A la Fondation Maeght, la philosophie chahute l'art (Le Quotidien de l'art, article de Roxana Azimi, le 28 juin 2013)

le quotidien de l'art 1-1Peu d’expositions auront été aussi commentées avant leur vernissage. Pourquoi « Les Aventures de la vérité », qui ouvre ce soir, vendredi, à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence, fait-elle tant de vagues ?
Parce qu’elle est réalisée par l’omniprésent philosophe Bernard- Henri Lévy (BHL), qui, après s’être emparé du terrain éditorial, politique et cathodique, accoste le champ artistique. Le landernau l’attend au tournant depuis la publication en mai dernier du livre expliquant ses intentions d’auteur-commissaire.
Un ouvrage agaçant dès qu’il vire au name dropping du carnet de bal, savoureux quand il dézingue en règle une collectionneuse émérite, instructif et ronflant à la fois lorsqu’il décortique les relations frictionnelles entre la peinture et la philosophie, parfois désarmant de candeur.

RESTAIT UNE QUESTION NODALE : comment le philosophe prompt à mettre la pensée en acte allait- il la mettre en forme ? L’exercice auquel se prête BHL à la Fondation Maeght est des plus délicats. Car une démonstration peut être fluide sur le papier et se révéler chaotique dans sa retranscription visuelle. L’alchimie entre l’idée et la forme ne va pas de soi. Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght, cite opportunément Proust qui écrivait dans le Temps retrouvé : « La beauté des images est logée à l’arrière des choses, celle des idées à ¡’avant. De sorte qu’on ne cesse de s’émerveiller quand on les a atteintes, mais qu’on ne comprend les secondes qu’après les avoir dépassées ». Si BHL s’est instauré trois règles (le sens, le rythme, la congruence), celles-ci lui échappent par moment. La marqueterie perd parfois de son unité, les jointures se grippent. Une pensée claire s’énonce souvent en peu de mots. Cent soixante œuvres ne sont généralement pas de trop pour une exposition. Sans doute y a-t-il par endroit un problème de choix, de hiérarchie, d’échelle aussi.

L’accrochage débute comme une petite musique intérieure, avec le silence de Morandi, la trace évanescente de Beuys. Une belle entrée en matière pour poser la « fatalité des ombres »,le quotidien de l'art 3-3 tandis qu’en mezzanine la caverne de Huang Yong Ping ou les représentations de Dibutade et de l’invention du dessin ravivent la vindicte platonicienne contre les artistes. La cohérence d’ensemble est juste rompue par l’intrusion discutable des Shoes parsemées de poudre de diamant de Warhol. Le philosophe y lit des empreintes sédimentaires, fossilisées, le piétinement du troupeau humain que stigmatise Platon. En fétichiste fasciné par les souliers, Warhol n’aurait sans doute pas poussé l’exégèse aussi loin… BHL a l’imaginaire galopant et un certain trope pour la surinterprétation. Mais il ne perd pas prise, notamment dans la salle dédiée au « coup d’État » des artistes. Pour justifier de leur existence, ces derniers inventent des mythes comme le voile de Véronique, sanctifiant soudain l’image, avant de s’arroger l’évangéliste Luc, érigé en saint patron. L’ensemble fonctionne par fondus enchaînés ou petits ricochets, des représentations du suaire par un primitif flamand ou par Pierre & Gilles, à l’irrévérencieux détournement qu’en fait Garouste, jusqu’au linge plié de Tapiès, vidé de toute image. Mais là encore BHL s’autorise des échappées en y perfusant une dimension charnelle avec deux toiles hors sujet de Bonnard et Mariano Fortuny y Madrazo.

Le quotidien de l'art 2-2Dans la troisième séquence, baptisée « La Voie royale », la peinture a gagné en confiance. Elle ne s’accommode plus de subterfuges, elle se veut détentrice de la vérité. La cécité est du côté des philosophes, semblent dire la série des Aveugles de Sophie Calle ou le John Baldessari, tandis que les artistes deviennent « Maîtres de l’invisible ». Les peintres font tomber les masques comme le suggèrent le carnaval d’Ensor ou les tableaux de Gottlieb et Klee. Ils explorent les énigmes de la Cène ou de la Crucifixion avec un bel alignement reliant Bronzino, Pollock et Basquiat. Prétendre dépasser les philosophes ne suffit pas. Il faut briguer un autre terreau, celui d’une autonomie de l’art, séquence dédiée au « Contre Être » où s’agrègent de très beaux Hantaï ou Fontana. Difficile en revanche de cautionner les représentations de Lénine qui signifient un peu trop lourdement le glissement du « Contre Être » vers le totalitarisme. Flouée, ridiculisée, la philosophie n’a toutefois pas dit son dernier mot. Elle prend sa revanche en colonisant la peinture. Cette station dominée par l’art conceptuel et minimal, de Duchamp à Debord, de Barré à Bishop en passant par Manzoni nous réjouit ? BHL lui ne s’en laisse pas compter.

« Les artistes ont tort de se laisser impressionner par les philosophes », estime-t-il.
Démarré de manière limpide – malgré quelques hors pistes -, le parcours s’achève dans une certaine cacophonie en mixant des artistes que la philosophie a fécondés et réciproquement.
Trop de notes, trop de discordances, trop d’œuvres qui se cannibalisent les unes les autres, le puissant Rebeyrolle broyant les dessins graciles de Kader Attia qui le jouxtent. Des fulgurances intuitives peuvent relier le Portrait de gentilhomme du Tintoret, sur lequel Sartre a écrit, et les deux portraits du philosophe français et de Frantz Fanon par Kehinde Wiley. Mais de tels courts-circuits sont-ils visuellement probants ?

Les Aventures de la vérité, peinture et philosophie : un récit , du 29 juin au 11 novembre, Fondation Maeght, 623, chemin des Gardettes, 06570 Saint-Paul de Vence, tél. 04 93 32 81 63, www.fondation-maeght.com.
Ouvrage édité chez Grasset, 389 pages, 30 euros.


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