Abstention, piège à cons ? Silence, on tue (en Syrie). Pourquoi le FN n’a pas sa place au Parlement. Sollers et Picasso. Mes regrets, monsieur Sotinel (Le Point, le 14 juin 2012)

BLOC NOTESCiel gris et bas sur Paris. Nuages ironiques et ronds. Et cette élection bizarre avec taux d’abstention record dans les annales de la Ve République. Indifférence ? Méconnaissance soudaine des enjeux ? Ou régime nouveau de la chose politique : un jour effervescence ; le lendemain, sans vraie raison, une apathie nouvelle, désorientée, absurde ? Ce qui n’est pas absurde, en tout cas, c’est de songer à réformer le système. A priori, deux solutions – deux seulement. Celle qu’a tout de suite proposée le directeur de L’Express, Christophe Barbier : déconnecter les deux élections, décaler les législatives d’un an – au risque, pendant cette année, de faire cohabiter un président Hollande avec un Parlement de droite, ou l’inverse. Ou celle que proposait, il y a trois ans, la commission Balladur et que reprend Noël Mamère, des Verts : faire coïncider les deux scrutins, même jour, même heure, même geste redoublé – au risque d’accentuer la présidentialisation du régime. C’est ça ou rien. C’est ça ou la transformation de la France en une province de l’empire du Rien. Après la République de France, la France comme une préfecture. Veut-on cela ?

Pendant les élections, le massacre continue. Les hélicoptères de combat à Rastane. La province de Deir Ezzor, à l’est, pilonnée comme jamais à l’arme lourde. 17 morts dimanche. 63 samedi. Et un bon tiers de la Syrie transformé, dans l’indifférence quasi générale, en un gigantesque mouroir. Pour le président Hollande, doté de cette majorité parlementaire bizarre mais désormais probable, il y a, de nouveau, deux options – deux seulement. L’option François Mitterrand, qui, en Bosnie, joignit le mauvais geste à la bonne parole (une intervention qui n’en était pas une et qui, à la façon du « poème sans encre » de Jean Cocteau, effaça la belle page que le voyage à Sarajevo de juin 1992 avait écrite). La jurisprudence Sarkozy qui, en Libye, mit en œuvre la « responsabilité de protéger » inscrite dans les obligations nouvelles de la charte des Nations unies (pour la première fois dans l’Histoire contemporaine, une intervention militaire « gratuite », sans visée coloniale, sans projet d’occupation, sans intérêt stratégique national). Son mentor ou son prédécesseur. A lui de dire. A lui de choisir.

Le bon côté de l’abstention, c’est qu’elle élève le seuil à partir duquel un candidat, arrivé troisième au premier tour, est autorisé à se maintenir au second. Mais son mauvais côté, c’est qu’on va réavoir droit, de la part des braillards du Front national, à l’éternel débat sur la question de savoir s’il est normal qu’un parti recueillant 13 % des suffrages n’ait que deux ou trois députés au Parlement. Eh bien, soyons clair. Et que ceux que ces criailleries pourraient intimider relisent Tocqueville, Montesquieu ou même, avant cela, le « Contre Aristogiton » de Démosthène. La démocratie, ce n’est pas seulement la loi du grand nombre. C’est aussi, et d’abord, des principes. Et, quand ces principes sont menacés, il faut des garde-fous qui les protègent. Aujourd’hui une menace : ce parti, le FN, qui prêche la désunion, prône la sortie de l’Europe et propose, en temps de crise, des mesures suicidaires. Et, face à la menace, ce garde-fou : l’effet de seuil, oui ; le face-à-face, aux législatives aussi, d’un homme et d’un peuple ; et le refus, par conséquent, du piège de la proportionnelle.

« L’éclaircie », de Philippe Sollers, c’est aussi un film (signé Sophie Zhang et G. K. Galabov, projeté, la semaine dernière, dans le grand auditorium de l’Institut du cerveau et de la moelle épinière et que l’on trouve, en attendant mieux, sur le site Internet de l’auteur de « Femmes »). Haydn y dialogue avec Manet. Une demoiselle d’Avignon « ravissante » danse sur un concerto pour luth de Vivaldi. Les femmes de Manet croisent celles de Picasso. Conchita, la petite sœur, morte à 8 ans, ressuscite à la mine de plomb. Et les premiers autoportraits du peintre… Et Lautréamont en lever de rideau… Et le regard obsédant de Rimbaud, contrebandier de la musique, qui nous poursuit jusqu’à la dernière image… Une phrase, parce qu’elle dit l’héroïsme solitaire de Picasso et parce qu’elle fait, aussi, écho à un autre film, « La dialectique peut-elle casser des briques », tourné par le prochinois René Viénet au début des années 70, pourrait servir d’exergue au film : « Les murs les plus forts s’ouvrent à mon passage ».

Dans la guerre littéraire, dit quelque part René Crevel (dont les « Ecrits sur l’art », y compris, justement, ce « Picasso ou l’imagination critique » que j’ai lu, puis perdu, en 1976, à l’époque où j’incarnais son personnage dans une adaptation pour la télévision du chef-d’œuvre d’Aragon, « Aurélien », viennent d’être enfin rassemblés et édités – Petite Bibliothèque Ombres), dans la guerre littéraire, dit Crevel, on peut errer dans la « réflexion », mais il faut « être sûr » de ses « réflexes ». Eh bien, pour une fois, c’est raté ! Et ce mot dont je m’étais fait, depuis le temps, une sorte de règle secrète, je viens apparemment d’y manquer ! Un critique de cinéma, Thomas Sotinel, m’ayant dépeint en « disciple involontaire de Chaplin », je lui ai répondu, sur le même ton, celui de l’humour, que, Chaplin étant le plus grand acteur de tous les temps, c’était me faire trop d’honneur que de me comparer à lui et que ma présence au Conseil du journal où il écrit ne l’obligeait nullement à me flatter ainsi. L’intéressé n’a pas trouvé ça drôle. Je pense, finalement, qu’il a raison. Aléa de la parole vive et du direct. Droit, dans ce cas, à la -reprise et au regret. Voilà qui est fait. De bon cœur.

Bernard-Henri Lévy


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Un commentaire

  • Rémi MALHIS dit :

    Bonjour,
    Je souhaite rebondir sur votre article et en particulier sur votre position vis-à-vis des massacres que continuent à endurer le peuple syrien actuellement, pour une simple raison : vouloir élire ses représentants comme on a fait aujourd’hui en France.
    Tout d’abord, vous m’excusez mon farçais simpliste et sans talon.
    Je salut votre position et je l’approuve. Comment de nos jours nous pouvons dormir tranquille sachant qu’une machine de barbarie est en train d’écraser tout un peuple parce qu’il a dit : liberté.
    Je trouve que les règles de jeu sont assez ridicules. Même des enfants s’en moquent en disant c’est nul, ce n’est pas juste.
    Si un pays attaque un autre, le monde va, peut être, intervenir et empêcher un massacre. Mais quand il s’agit d’un régime qui pilonne son propre peuple, c’est une affaire interne et l’Home n’a pas encore trouver les bons règles pour intervenir dans une telle situation.
    Les grands démocrates du monde actuel sont si respectueux des institutions internationales qu’ils sont incapables de trouver une façon pour intervenir en Syrie.
    Mais la Russie et la Chine ?
    C’est vrai, ces deux pays démocrates ne voient pas le mal dans la livraison d’armes aux milices de Bachar Alassad pour bombarder les villes et les maisons sur la tête de ses habitant, pour égorger les enfants, pour violer les filles et les femmes. Mais la France et les Etats-Unis ne trouvent toujours pas de faille juridique pour contourner l’opposition des russes et des chinois aux nations Unies.
    Quel beau titre : Nations Unies !
    C’est une honte pour l’humanité, c’est une tâche noire qui restera à jamais dans notre histoire. Nos enfants vont toujours se souvenir de ces moments sombres de notre histoire et nous jugeront.
    Il y a 30 ans Hafez ALASSAD a rasé les villes de Homs et Hama en massacrant 40 000 habitants sous les yeux du monde entier qui a laissé faire.
    Aujourd’hui, le fils du lion Bachar ALASSAD a pris le relais. L’ironie de l’histoire fait qu’il fête le 30ème anniversaire du massacre de son père dans les mêmes villes de Homs et Hama et pour les mêmes raisons. La seule différence, est qu’aujourd’hui tout le monde voie les images terribles venant de la Syrie. On ne peut plus nier, on ne peut plus faire semblant ne pas voir et ne pas savoir.
    Ma question est la suivante :
    Face à des régimes incrédibles dans les pays démocrates, que peut-on faire ?
    Cette question est valable pour tous les sujets de notre société : crise économique, justice, politique, corruption,…
    Je reviens à ce que vous avez dit dans votre article, il faut réformer le système et j’ajoute : mais par qui ?
    Je ne pense pas que cette réforme est possible par les acteurs actuels de la politique.
    Est-ce qu’une révolte sociale organisée par un autre système que la partie politique est la solution ?

    Cordialement

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