« Ce virus qui rend fou », Bernard-Henri Lévy revient sur le confinement (François Sureau, pour La Croix)

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L’avocat et écrivain François Sureau a lu pour « La Croix » le livre de Bernard-Henri Lévy consacré à la période singulière de confinement qui vient de s’écouler. L’occasion d’une réflexion sur l’action de l’État et le trouble assentiment qu’elle a recueilli, et sur l’altération de l’esprit public.

Un mot sur le moment d’abord, sur l’auteur ensuite. Le moment fut celui d’une stupéfaction. La France entière est rentrée « chez elle », sur un claquement de doigt du pouvoir et sans débat. La peur était partout. Toutes les questions étaient, au moins durant le premier mois, balayées au nom de la rhétorique de l’union sacrée. Le gouvernement donnait l’impression de se revancher sur les Français de ce qu’il n’avait pas su, non plus que ses prédécesseurs, prévoir ou organiser, et sans doute le faisait-il aussi pour se protéger lui-même. Les voix dissidentes étaient rares. On sentait pourtant comme une gêne confuse devant ce qui apparaissait comme un excès.

Mais l’essentiel est moins dans l’action publique que dans l’assentiment immédiat qu’elle a recueilli. C’est bien cet assentiment qui est le sujet de ce livre brûlant. Comme beaucoup de ceux de ma génération, je suis reconnaissant à Bernard-Henry Lévy d’avoir présenté, au-delà des frontières, un visage de la France qui est celui que je préfère, de la Bosnie au Kurdistan. Il rachetait à nos yeux les compromissions africaines, les discours de marchands d’armes, les pudeurs commerciales face aux dictatures, les offres de service répressives, pour ne rien dire de ce soutien renouvelé à tant de régimes abjects, en Afrique, dont nos successeurs paieront le prix.

La critique attendue des atteintes à la liberté

J’ai parfois attendu qu’il déploie la même ardeur à l’intérieur de nos frontières pour critiquer toutes ces atteintes à la liberté que nous observons depuis vingt ans. C’était peut-être une double erreur de perspective. D’une part, parce qu’on ne l’a jamais vu tenté d’adopter le « point de vue de nulle part », et en particulier celui qui consiste, dans le vague d’une protestation seulement morale, à mettre dans le même sac les crimes intégristes ou totalitaires et les errements de ce qui reste malgré tout l’une des dernières démocraties libérales au monde.

D’autre part, parce qu’il s’est toujours refusé à reprendre ces vieux schémas de pensée propres aux amis des libertés et de l’état de droit, camp dont il est pourtant l’une des figures, et qui consiste, reproduisant les attitudes du XIXe siècle, à en appeler à un peuple innocent des fautes d’un gouvernement coupable, comme s’il était au pouvoir des agents de l’État d’imposer à une société des valeurs entièrement contraires à celles qui l’animent à un moment historique donné. Ce livre rapide et à certains égards définitif en donne une excellente illustration.

L’esprit public

Ce qui retient son auteur n’est donc pas vraiment l’action de tel gouvernement ou de tel autre mais ce qui le permet et parfois le demande, notre esprit collectif, ce qu’on appelait autrefois l’esprit public, inlassablement scruté par lui depuis « l’idéologie française ». Et c’est bien en définitive l’altération de l’esprit public, telle que cette période l’a révélée, qui est au cœur de cet essai. Je n’ai guère de doute qu’il sera salué, mais peu suivi. Ce temps qui célèbre à l’envi toutes les dissidences ne supporte plus guère le simple regard critique. L’auteur de ces lignes en a fait l’expérience directe pour avoir été traité d’assassin par un sous-ministre de rencontre à la tribune de l’Assemblée nationale parce qu’il avait critiqué la célèbre application « StopCovid ».

L’auteur de cet essai se découvre hostile à la manière de Camus, mais plus profondément étranger à la manière de Montesquieu. Hostile, bien sûr, à cet évêque qui explique, dans une église vide, que « Dieu utilise les peines qui nous frappent » pour que nous en tirions des leçons de conversion. Critique du manque de discernement, du défaut d’arbitrage et de calcul qui a conduit au confinement intégral et réfractaire à cette fausse opposition de l’« économie » et de « la vie » inlassablement reprise. Réfractaire aussi à cet état d’urgence approuvé jusqu’à l’extrême gauche et qui, désormais mis en œuvre à chaque crise, annonce peut-être la fin de la démocratie de l’examen patient, de la délibération informée. Réfractaire enfin à toutes ces marottes opportunément ressorties, de l’écologie apocalyptique au souverainisme béat, quand la crise demandait au contraire un souci plus exigeant du réel.

Mais, plus profondément, l’auteur retrouve la veine de « la barbarie à visage humain » en se disant toujours, et avec quelle force, étranger au monde des « religiosités laïques », des nouvelles superstitions de l’après Dieu. Et Lévy de contester l’abdication du politique devant le discours, non de la science mais de l’absolutisme scientiste, rappelant les leçons d’épistémologie de Canguilhem, et terminant un développement sur une page magnifique sur la nature du corps et le sens de la liberté.

Une mise en garde contre le « confinement délicieux »

Ce livre d’humeur, où il expose avec talent sa détestation du « confinement délicieux », maquettes de Notre-Dame dans les salles de bains, apéros Zoom et animaux partout, renoncement satisfait aux aventures de la vie, se lit pour finir comme une mise en garde. On ne renonce pas sans péril à passer la porte de sa maison, à rencontrer ses semblables, et personne ne lui reprochera de préférer Nachman de Breslau à Xavier de Maistre, si charmant que soit ce dernier, ni de donner raison à Crevel contre Berl faisant l’éloge de la « littérature de sanatorium ».

J’imagine bien qu’on pourrait ranger BHL dans la catégorie des « progressistes ». Je ne sais pas s’il y adhérerait. Il me semble plutôt s’attacher à la civilisation comme à un trésor fragile toujours à la veille d’être dilapidé. Le tragique n’est jamais loin, ni la crainte de voir s’effondrer les digues élevées au cours du temps contre une barbarie toujours possible. Bernard-Henri Lévy paraît mu désormais par un pessimisme sourd qui donne à ce livre la puissance d’un avertissement. Il y a dans nos erreurs, dans notre oubli, quelque chose de facile et d’inéluctable qui évoque une malédiction. À la fin de l’enchanteur pourrissant, Apollinaire fait parler Siméon le stylite devant une ville aussi déserte que celles que nous venons de connaître. « Animaux, vous avez mal fait de vous disperser. Dieu aime ceux qui se réunissent et chantent ainsi sa gloire ».

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Ce-virus-rend-fou-Bernard-Henri-Levy-revient-confinement-2020-06-17-1201100270

PHOTO : WILLIAM DANIELS, NATIONAL GEOGRAPHIC

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