Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Ses combats

2002 : le jour où j’ai rencontré Bernard-Henri Lévy (par Atiq Rahimi)

AFGHANISTAN-proche kaboul février 2002Nous sommes en février 2002. Après 18 ans d’exil, je me retrouve dans ma ville natale, Kaboul. Il fait froid. La neige, comme une page blanche, couvre les ruines, les plaies de guerre, comme pour que les Afghans fassent leur deuil et réécrivent à nouveau leur histoire et leur destin après vingt cinq ans de barbarie humaine – entamée par les communistes (1978-1992), fomentée par la guerre civile (1992-1996), et portée à son acmé par les Talibans (1994-2001).

Les regards sont encore timides ; les mots, toujours hésitants ; les mains, immuablement tremblantes. Mais l’espoir est là, discrètement, dans le cœur des Afghans. Car, depuis le 11 septembre 2001, le monde entier tourne ses regards vers eux. Les militaires – la Force Internationale de Sécurité -, les humanitaires, les représentants politiques : ils sont tous présents à Kaboul ; mais, malheureusement, pas beaucoup d’artistes et d’intellectuels. Or, est là, en mission par le gouvernement français afin « d’y étudier les modalités d’une contribution française à la reconstruction de ce pays meurtri », Bernard-Henri Lévy. Dans le cercle des ex-moudjahidins, des intellectuels et des politiques afghans, on parle de lui, de son engagement durant la guerre Afghano-soviétique et, en particulier, auprès de Massoud ; mais aussi de sa vocation philosophique et intellectuelle dans le monde. On se souvient alors de son premier voyage de l’été 1982 pour la création de la Radio Kaboul Libre, destinée à transmettre les messages de la résistance au peuple afghan, de son intervention pour Action Contre la Faim en 1992…

Je le rencontre enfin, le 3 mars, à l’ambassade de France. Il m’interroge avidement sur l’état culturel du pays. On échange des idées, on cherche des solutions pour faire revenir au pays les écrivains et les intellectuels afghans, désemparés, en exil. Qu’ils rentrent pour ne pas laisser de place aux théologiens fondamentalistes ! Nous sommes en pleine discussion quand la ville de Kaboul, sous nos pieds, se met à trembler. Un séisme. Comme si l’on secouait cette terre pour la réveiller.

Nous nous précipitons vers le jardin de l’ambassade tout en poursuivant nos espoirs et nos rêves. Demain, B-H.L. a une conférence devant l’intelligentsia afghane, 300 personnes, dans les locaux de la Radio de Kaboul.

De cette mission, il tirera un rapport au Président de la République et au Premier Ministre, un document précis et précieux qui, après un état des lieux, expose brillamment le devoir du gouvernement français à l’égard de l’Afghanistan, et la nécessité d’aide à ce pays. Si ce rapport était bien lu, non seulement en France, mais aussi dans d’autres pays présents sur cette terre en ruine, et si un quart de ce que ce rapport propose était appliqué, l’Afghanistan pourrait avoir une chance de sortir de ce désastre auquel il court actuellement.

Bernard-Henri Lévy a continué sa contribution personnelle à la reconstruction du pays, surtout dans les domaines de TERRE ET CENDRESla presse et de l’art, en accompagnant un centre très important des médias, Aïna, fondé par le grand photographe Reza, au sein duquel, il a créé le magazine trilingue (dari, pashto et français) Les Nouvelles de Kaboul. Il a aidé l’hebdomadaire Kaboul Weekly à renaître, etc.

En outre, il a produit mon long-métrage Terre et cendres, une première dans la co-production cinématographique franco-afghane, qui a été présenté et salué d’abord au festival de Cannes 2004, et puis dans plus de cinquante festivals internationaux, où il a su, je crois, donner une autre image de l’Afghanistan.

Ainsi maintient-il son engagement là où la liberté d’un peuple est menacée, l’intégrité d’une culture est altérée, la dignité humaine est bafouée, que cela se passe en Afghanistan ou ailleurs.

Atiq Rahimi

Né le 26 février 1962 à Kaboul, Atiq Rahimi se réfugie au Pakistan en 1984. Après avoir demandé l’asile politique à la France, (il a la double nationalité, afghane et française), il obtient son doctorat en audiovisuel à la Sorbonne. Romancier et réalisateur, son premier long-métrage Terre et cendres (produit par Bernard-Henri Lévy), est présenté dans la section Un Certain Regard au festival de Cannes 2004[], et obtient le Prix du Regard vers l’Avenir. Le 10 novembre 2008, il reçoit le Prix Goncourt pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience (POL).

Photo 1 : Février 2002 . Rencontre avec les « Maleks » d’un village proche de Kaboul. (c) Marc Roussel.
Photo 2 : Long métrage « Terre et Cendres »  réalisé par Atiq Rahimi.

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