la scène italienne, tous les témoins, les rescapés, tous ceux qui, comme Alberto Franceschini dans ses conversations avec Giovanni Fasanella (Brigades Rouges, éditions du Panama) ont commencé de nous livrer leur part de vérité, savent que, pour une histoire, ce fut une sacrée histoire : lourde ; complexe ; pleine, non seulement de bruit et de fureur, mais d’ambiguïtés, de chassés-croisés d’hommes et d’idées, de complicités vertigineuses – tous savent qu’il y eut là un nœud de causalités et de surdéterminations qui, même s’il ne change rien à la nature de ce qui s’est produit, même s’il n’atténue nullement la responsabilité personnelle de ceux qui prirent les armes ou exhortèrent d’autres à les prendre, fait, qu’on le veuille ou non, partie du tableau d’ensemble et doit être pris en compte si l’on veut, réellement, changer d’époque.

Le rôle des services secrets dans le déploiement de ce que l’on a appelé la stratégie de la tension…

La part, du côté de l’Etat, de la condamnation et de la provocation, de la résistance démocratique à la violence et de la décision, parfois, de la laisser monter pour mieux la réduire…

Les mystères de l’affaire Moro…

Ceux de la Piazza Fontana…

Le rôle trouble, du début à la fin de l’aventure, de certains éléments du Parti communiste italien…

Le mythe – dont nous sommes loin, hélas, d’être débarrassés – du « vrai » communisme et de la Révolution trahie mais ressuscitée…

L’autre grand mythe, si étrange, et dont nous eûmes, avec la Gauche prolétarienne, une version hexagonale, de la Résistance interrompue, avortée, renouée – l’hallucination, presque le délire, qui virent tant de jeunes gens, nés trop tard dans un monde qui n’avait pas eu le temps de vieillir (c’est-à-dire, en clair, de faire le deuil, tout le deuil, de ses illusions, de ses rêves inaboutis, de ses espoirs de rédemption, de ses crimes aussi), l’hallucination, donc, qui les fit, dès la fin des années soixante, s’instituer les héritiers des résistants de 1940 et de leur geste inachevée…

Ces histoires de pères coupables et de fils pénitents…

Ces caches d’armes, dans les montagnes, où d’anciens Partisans conduisaient de jeunes émules qui allaient – mais le savait-on ? – si cruellement les bafouer…

Ces chrétiens aussi – tel ancien de l’Action catholique, tel ambassadeur itinérant du Vatican en Amérique du Sud – qui, au moment où Cesare Battisti et les siens s’enthousiasment pour Guevara, découvrent, eux, Camillo Torres, le prêtre guérillero colombien…

Les liens avec l’extrême droite…

Le nœud, oui, connivence et rivalité mêlées, avec des groupuscules fascisants du type d’Avanguardia nazionale : n’y a-t-il pas des magistrats qui croient, aujourd’hui encore, en l’existence d’une technostructure occulte, et jamais démantelée, qui aurait manipulé les deux terrorismes noirs et rouges ?

Qui a instrumentalisé qui ?

Qui, dans cette cacophonie, a soufflé quoi ?

D’où venait l’argent ?

Quels liens avec les services de l’Est ?

Avec les organisations palestiniennes radicales ?

Avec la RAF allemande ? l’IRA irlandaise ? l’ETA basque ?

Et Silvano Girotto, alias Frère Mitraillette ? Et Cesare Mondini ? Et Vanni Mulinaris, alias Monsieur Louis ? Et Feltrinelli, alias Osvaldo, l’agent de La Havane et l’homme des liens avec ce que l’on appelait encore (autres temps ! autre monde !) le camp socialiste ? N’est-il pas, Giangiacomo Feltrinelli, l’un des personnages les plus troubles, les plus énigmatiques, les plus décisifs, de ces années ? Et quid de Günter, le mystérieux artificier Günter, qui était proba­blement là, dans les parages du pylône fatal, quand l’éditeur milliardaire s’est électrocuté et dont nul, bizarrement, n’a plus jamais entendu parler ? Et Paris ? On nous rebat les oreilles avec le Paris de la doctrine Mitterrand et de l’époque où le terrorisme avait déjà entamé son reflux : mais que ne nous parle-t-on de la plaque tournante que fut Paris au pic des années de plomb ? que ne fait-on le procès, au lieu du lampiste Battisti, de l’Institut Hyperion, cette soi-disant école de langues, officiellement basée à Paris, et dont le général della Chiesa croyait, au moment de sa mort, qu’elle était le vrai QG stratégique clandestin des organisations terroristes opérant en Italie ? Tous ces hommes ont disparu. Morts, ou juste disparus. Mais comment, sans eux, raconter l’aventure ? Comment, sans retrouver leur trace, donner une image juste de ces années ? Que vaudrait une histoire de ces épisodes de l’histoire italienne où Cesare Battisti tiendrait le premier rôle et d’où serait absent un Giangiacomo Feltrinelli ?

Alors rien, bien sûr, ne devrait, en théorie, empêcher de faire les deux.

Il faudrait, idéalement, se mettre en situation de juger et les premiers et les seconds rôles.

Mais ce n’est pas ce que l’on fait.

Et j’observe que la façon dont on procède, cette façon de prendre un homme, d’en faire une sorte de monstre, de lui coudre dans le corps tout le paquet de crimes de son organisation et, de proche en proche, de la violence italienne en général, est le plus sûr moyen de ne pas raconter, vraiment, toute cette histoire – tragique, complexe, pleine de doubles fonds, de leurres, de cadavres dans les placards, de fausses évidences, de vrais coupables et d’innocents professionnels échangeant leurs crimes et leurs mobiles.

Qu’on le pende et qu’on n’en parle plus, disaient, à en croire Gershom Scholem dans un échange avec Hannah Arendt, ceux qui voulaient faire d’un grand et fameux procès des années soixante le point final du travail de remémoration et de deuil.

Les crimes imputés à Battisti ne sont pas, loin s’en faut, des crimes contre l’humanité. Et, de ces crimes eux-mêmes, des meurtres du gardien de prison Santoro et du policier Campana, il est, je le redis une dernière fois, parfaitement possible qu’il soit innocent. Mais dans la diabolisation dont il est l’objet, dans le ton sur lequel on nous dit « qu’on l’extrade et qu’on en finisse ! qu’on le mette en prison et qu’on tourne enfin la page ! », il y a quelque chose de la même logique oublieuse et perverse.

Je crois, moi aussi, qu’un homme qui a fauté doit payer sa dette à la société (encore que ce genre de règle ne devrait pas connaître d’exception et que l’on s’étonne de voir les assassins – membres d’un groupe d’extrême droite – de la Piazza Fontana, à Milan, bénéficier, eux, d’une clémence dont il n’est pas question pour Battisti).

Mais je crois que cette dette-là ne peut ni ne doit s’acquitter au détriment de l’autre dette, non moins essentielle, et non moins impayable, qui est la dette de vérité (et dont chacun sent bien qu’elle est en train, en Italie comme en France, de passer aux pertes et profits de ce que l’on nous présente, déjà, comme le solde des années de plomb).

C’est un autre principe.

Et c’est une autre raison, la dernière, de vous adjurer de ne pas céder à une logique qui, dans l’état actuel des choses, est une logique de règlement de comptes.

Dira-t-on que cela fait beaucoup de principes pour un seul homme ?

Et pour un homme dont, de surcroît, les « braves gens » de la grande presse ne cessent de nous seriner qu’il n’est pas particulièrement sympathique ?

Eh bien oui.

Précisément.

Car les principes ne se divisent pas.

Ils ne font, surtout, pas acception de personnes.

Et je dirai même, pour être tout à fait franc, qu’aurais-je douté, aurais-je hésité, par exemple, il y a deux ans, à préfacer l’édition française de son dernier livre, aurais-je été tenté de me dérober, de passer discrètement mon tour, aurais-je été, tout simplement, requis par d’autres urgences, qu’il y a dans la façon même dont on me répète, partout, « les principes, d’accord ! mais pas là ! pas lui ! pas ce personnage si raide, si fier, si peu prompt à l’expiation ! » quelque chose de franchement nauséabond qui aurait fini de me convaincre.

Défendre un principe quand l’affaire est incontestable et le héros flatteur, je l’ai maintes fois fait et c’est facile.

Défendre le même principe quand la cause est difficile, que le héros n’a ni « bonne tête » ni « bonne presse », et que vous sentez, par-dessus le marché, que sa vision du monde et la votre demeurent très éloignées, voilà qui est plus difficile mais, selon moi, non moins nécessaire.

Que vaudraient les principes de cohérence du Droit (en France), de présomption d’innocence et de responsabilité personnelle d’un condamné par contumace (en Italie), que vaudrait (dans nos deux pays, donc en Europe et, au-delà de l’Europe, chez vous, Monsieur le Ministre, au Brésil) le principe d’historisation nécessaire des grandes déraisons collectives, que vaudrait la loi, hélas jamais démentie, qui veut qu’en ces matières l’amnésie soit mère de la répétition et que la production d’un bouc émissaire ouvre toujours, nécessairement, la voie au retour compulsif des fautes dont on se décharge en les lui imputant, que vaudraient ces régularités et ces règles si elles devaient ne pas résister à l’épreuve du miroir que leur tend ce galeux, ce pelé, cet infréquentable Battisti – que vaudraient des principes qui, en un mot, se révéleraient incapables de soutenir l’éclat de ce cas Battisti ?

Il vous appartient, Monsieur le Ministre, de défendre ces principes que nous avons, nous, Européens, si tristement bafoués.

Vous voilà en charge de la redoutable tâche de vous instituer gardien des mots et des concepts dont nous savons que le mauvais usage ne fait qu’ajouter à la déraison du monde.

Cesare Battisti, cet écrivain, peut-être cet innocent, cet homme que l’on accuse, en tout cas, de crimes commis il y a trente ans  et sur la foi de preuves inconsistantes, est désormais entre vos mains.

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TROISIEME DOCUMENT

Lettre au Président du CONARE (14 septembre 2008)

De Bernard-Henri Lévy
à
Dr. Luiz Paulo Teles Ferreira Barreto
Presidente do CONARE
Ministério da Justiça

Monsieur le Président,

Lors de l’arrestation de Cesare Battisti à Rio de Janeiro en mars 2007, je me suis rendu au Brésil pour le voir à la prison de Brasilia, puis je rencontrai le ministre de la Justice, M. Tarso Genro, afin de lui exposer toutes les raisons de mon soutien à cet homme, bien que je sois opposé depuis toujours à toute forme de violence dans le combat politique. J’ai depuis écrit au Président Luiz Inácio Lula dans le même sens. J’expliquai au Président les motifs nombreux pour lesquels, en conscience, je me suis opposé, dès l’origine de cette affaire, à l’extradition de Cesare Battisti.

En premier lieu, il y eut cette très choquante rupture d’une Parole d’Etat, de notre République, par le président Jacques Chirac. Pour pouvoir extrader Battisti, et une quinzaine d’autres anciens activistes italiens, la France brisa cette promesse d’Etat solennelle, décrétée en 1985, et respectée pendant dix-neuf années, par neuf gouvernements de gauche comme de droite, y compris par le gouvernement où Jacques Chirac était alors Premier Ministre. Cette parole d’honneur engageait définitivement notre pays à offrir le refuge aux anciens activistes de gauche italiens ayant renoncé à la violence, ce qui était le cas indiscutable de Cesare Battisti depuis trente années.

En second lieu, il y eut l’absence totale d’une justice normale pour cet homme, condamné à vie en Italie, en son absence, par un tribunal hors normes. Certes, l’Italie était une démocratie, nul ne peut le nier. Mais il arrive à toutes les justices de commettre des erreurs et ce risque est redoublé quand existent, dans un code pénal, des failles qui, exposées à une situation exceptionnelle, produisent des effets eux-mêmes exceptionnels. Ce fut le cas des tribunaux italiens, nous le savons tous, durant les années de plomb.

Et dans le cas de Battisti, je vois deux très graves failles juridiques susceptibles d’attirer votre attention.

Le statut des « repentis », d’abord, c’est-à-dire de ces criminels qui, en échange de leurs accusations, obtiennent, pour eux-mêmes, des remises ou même des suppressions de peine. Ce qui fut le cas de l’ancien chef de groupe qui accusa Battisti, absent à son procès, des charges qui pesaient sur lui-même et certains de ses amis présents. Peut-on, M. le Président, envoyer un homme finir ses jours en prison sur la seule foi d’un criminel dont on sait que le châtiment sera inversement proportionnel à la quantité de crimes qu’il aura mis sur le dos de cet homme ? C’est très exactement ce qui s’est passé dans le cas de Battisti comme d’ailleurs, ultérieurement, dans celui d’Adriano Sofri. La justice italienne libéra le criminel et “repenti” Pietro huit ans plus tard, et personne ne sait ce qu’il est devenu.

D’autre part, Cesare Battisti a toujours déclaré qu’il n’avait pas été informé des procès engagés contre lui.

Et c’est la vérité, M. le Président.

Ses avocats d’aujourd’hui, français et brésiliens, sont en mesure de prouver que les documents produits par les juges et censés démontrer qu’il avait désigné, depuis l’Italie et le Mexique, ses défenseurs, étaient des faux.

Vos interlocuteurs italiens s’entêtent dans une détermination qui est un défi à la raison. Ils persistent, contre l’évidence, à refuser de voir, par exemple, que les documents produits étaient des faux. Ils persistent, contre toute honnêteté juridique, à ne pas livrer au Brésil le premier procès de Cesare Battisti, en sa présence, à l’issue duquel il fut reconnu innocent de tout crime de sang.

L’Italie est le seul pays d’Europe qui accepte un jugement par contumace et ne refait pas un procès en présence de l’accusé. C’est pourquoi Battisti, s’il rentrait aujourd’hui en Italie, n’aurait aucune chance de bénéficier du procès équitable auquel, comme tout homme, il a droit.

Je plaide juste pour un procès équitable, dépassionné, conforme aux principes du droit européen et du bon sens – je plaide pour que Cesare Battisti soit assuré de pouvoir faire face, en personne, à son passé et son destin. Et cela n’est pas possible dans l’Italie telle qu’elle est aujourd’hui. Une Italie où Silvio Berlusconi vient, il y a quelques semaines, de faire voter une loi pour s’amnistier lui-même.

Et, Monsieur le Président, il existe aussi l’Histoire des années de plomb. Tous les observateurs de la scène italienne, tous les témoins, les rescapés, tous ceux qui ont commencé de nous livrer leur part de vérité, savent que cette histoire fut lourde, complexe, pleine, non seulement de bruit et de fureur, mais d’ambiguïtés, de chassés-croisés d’hommes et d’idées, de complicités vertigineuses – tous savent qu’il y eut là un nœud de causalités et de surdéterminations qui, même s’il ne change rien à la nature de ce qui s’est produit, même s’il n’atténue nullement la responsabilité personnelle de ceux qui prirent les armes ou exhortèrent d’autres à les prendre, fait, qu’on le veuille ou non, partie du tableau d’ensemble et doit être pris en compte si l’on veut, réellement, changer d’époque.

Les années de plomb : il y eut le rôle des services secrets dans le déploiement de ce que l’on a appelé la “stratégie de la tension”… Il y eut, du côté de l’Etat, condamnation et provocation, résistance démocratique à la violence mais aussi décision, parfois, de la laisser monter -ou de la faire monter- pour mieux la réduire… Il y eut la CIA, il y eut Gladio… Il y eut la Loge P2, dont Silvio Berlusconi était membre… Il y eut les mystères de l’affaire Moro… Ceux de la Piazza Fontana… Ceux de la gare de Bologne… Le rôle trouble, du début à la fin de l’aventure, de certains éléments du Parti communiste italien…

Que vaudrait une histoire de ces épisodes de l’histoire italienne où Cesare Battisti tiendrait le premier rôle et d’où serait absent un Giangiacomo Feltrinelli ? Cesare Battisti fit partie, tout au contraire, de ces inconnus, de ces obscurs, de ces milliers de jeunes gens anonymes. Que vaut de lui faire tenir aujourd’hui un rôle qu’il n’occupa jamais ? Cela est un non sens historique, un non sens juridique, et le seul sens qui explique ce contre-rôle est actuel et politique.

J’observe que la façon dont on procède depuis quatre années, cette façon de prendre un seul homme, d’en faire une sorte de monstre, de lui coudre dans le corps tout le paquet de crimes de son organisation et, de proche en proche, de lui faire endosser la responsabilité de la violence italienne en général, est le plus sûr moyen de ne pas raconter, vraiment, toute cette histoire – tragique, complexe, pleine de doubles fonds, de leurres, de cadavres dans les placards, de fausses évidences, de vrais coupables et d’innocents professionnels échangeant leurs crimes et leurs mobiles.

Et j’observe aussi que dans cette manière de faire, le gouvernement italien pratique ce qu’on doit bien appeler une véritable persécution individuelle, ciblée sur un homme, dont il a fait contre toute évidence un symbole des années de plomb. Et que ce gouvernement  espère à présent emprisonner pour l’exemple. Et qu’il se taise, tout comme nous, ses défenseurs, Monsieur le Président. L’Italie, nous le voyons en France et au Brésil, emploie des moyens démesurés pour obtenir cette extradition. Cela est anormal, aberrant. Si Cesare Battisti devait aller en prison à vie, alors oui, il deviendrait bel et bien un prisonnier politique en Italie, un prisonnier sans preuve et procès, et cela, peut-on l’accepter dans nos démocraties ?

Les crimes imputés à Battisti ne sont pas, loin s’en faut, des crimes contre l’humanité. Et, de ces crimes eux-mêmes, des meurtres du gardien de prison Santoro et du policier Campana, il est, je le redis une dernière fois, parfaitement possible qu’il soit innocent. Mais dans la diabolisation dont il est l’objet, dans le ton sur lequel on nous dit « Qu’on l’extrade et qu’on en finisse ! Qu’on le mette en prison et qu’on tourne enfin la page ! », il y a quelque chose d’une logique oublieuse et perverse. Il y a le choix inacceptable de faire le “sacrifice” -au sens propre, ancien, antique- d’un homme pour que n’apparaisse pas la vérité crue de l’histoire. Cette vérité, l’Italie n’est pas encore prête à la confier aux historiens, elle demeure encore protégée, dissimulée. Mais peut-on laisser l’Italie sacrifier la vie d’un homme pour servir son désir de silence ?

Vous voilà en charge, Monsieur le Président, vous et vos éminents collègues du CONARE, avec la récente et légitime demande de refuge politique –car la vie de Cesare Battisti est en danger en Italie, je n’en doute nullement-, de la redoutable tâche de vous instituer gardien des mots et des concepts dont nous savons que le mauvais usage ne fait qu’ajouter à la déraison du monde. Cesare Battisti, cet écrivain, peut-être cet innocent, cet homme que l’on accuse, en tout cas, de crimes commis il y a trente ans et sur la foi de preuves inconsistantes, est désormais entre vos mains. Il appartient au CONARE, en lequel nous croyons, car il incarne un Brésil plus juste que ne le furent la France et ses tribunaux, de défendre des principes et des droits que nous avons, nous, Européens, si tristement bafoués. Il lui appartient de rendre son avis sur la très anormale et exceptionnelle persécution ad hominem dont Cesare Battisti est victime de la part des plus hauts responsables italiens; il lui appartient de ne pas céder à une logique qui, dans l’état actuel des choses, est une logique de règlement de comptes.

Tant de choses désolent la justice de la France, celle de la Cour européenne aussi en cette affaire, que je souhaite, M. le Président, avec l’expression de mon respect le plus sincère, que votre grand pays honorera les principes qui furent oubliés en France et en Italie, en offrant le refuge à Cesare Battisti,

Bernard Henri Lévy.

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QUATRIEME DOCUMENT

Deuxième lettre à Tarso Genro, Paris, le 6 décembre 2008

Excelentíssimo. Senhor. Tarso Genro
Ministro da Justiça

Senhor Ministro,

La décision négative du CONARE concernant Cesare Battisti, le vendredi 28 novembre, m’incite, après notre conversation à Brasilia, après la lettre que je vous écrivis en février 2007, à revenir vers vous une nouvelle fois, tant la défense de cet homme  contient aussi, outre celle de sa vie, la défense de principes qui forment encore notre chemin le plus sûr, le plus juste. Principes qui, lorsqu’un pays qui les respecte s’égare et les néglige –ainsi que le fit la France il y a quatre ans-, se voient parfois rappelés par un autre pays, nous évitant alors les enchaînements cumulés et menaçants du déséquilibre.

Il y a bien sûr les éléments que je vous exposai auparavant. Il y a la promesse d’Etat du Président Mitterrand envers les anciens activistes italiens, il y a aussi notre devoir de connaissance : celle de l’histoire secrète des années de plomb, l’histoire qui n’est pas encore dite, l’histoire de ces responsabilités occultées et dont les acteurs majeurs ne furent pas inquiétés. L’histoire aussi des failles authentiques de la justice italienne de ce temps. Et, dans le cas de Cesare Battisti, les questions très graves de la contumace, de l’usage de faux mandats pour le représenter, de l’utilisation des repentis, et, pour finir, une condamnation à vie sur la  seule parole du chef coupable, Pietro Mutti. Et je n’oublie pas ce premier procès de 1981 qui le déclara non coupable des homicides de son groupe. Ainsi que beaucoup d’autres éléments, extrêmement troublants, qui nous dirigent, pour le moins, vers une solide présomption d’innocence. Et même si, Monsieur le Ministre, le droit ne nous autorise pas à contredire le jugement du tribunal italien, jusque dans quelle mesure peut-on fermer les yeux, les yeux de la justice et ceux de la conscience, quand l’Italie demande l’emprisonnement à vie d’un homme qui n’aurait pas commis ces crimes ? Pouvons-nous, hommes de conscience et de droit, hommes de scrupules nécessaires, nous qui pensons qu’il n’y a pas d’ordre qui tienne quand il se nourrit d’une injustice, et ne serait-ce que d’une seule, pouvons-nous fermer les yeux sur le calvaire qui attend Cesare Battisti, de surcroît aujourd’hui malade, s’il est envoyé en prison à vie, quand son histoire exhibe une telle masse de doutes et d’interrogations légitimes ? Pouvons-nous laisser se dérouler jusqu’au bout le froid processus dans lequel vos interlocuteurs italiens se sont engagés, avec un entêtement dont on chercherait aujourd’hui vainement le sens ?

Je ne sais s’il existe au Brésil une clause humanitaire telle celle que le Président Sarkozy fit valoir pour qu’une femme malade, Marina Petrella, n’achève pas son existence en prison, trente ans après les faits. C’était là un acte courageux, fait de discernement et d’humanité, et qui apaisa finalement les esprits, français comme italiens. Et je suis certain que la législation du Brésil dispose elle aussi des moyens de protéger un homme menacé d’un sort si disproportionné, si déraisonnable et même irrationnel, en regard de sa responsabilité réelle. Et je crois que, à la différence de la justice française il y a quatre années, la justice brésilienne saura replacer cette affaire sur le chemin de la raison, dont elle est sortie depuis trop longtemps.

C’est avec cette confiance, et avec cet espoir, toujours, qu’il est possible de mettre fin à la trajectoire de la déraison, que je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, à l’assurance de ma plus haute considération,

Bernard-Henri Levy.

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CINQUIEME DOCUMENT

Lettre à Lula (versions française, anglaise, brésilienne)

VERSION FRANCAISE

Monsieur le Président, cher Lula.

Je sais que le débat autour du cas de Cesare Battisti, cet ancien militant des Prolétaires armés pour le communisme accusé d’actes de terrorisme dans l’Italie des années 1970, fait rage dans votre pays.

Et je sais aussi que le jeu des institutions brésiliennes, l’épuisement des procédures prévues dans votre démocratie, le partage des voix au sein de la Cour suprême, font que c’est désormais à vous, et à vous seul, qu’il appartient de décider si l’ancien militant, devenu écrivain à succès, doit ou non être extradé vers l’Italie.

Je voudrais vous dire d’abord, Monsieur le Président, que nul n’a plus que moi le terrorisme en horreur.

Et je voudrais qu’il soit clair que la lutte contre ce terrorisme, la lutte contre le droit que s’arrogent certains, en démocratie, de faire eux-mêmes la loi et de recourir aux armes pour faire entendre leur voix,  est l’une des constantes, peut-être la constante, de toute ma vie d’homme et d’intellectuel.

Si je m’adresse néanmoins à vous c’est parce qu’il n’est justement pas établi que Cesare Battisti soit ce terroriste que dépeint une partie de la presse italienne et dont les crimes, s’il les avait commis, ne mériteraient aucune indulgence.

Il a été condamné comme tel, je le sais bien, par un tribunal régulier,  dans un pays dont je ne songe pas un instant à mettre en doute le caractère démocratique.

Mais, aux meilleures démocraties, il peut arriver – la France de la guerre d’Algérie en sut quelque chose – de connaître des ratés et de commettre des injustices.

Et le procès de Cesare Battisti, ce procès qui l’a reconnu coupable, il y a vingt et un ans, des meurtres de Santoro et de Campagna soulève, en la circonstance, trois  questions au moins – auxquelles un homme épris de justice et de droit ne peut pas être insensible.

La première touche aux témoignages et aux preuves qu’a produits l’accusation et sur la foi desquels  Battisti a été condamné : ce sont,  pour l’essentiel, les témoignages d’un repenti c’est-à-dire d’un vrai criminel qui a troqué, à l’époque, sa propre impunité en échange de la dénonciation de certains de ses camarades – Cesare Battisti avait fui au Mexique, puis en France ; et le repenti, Pietro Mutti lui a mis sur le dos la totalité des crimes de l’organisation dont ils étaient, tous deux, les militants – ce qui, tous les observateurs en conviennent, n’est ni particulièrement moral ni même très vraisemblable s’agissant d’un garçon qui avait, alors, quelque 20 ans.

La seconde touche à un point de principe de la justice italienne et au fait que, contrairement à ce qui se passe dans votre pays ou dans le mien, les condamnés par contumace n’ont pas, s’ils sont rattrapés, ou s’ils se rendent, ou si on les extrade, droit à un nouveau procès où ils pourront réellement s’expliquer. Aussi, si vous décidiez de refuser à Cesare Battisti le statut de réfugié et si vous laissiez donc se faire la procédure d’extradition, il irait, sitôt rentré en Italie, droit à la case prison à vie (puisque telle est la peine, sans appel, qui fut prononcée dans le procès de contumace) et serait le seul condamné à la prison à vie qui n’aurait jamais eu le loisir de rencontrer  ses juges, de leur être physiquement confronté et de pouvoir répondre en personne, de visage à visage, des crimes qui lui sont imputés.

Et puis j’ajoute enfin ce détail dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’en est pas un: Cesare Battisti nie les crimes qui lui sont imputés; nombreux sont ses collègues écrivains et nombreux sont les juristes qui, après examen du dossier, estiment plausible son innocence; en sorte que nous courons le risque de voir finir ses jours en prison un homme dont le seul crime serait, dans ce cas,  d’avoir cru, dans sa jeunesse, dans les théories de la violence révolutionnaire.

J’aime le Brésil, Monsieur le Président.

J’aime l’exemple qu’il donne au monde d’une politique fidèle aux idéaux du progressisme en même temps qu’aux principes de mesure et de sagesse.

Et je serais consterné – nous sommes nombreux, dans le monde, qui serions consternés – de voir « notre » Lula écorner une tradition d’accueil aux réfugiés qui est l’honneur de votre pays.

Extrader Battisti créerait un dangereux précédent.

Ne pas l’extrader montrerait au monde, qui a les yeux fixés sur le Brésil et sur vous, qu’il y a des principes que n’achètent ni la Raison d’Etat ni la logique des Monstres froids.

Je vous prie d’accepter, Monsieur le President, l’expression de ma sympathie, de mon admiration et de ma fervente espérance.

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VERSION BRESILIENNE

Ao Exmo. Senhor LUIZ INÁCIO LULA DA SILVA
Presidente da República Federativa do Brasil

Prezado Presidente Lula

Tenho conhecimento que o debate sobre o caso Cesare Battisti, antigo militante dos Proletários Armados pelo Comunismo, acusado de atos de terrorismo na Itália nos anos setenta, causa indignação no seu país.
Eu também sei que pelas leis das instituições brasileiras, a última palavra no seu ordenamento democrático, tendo em vista a divisão de opiniões, no seio da Suprema Corte, fazem que caiba ao Senhor, e apenas ao Senhor., o poder de decidir se esse velho militante, que se tornou um escritor de sucesso, deve ou não ser extraditado para a Itália.
Senhor Presidente, inicialmente gostaria de lhe dizer que ninguém mais do que eu tem horror ao terrorismo. E desejo deixar claro que a luta contra esse terrorismo, a luta contra o direito que alguns se atribuem, nas democracias, de fazer, eles próprios, a lei e de recorrer às armas para fazer com que suas vozes sejam ouvidas, é uma das constantes, talvez a constante de toda a minha vida de homem e de intelectual.
No entanto, se me dirijo a Vossa Excelência é exatamente porque não está provado que Cesare seja esse terrorista descrito por uma parte da imprensa italiana e, cujos crimes, se ele tivesse cometido, não mereceria nenhuma indulgência.
Ele foi condenado como tal, eu bem sei, por um Tribunal legalmente instituído, num país onde não imagino, em nenhum momento, colocar em dúvida o seu caráter democrático.
Mas, até nas melhores democracias pode acontecer de – como no caso da França na Guerra da Argélia – encontrarmos fracassos e injustiças.
E o processo de Cesare Battisti, esse processo que o reconheceu culpado, com apenas 21 anos, pelas mortes de Santoro e Campagna levantam, nessa circunstância, ao menos três questões – as quais um homem imbuído de justiça e de direito, como Vossa Excelência, não pode ficar insensível.
O primeiro ponto de testemunhos e provas produzidos pela acusação e sobre a palavra daqueles que Batistti foi condenado são, essencialmente, testemunhos de arrependidos, quer dizer, de verdadeiros criminosos que trocaram, à época, suas próprias condenações pela denúncia premiada de alguns de seus camaradas. Cesare Battisti fugiu para o México, depois para a França, quando o arrependido Pietro Mutti imputou-lhe a totalidades dos crimes da organização, na qual eles militavam. Todos os observadores que tiveram conhecimento do caso não acreditam ser possível nem verossímil que um jovem de 20 anos tenha cometido tais crimes.
A segunda questão diz respeito ao principio da justiça italiana e ao fato que, contrariamente ao que se passa no vosso país e no meu, os condenados à revelia não têm, mesmo se forem capturados, se entregaram ou se forem extraditados, direito a um novo processo, no qual possam apresentar suas razões de defesa. Também, se Vossa Excelência decidir recusar a Cesare Battisti o status de refugiado e se deixar, então, que ocorra o procedimento de extradição, ele iria, assim que voltasse para a Itália, direto para a prisão perpétua (pois que há uma pena, sem apelação, na qual ele foi pronunciado num processo à revelia). E será o único condenado à prisão perpétua que jamais teve a possibilidade de encontrar seus juízes e de poder fisicamente, confrontar com seus acusadores e responder, em pessoa, cara a cara, sobre os crimes que lhe são imputados.
E pois, eu acrescento, finalmente, esse detalhe sobre o qual, o mínimo que se pode dizer é que não é apenas um detalhe: Cesare Battisti nega os crimes que lhe são imputados. Numerosos são os seus colegas escritores e numerosos são os juristas que, após o exame do processo, acreditam ser plausível sua inocência. De sorte que corremos o risco de ver terminar seus dias na prisão um homem cujo único crime seria, neste caso, ter acreditado, durante sua juventude, nas teorias da violência revolucionária.
Eu amo o Brasil, Senhor Presidente.
Amo o exemplo que ele dá ao mundo de uma política fiel aos ideais progressistas e, ao mesmo tempo, aos princípios de equilíbrio e sabedoria.
E eu ficaria consternado – nós somos no mundo numerosos que ficaríamos consternados – de ver “nosso” Lula se afastar de uma tradição de acolher os refugiados, que é um dos orgulhos de seu país.
Extraditar Battisti criaria um perigoso precedente.
Não extraditá-lo mostraria ao mundo, que tem os olhos fixos sobre o Brasil e sobre Vossa Excelência, que existem princípios que não podem ser suplantados por Razões de Estado nem pela lógica dos Monstros sem emoção.
Eu peço a Vossa Excelência que aceite, Senhor Presidente, a expressão de minha simpatia, de minha admiração e de minha ardorosa esperança.

(Assinado) Bernard Henri Lévy.

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VERSION ANGLAISE.

Mr. President,

I know that the debate regarding the case of Cesare Battisti, the former member of the Armed Proletariat for Communism who is accused of committing terroristic acts in Italy in the 1970s, is causing a furor in your country.

And I also know that the workings of Brazilian democratic institutions, the exhaustion of the requisite procedures, the split vote in the Supreme Court, and then its majority vote decision to allow the extradition, means that you alone will decide whether this former militant, now a successful writer, should or should not be extradited to Italy.

First, I would like to say to you, Mr. President, that no one is more horrified by terrorism than I am.

And I would like to make it clear that the fight against terrorism, the struggle against the prerogative that some claim, in a democracy, to make their own laws and to resort to arms to make their voices heard, is one of the constants, perhaps the only constant of my life, both personal and intellectual.

Though I nevertheless address you, it is not just because it has not been irrefutably established that Cesare Battisti is this terrorist depicted by a faction of the Italian press _ a man whose crimes, if he did indeed commit them, would not deserve indulgence.

He was condemned as such, I know, by a federal tribunal in a country whose democratic character is unassailable.

But even the best democracies (France knows something about this when it took liberties with liberty during the Algerian War; the same can be said of the United States under George W. Bush, after Sept. 11) can experience failures of democracy and commit injustices.

And, in this circumstance, the trial of Cesare Battisti _ this trial, 21 years ago, that found him guilty of the murders of prison guard Antonio Santoro and law-enforcement agent Andrea Campagna _ raises three questions that a man devoted to justice and what is right cannot ignore.

The first has to do with the witness testimonies and the proof that the prosecution produced, based on which Battisti was condemned: These are mostly based on the testimony of former PAC member Pietro Mutti, a true criminal who was granted, back then, a lighter sentence in exchange for the denunciation of certain comrades of his _ Cesare Battisti fled to Mexico, and then to France; and the penitent Mutti put the responsibility for the totality of the crimes of the organization to which they both belonged on Battisti’s back _ which, all observers agree, is neither a particularly moral nor a very believable accusation, since the boy was 20 years old at the time.

The second has to do with a point of principle of Italian justice and the fact that _ contrary to what is happening in your country or mine _ those who are condemned in absentia, if they are caught, or if they turn themselves in, or if they are extradited, do not have the right to a new trial where they can really explain themselves. Also, if you decide to deny Cesare Battisti refugee status, and if you let the extradition process proceed, he will start serving a life sentence the second he gets to Italy (that is the sentence, without the possibility of appeal, that was handed down at the trial in absentia) and he will be the only prisoner condemned to a life sentence who didn’t have the chance to meet his judges, to physically confront his accusers, and to respond in person, face to face, regarding the crimes imputed to him.

And finally, I’ll add the detail that isn’t really a detail, to say the least: Cesare Battisti denies the crimes he is charged with; many of his fellow writers and many of the lawyers who, after examining the dossier, believe his innocence to be plausible _ so much so that we believe we run the risk of seeing him spend the rest of his days in prison as a man whose only crime would be, in this case, having believed in the theories of revolutionary violence in his youth.

I love Brazil, Mr. President.

I love the example it provides the world of a politics loyal at the same time to the ideals of progressivism and to principles of measure and wisdom.

And I would be appalled _ there are many of us in the world who would be appalled _ to see “our” Lula damage the tradition of welcoming refugees that is the pride of your country.

Extraditing Battisti would create a dangerous precedent.

Not extraditing him would show the world _ its eyes are fixed on Brazil and on you _ that there are principles that cannot be bought, either in the nation’s interests or according to the logic of cold monsters.

Please accept, Mr. President, the expression of my kindest sympathies, my admiration, and my hope.

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7 commentaires »

  1. Pourquoi M. Lévy vous défendez l’indéfendable ? Selon ce principe, le fait que le Brésil ait protégé et caché des vulgaires assassins (= ex-Gestapo) dans les années 50 ne les obliges pas à poursuivre cette effrayante théorie. L’Europe ne devrait pas baisser la garde sur la violence criminelle injustifiée soit de droite que de gauche extrême. Battisti a été jugé et condamné dans un pays démocratique.

    Commentaire par Carlo Ledner — jeudi 13 janvier 2011 @ 10:52

  2. De toute façon, ceux qui ont vraiment le sens de l’histoire savent aussi que en Italie, dans la region Toscane, le Granduca Leopoldo fut le premier dans le monde à abolir la peine capitale, en 1786. La France a aboli la peine capitale 2 siècles plus tard, en 1981.

    Arretons donc de donner de leçons de droit à l’Italie. Merci.

    Commentaire par Marco Martini — mardi 11 janvier 2011 @ 12:03

  3. I find incredible to see a comparison between the fascist France of De Gaulle and the democratic left-handed Italy of Cossiga.

    When I visit France I am always extremely worried about
    the behavior of police: they seem truly fascist criminals. When I am in Italy I feel much better.

    The main idea of France, the idea of « Grandes Ecoles », explains
    the true spirit of France: elite and army.

    Commentaire par Luke S — samedi 8 janvier 2011 @ 17:25

  4. bonjour,
    Cesare Battisti est un vulgaire assassin. Il à était jugé coupable pour quatre homicide en Italie que comme tout le monde sait n’est pas une dictature. la magistrature italienne( que à combattu la mafia et le terrorisme en payant cela avec beaucoup de morts tombé pour défendre notre état de droits) est 100 fois plus constitutionnellement indépendant de la magistrature française que est contrôle par le gouvernement. En Italie les deux pouvoirs sont sépare constitutionellement.
    Ce matin sur « La Repubblica » Barbabra Spinelli reponds a tous les intellos français donneur des lecons, vous et Fred Vargas en premières.
    merci de publier aussi son article.
    comme dit le fils de carlo casalegno, journaliste tué par le Brigades Rouges » il peut yavoir des anciens terroristes mais pas des anciens assassins ».
    Battisti doit purger sa peine comme tous citoyens pour le seul principe que tous citoyens sont égaux devant la lois..
    merci

    Commentaire par angelo Laudisa — mercredi 5 janvier 2011 @ 10:04

  5. Poche settimane fa, Silvio Berlusconi affermava: « Mi difenderò nelle piazze, sui giornali e in tv… », ovvero a contrario, « non mi difenderò nei tribunali », l’unico luogo costituzionalmente legittimato e deputato all’accertamento della verità, quantomeno processuale, dei fatti.
    Ecco, il sig. Battisti, lungi dal comprenderne la vicenda umana attuale, persegue le medesime finalità secondo medesime modalità, avvicinando, proprio nei fini e nei modi questi due, non a caso stranamente diversi eppure così « intellettualmente » vicini, personaggi.
    Giustizia è fare i conti, in modo pieno, col proprio passato; giustizia è ristabilire una relazione tra « vittima » e « carnefice », quantomeno provare a farlo.
    Il negazionismo ad oltranza, la tracotanza mediatica di cotale personaggio, certamente, non contribuiscono a tutto questo.
    Perchè l’Italia, non è il paese della giustizia sommaria, quantunque se ne possa dire… è un paese che ha bisogno di fare i conti col proprio passato, con la propria storia, nè senza « ghigliottinare », nè tantomeno senza dover « assolvere » ad oltranza qualcuno… i colpi di spugna aborriscono ogni idea di giustizia; l’impunità assoluta, in nome di una « riconciliazione » amplaimente falsa e strumentale col proprio passato, è un male peggiore del rimedio che si vuol propinare come tale.
    Non è, quella dell’affaire Battisti, la logica del capro-espiatorio, come lei, sig. Levy, invoca ripetutamente.
    Consiglierei, con umiltà, qualora non ne fosse già a conoscenza, la lettura del libro « Spingendo la notte più in là » di Mario Calabresi, figlio di una delle vittime dei tanto decantati anni di piombo »… così come, sempre umilmente, vorrei che fosse approfondita la rispondenza del concetto e dell’immagine della biblica, ma in questo caso del tutto laica, « tsedaqa » e la rispondenza all’affaire di cui si tratta…
    cordialmente
    Lorenzo Fantacci

    Commentaire par Lorenzo Fantacci — mercredi 5 janvier 2011 @ 09:22

  6. Battisti étaie absent pendant ses procès parce qu’il avait décidé d’échapper à la justice, nul ne l’empechait d’etre devant un juge. Secondo: Adriano Sofri, cher Levi, paye et continue de payer sa peine. Impossible de rapprocher les deux noms et les deux histoires. Battisti était un délinquant commun qui a connu des terroristes (pas activistes cher Levi) en prison où il était allé pour des braquages, Sofri était un intellectuel révolutionnaire digne de respect, ses biographies le prouvent.
    C’est une déception immense vous voir impliqué dans la défense d’un délinquant. Nous ne sommes pas en train de parler de Sofri ou Negri, nous parlons de Battisti, un homme qui a commis 4 omicides et qui s’est enfui de prison plusieurs fois et qui n’a jamais accepté la justice de son grè. RESPECTONS LES FAMILLES DES VICTIMES. merci

    Commentaire par salvo — mardi 4 janvier 2011 @ 10:02

  7. Gentilissimo Bernard, a proposito della vicenda relativa a Cesare Battisti, penso che sarebbe assolutamente opportuno che questi si difendesse nell’ambito del sistema processuale italiano, come tutti i cittadini; ottenere la revisione del processo e il riconiscimento della sua innocenza è la via maestra per la riabilitazione sociale; qualunque altra strada non gli restituirà la piena libertà.
    Con stima.
    Alessio Aresu – Cagliari, Italia.

    Commentaire par Alessio Aresu — mardi 4 janvier 2011 @ 09:33

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