A la mémoire de Paul Guilbert (5 juin 1932-10 juillet 2002)

Paul Guilbert a été l’un de mes amis les plus proches. Il a longtemps été, presque jusqu’à sa mort, l’un des tout premiers lecteurs de mes textes. Nous avons beaucoup ri. Beaucoup parlé. Et tellement vécu ! Je l’ai connu en 1974, dans les locaux du « Canard Enchaîné » qui, pour je ne sais quelle raison, accueillit les premiers pas du « Quotidien de Paris » dont il dirigera les pages politiques tandis que je ferai un séjour, bref, du côté de ses pages « Idées ». Ensuite il y a eu « L’Express », puis « Le Figaro », puis, je le répète, la vie. De cet ami si cher, je cherchais, l’autre jour, une photo sur le Net. Je ne l’ai pas trouvée. J’ai compris que, de lui, le Savoir absolu de notre époque misérable était en train de tout effacer. D’où ces quelques images que j’ai demandées à Marie Billetdoux, la femme de sa vie, et à Augustin, son fils. D’où, aussi, le texte ci-dessous qu’ils m’ont, tous deux, prié de prononcer le jour de ses obsèques, en 2002, à l’Eglise Saint-Germain, à Paris. Puissent ceux qui se souviennent de lui voir dans ce qui suit un hommage, une stèle virtuelle, un aide-mémoire, un petit tombeau. Un homme de cette qualité ne peut pas disparaître. BHL

—–—–

A Paul, éloge funèbre. 

Chère Raphaële, Cher Augustin,

Comment dire, en quelques mots, au nom de tous ses amis, quel personnage était Paul !

Quand je l’ai connu, il y a presque trente ans, à l’époque de Combat, puis du Quotidien de Paris, la première chose qui frappait, c’était son extraordinaire liberté.

Il était beau. Il avait ce casque d’or qui lui donnait l’air des chevaliers des temps anciens. Il avait cette présence physique si intense, cette voix qui faisait que, dès qu’il paraissait, il attirait la lumière. Il était comme une foudre bienfaisante. Mais ce qu’il y avait de plus étonnant, de plus rare, c’est c’est art de la liberté qui le faisait se défier de tout ce qui, chez la plupart des hommes, plombe, entrave, l’existence.

Il n’en parlait pas. Il n’en faisait pas des théories. Mais c’était ainsi. Acheter un appartement, se marier, avoir une vraie carrière, gagner de l’argent, entrer dans le grand manège des institutions : il avait quarante ans, puis cinquante, soixante – mais, face à ces gestes simples qui font que les autres, tous les autres, nous tous, prenons un peu racine en ce monde, il restait ce jeune homme obstiné qui, là-haut, dans son studio au dessus du Old Navy, a dû décider, jadis, qu’il serait réfractaire, pour toujours, à la loi des vies installées.

Il avait des convictions, bien sûr ; mais elles étaient légères ; elles n’étaient pas des dogmes ; et je ne l’ai jamais vu par exemple, sacrifier un ami à une idée.

Il avait des fidélités ; plus que quiconque, il avait le culte de la fidélité ; mais c’étaient des fidélités joyeuses, légères encore, qu’il s’employait, avec une discipline sévère, à ne jamais noyer dans l’esprit de sérieux.

Il était aérien. Il passait. Il était, vraiment, l’homme le plus libre que j’aie connu.

 L’autre chose extraordinaire dont nous nous disions, avec Jean-Marie Rouart, que nous ne l’avons trouvée chez aucun autre de nos amis et que, sans doute, nous ne la retrouverons plus jamais, c’est son inépuisable générosité.

Sa disponibilité pour les autres. Sa curiosité de leurs vies. Cette façon de faire sien leur querelles, leurs amours, leurs petites inquiétudes, leurs espoirs. Et puis, surtout, cet entêtement, toute sa vie, à faire passer sa propre vie, sa propre carrière, sa propre oeuvre, après celle de ses amis.

Combien de fois ne l’avons-nous exhorté à publier, lui aussi, les livres qu’annonçaient ses articles d’écrivain-né !

Combien sommes-nous à lui avoir dit, répété, qu’il était le seul, de nous tous, à pouvoir écrire le roman vrai de la comédie de l’époque !

Il laissait dire. Il plissait les paupières et riait de son rire étouffé, faussement retenu, et étincelant. Il répondait : “je verrai, je verrai.”

Mais non.

Nous sentions bien qu’il était ainsi fait, qu’il serait toujours plus disponible pour nous que pour lui-même.

Tout le monde s’agitait, sauf Paul.

Tout le monde avait des stratégies, sauf Paul.

Et si nous sommes si nombreux aujourd’hui dans cette église, si la disparition de Paul suscite, partout, une émotion si forte, c’est que nous sommes très nombreux, oui, à savoir ce que nous devons, chacun dans notre circonscription, à sa modestie glorieuse, à son humilité solaire, à sa façon souveraine de nous préférer à lui.

Je ne l’ai jamais vu se préférer. Jamais. Jusqu’au tout dernier moment quand son médecin lui avait dit la gravité de son état et qu’il a répondu simplement : “vous voyez, docteur ! je ne réussis qu’à bousiller la vie des mes contemporains” – terrible mot pour dire que ce qui lui faisait le plus de peine c’était, là encore, la peine qu’il allait nous faire.

Car la dernière chose qu’il nous ait donnée, la plus triste, mais qui sait ? peut-être la plus précieuse, c’est celle de son courage hallucinant face à la maladie, puis à la mort.

Pas une plainte. Pas une larme. Pas un mot, jamais, sur ce mal qu’il voyait grandir et le détruire.

A bout de forces, à la fin, il avait encore la force, quand on lui demandait “comment ça va”, de répondre, de la même voix timbrée que toujours, juste plus étouffée, plus basse : “ça va” ; et, à la toute fin – c’est toi, Raphaële, qui me l’as dit-le “ça va” est devenu “ça va aller”, presque inaudible, mais sur le même ton détaché, sans émotion visible, sans emphase, sans peur et, donc, sans réplique.

Une part de lui s’est-elle crue, jusqu’au bout, hors d’atteinte ?

Etait-il comme dissocié de sa souffrance? A-t-il, jusqu’à la dernière minute, voulu éviter cette lourdeur des émotions, ce pathos, qu’il a passé sa vie à fuir ?

Etait-ce lucidité suprême ?

A-t-il, comme il l’a dit à un autre de ses médecins, été journaliste là aussi, journaliste jusqu’au bout, se faisant le reporter secret de sa propre maladie ?

Le fait est là.

Ceux de ses amis qui l’ont vu, pendant ses derniers jours, savent que Paul a vécu sa mort comme il a vécu sa vie : avec cette distance, cette élégance, cette désinvolture mélancolique qu’il mettait en toutes choses et qui faisait sa grâce. Une façon de nous dire, comme un contemporain de son cher Kessel dont les mots le faisaient toujours sourire : faites semblant de pleurer, je fais semblant de mourir.

Bernard-Henri Lévy

(Eglise Saint-Germain, 16 juillet 2002)

1

« Poing levé » : Franceville, Gabon, 1983.

 

3

Journaliste politique, période Quotidien de Paris, couverture d’une conférence internationale au Cameroun, 1983.

 

4

Octobre 1978, chez Grasset.

5

Avec Martine Aubry : Matignon, juin 1991.

 

6

Epoque l’Express, date intéterminée.

8

Epoque l’Express, date intéterminée.

 

9

Féria de Nîmes, 1972, Raphaële.

 

12

Baptême d’Augustin Guilbert, Eglise de Saint-Germain des Près, 1986. A gauche du cadre, Barbara Guilbert, sa sœur ; puis Hubert Watrine, un ami de jeunesse. A ma gauche, Jean-Marie Rouart. Au premier plan, François Billetdoux et, derrière lui, Henry Chapier.

 

 

14

Obsèques de Paul : Augustin Guilbert-Billetdoux, Jacques Chirac, Raphaële Billetdoux.

 

15Avec Jacques Chirac et Philippe Tesson, Hôtel de Ville de Paris, date indéterminée.

 

16

Paul Guilbert/Jacques Chirac : Hôtel de Ville de Paris. Date indéterminée. 

 

17

Avec François Mitterrand, en 1983, au Cameroun.

 

18

Radio France, avec Lionel Jospin.

 

DC-2429285_Page_03

Mon bureau, chez Grasset, Septembre 1984, sortie du « Diable en tête ».

 

19

Carros, été 1977.

 

20

Carros, été 1976.

 

21 _ PG 1

Avec Raphaële Billetdoux, Simi, Grèce, 1981.

22Délégation des Prix Littéraires français de l’année 1985, New York, 1986, avec Patrick Besson, Yann Queffélec (Prix Goncourt), Eric Neuhoff, Michel Braudeau, Raphaële Billetdoux (Prix Renaudot).

 


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