2011 – 2012 : BHL dans la guerre de Libye (par Gilles Hertzog)

film1Dernier en date des engagements béhachéliens, son action durant la guerre de Libye aura été la poursuite d’une aventure politique et humaine vieille de quarante ans, mais qui prit ici un tour sans précédent.

Après le Bangladesh, le Cambodge, l‘Ethiopie, l’Afghanistan, la Bosnie, le Darfour, le peuple libyen tentait, les armes à la main, de se libérer de ses oppresseurs. De même qu’il s’était solidarisé avec ces pays martyrisés, BHL se rangeait à ses côtés. Mais cette fois, son rôle serait tout autre.

Par un concours de circonstances extrême, ce rôle ne se limiterait pas, comme dans les guerres précédentes, à celui de témoin engagé, à de l’Agit-Prop par la plume et les interventions publiques, et à jouer les éveilleurs de conscience. Son activisme allait prendre d’emblée un tour politique et diplomatique direct, qui fut décisif au regard du soutien militaire français et international à la Libye libre. Activisme qui se continuerait, en Libye et sur d’autres théâtres, sept mois durant, par des initiatives d’ordre non seulement politique mais aussi militaire. BHL, dans cette guerre de libération de la Libye, aura été un intellectuel engagé + un activiste politico-militaire, participant sans relâche à une guerre sans l’aimer. Autre différence majeure avec le passé, l’action aura été gagnante. Finies les causes perdues, sous le coup des éternels Ponce-Pilate de la non-intervention, des tenants du compromis avec les dictatures : la Realpolitik se fit discrète ; oubliée, la paix des cimetières pour les peuples en lutte, hier encore immanquablement abandonnés par les démocraties. Grande Première dans l’histoire moderne de l’Occident : invoqué en vain par les  « belles âmes » depuis la guerre d’Espagne, le devoir d’ingérence allait être acté et mis en oeuvre par la communauté internationale, Etats occidentaux en tête, avec, au premier rang, la France. Et BHL n’y fut, de loin pas, pour rien.

Fin février 2011 : premier voyage dans la Libye en guerre, via l’Egypte. Passage par Tobrouk libéré, puis Derna, la ville, dit-on, des islamistes ; découverte à Beïda du palais-bunker de Kadhafi saccagé, preuves à  Labraq de la férocité de la répression. Arrivée enfin à Benghazi, la capitale des rebelles. Ville inconnue. Qui sont les rebelles ? Qui est leur chef ? Un vieux professeur de français livre le nom d’Abdeljalil. Attente. Visite au front de Brega. Courage des chebabs, ces jeunes volontaires inexpérimentés ; Inquiétant désordre général. Au retour, rencontre, enfin, dans une maison coloniale sur la corniche de Benghazi avec Abdeljalil, patron secret de l’insurrection, un homme petit, modeste, au regard de faucon ébloui. La situation, dit-il, faisant spontanément confiance au Français, est critique, les troupes de Kadhafi marchent sur Benghazi. Désemparé, BHL évoque Sarkozy, propose ex abrupto de ramener à Paris une délégation pour tenter la reconnaissance du Conseil National de Transition. Le chef du CNT acquiesce. Cet A la guerre comme à la guerre marque le début d’un surprenant scénario, qui va déboucher sur l’intervention occidentale en Libye, quinze jours plus tard. Téléphone de BHL à Sarkozy, qui accepte de recevoir les gens du CNT. Trois jours plus tard, à l’Elysée, en présence de BHL, la France, la première, reconnaît le CNT (au passage, Juppé doublé). La course de vitesse s’engage entre Kadhafi et la communauté internationale, mobilisée par la France. Activisme tous azimuts de BHL ; il organise une rencontre à Paris entre le représentant du CNT et Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat, qui, émue par son plaidoyer, convainc dans la foulée le président Obama, contre l’avis du Pentagone, de rallier l’option militaire prônée par la France et la Grande-Bretagne. La France obtient le vote d’une résolution au Conseil de Sécurité à l’ONU en faveur de la protection des populations civiles, incluant l’instauration d’une No Fly zone contre les avions de Kadhafi. La Russie (sollicité par Sarkozy, Medvedev  double Poutine) et la Chine (qui n’entend pas se retrouver seule), s’abstiennent d’opposer leur veto. S.O.S. de Lévy dans les medias : Kadhafi lance ses premiers chars contre Benghazi. Après une dernière réunion internationale à Paris, dans l’après-midi du 19 mars, les avions français détruisent les pièces d’artillerie qui s’apprêtaient à pilonner la ville. Benghazi est sauvée de justesse.

Deuxième voyage BHL à Benghazi, début avril. Enorme manifestation sur la place Tarhir de la ville. Discours malrucien de Lévy : « Jeunesse de Benghazi…Peuple de Libye… » : La foule scande : « Merci Lévy. Merci Sarkozy« .BHL en LibyeRencontre haute en couleur avec l’assemblée des chefs de tribu de toute la Libye qui, à l’instigation de Lévy, signent une déclaration d’unité nationale. Mais la situation militaire menace de nouveau, comme en témoigne la situation des chebabs sur le front d’Adjdabiya, épuisés par leurs allers et retours dans le désert. Rencontre avec leur chef, Mustafa El-Sagezli au camp du 17 avril. Ses volontaires manquent de tout. Même discours au QG du général Younès, commandant les forces rebelles : « Sans nouveaux moyens, nous perdrons. » BHL appelle Sarkozy, le convainc de recevoir Younès et El-Sagezli, les ramène à Paris. Rencontre de nuit à l’Elysée. Un plan d’aide en matériel est établi. On appuiera un second front, dans le djebel Nefoussa, sur la frontière tunisienne. Patatras : violente charge de l’ami Lanzmann dans Le Monde contre BHL, qui aurait  dibboukisé le faible Sarkozy et pousserait la France dans une guerre sans issue. Visite d’Abdeljalil, le chef du CNT, à Paris, fin avril. Un dîner de presse organisé par BHL manque tourner court. Premier contact avec Wade, le Président du Sénégal, afin que l’Afrique, à son initiative, rompe avec « Kadhafi l’Africain ». BHL à Dakar. Wade reconnait le CNT. Toute l’Afrique suivra.

Fin mai, voyage par mer depuis Malte sur un petit ravitailleur, à Misrata, la ville martyre encerclée depuis deux mois par Kadhafi, qui s’est libérée seule au prix de 1500 morts. Interception au large de la Libye par les hélicoptères de l’OTAN ; arrivée de nuit à Misrata,  Visite dantesque de la ville, ravagée par les combats. Tripoli Street : chaos de chars détruits, de barricades faites de poids lourds renversés, d’immeubles déchiquetés. Visite aux avant-postes d’Abdul Raouf. Les combattants demandent des lunettes de vision nocturne, des armes lourdes et l’appui au sol des hélicoptères français. Alors ils pourront marcher sur Tripoli.

Début juin, BHL en Israël se fait l’avocat du Printemps arabe,  transmet à Nethanyahou un message des Libyens. Une fuite déclenche une tempête dans le monde arabe. Attente à Paris des chefs militaires de Misrata, qui doivent venir plaider leur cause auprès de Sarkozy, mais n’arrivent toujours pas.

Mi-juillet, voyage, via la frontière tunisienne, dans le djebel Nefoussa sur le front de Goualich, qui doit, en connection avec les combattants de Misrata, prendre en tenaille Tripoli en contre-bas, mais qui, malgré les armements français qui atterrissent sous nos yeux sur une piste improvisée,  piétine dangereusement.

Arrivée enfin à Paris fin juillet des chefs militaires de Misrata ; BHL et eux à l’Elysée. Les hélicoptères français interviendront, des armes seront livrées directement à Misrata. Un plan d’attaque sur Tripoli est mis au point…au Flore.

Coup de théâtre, fin juillet : assassinat du général Younès à Benghazi.

Dissolution du CNT, vive tension à Benghazi. La presse se déchaîne, parle d’enlisement. Sarkozy tient bon. BHL reçoit de Libye l’annonce du soulèvement prochain Tripoli, transmet à l’Elysée. 21 août, Tripoli se libère.

22 août, BHL à Tripoli, accolade avec Abdeljalil ; 25 août, vol vers Misrata, et arrivée à Tripoli avec une colonne de Misrata sur la fameuse Place Verte. BHL est accueilli par les rafales de joie des kalachnikov.

15 septembre : BHL, qui les a précédé, retrouve Sarkozy et Cameron à Tripoli. C’est la victoire.

De cette aventure sans équivalents pour un intellectuel français, BHL a tiré un livre, La Guerre sans l’aimer, sous-titré Journal d’un écrivain au coeur du printemps libyen (Grasset, 2011), où il entremêle le récit des événements et de sa propre action, de considérations sur le Printemps arabe, les deux Islams, celui des Lumières, celui des Fous de Dieu, la soit-disante « guerre des civilisations », exprime ses espoirs et ses doutes sur un monde arabe en proie à la démocratie, enfin débarrassé de ses démons (Israël, l’Occident), et où il dresse en même temps, en strict écrivain, le portrait d’un Sarkozy qui s’est dépassé lui-même, de Kadhafi en Ubu shakespearien et de son fils Saïf, jeune play-boy occidentalisé qui se sacrifiera pour son père. Le tout entrecoupé de réflexions sur ses parrains tutélaires, les écrivains s’engageant dans les combats de leurs temps, Chateaubriand, Malraux, bien sûr, Lawrence d’Arabie et, plus imprévu, d‘Annunzio. Sans oublier trois scènes d’anthologie : un face à face de quatre heures entre le Juif  BHL et les chefs islamistes de Derna déstabilisés; les deux envoyés successifs de Kadhafi tentant d’ouvrir des négociations secrètes avec Lévy et de le soudoyer !

Gilles Hertzog


Tags : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Classés dans :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>