1992-1995 : sa guerre d’Espagne (par Liliane Lazar)

BHL et JF Deniau sarajavo 13 06 1992 SIPA( bosnie)L’engagement pour la Bosnie est, sans conteste, l’un des plus emblématiques de la vie de Bernard-Henri Lévy. C’est aussi celui au cours duquel il a probablement pris le plus de risques.

Tout commence le 14 juin 1992. Il se trouve à Séville, visitant l’Exposition Universelle. Il apprend qu’une association humanitaire lyonnaise, Equilibre, organise un convoi vers la ville de Sarajevo dont parviennent, via les télévisions, des images de plus en plus inquiétantes. L’association Equilibre a envoyé des fax à tous les maires des communes de France, tous les députés, tous les sénateurs et quelques personnalités, dont Bernard-Henri Lévy. Et voilà que BHL se retrouve au rendez-vous fixé par l’association, sur un vague parking d’hôtel, avec les trois autres seules personnes qui ont répondu à l’appel : Jean-François Deniau, député européen et ancien ministre ; Philippe Douste-Blazy, alors simple maire de Lourdes ;  et Gilles Hertzog.

Commence alors, en compagnie des humanitaires, une folle épopée qui tient plus de la « Croisade des enfants » que de la mission humanitaire proprement dite. Traversée de la Serbie, truffée de miliciens montant au front. Traversée de la Croatie en flammes et en ruines. Lévy et ses trois compagnons (Deniau, Douste et Hertzog), dans le dernier tronçon du voyage, faussent compagnie aux humanitaires et entrent seuls, dans une voiture louée à l’aéroport de Venise, dans Sarajevo, sous les bombes.

Ce premier voyage de Lévy le marquera à jamais. Il sortira de Sarajevo accompagné du journaliste de Saint-Exupéry.  Et, rentré à Paris, il tentera, comme à son habitude, d’alerter l’opinion. Il ira voir le Président François Mitterrand pour lui transmettre le message oral  que lui a remis le Président Itzetbegovic et où celui-ci compare la situation de Sarajevo à celle du ghetto de Varsovie. Il est attesté (par François Mitterrand lui-même, dans l’interview qu’il donnera à Lévy, et qui sera intégré à Bosna !)  que cette conversation avec le Président français sera à l’origine du voyage qu’il fera lui-même le 28 juin 1992 dans la capitale bosniaque assiégée.

Suivront alors une série d’autres  voyages. J’en ai dénombré dans « Le lys et la cendre » qui est « le journal de guerre » de BHL en Bosnie, une bonne douzaine. Des séjours courts. Des séjours plus longs. Une amitié grandissante avec le Président Itzetbegovic qui occupe alors  dans la vie de Lévy, et qui occupera dans son univers futur, une place tout à fait importante. Et c’est ainsi que naît le grand projet, puis le grand œuvre, de Lévy dans ces années : son film-document sur la résistance bosniaque : « Bosna ! ».

Il semble que l’idée vienne du Président bosniaque lui-même un jour à Lévy et Hertzog lui proposent de créer une brigade internationale de BOSNIE-HERTZOG-PRESIDENT IZETBEGOVIC-sarajevo juin 1993volontaires. Itzetbegovic répond : « une brigade internationale de volontaires, non ; nous avons assez de vaillants combattants bosniaques pour ne pas nous encombrer d’étrangers mal formés ; mais si vous pouvez tenir une caméra ;  si vous avez le désir et le pouvoir de rendre hommage à notre martyre et à notre résistance, allez-y ». BHL relèvera le défi. Le Président Itzetbegovic mettra  à sa disposition les archives de l’armée bosniaque.  Il lui donnera accès à toutes les « premières lignes » – là où les Bosniaques se battent contre les Serbes. En sortira ce grand film  de guerre, ce documentaire exceptionnel,  qu’est donc « Bosna ! ».

Il y a dans « Bosna ! » des scènes qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Il y a un chant lyrique à cette résistance  de civils assiégés devenus des militaires improvisés.  » Bosna !  »  reste comme un des grands moments de la vie de Lévy et comme un modèle du genre.

« Bosna ! » donnera aussi lieu à une intense campagne politique. Lévy ira, ses bobines sous le bras,  dans toutes les capitales européennes, ainsi qu’à Washington plaider la cause de la Bosnie martyre. Et c’est dans ce  cadre que naîtra, en particulier, l’idée d’une liste européenne pour Sarajevo qui connaîtra un vrai succès d’estime et de sondages avant de se fracasser et avant qu’un retrait ne soit décidé par les compagnons de Lévy, et par Lévy lui-même.

Pourquoi BHL s’est-il à ce point engagé pour la Bosnie martyre ? Les droits de l’homme, bien sûr. Son horreur devant l’injustice et les massacres, née dans les charniers du Bangladesh et qui ne l’a jamais quitté, sans doute. Mais aussi l’idée, plusieurs fois répétée dans ses articles de l’époque, et revenant de manière récurrente  dans « Le lys et la cendre », selon laquelle c’est le destin de l’Europe qui se joue à Sarajevo. C’est la conviction de Lévy à ce moment-là. Ce fameux Islam démocratique que d’aucuns appellent de leurs vœux, cet Islam des Lumières et des droits de l’homme, il est là, à Sarajevo – et l’Europe le laisse lamentablement mourir. C’est aussi cela  qui motive son engagement. C’est aussi cette idée que  la Bosnie est une miniature de l’Europe et qu’on ne peut vouloir  faire l’Europe d’une main et l’étrangler de l’autre comme le font, à l’époque, toutes les chancelleries – c’est aussi, donc, cette idée qui le motive.

BHL Alija Izetbogivic François Mitterrand 09 01 1993 SIPA (bosnie)Cet épisode sera aussi l’occasion  d’une rupture avec François Mitterrand. Lévy a souvent dit que les grands moments d’intensité de l’Histoire universelle  ont ce pouvoir de nouer des amitiés et d’en briser d’autres. Eh bien, avec François Mitterrand, c’est une longue amitié qui se brise. Et elle se brise à l’occasion de « Bosna ! » qui est présenté au Festival de Cannes avec une interview croisée des Présidents bosniaque et français, d’où il apparait que c’est le président français qui ment quand il dit ne jamais avoir eu connaissance de camps de concentration en Serbie. Cette projection au Festival de Cannes  précipitera la sortie d’un communiqué de l’Elysée et la rupture avec Lévy.

Après la guerre, Lévy restera fidèle à la Bosnie. Il représentera la France aux obsèques du Président Itzetbegovic le 22 octobre 2003.

Il continue de soutenir autant qu’il le peut « ce qui reste de la Bosnie ».  Il l’a fait en aidant, à travers la Fondation André Lévy, un orphelinat créé par le général Jovan Divjak , l’héroïque défenseur serbe de Sarajevo pendant la guerre. Il le fait aujourd’hui encore en présidant et en  soutenant le Kid’s Festival  animé par ses amis Samir Landzo et Suzanne Prahl, connus dans les horreurs de la guerre et qui sont restés, aujourd’hui encore, parmi ses amis les plus proches. Et je ne parle pas  du Centre André Malraux animé par Francis Bueb, dont il est également l’un des fidèles soutiens.

Quelques zones d’ombre subsistent  sur lesquelles, j’espère, les chercheurs se pencheront.  Par exemple un projet de transport d’armes à destination de la Bosnie centrale que Lévy évoque en quelques lignes et de manière extrêmement mystérieuse dans « Le lys et la cendre ».   Il semble qu’il se soit agi d’armes achetées en Turquie, convoyées par des avions maquillés aux couleurs de l’ONU, vers des aéroports proches  de Zenica. Ce projet connut-il un commencement d’exécution ? Lévy y renonça-t-il ? Et, si oui, pourquoi ?

Mystérieuse aussi la relation très étrange, et presque de père à fils, qui s’est instaurée entre Bernard-Henri Lévy et ce vieux musulman accusé de fondamentalisme qu’était Alija Itzetbegovic.

Mais, quoiqu’il arrive,  il n’est pas exagéré de dire que cette guerre de Bosnie fut la guerre d’Espagne de BHL.

Liliane Lazar

Liliane Lazar a grandi et commencé ses études à Paris. Partie vivre aux Etats-Unis, elle s’y est mariée et a poursuivi ses études universitaires à Columbia University où elle a fait sa thèse de doctorat sur « L’idée de liberté dans la fiction de Simone de Beauvoir « . 
Secrétaire générale de la  » Société Internationale Simone de Beauvoir » depuis 1983, elle participe à tous les colloques de la Société et a écrit de nombreux articles pour les « Simone de Beauvoir Studies « .

Photo 1 : Bernard-Henri Lévy et Jean-François Deniau- Sarajevo.(c) Sipa.
Photo 2 : Juin 1993. Aéroport de Sarajevo. Bernard-Henri Lévy et Gilles Hertzog et le Président Izetbegovic (c) Alexis Duclos.
Photo 3 : Bernard-Henri Lévy, Alija Izebegovic et François Mitterrand. (c) Sipa.


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